LES TROIS PREMIERS ÉVANGILES ET LA CRITIQUE MODERNE
La ressemblance qui existe entre les trois premiers Évangiles porte à la fois sur le contenu, le plan, le langage et les moyens de rédaction. On peut se faire une idée de leur rapport en les disposant sur trois colonnes parallèles, et obtenir ainsi une vue d'ensemble, une synopse * de l'histoire et de l'enseignement évangéliques tels qu'ils résultent de ce témoignage triple et homogène. De là le nom de » synoptiques » attribué, depuis plus d'un siècle '^, à ces trois relations apparentées. Le quatrième Évangile n'entre pas dans ce cadre, il n'a ni le même objet ni le même style. Pour mesurer par contraste l'étroite affinité qui existe entre Matthieu, Marc et Luc, on n'a qu'à leur comparer Jean.
Il n'y a pas toutefois que des ressemblances ; la difficulté du problème synoptique consiste précisément en ce que les trois Evangiles présentent aussi de nombreuses différences, et que l'on doit en même temps rendre compte des unes et des autres ^.
Dans les trois écrits, la prédication de Jean-Baptiste sert d'introduction au ministère de Jésus ; après son baptême et la tentation au désert, le Christ vient prêcher en Galilée ; des séries d'anecdotes, qui pour la plupart n'ont pas entre elles de lien nécessaire, se succèdent jusqu'au départ pour Jérusalem ; les péripéties du ministère hiérosolymitain et le drame de la passion se déroulent dans la plus exacte conformité. Cette conformité s'étend jusqu'aux détails, l'économie des anecdotes restant la même, et jusqu'aux expressions et tournures de phrase. Il en est de même pour les discours, qui se trouvent souvent reproduits, presque mot à mot, par les trois évangélistes ou par deux d'entre eux, bien qu'ils écrivent en grec, et que Jésus ait parlé en araméen. On les voit s'accorder dans les citations de l'Ancien Testament, soit qu'ils suivent ensemble
1. Voir HucK, Synopse der drei erslen Evangelien^, 1906, Rushbrooke, Synopticon, 1880. Wright, Synopsis ofthe Gospels in Greek^, 1903, subordonne la distribution du texte à un système particulier sur l'origine des Evangiles.
2. Depuis Griesbach. B. Weiss, Einloitiin;/ in das N. T.- (1889), 473.
3. Cf. B. Weiss, 473-48a ; Holtzmann, Einleitung, 340-37b; Jûlicher, Ein- Zei<u/i^, 297-324 ; ZxHTi, Einleitung, II, 182-199; Abbott, EB. 11,1761-1794; ScHMiEDEL, £"6. II, 1839-1898.
les Septante contre l'hébreu, soit qu'ils s'en écartent. Des témoins directs qui auraient écrit indépendamment l'un de l'autre ne se rencontreraient pas ainsi. L'on se trouve en présence d'un choix de faits et de sentences dont la coiuhinaison ne se tonde pas sur une chronologie réelle et consistante; ni le parallélisme de ces arrangenienls ni Tunité du langage ne peuvent être un elîet du hasard.
Mais on peut en dire autant des dilFJ-rences, qui ne sont pas moins évidentes. Même dans les parties communes, des variantes s'introduisent qui vont jusqu'à la contradiction; le même récit se présente avec des circonstances ou des détails qui s'excluent mutuellement, la même sentence reçoit des applications diverses ; des éléments particuliers détruisent l'harmonie du parallélisme, comme il arrive pour les récits de la résurrection. A côté des parties communes, il y a celles qui appartiennent en propre à chaque Évangile, ou qui se retrouvent seulement en deux d'entre eux. Si la plupart des récits de Marc se rencontrent dans Matthieu et dans Luc, le second Evangile a très peu de discours comparativement aux deux autres, et Luc a toute une série d'instructions qui ne sont pas dans Matthieu ; pour d'autres, qui lui sont communes avec Matthieu, il a un cadre historique différent. 11 arrive aussi que la même sentence revient en deux ou trois endroits du même livre, comme si l'auteur n'avait pas craint de se répéter, ou qu'il eût eu quelque raison de le faire. L'enchainement des récits offre, d'un Evangile à l'autre, les variations les plus singulières, et l'on peut en dire autant des combinaisons de sentences. De même, si les trois évangélistes ont en commun une partie notable de leur vocabulaire, ils ont aussi une partie qui leur est propre : on a compté que la proportion des mots communs aux trois était d'un quart envii'on dans Marc, d'un septième à peu près dans Matthieu et dans Luc; que la moitié des mots de Marc se retrouve dans Matthieu, un tiers dans 1 uc, tantlis qu'un quart seulement des mots de Luc est dans Matthieu ; des trois évangélistes Luc est celui qui a le plus de mots à lui propres ; les deux plus éloignés à cet égard sont Matthieu et Luc, les deux plus rapprochés sont Marc et Matthieu ' .
C'est cet ensemble inliniment complexe de rapports dont il s'agit d'expliquer l'origine et de mesure)- les conséquences pour l'interprétation des textes. L'exégèse théologique du moyen âge et même celle des derniers siècles, aussi bien chez les protestants que chez les catholiques, en était pi-esque venue à nier toute diirérence autre que verbale. Des vues moins étroites avaient eu cours çà et là dans l'Eglise des premiers temps : on parlait de dilFérences naturelles dans les souvenirs des évan-
\. Cf. HOLTZMANN. Ii45.
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gMistes; Origène admeLLait des divergences objectives et des contradictions qu'il résolvait au moyen de l'interprétation allégorique, mais il ne fut guère suivi. On proclama Taccord absolu des narrateurs inspirés, et et l'on se débarrassa des contradictions évidentes par des artifices d'exégèse et des conjectures arbitraires ; on prenait, sans les discuter, les indications des anciens touchant les auteurs et la composition des écrits évangéliques. Un prédicateur comme Ghrysostome ' pouvait expliquer la brièveté de Marc par la sobriété oratoire de Pierre, et la longueur de J.uc par l'abondance éloquente de Paul ; ces propos ne touchaient qu'en apparence la question qui préoccupe les critiques de nos jours. Prenant les l'^vangdes dans l'ordre du canon, Augustin - suppose que les plus récents connaissaient les j)lus anciens, et que tous ont écrit par une sorte de coopération mutuelle sous l'inspiration divine ; Marc aurait abrégé Matthieu ; les did'érences des récits parallèles tiennent à la personnalité des auteurs, mais elles ne recèlent aucune contradiction. Les idées et surtout les procédés d'Augustin se sont perpétués dans l'Église. On peut dire que le problème synoptique n'a été réellement posé qu'à la fin du xvni'' siècle ^.
II se précisa, en même temps que la question de l'historicité des Evangiles, par la publication des fragments de Woll'enbûttel '. La controverse soulevée par ces fragments, où l'on contestait l'historicité des Kvangiles
1. In Mallh. hom. IV. Le même Père dit [hom. I) que l'accord des évangélistes prouve leur véracité, et que leurs menues divergences (r, oozouaa èv txtxpoï; oia(po>v:a) écartent le soupçon d'eatente.
2. « Et quamvis singuli suum quemdam narrandi ordinem tenuisse videantur, non tainen unusquisque eorum velut alterius praecedentis ignarus voluisse scribere reperitur vel ignorata praetermisisse quae scripsisse alius invenitur, sed sicut unicuique inspiratum est, non superfluam cooperationeni sui laboris adjunxit. Nam Matthaeus suscepisse intelligitur iiicaniationem Domini secundum stirpem regiam et pleraque secundum hominum praesentem vitam facta et dicta ejus. Marcus eum subsecutus tamcjuam pedissequus et breviator ejus
videtur Très igilur isti eamdem rem ita narraverunt, sicut etiam unus homb
ter posset cum aliquanta veritate, nuUa tamen adversitate. » De consensu ev. I, 2, 4; IH, 4, 13.
3. B. Weiss, 474, cite Topinion de J. Clericus (1716) et de Priestley (1777), qui expliquaient l'accord des Evangiles par l'emploi commun de sources plus anciennes ; celle de Stroth (1777), qui voulait reconnaître dans les mémoires apostoliques de s. Justin l'Évangile des Hébreux; celle de Semler {Anni. zu Richard Simon, 1776-1780), qui voyait dans l'évangile de Marcion une source de Luc.
4. 1774, 1777-1778. Les fragments concernant les Evangiles et la vie de Jésus ont été publiés en 1777 et 1778.
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et l'on attribuait à Jésus rintention de l'onder un empire \ amena Lessinf,»- à formuler une hypothèse touchant Forig-ine des Synoptiques ^ : l'évani^ile araméen des Nazaréens, composé peu après la mort du Christ et plus ou moins retouché dans les premiers temps du christianisme, aurait été la source de toute la littérature évang-élique ; l'apôtre Matthieu, se disposant à prêcher hors de Palestine, en aurkit fait un extrait en grec, et son exemple aurait été suivi par beaucoup d'autres, entre lesquels il faut compter Marc et Luc ; les trois Synoptiques seraient trois traductions, « (Hiférentes et semblables », d'une même source ■^. Ainsi naquit l'hypothèse du prolévangile '' . Klle fut mise en forme par Eichhorn ■' : aucun de nos Évangiles ne serait une simple traduction de l'évangile araméen, mais la traduction grecque de cet évangile aurait existé sous plusieurs formes, et avec des additions diverses, quand elle fut exploitée par les rédacteurs des Synoptiques. Après avoir j. ui d'un certain crédit '', l'hypothèse du protévangile ne tarda pas à tomber : sa base, l'idée d'une rédaction évangélique presque antérieure à la prédication de l'Évangile par les apôtres, était fausse, et les autres conjectures, échafaudées sur celle-là, tombaient de même pour la plupart '.
La substitution de plusieurs sources à une seule, de courtes diégèses, qu'on aurait soudées ensemble, mise en avant par Schleiermacher *, en vue d'expliquer la composition de Luc, ne s'imposa pas davantage à la critique. Mais une opinion du célèbre théologien était destinée à une certaine fortune : alléguant que le témoignage de Papias ne concordait pas avec le caractère de Matthieu et de Marc, il supposa que le vieil
1. Voir ViGOUROux, Les livres saints et la critique rationaliste'^ (1890), II, 417-418.
2. Neue Hypothèse ùber die Evangelisten als bloss menschliche Schriftsteller betrachtet (1778; publié, en 1784, dans Theol. Nachlass).
3. « Verschiedene und nicht verschiedene Uebersetzungen der sogenannten tiebraischen Urkunde des Matthaeus, die jeder machte so gut er konnte. » Ap. Zahn, II, 184. Lessing interprète à sa taçon le témoignage de Papias (supr., p. 23).