Cf. JuLiciiEu, II
Jésus contre les pharisiens. Cette dernière hypothèse n'est peutêtre pas moins vraisemblable ({ue l'autre. Après l'invitation à ne pas juger témérairement, et à ne pas vouloir morigéner le prochain quand on a besoin de se corriger soi-même, la source aurait présenté la comparaison du bon ou du mauvais arbre.
Dans le contexte, cette comparaison ne pouvait signifier (juune chose, à savoir, que si l'on ne doit pas jug'er les hommes sur des apparences et des vétilles, on a pourtant un critérium infaillible pour les apprécier, qui est celui de leurs œuvres. 11 est tout aussi facile de connaître la valeur respective d un homme vertueux et d'un homme vicieux, quil lest de faire la dilférence entre la vigne ou le tîguier, et les épines ou les ronces. A cette première considération sur le mérite des hommes d'après leurs œuvres pouvait s'adjoindre dans la source, tout comme dans Luc, une considération sur le mérite des hommes d'après leurs bons et leurs mauvais discours. Ce n'est pas la sincérité des paroles que l'on fait valoir, mais leur bonté ; une parole non sincère serait une parole mauvaise, qui procéderait dun mauvais cœur. L'on pourrait donc encore reconnaître les hommes à la qualité de leurs discours : paroles de vérité, d'édification, qui procèdent du trésor que possède un bon cœur, et qui sont en rapport avec les sentiments purs comme avec la conduite irréprochable de celui qui les dit ; paroles de mensonge et de scandale, qui procéderaient de la triste réserve que possède un mauvais cœur, et qui sont en rapport avec les sentiments pervers et la conduite suspecte de celui qui les profère. La bouche parle de ce dont le cœur est plein. Des paroles hypocrites sortent d'un cœur fourbe, et ce cas ne contredit nullement le principe posé. Quand on aura constaté la fausseté du discours, on sera édifié sur la valeur de l'homme. Enfin cette réflexion sur les paroles pouvait amener la déclaration concernant les protestations mensongères de fidélité ; mais l'espèce d'incohérence que celle-ci présente, au premier abord, relativement à ce qui précède, aura déterminé Luc à l'omettre presque entièrement, pour la transporter ailleurs, et à n'en retenir ici qu'une formule d'introduction à la parabole, tandis que Matthieu, gardant et même développant la déclaration, aura déplacé ce qui regarde le trésor du cœur et la parole, et se trouve amené ainsi à répéter plus loin son allégorie du bon et du mauvais arbre, à raison du lien que la source établissait entre les deux.
Luc, VI, 46. « Et pourquoi m'appclez-vous : « Seigneur, Seigneur », eL ne faites-vous pas ce que je dis ? „
(xni, '26. « Alors vous vous mettrez à dire : « Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places. » '27. Et il vous dira : « Je vous dis : je ne sais d'où vous êtes ; éloignezvous de moi tous, ouvriers d'iniquité.»)
Matth. a II, '21 . « Ce n'est pas tout homme qui me dit : « Seigneur, Seigneur », qui entrera dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux. 22. Beaucoup me diront en ce jour-là : » Seigneur, wSeigneur, n'est-ce pas en ton nom. que nous avons prophétisé, en ton nom que nous avons chassé les démons, en ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? »
23. Et alors je leur ferai cette déclaration : « Je ne vous ai jamais connus ; éloignez-vous de moi, artisans d'iniquité. »
Le rapport des deux Évangiles ne permet pas de douter que la source ait eu, en cet endroit, une déclaration formelle de Jésus touchant la condition générale de l'admission au royaume des cieux. Matthieu a dû en garder la formule primitive. Il ne suflit pas d'appeler Jésus « maître », pour entrer dans le royaume ; il faut faire la volonté du Père céleste. Le mot " seigneur », appliqué à Jésus durant son ministère, n'avait pas d'autre signification que celle de « maître * » ; c'est en ce sens que Jésus l'a employé, et que la source de Matthieu l'avait reproduit. Mais la suite du discours montre que l'évangéliste a dû l'entendre dans le sens que l'Eglise y attachait de son temps. On voit, en effet, que Jésus est le Seigneur au nom duquel on prophétise et on fait des miracles, c'est-à-dire le Messie glorifié, assis à la droite de Dieu. Luc transforme cette sentence en apostrophe ', de façon à introduire directement la parabole finale. On n'en sent pas moins, dans cette interrogation, un artifice rédactionnel, la liaison ne se faisant pas naturellement avec le con-
1. Cf. Mr. xxiii, 7-10. Parlant à Jésus, les disciples lui disaient i^n ou "t2"i ; parlant de lui, ils disaient NJ1D [rnâràna) « notre maître ». Cf. I^alman, I, 269- 280. Selon Wellhausen, il7<. 33, remploi de rahbi dans Marc, et celui de miiri ou mdrâna dans les Logia prouveraient la priorité de Marc. L'ai'gument parait fragile, car les deux vocables ont pu être usités, suivant les circonstances, durant le ministère de Jésus.
2. V. 46. Tt Si rA= xaÀEÎ'TS* xûots zôpts, /.olI où xouî'ts a Àsyto ;
texte. L'apostrophe elle-même est dépourvue d'à propos, si l'on se met au point de vue de l'histoire. Elle s'adresse aux lecteurs de rÉvan<>ile. Luc a voulu garder quelque chose de la source et l'utiliser pour amener la tin du discours, el il s'est abstenu de reproduire le texte du document primitif, parce ([ue la même leçon devait se rencontrer plus loin '.
Ce qu'on lit ensuite dans Matthieu ne correspond pas à la perspective du ministère de Jésus. 11 est supposé que le Christ a eu de nombreux disciples, dont plusieurs n'ont pas été fidèles à son esprit ; que ceux-ci néanmoins ont prêché en son nom, qu'ils ont t'ait des choses extraordinaires, des miracles, sans être associés à la prédication du Sauveur lui-même ; leur activité se place entre celle de Jésus et la parousie. Les faux prophètes dont on parle sont donc des missionnaires chrétiens, de faux apôtres dont la conduite n'est pas à la hauteur de la vocation qu'ils se sont eux-mêmes attribuée. Cette j^lose a pris la place d'un texte authentique dont la teneur est conservée par Luc en un autre endroit. Là encore il est question de ce qui se passera dans le gTand jugement ; mais les personnes en cause ne s'adressent pas au Christ glorieux en tant que juge universel ; elles parlent au Maître qu'elles ont connu, à celui qui peut témoigner de les avoir vues parmi ses auditeurs et ses commensaux ; elles n'en serout pas moins désavouées par lui - devant le Père, n'ayant pas été réellement disciples de l'Evangile.
Comme la combinaison de Luc est artificielle, et qu'il fait de pièces rapportées le discours où se trouve cette déclaration, il est possible que celle-ci ait originairement sa place dans le discours sur la montagne. Luc aurait été amené à la transposer parce qu'il ne voulait pas reproduire intégralement la sentence qui lui sert d'introduction. Les deux pouvaient être associées dans la source et insérées dans le discours, quoiqu'elles n'aient pas dû être prononcées dans les premiers temps de la prédication du Sauveur. En parlant du royaume et du grand avènement, Jésus a pu dire, et il a dit que tous ceux qui l'appelaient c maître » n'y seraient pas admis, et qu'il serait obligé de rendre témoignage devant Dieu contre beaucoup de ceux qui 1 avaient approché. En développant la perspective eschatologique, et en insistant sur ce « jour-là », dont il n'a pas été