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Parmi les victimes innombrables que le gouvernement russe a transportées depuis un siècle en Sibérie, on n'en connaît que deux qui soient parvenues à recouvrer la liberté en s'échappant de cet affreux séjour. Ce sontBeniowski, dont nous avons raconté l'évasion, et H. Piotrowski. Hais, si les aventures du magnat hongrois sont intéressantes comme un roman, l'histoire du modeste et intrépide soldat de la Pologne inspire un sentiment tout autre. Ce n'est plus rémotion d'une pompeuse mise en scène, c'est le drame intime, le déchirement de toutes les fibres du cœur, torturé de ceç longues angoisses dont le récit est simple et digne comme celui d'un martyr. Beniowski, général et prisonnier de guerre, est traité comme tel, il conserve jusque dans l'exil une liberté relative et presque les privilèges de son rang ; Piotrowski , l'ancien combattant de 1851, devenu simple émissaire de ses compatriotes réfugiés en France, est confondu en Sibérie dans la tourbe des forçats, dans lakatorga, le bagne; il faut qu'il obéisse aux ordres d'un forçat condamné pour vol, et la populalation demi-sauvage du pays où on Ta jeté désigne sous l'appellation infamante de varnak le Polonais déporté pour son patriotisme aussi bien que l'ignoble faussaire et l*assâssin.
Piufin Piotrowski est le Silvio Pellico de la Pologne. Le
livre de Silvio Pollico a soulevé contre l'Autriche l'indignation de tous les peuples civilisés. Battus à Solferino, anéantis à Sadowa, les geôliers du Spielberg n'ont rencontré nulle part un regard de pitié. Les Souvenirs d'un Sibérien sont un témoignage redoutable contre les gc(W liers de la Sibérie.
M. Piotrowski, envoyé en Russie par l'émigration polonaise, était arrivé en 1843 à Kamiénieç, en Podolie, soui^ le nom et le titre supposés de Gatharo, sujet anglais ; il y séjournait depuis neuf mois, comme professeur de langues, quand il fut reconnu pour un Polonais, arrêté et condamné aux travaux forcés en Sibérie. Déporté, en i844, au lieu de son exil, il fut dirigé sur la distillerie d'Ëkaterininski-Zavod (établissement de Catherine), A 300 kilomètres au nord d'Omsk. Là, pendant près d'un an, il dut se soumettre aux travaux les plus pénibles et les plus rebutants. Un mot, un geste de sa part ou seulement la mauvaise humeur de ceux qui lui commandaient, pouvaient l'exposer à la bastonnade, au knout ; mais, décidé à souffrir la mort plutôt que de se laisseï frapper, ayant d'ailleurs toujours présente la pensée de s'évader, il sut prendre assez d'empire sur lui-même pour montrer une docilité, un soin constant à s'acquitter des travaux qu'on lui imposait, et parvint ainsi à se faire employer dans les bureaux de la distillerie.
<( Mon bureau, dit-il, était le rendez-vous de beaucoup de voyageurs qui arrivaient, soit pour la vente des grains, soit pour l'achat des spiritueux ; paysans, bourgeois, commerçants, Russes, Tatars, Juifs, Kirghis. Je m'enquis, avec une curiosité qui ne se lassa jamais, auprès des étrangers de passage, de toutes les particularités dv la Sibé]*ie. Je parlais à des hommes dont les uns avaient été à Bérézov, les autres à Nertchinsk, aux frontières de la Chine, au Kamtchatka, dans les steppes des Kirghis, dans le Boukbara. Sans sortir de mon bureau,
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j'arrivai ainsi à connaître toute la Sibérie dans ses moindres détails. Ces connaissances acquises devaient m'être plus tard d*une utilité immense dans mon entreprise d'évasion... Un autre adoucissement à mon sort fut la permission, que m'accorda Finspecteur, de quitter la caserne. Je pus abandonner cette habitation ordinaire des forçats, et demeurer avec mes deux compatriotes dans la maison de Siésiçki. Ce dernier était parvenu à se construire peu à peu une petite maison en bois, grâce à son long séjour à Ékaterininski-Zavod et aux épargnes amassées sur sa faible paye. La maison n'était pas encore finie, le toit manquait complètement; nous y transportâmes néanmoins nos pénates. Le vent sifflait par toutes les fentes; mais, comme le bois ne coûtait presque rien, nous allumions chaque nuit un grand feu dans la cheminée : nous étions chez nous d'ailleurs et débarrassés de la hideuse compagnie des forçats; les soldats seuls, que nous avions à payer, ne nous quittaient jamais. Nous passions les longues nuits d'hiver à causer, à nous rappeler ce qui nous était cher, à faire même des plans pour l'avenir. Ah ! si cette maison est encore debout et si elle abrite quelque malheureux frère déporté, qu'il sache qu'il n'est pas le premier à y pleurer et à invoquer la pairie absente !
« j'avais assez vite monté du dernier jusqu'au premier degré auquel pouvait s'élever un forçat dans notre établissement des bords de l'irtiche. Au commencement de J 846, je pouvais presque me faire illusion et me regarder comme une simple recrue de l'omnipotente bureaucratie, tristement reléguée dans des parages lointains et sous un climat inhospitalier. Combien ce temps ne différait-il pas de l'hiver terrible de 1844, alors que je balayais les canaux, portais ou fendais du bois et vivais sous le même toit avec le rebut du genre humain ! Combien de mes frères, hélas ! qui gémissaient en ce moment dans les mines de Ner-
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tchinsk on dans les compagnies disciplinaires, combien même parmi ceux qui avaient été condamnés à une peine moins sévère que la mienne, ne se seraient-ils pas estimés heureux de la position qui m'était faite jet à laquelle pourtant j'étais résolu de me soustraire, au risque même d'encourir le knout et les cachots mystérieux d'Akalouîa !... L'empereur Nicolas avait rendu en i845 une ordonnance qui avait pour but d'aggraver la situation des déportés en Sibérie. Des commissions visitaient les établissements pénitentiaires afin de proposer de nouvelles mesures de rigueur. La cohabitation obligée de tous les forçats dans les casernes fut le point que l'on crut devoir accorder en premier lieu à l'ombrageuse disposition du tzar. Tout cela devait me faire persister dans un projet conçu depuis longtemps.
« Désl'étéde 1845,je fis deux tentatives, un peu précipitées et irréfléchies, qui échouèrent au début même, sans cependant éveiller les soupçons. J'avais remarqué, au mois de juin, une petite nacelle qu'on négligeait souvent de retirer le soir du bord de l'irtiche : j'imaginai de profiter de cet esquif et de me laisser porter par le fleuve jusqu'à Tobolsk ; mais à peine avais-je, par une nuit sombre, détaché le canot et donné quelques coups de rames, que la lune sortit des nuages, éclairant la contrée d'une dangereuse lumière ; en même temps j'entendis du rivage les éclats de la voix du smotriul (inspecteur) qui se promenait en compagnie de quelques employés. Je regagnai doucement la terre. C'en était fait pour cette fois. Le mois suivant, j'aperçus la même barque dans un endroit beau> coup plus favorable, sur un lac qui communiquait par un canal avec l'irtiche à un point assez éloigné de notre établissement. Un phénomène, très-fréquent dans les eaux de la Sibérie pendant cette saison, mit un obstacle infranchissable à cette seconde entreprise. Par suite du refroidissement subit de l'air h la tombée de la nuit , il s'élève
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souvent des colonnes énormes de vapeur tellement rappro" chées et tellement épaisses, qu'il devient impossible de rien distinguer à deux pas. J'eus beau pousser ma barque dans tous les sens pendant les heures mortellement longues de cette nuit pleine d'angoisses, le brouillard m'empêchait d'apercevoir le canal par lequel je devais descendre dans rirtiche. Ce ne fut qu'au point du jour que je découvris enfin l'issue si vainement cherchée ; mais il était déjà trop tard et je dus m' estimer heureux de pouvoir regagner ma demeure sans encombre. J*abandonnai dès lors toute pensée de me confier encore aux flots si peu cléments de l'Irtiche, et je me mis à mieux mûrir et combiaer mon plan d'évasion.
Après avoir longuement réfléchi sur les différentes voies qui s'offraient à lui pour sortir de l'empire russe, il résolut de chercher son salut par le nord, les monts Ourals, le steppe de Petchora et Archangel.
« Lentement, péniblement, je réunissais les objets indispensables pour le voyage, parmi lesquels figurait en première ligne un passe-port. 11 y a deux sortes de passe-port pour les habitants de la Sibérie, une espèce de billet de passe à courte échéance et pour les destinations rapprochées, puis un passe-port bien autrement important, délivré par l'autorité supérieure sur papier timbré, le plakainy. Je parvins à me fabriquer Tun et l'autre. Lentement, péniblement aussi, je me procurai les habits et les accessoires qui devaient servir à mon déguisement : au iBoral comme au physique, je travaillai à ma transformation en un indigène, « un homme de la Sibérie » (Sibirski tchéhviek)^ comme on dit en Russie. Dès mon départ de Kiow, j'avais laissé à dessein croître ma barbe, qui bientôt devint d'une longueur respectable et tout à fait orthodoxe. Avec de longs efTorts, je devins aussi possesseur d'une perruque, mais d'une perruque sibérienne, c'est-àdire faite d'une peau de mouton avec la fourrure retour-
SiO IXS ÉVASIONS CELEBRES.
née. Grâce à ces divers moyens, j'étais sûr de me rendre à peu près méconnaissable. Enfin il me restait la somme de 180 roubles en assignats (environ 200 francs), somme bien modique pour un si long voyage et qui devait encore être diminuée de beaucoup par un accident fatal.
(( Je ne me dissimulais nullement les difficultés de mon entreprise, ni les dangers auxquels elle m^exposait à chaque pas. Une chose me soutenait et, tout en aggravant ma situation, allégeait de beaucoup ma conscience : c'était le serment que je m'étais fait de ne révéler à personne mon secret avant d'être arrivé dans un pays libre, de ne demander ni aide, ni protection, ni conseils à aucune âme humaine, tant que je n'aurais pas franchi les limites de Tempire des tzars, et de renoncer plutôt à la délivrance que de devenir unsujet depéril pour mes semblables. J'avais pu envelopper dans mon triste sort plus d'un de mes pauvres compatriotes par mon séjour à Kamiénieç, alors que je croyais remplir une mission d'intérêt général ; mais il ne s'agissait plus désormais que de mon salut personnel, et je ne devais avoir recours qu'à moi seul. Dieu a daigné me soutenir jusqu'au bout dans cette résolution qui, après tout, n'était que simplement honnête, et peut-être est-ce en considération de ce vœu, fait dés le début, qu'il a étendu sur moi son bras protecteur.
k Dans les derniers jours de janvier 1846, mes préparatifs étaient terminés, et Tépoque me sembla d'autant plus favorable que bientôt devait avoir lieu la grande foire d'Irbite, au pied des monts Ourals, une de ces foires comme on n'en connaît guère que dans la Russie orientale... J'espérais me perdre au milieu d'une telle migration de peuples, et j'eus hâte de proQter de la circonstance.
« Le 8 février, je me mis en marche. J'avais sur moi trois chemises, dont une de couleur par-dessus le pantalon de drap épais, sur le tout un petit burnous (armiack) do
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peau de mouton, bien enduit de suif, qui me descendait jusqu'aux genoux. De grandes bottes à revers et fortement goudronnées complétaient mon costume. Une ceinture de laine blanche, rouge et noire, me serrait les reins, et sur ma perruque se dressait un bonnet rond de velours roqge bordé de fourrure, bonnet que porte un paysan aisé de la Sibérie, aux jours de fête, ou un commis marchand. J'élais, de plus, enveloppé d'une grande et large pelisse, dont le collet, remonté et retenu par un mouchoir noué autour, avait pour but autant de me préserver du froid que de cacher mon visage. Dans un sac que je portais à la main, j*avais mis une seconde paire de bottes, une quatrième chemise, unpantalon d'été, bleu, suivant la coutume du pays, du pain et du poisson sec. Dans la tige de la botte droite, j'avais caché un large poignard; je plaçai sous le gilet mon argent, en assignats de 5 et 10 roubles ; enfin, dans mes mains couvertes de gros gants de peau, le poil à l'envers, je tenais un bâton noueux et solide.
« C'est le soir, ainsi accoutré, que je quittai l'étabhssement d'Ékaterininski-Zavod, par un chemin de traverse. Il gelait très-fort, le givre voltigeant dans l'air scintillant aux rayons de la lune. Bientôt j'eus passé mon Rubicon, rirtiche, dont je foulais aux pieds la carapace glacée, et d'un pas. précipité, quoique alourdi par le poids de mes vêtements, je pris le chemin de Tara, bourgade située »^ i 2 kilomètres du lieu de ma détention. Les nuits d'hiver, pensais-je, sont très-longues en Sibérie : combien de chemin ferai-je avant que le jour paraisse et donne l'éveil sur mon évasion? que deviendrai-je, après?
« J'avais à peine passé l'Irtiche, que j'entendis derrière moi le bruit d'un traîneau. Je frémis, mais je résolus d'attendre le voyageur nocturne, et, comme il m'est arrivé plus d'une fois dans ma pérégrination hasardeuse, ce que je redoutais comme un péril m'offrit un moyen inespéré de salut. « — Où vas-tu? me demanda le paysan qui con-
(luisait le traîneau, en s*arrôtant devant moi. — A Tara. — Et d'où es-tu? — Du hameau deZalivina. — Donne-moi 60 kopeks (10 sous), et je t*emmënerai à Tara, où je vais moi*môme. — Non, c'est trop cher; 50 kopeks, si tu veux.
— Eh bien, soit, et monte vite, Fami. »
« Je pris place à côté de lui et nous partîmes au galop. Au bout d'une demi-heure, nous fûmes à Tara. Resf^ seul, je m'approchai de la fenêtre de la première maison venue et demandai à haute voix, selon la manière russe : « Y a-t-il des chevaux î — Et pour où î — Pour la foire d'Irbite.
— Il y en a. — Une paire? — Oui, une paire. — Combien la verste? — 8 kopeks. — Je ne donnerai pas tant ; 6kopeksV — Que faire?... Soit. Dans Tinslant. » Au bout de quelques minutes, les chevaux étaient prêts et attelés au traîneau. « — Et d'où êtes-vous? me demanda-l-on. — De Tomsk ; je suis le commis de N... (je donnai un nom quelconque) ; mon patron m'a devancé à Irbite; moi j'ai dû rester pour quelques petites affaires et je suis horriblement en retard ; je crains que le maître ne se fâche. Si tu vas bien vite, je te donnerai encore un pourboire. » Le paysan siffla et les chevaux partirent comme une flèche. Toqt à coup le ciel se couvrit, une neige abondante commença à tomber, le paysan perdit son chemin et ne sut plus s'orienter. Après avoir longtemps erré, force nous fut de faire halte et de passer la nuit dans la forêt. Je feignis une grande colère, et mon conducteur de me demander humblement pardon.
(( Je n'essayerai pas de décrire les angoisses terribles (le cette nuit passée sur leUratneau, au milieu d'une tempête de neige, à une distance de quatre lieues au plus d'Ékaterininski-Zavod ; à tout momentje croyais entendre le grelot deskibitkas lancées à ma poursuite. Enfin le jour «commençait à poindre. « — Retournons à Tara, dis-je au ' paysan ; je prendrai là un autre traîneau et toi, imbécile, je ne te donnerai rien et je te livrerai à la police pour
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m'avoîr fait perdre du temps. » Le paysan, tout penaud, se mit en route pour revenir à Tara, mais à peine eut-il parcouru une verste, qu'il s'arrêta, regarda de tous côtés et montrant quelques vestiges de sentier sous des amas de neige, il s'écria : « Voilà le chemin que nous aurions dû prendre! — Va donc, lui dis-je, et à la grâce de Dieu! » Le paysan fit alors tout son possible pour .me faire regagner le temps perdu. Cependant une idée horrible me traversa l'esprit ; je me rappelai notre malheureux colonel Wysoçki retenu comme moi toute une nuit dans la forêl, pendant sa fuite, et livré aux gendarmes par son conducteur. Vaines terreurs! lé paysan arriva bientôt chez un de ses amis qui me donna du thé et me fournit des chevaux au même prix pour continuer ma route. Ainsi allai-je mon train, renouvelant mes chevaux à des prix assez modiques, quand, arrivé bien tard dans la nuit à un village nommé Soldatskaïa, n'ayant pas de monnaie pour payer le conducteur, j'entrai avec lui dans un cabaret, où se pressaient beaucoup de gens ivres. J'avais retiré de dessous mon gilet quelques billets et j'allais en donner un bu deux au maître du cabaret pour qu'il me les changeât, quand un mouvement de la foule, calculé ou fortuit, me repoussa de la table où j'avais étalé les papiers, dont une main adroite s'empara aussitôt. J'eus beau crier, je ne pus découvrir le voleur, ni penser sérieusement à requérir les gendarmes et je dus me résigner. Je fus ainsi frustré de 45 roubles en assignats, mais ce qui augmenta mes regrets et, j'ose dire, ma terreur, c'esl que le voleur s'était •emparé en même temps de deux papiers d'un prix inestimable : une petite note où j'avais inscrit les villes et les villages que je devais traverser jusqu'à Archangel, et mon passe-port, celui sur papier timbré, dont la fabrication m'avait tant coûté. Dès le début, et le premier jour de mon évasion, j'avais perdu presque le quart de mon modeste pécule de voyage, la note qui devait me guider et
lo plakatny, la seule pièce qui pouvait apaiser les premiers soupi^^ons d*un curieux. J'étais au désespoir. »
Il fallait cependant continuer sa route, chaque pas fait en avant rapprochait le fugitif de la délivrance et, qu'il fût pris à quelques verstes de son lieu d*exil ou à la frontière russe, son sort était le même. Perdu dans la foule innombrable qui couvrait la route d*lrbite, il arriva» le soir du troisième jour de son évasion aux portes de cette ville, ayant parcouru, grâce à la vitesse des traîneaux, 1000 kilomètres depuis son départ d'Ékaterininski-Zavod.
<« Halte-là et montrez votre passe-port! » me cria le factionnaire. Par bonheur , il ajouta tout de suite trèsbas : « Donnez-moi vingt kopeks et filez droit. » Je satisfis avec empressement à Texigence de la loi si à propos modifiée. »
Après une nuit passée à Irbite, M. Piotrowski se hâta, dés le matin, de quitter cette ville ; mais les dépenses de son voyage jusque-là et le vol dont il avait été victime, avaient réduit son viatique à 75 roubles (environ 80 fr.). U ne pouvait plus voyager qu*à pied.
f L'hiver de 1846 fut d'une rigueur extrême. Pourtant^ le matin où je traversai Irbite, Tair devint plus doux, mais aussi la neige commença à tomber si épaisse qu elle obscurcissait complètement la vue. La marche était trèsfatigante au milieu de ces masses blanches, qui s'amoncelaient à chaque pas. Vers midi, le ciel s'éclaircit et la marche devint moins pénible. J'évitais d'ordinaire les villages, et quand il me fallait en traverser un, j'allais tout droit devant moi, comme si j'étais des environs et n'avais besoin d'aucun renseignement. Ce n'était qu'à la derniért" maison d'un hameau que je me hasardais, parfois, à faiiv quelques questions, alors que des doutes graves s'élevaient en moi sur la direction à prendre. Quand j'avais faim, je tirais de mon sac un moiTeau de pain gelé et je le mangeais en marchant, ou en m'asseyant au pied d'un arbiv
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dans un endroit écarté de la forêt. Afîn d'apaiser ma soif, je recherchais les trous que les habitants du pays pratiquent dans la glace des fleuves et des étangs pour abreuver leurs bestiaux ; je me contentais même quelquefois de la neige fondue dans ma bouche, quoique ce moyen fût loin de me désaltérer à souhait. Mon premier jour de marche, au sortir d'irbite, fut bien rude, et le soir je me trouvai tout à fait exténué. Les lourds vêtements que je portais sur moi ajoutaient aux fatigues de la route, et je n'osais pourtant pas m'en débarrasser. A la tombée de la nuit, je courus au plus profond de la forêt, et je songeai à préparer ma couche. Je savais le procédé qu'emploient les Ostiakes pour s'abriter pendant leur sommeil dans leurs déserts de glace : ils creusent tout simplement un trou profond sous une forte masse de neige, et y trouvent de la sorte un lit dur, il est vrai, mais parfaitement chaud. Ainsi fis-jemoi aussi, et bientôt je pus prendre un repos dont j'avais grand besoin. »
Le lendemain, il s'égare et, après avoir erré presque tout le jour, il se retrouve le soir sur une route ; heureusement c'était la bonne. Apercevant une petite maison, voisine d'un hameau, il se décide à demander l'hospitalité qu'on lui accorde. Il se donne pour un ouvrier allant chercher du travail aux fonderies deBohotole dans l'Oural, et joue son rôle le mieux possible, mais on le trouve trop bien fourni de linge pour un ouvrier, et il est tiré de son premier sommeil par des paysans qui lui demandent son passe-port. Il paye d'audace et leur montre le billet de passe qui seul lui restait ; heureusement la vue du cachet suffit à ces gendarmes improvisés, qui lui firent des excuses de l'avoir pris pour un forçat évadé.
« Le reste de la nuit s'écoula tranquillement, et le lendemain je pris congé de ceux dont l'hospitalité aurait pu me devenir si fatale. Cet incident porta dans mon esprit une triste conviction ; c'est que je ne devais plus
compter sur un abri humain pendant la nuit, à moins de m'exposer aux plus graves dangers, et que la couche ostiake serait jusqu'à nouvel ordre mon seul lit de repos. C'est de la couche ostiake, en effet, qti'il fallut me contenter pendant toute ma traversée des monts Curais jusqu'à mon arrivée à Yéliki-Oustioug, c'est-à-dire depuis le milieu de février jusqu'aux premiers jours d'avril. Trois ou quatre fois seulement je me hasardai à demander l'hospitalité pour la nuit dans une cabane isolée, exténué par quinze ou vingt jours passés dans la forêt, à bout de forces et presque sans la conscience de ce que je faisais. Toutes les autres nuits, je me contentai de me creuser un terrier pour dormir. Peu à peu je me familiarisai avec cette manière de dormir. 11 m'arriva même à la tombée de la nuit d'entrer au plus profond du bois comme dans une auberge bien connue ; parfois, cependant, je dois le dire, cette vie de sauvage me semblait intolérable. L'absence d'un logis humain, le manque d'aliments chauds et même de pain gelé, mon unique nourriture pour des jours entiers, me firent regarder en face et dans leur réalité terrible ces deux spectres hideux qui s'appellent le froid et la faim, et dont nous évoquons les noms si* légèrement à la moindre gène ! Dans de tels moments, je redoutais surtout les accès de somnolence qui me prenaient subitement, car c'étaient là des invitations manifestes à la mort, contre lequelles je luttais avec le peu de forces qui me restaient encore. Le besoin d'une nourriture chaude était d'ailleurs le plus fort chez moi, et je résistais difficilement à la tentation d'aller demander dans une hutte quelconque un peu de la soupe aux raves de Sibérie. •
Après avoir ainsi gravi lentement les hauteurs de l'Oural, il le franchit enfin par une belle nuit ; mais ses peines furent les mêmes sur le versant occidental de la montagne. Un soir, il s'égara pendant une tempête de neige.
H«ur«usement la vue du cacliet sullll .
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passa une nuit horrible dans les tortures de la faim, et, le jour venu, après avoir cherché à s'orienter, il tomba bientôt au pied d'un arbre. Déjà le sommeil, avant-coureur de la mort, commençait à le gagner, quand ii fut sauvé par un promychlennik (trappeur) qui traversait la forêt. Ce brave homme lui donna un peu d'eau-de-vie et quelques bouchées de pain, lui fit reprendre courage, le conduisit ea vue d'une maison de refuge (izboutcha) et disparyt dans les bois.
« J'apercevais de loin Tizboutcha, ma joie défie toute description ; j'y serais allé, je crois, même si j'avais su que des gendarmes m'y attendaient pour m'arrêter. J'arrivai jusqu'à la porte ; mais, le seuil franchi, je ne pus plus me tenir debout et je roulai par terre sous un banc. »
Après quelques minutes d'un évanouissement complet, il revint à lui, et, sans pouvoir toucher à la nourriture que son hôte lui offrait, il s'endormit et resta plongé dans un profond sommeil pendant vingt-quatre heures, affectueusement soigné par le bon hôte, qui redoubla d'attention quand il sut que ce voyageur était un pèlerin se rendant à l'ile sainte de la mer Blanche. Telle était en effet la qualité que prenait alors le fugitif, il s'était transformé en bohomùléts (adorateur de Dieu), allant saluer les saintes images du couvent de Solovetsk, près d'Archangel. Protégé par le respect et la sympathie que ce titre éveille chez le paysan russe, M. Piotrowski parvint sans trop de difficultés à Yéliki-Oustioug, y fut bien accueilli par ses confrères les hohomoletSy qui attendaient en grand nombre, dans cetle ville que le dégel leur permît de s'embarquer sur la Dvina pour Archangel. Après un mois de séjour au milieu d'eux, et sa réputation de bon pèlerin bien établie par l'exactitude avec laquelle il en remplissait tous les devoirs, il s'embarqua sur un des nombreux {bateaux qui devaient les transporter, et se loua au patron comme rameur au prix usuel de quinze roubles en assignats pour la traver-
sée. C'était juste la somme qu*il avait dépensée pour ses frais de route depuis Irbite. Environ quinie jours après, il arrivait à Archangel. C'était le point où tendaient tous ses vœux, car il espérait bien que dans ce port, fréquenté par des navires de toutes les nations, il s'en trouverait un qui pourrait lui donner asile et le ramener en France ou en Angleterre,
Sans négliger les pratiques religieuses que son titre de pèlerin lui imposait, et les précautions dont Foubli pou> vait le perdre, il chercha vainement pendant deux jours ce navire sauveur. Sur le pont de chaque bâtiment stationnait jour et nuit un factionnaire russe, et, le long des quais, pour franchir la ligne de sentinelles qui les bordaient, il fallait pouvoir donner des eiplications et montrer des papiers que le fugitif de la katorga ne pouvait songer à se faire demander. Renonçant donc, non sans un profond découragement, à ses chères espérances, il prit la route d'Onega, comme un pèlerin qui, ayant visité les> saintes images de Solovetsk, se rendait à Kiow « pour y saluer les saints ossements. )> Après bien des rencontres plus ou moins agréables, il arriva à Vytiégra. Sur la rade^ un paysan Taccoste, lui demande où il va, et sur sa réponse, lui propose de remmener dans sa barque à Petersbourg» Il s'engage avec lui comme rameur, part, et, pendant la traversée, a l'occasion de rendre quelques services à une pauvre vieille paysanne qui se rendait aussi à Pétersbourg. Arrivés dans le port, grand embarras du malheureux fugitif pour savoir comment il évitera la police en débarquant, où il ira loger, etc. Tout à coup, la bonne femme, sa protégée, lui dit : a Restez avec moi, j'ai envoyé prévenir ma fille, qui viendra me chercher et vousindiquera un bon logement. » Il débarqua, portant la malle de la paysanne, et alla loger dans la même auberge. Restait la question du passe-port et de la police ; il craignait que l'hôtesse ne fût exigeante à cet égard ; mais, ques-
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tionnée par lui sar les formalités à remplir, elle lui ilit qu'il n'avait pas besoin, pour deux ou trois jours de séjour^ d'aller à la poli4!e. Rassuré sur ce point, il va se promener» le jour suivant, du côté du port, lisant à la dérobée, car un paysan russe ne doit pas savoir lire, les affiches qui se trouvaient sur les divers bateaux à vapeur pour annoncer leur départ.
u Tout à coup mes yeux tombèrent sur un avis en gros caractères, placé près du mât d'un bateau à vapeur ; ce bâtiment partait pour Riga le lendemain même. Je voyais se promener sur le pont un homme, la chemise rouge passée par-dessus le pantalon, à la russe, mais je n'osais lui parler et et je me contentais de le couver des yeux. En attendant, le soleil baissait ; il était déjà sept heures du soir, quand tout à coup l'homme à la chemise rouge leva la tête et m'interpella : « Voudrais-tu par hasard aller à Riga ? alors viens prendre place ici. — Certainement j'ai besoin d'aller à Riga ; mais le moyen pour moi, pauvre homme, de prendre le bateau à vapeur? cela doit coûter bien cher, ce n'est pas fait pour nous autres. — Et pourquoi pas? Allons, viens. A un moujik <9omme toi, on ne demandera pas beaucoup. — Et combien? » 11 me dit un prix que je ne me rappelle plus, mais qui m'étonna, tant il était modique. « Eh bien, cela te va-t-il? Pourquoi hésites-tu encore? — C'est que je suis arrivé aujourd'hui seulement, et il faut que la police vise mon passe-port. — Oh ! alors tu en auras pour trois jours avec ta police, et le bateau part demain matin. — Que faire donc ? — Parbleu ! partir sans faire viser. — Bah ! et s'il m'arrivait un malheur? — Imbécile! voilà un moujik qui veut m'apprendre ce qu'il faut faire! As-tu ton passe-port sur toi? monlrele. » Je tirai de ma poche mon* billet de passe soigneusement enveloppé dans un foulard selon l'habitude des paysans russes ; mais il s'épargna la peine de le regarder et me dit : a Viens demain à sept heures du matin ; si tu ne
362 LES ÉVASIONS GËLÈBRES.
me trouves pas, attends-moi. Et à présent, file vite... » « Je rentrai tout joyeux chez moi, et le lendemain j^ètais exact au rendez-vous. La machine chauffait déjà. Mon homme m'aperçut bientôt et me dit seulement : m Donne « Targent. » Il s'éloigna, puis me rapporta un billet jaune dont je feignis naturellement de ne pas comprendre la signification, ce qui m'attira une nouvelle gracieuseté : « Tais-toi, moujik^ et laisse faire. » La cloche sonna trois fois, les passagers se pressèrent, un rude coup de f>oing de mon homme me poussa à leur suite. Quelques instants encore, et le bateau était en pleine marche. Je crus rêver. »
De Riga, M. Piotrowski, voyageant à pied, gagna sans difficulté la frontière, ayant un peu modifié son costume, mais gardant toujours le vêtement distinctif de l'homme russe (rouski tchéloviek), le petit burnous, (armiak) en peau de mouton. Il se faisait passer pour un marchand do soies de porc, ce qui lui permettait de prendre sur sa route les renseignements nécessaires. Après s'être bien informé des obstacles qu'il pouvait rencontrer en passant de Russie en Prusse, il parvint à franchir la frontière en plein jour, sans être atteint par quelques coups de fusil qu'on lui tira, et se réfugia dans un bois voisin, où coupant sa barbe et transformant son costume, il dépouilla les insignes du paysan russe, lilnfin il arriva sans -encombre à Kœnigsberg. Mais au moment où il se croyait sauvé, peu s'en fallut qu'il ne se vît perdu sans ressource. Il avait résolu de partir, sur un bateau à vapeur, pour Elbing, et, vers le soir, il s'assit, près d'une maison en ruines, sur un tas de pierre, comptant s'éloigner à la tombée de la nuit et aller coucher dans les blés, en attendant l'heure du départ. Accablé de fatigue, il s'endormit ol fut réveillé par un gardien de nuit qui, peu satisfait de ses réponses, l'arrêta et le mena au poste voisin. Conduit '^ la police, il se donna pour un Français, ouvrier en
M. RUFIN PIOTROWSKI. ^53
coton, ayant perdu son passe-port. On le mit en prison.
Un mois après, appelé de nouveau à la police, on lui prouva la fausseté de ses allégations et on lui laissa voir clairement que les soupçons les plus graves planaient sur lui. Las^de feindre, irrité surtout de passer pour un malfaiteur qui se cachait, il déclara qui il était. Une convention récente entre la Prusse et la Russie obligeait ces deux États à se livrer mutuellement leurs fugitifs. Les fonctionnaires prussiens, en recevant la déclaration de M. Piotrowski, furent consternés; il leur semblait impossible d'éluder la convention. Cependant des démarches furent faites par les principaux habitants de Kœnigsberg et par des personnes haut placées ; Tautorité elle-même ne demandait évidemment pas mieux que de cédera cette pression. Peu de temps après, M. Piotrowski fut averti qu'un ordre arrivé de Berlin prescrivait de le remettre entre les mains des Russes, mais qu'on lui laisserait le temps de s'échapper à ses risques et périls. Aidé par de généreux amis, il était le lendemain sur la route de Danlzig.
a J'avais, dit-il, des lettres pour différentes personnes dans les villes de l'Allemagne que je devais traverser, et partout on mit le plus grand zèle à me faciliter le voyage. Grâce aux appuis qui ne m'ont fait défaut nulle part, j'eus bien vite traversé toute l'Allemagne, et, le 22 septembre 1846, je me retrouvai de nouveau dans ce Paris qde j'avais quitté quatre ans auparavant. )) (Rufln Piotrowski, Souvenirs d'un Sibérien; traduction par J. Klaczko,)