COLBERT
La dernière est de Louis XY, qui resta fidèle, en Orient, à la politique traditionnelle de la France :
« Louis, par la grâce de Dieu, empereur* et roi très-chrétien de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Le patriarche d'Ântioche et les Maronites chrétiens établis dans le mont Liban nous ont fait représenter que, depuis un temps immémorial, leur nation est sous la protection des empereurs et rois de France, nos glorieux prédécesseurs, de laquelle ils ont ressenti les bons effets en toutes occasions ; et ils nous ont très-humblement sollicité qu'il nous plaise leur accorder nos lettres de protection et sauvegarde, à Texemple du feu roi, notre très-honoré roi et bisaïeul, qui leur en accorda de pareilles, en date du 28 d'avril 1649. El voulant, de notre part, traiter favorablement les exposants : à ces causes et autres bonnes considérations, nous déclarons que nous les avons pris et mis, comme par ces présentes, signées de notre main, nous les prenons et mettons en notre protection et sauvegarde. Nous voulons qu'ils en ressentent les effets en tous lieux, en toute occurrence; et, à cette fin, nous ordonnons à nos amés et féaux conseillers en nos conseils, nos ambassadeurs à * Constantinople, consuls et vice-consuls de la nation française, établis dans les ports et échelles du Levant, présents et à ven'r, d*aider de leurs soins, oRiceset protection, ledit sieur patriarche d'Ântioche et tous lesdits chrétiens maronites du Liban, partout où besoin sera , à cette fin qu'ils ne puissent souffrir aucun mauvais traitement et qu'ils puissent, au contraire, continuer librement leui^ exercices et fonctions spirituelles : car telle est notre volonté et bon plaisir. Prions et requérons le grand empereur des njusuhnans, notre très-cher et parfait ami, et les illustres bâchas et autres officiers de Sa Hautesse, de favoriser et d'assister de leur protection ledit patriarche d'Antioche et tous lesdits chrétiens maronites, offrant de faire de même pour tous ceux qui nous seraient recommandés de leur part. En foi de quoi nous avons fait mettre notre sceau à ces présentes.
« Donné dans notre château impérial de Versailles, le 12" jour d'avril, en l'an de grâce 1737 , et de notre règne le 22«.
a Signé : Louis, i*
Et sur le repli est écrit :
« Par l'empereur et roi,
« Signé : Amelot. >
Ajoutons que, sous Louis XY, le vizir reconnut, par deux firmans solennels (1740 et 1751), le droit de protection du roi de France sur
* L'original «Hait sans doute on arabe , et Empereur ««si la U^duclion du mot P(ulischah.
Jcs chrétiens d'Orient. La Convention eUe-mémc comprit qu'elle ne pouvait abandonner la politique nationale, et ordonna à son envoyé, Auberl du Bayet, de protester contre la violation de nos droits. « Je rappellerai, disait M. Léon de Malleville à la Chambre des députés, que la Convention faisait respecter, en 93, le mont Liban, le nom français. Je rappellerai que, son ambassadeur ayant appris que des églises avaient été fermées et des prêtres insultés, il mit les églises du Liban sous la protection du drapeau tricolore. Tandis que la France égarée fermait ses églises, son ambassadeur faisait ouvrir celles de rOrient. »
Le général Bonaparte, pendant le siège de Saint-Jean-d'Acrc, sa* boucha avec les Maronites et envoya un fusil d'honneur à leur émir,
La Restauration a montré à Navarin et en Morée ce qu'elle aurait fait dans le Liban si les circonstances l'eussent exigé. Enfin, de 1840 à 1846, le gouvernement dont MM. Thiers et Guizot ont été les interprètes a chaleureusement plaidé la cause des chrétiens de Syrie.
Outre ces relations orficielles, il y a eu de tout temps entre les Maronites et la France des liens plus intimes, basés sur la communauté de foi, sur rattachement le plus sincère et le plus dévoué. Il faut avoir parcouru le pays, s'être assis à la table hospitalière de Fémir et près du modeste foyer du montagnard, pour apprécier ce qu'il y a de profond et de tpuchant dans * les sentiments de ces populations. Toutes leurs pensées sont tournées vers la France, leur ambition est de la servir, leur espérance do lui appartenir un jour; et pourtant, quel a été le fruit de cette ftUiance, la récompense de cette fidélité? La protection française a été la cause indirecte des plus grands malheurs. N'osant attaquer la France en face, on l'a attaquée et humiliée dans ses alliés ; on a fait porter à ces malheureux la peine de leurs affections ; on leur a fuit payer de leur vie ce titre de Frau' çais de lOrient, dont ils étaient si fiers, et qui, loin de les protéger, les a désignés aux bourreaux. Malgré ces injustes malheurs, malgré l'abandon de 1840 et les désastres impunis de 1845, ils sont restés fidèles ; rien n'a diminué leur attachement ni leur cimfiance en nous. Cette protection française, quelque stérile qu'elle se fât montrée, ils la revendiquaient, ils s'en enorgueillissaient hautement, trop hautement peut-être, car ils accumulaient ainsi contre eux ces jalousies et ces haines qui, éclatant de nouveau, les ont surpris et écrasés avant l'arrivée d'aucun secours. Cette situation crée pour nous une grave responsabilité, de graves devoirs. Quel aura été notre rôle, et comment le qualifier, si, après avoir fait sonner bien haut notie protection, nous laissons égorger ceux qui se sont engagés sur la foi de nos paroles, et dont le seul crime est d'avoir cru ù notre puissance?
Aucun datait dans les lugubres rècils des massacres de Zahleli et de Deïr-el-Kammar, ne m*a été plus pénible à lire que ces paroles adressées par les égorgeurs à chaque chrétien mourant : « Où sont donc les Français? Quils viennent donc te sauver ! Appelle ton empereur et qu'il le ressuscite, s'il le peut ! » Ils se souvenaient de 1840 ; mais la France de 1860, nous en avons la ferme confiance, acquittera la dette conlractée alors, et effacera les souvenirs de celte douloureuse époque.
En effet, c'est à 1840 qu il Eint remonter pour trouver Torigine des événements acluels. Jusqu'à cette date on avait vu, dans le Liban, des guerres locales, des luttes soutenues avec des chances djverses, pareilles à celles qui ont divisé et diviseront de tout temps les hommes et particulièrement les peuples orientaux ; jamais on n'avait contemplé l'afireux spectacle auquel, deux fois en vingt ans, l'Europe a ea la douleur d'assisler. Quelques mots d'histoire suffiront à le prouver.
La population du Liban, comme celle des montagnes barbaresques, s'est formée de toutes les épaves des nationalités vaincues par l'islamisme arabe. Les Maronites représentent les anciens Syriens indigènes ; les Grecs unis ou dissidents, l'ancien monde romain officiel : les Druses, les Metoualis^ les Ansariehs, sont des sectes séparées de l'orthodoxie musulmane et plus ou moins entachées d'idolâtrie. De même les Kabyles de l'Atlas sont un mélange des populations pu-* niques, berbères, romaines, vandales, refoulées par l'invasion arabe. Les uns et les autres cherchèrent dans les montagnes un refuge contre l'oppression; mais, plus heureux que les Kabyles, les habitants du Liban surent, pour la plupart, conserver l'intégrité de leur foi. Groupés autour de chefs indépendants, autour de puissantes communautés religieuses, ils défendaient à la fois leur liberté et leurs croyances. Au douzième siècle, un lien nouveau vint rapprocher encore les éléments divers qui les composaient : le lien féodal, importé par les croisés. D'abord vassaux du roi de Jérusalem, les scheikhs chrétiens ou Druses s'inféodèrent à une grande famille dont le chef, prenant le titre d'^mtr de la montagne^ jouissait de toutes les prérogatives de la souveraineté. Cette organisation dura jusqu'à nos jours, non sans difficultés, non sans luttes intérieures, mais sans aucune des secousses dont nous venons d'être témoins. L'histoire a conservé le nom de Témir Fakhr-ed-din, qui fut étranglé en 1631 par ordre de la Porte, effrayée de ses conquêtes; et celui de la famille Schehab, qui conserva le pouvoir depuis les dernières années du dix-septième siècle jusqu'en 1840, et à laquelle appartenait le fameux Beschir, le dernier émir de la montagne.
La conquête turque ne toucha pas à cette constitution. La Turquie, il ne faut pas l'oublier, n'a jamais été et n'est pas une nation : dans
le principe, celait une armée^ aujourd'hui, c'est une adAninistration. Au début, les sultans dispersèrent leurs officiers sur le territoire conquis, soit en Europe, soitdans TAsie occidentale, et leur confièrent la direction des affaires. Cet état de choses s'est maintenu presque sans modification ; aucune fusion ne s'est faite entre les vaincus et les vainqueurs ; la race conquérante n'a pas su prenchre racme dans le sol, et, excepté à Stamboul et dans qudques parties de TAnatolie, c'est à peine même si elle s'est multipliée. L'empire ottoman offre ainsi ce curieux spectacle d'un faisceau de nationalités distinctes, et souvent ennemies, maintenu par un réseau de fonctionnaires étrangers au pays qu'ils gouvernent, n'ayant rien de commun avec lui» ni le langage, ni les traditions, ni les intérêts, et ne maintenant leur pouvoir que par la ruse, l'intrigue et la violence. Cela est si vrai, que pour voyager en Turquie la langue la plus inutile à savoir est le turc ; dans la Turquie d'Europe on parle grec, slave, albanais; dans la Turquie d'Asie, arabe, arménien, kurde, etc.
Parmi les nationalités qui composèrent l'empire ottoman, quelques-unes avaient une organisation intérieure assez fortement constituée pour que la Porte n'ait pas essayé de la détruire : elle se contenta de la suzeraineté, tout en ne négligeant aucune occasion d'affaiblir ses vassaux, et surtout de leur extorquer impunément de l'argent. Les provinces danubiennes, la Servie, les Régences, etc., eurent ainsi une existence propre et une sorte d'autonomie. Le Liban conserva de même son gouvernement local, mais il n'en resta pas moins soumis aux exactions périodiques, aux avanies du pacha turc de Tripoli, de Saïda ou de Saint-Jean-d'Acre. C'est contre ces déprédations que les agents du roi de France avaient, ainsi que nous l'avons vu plus haut, mission de protéger les chrétiens.
L'intrigue était l'arme favorite des Turcs : ils semaient la discorde dans la montagne, afin de l'affaiblir par la division ; de là des querelles fréquentes, des combats de château à château, de famille à famille, mais jamais ces luttes ne perdirent le caractère des guerres féodales, et toujours elles tombèrent devant l'intervention ottomane : la haine de l'ennemi commun rapprochait les partis les plus extrêmes ; Druses et Maronites joignaient leurs efforts pour combattre l'envahisseur, et reprenaient leurs querelles une fois le danger conjuré. « Les pachas, dit Volney, jaloux d'étendre leur autorité et leurs rapines, ont souvent tenté d'introduire dans la montagne leui*s garnisons et leurs agas ; mais, toujours repoussés, ils ont été forcés de s'en tenir è la première capitulation ^ »
* Capitulation de 1588 consentie par Amurat III, et qui reconnaissait l*indépendancc de la montagne moyennant un tribut annuel.
iC LES ÉVËKEHBNTS DE SYUIK.
Par un phtoomènc assez onrieux, la haine des nationnlitës a augmenté chez les Turcs avec raflaihHsscment du pouvoir central ; la centralisation administrative est l'objet des ardeurs séniles de la dé* crépitude ottomane : depuis le commencement du siècle, elle a beaucoup sacrifié à sa passion, et n*a négligé aucune occasion de délruire les libertés locales que sa virilité puissante avait respectées. Dans le Liban Toccasion s est offerte en 1840.
Les événements de cette époque sont encore présents à toutes les mémoires : la conquête de la Syrie par Méhémet-Ali, avec les sympathies non déguisées de la France, Tintervention des puissances, le traité du 15 juillet 1840, le bombardement de Beyrouth, Téchec de la politique française, la retraite des Égyptiens et la restitution de la Syrie par TEurope à la Porte Ottomane.
L'émir Beschir avait embrassé la cause de Méhémet-Ali, et gou* verné en son nom le Liban avec intelligence et fermeté; sa puissance ' ne put survivre à celle des Egyptiens : il se rendit aux Anglais et fut transporté à Malte. Pendant trente ans, il avait su, par son habileté et son énergie, maintenir son autorité dans la montagne, résister aux Turcs et aux Druses, et faire vivre en bonne intelligence les populations ennemies. Mais les dernières années de son règne furent signalées par de graves désordres, point de départ de malheui*s ultérieurs. Les Druses, soulevés contre lui et contre Méhémet-Ali, par les intrigues de la Porte et de FAngleterre, lui firent une guerre acharnée qui contribua à sa chute. Une partie des Maronites, égarée par les mêmes excitations, eut le tort de combattre son autorité.
C'est ici que nous rencontrons pour la première fois en Syrie une puissance dont T intervention a eu de si funestes conséquences et a contribué à couvrir le pays de sang et de rumes. Il me coûte, je dois l'avouer, d'avoir à parler avec cette sévérité de l'Angleterre, car plus que personne j'apprécie les rares qualités de cette grande nation. J'aime et jenvie ses mâles et libres institutions, ses vertus civiques, l'éducation virile de l'individu et du peuple ; mais puisrje taire son odieuse conduite en Syrie, et ne pas flétrir, cx)mme il le mérite, le rôle qu'elle y a joué ?
Soit par crainte de se voir un jour intercepter la future route des Indes, soit par opposition à la politique française, l'Angleterre ne veut pas soufTrir en Syrie l'établissement d'un gouvernement fort et ami de la France. Elle préfère à tout pouvoir, fût-il chrétien et réparateur, le régime oppresseur et sanguinaire de la Turquie, instrument docile de ses desseins. Quant à l'intégrité de Tempire turc, on sait que dans sa bouche ce mot n'est qu'un prétexte; elle a montré, par l'occupation de Périm, le cas qu'elle savait en faire lorsque ses intérêts le demandaient.
La politifue anglaise en Syrie a donc été de contre4)atancer l'innucQce française et de servir les projets de la Sublime Porte. Je ne lui fais pas un crime de chercher à nous combattre; c'est son métier de grande puissance, sachons faire le nôtre : ce qui est un crime à mes yeux, c'est de prêter les mains à des combinaisons qui doivent nécessairement amener l'anarchie et Teffusion du sang dirélien.
Le premier acte de cette politique fut de s'attaquer à Méhémet- Ali; le second, de battre en brèche l'indépendance du Liban. Les agents anglais s'adressèrent d'abord aux Maronites, mais ils échouèrent dans leurs tentatives de les détacher de la France : ils se tournèrent alors du côté des Druses, et nouèrent avec eux des intrigues dont les missionnaires protestants furent les principaux intermédiaires. On a vu déjà qu'ils réussirent à les soulever contre Beschir et les Égyptiens; depuis cette époque, ils n'ont pas cessé de les soutenir en toute circonstance, et de s'appuyer sur eux pour l'exécution de leurs desseins.
La chute de Beschir, en 1840, et la retraite d'Ibrahim-Pacha laissaient le Liban sans gouvernement. La guerre éclata : les Druses se ruèrent sur les districts maronites ; vigoureusement reçus, ils furent repoussés ; secrètement encouragés par lea Turcs, ils revinrent à la charge, prirent et brûlèrent Ddr-el-Kammar ; mais les Maronites restèrent encore maîtres du terrain, malgré les trahisons des pachas et leur hostilité à peine déguisée. Ces circonstances amenèrent une alTreuse anarchie. La Porte, soutenue par l'Angleterre, en profita pour substituer son autorité directe h celle de la famille Schehâb ; l'émirat fut supprimé ; le pacha de Safda reçut l'autorité supérieure; l'administration fut confiée à deux eoilmakam ou lieutenants, l'un Maronite pour les Maronites, l'autre Druse pour les Druses : le principe de la division des races fut poussé jusqu'à l'extrême, et dans les plus petits villages mixtes deux vékils furent institués pour les habitants de chaque religion.
La France s'opposa éncrgiquement à cette combinaison, qui, toute au désavantage des Maronites, érigeait l'anarchie en principe et fondait la guerre civile en permanence. Ses eflbrts sont consignés dans le recueil de dépèches diplomatiques dont M. Saint-Marc Girardin nous a donné une si chaleureuse et si concluante analyse \ Ses efforts furent vains ; l'avis de l'Angleterre prévalut et entraîna les puissances alliées ; la Russie céda au plaisir d'humilier la dynastie de Juillet; qu'en pense-t-elle aujourd'hui ? L'Autriche voulut se ménager un rôle en Orient ; l'a-t-elle trouvé? La Prusse suivit l'Angleterre et la Russie. La France céda. Le Liban reçut sa nouvelle orga-
« Journal desDébaU, 22, 28 juillet, 4 août.
nisalion; une garnison turque foula pour la première fois celte terre sacrée de Tindépendance : elle s'établit à Beit-ed-din môme, dans la résidence de Beschir, et j'ai pu voir les soldats du Nizam, sans respect pour les souvenirs du palais, camper dans ses salles dévastées, et accrocher leurs sordides guenilles aux délicieuses arabesques de cette royale demeure.
La combinaison inaugurée en 1842 ne tarda pas 5 porter ses fruits. Les Druses, sûrs de l'appui des Turcs, recommencèrent la guerre : comme dans la précédente campagne, ils débutèrent par des revers et échouèrent devant Zahleh et Deïr-el-Kammar : alors le gouvernement ottoman, fort de son droit nouveau, interposa son intervention, c est-à-dire il arrêta la marche des troupes maronites, les désorganisa, désarma les villages, retint les scheikhssous de vains prétextes, puis, lorsqu'il eut ainsi complètement paralysé la défense, il laissa agir les Druses; ceux-ci, ne trouvant plus d'obstacle, envahirent le territoire chrétien, tuant, brûlant, pillant, ravageant tout sur leur passage. L'Europe s'émut au récit de ces malheurs : la France parla à Constantinople. La Porte, comme toujours, se montra fort indignée et donna les plus belles assurances; elle désavoua ses agents, destitua le pacha pour la forme, mais ne changea rien au fond des choses.
La paix ne dura pas deux années : paix trompeuse pendant laquelle le gouvernement turc, à Taide des deux caîmakamats, entretint les germes de discorde et acheva de miner les forces des Maronites. La guerre éclata de nouveau en 1844 et en 1845 ; elle fut affreuse; les malheureux chrétiens virent leurs villages détruits, leurs récoltes saccagées, leurs femmes massacrées; traqués dans les rochers et dans les l)ois, ils furent réduits à la dernière misère. Cett^ fois les autorités turques ne prirent môme pas la peine de déguiser leur complicité.
« J*ai appris, écrivait H. Guizot au ministre de France à Constantinople <, que la partialité du muschir de Saida, Vedji-Hi-Pacha , et des troupes turques en faveur des Druses était devenue plus manifeste et plus odieuse. Non-seulement ces troupes, dont la mission devait être de s'interposer entre les deux partis, ont protégé les Druses et laissé systématiquement accabler et égorger les chrétiens, mais encore elles ont dans maintes circonstances pris part au massacre de ceux-ci : elles ont commis d*afTreuses cruautés, et il n'est plus possible maintenant de douter de la complicité des agents de la Porte avec les ennemis des Maronites... Malgré les sollicitations de notre consul (M. Poujade), le muschir est resté impassible ou même a feint d'ignorer des faits qui n'étaient un secret pour personne... Il ne fut pris aucune mesure pour protéger les couvents des capucins à Abey et à Solima. Ces deux couvents, saccagés et brûlés par les Druses, n'existent
* Documents parlementaires publiés en 1846. Dépêche n* 33.
LES ÉVËNBVENTS DE ^YRIE. 10
plus, et un religieux qui occupait celui d*Abey, le P. Charles (protégé Trançais), a été assassiné avec des circonstances atroces en présence de cent cinquante hommes de troupes ottomanes... *- J*ai dans les mains des documents qui établissent de la manière la plus incontestable l'odieuse complicité du général commandant les troupes régulières, Daoud-Pacha^.. •
Devant celte nouvelle explosion, triste conséquence des événements de 1840» la France reprit son râle traditionnel. Elle plaida chaleureusement la cause des chrétiens du Liban, demanda le châtiment des coupables, le retour à l'ancienne organisation de la montagne comme seul remède contre de nouveaux malheurs ; la tribune française retentit des éloquents discours de MM. de Montalembert, Guizot, de Quatrebarbes, Crémieux... En Angleterre même on entendit ces mémorables paroles prononcées par le commodore Napier, le même qui avait bombardé Beyrouth : « La plus grande douleur de ma vie est d'avoir aidé les Turcs à établir parmi les chrétiens du Liban, dernier et noble débris du christianisme asiatique, le gouvernement le {dus infâme qui ait jamais existé *. » Tous ces généreux efforts furent vains : ils échouèrent devant le mauvais vouloir du gouvernement anglais, qui voyait triompher en Orient sa politique, et qui considérait la vie de quelques milliers de catholiques comme de peu de poids dans la balance de ses intérêts.
Le gouvernement anglais, fidèle, lui aussi, à son rôle, appuyait la non-intervention, et demandait que Ton contiât à la Porte le soin de rétablir Tordre et de punir les coupables. Le gouvernement français ne se souciait pas d'une intervention isolée. On laissa faire la Porte.
Le sultan envoya en Syrie son ministre des affaires étrangères, Chekib-EiTendi, avec de belles promesses et en lui confiant les pouvoirs les plus étendus Chekib se montra digne de la confiance de son maître et se conduisit en véritable Turc. Pour l'Europe, il pacifia la montagne, fit opérer un désarmement général, régla les indemnités dues aux victimes* et institua un medjeliss ou tribunal mixte pour juger les différends. Pour la Syrie, voici en réalité ce qu'il fit : Je désarmement ne fut général que pour les Maronites; les Druses conservèrent leurs armes et les territoires conquis; les indemnités ne furent jamais payées, et quant au medjeliss mixte, comme pour un juge maronite il renfermait un juge de chacune des races et sectes dissidentes, il fut toujours hostile aux Maronites et ne fonctionna que pour donner une apparence légale aux vexations dont ils étaient Tobjet.
* DocumenU parlementaires publiés en 1846. Dépèche n* 38.
' Dans la séance de la Chambre des communes du i 7 août dernier, Tamiral, interpellé par rhononible et courageux défenseur des catholiques, M. Monsell,a confirmé ces paroles avec une franchise toute militaire.
Telle Fut la mission de Chekib-Effendi : mission condamnée par ses conséquences. Non-seulement elle ne ferma pas les plaies de 1845, mais, par l'état dans lequel elle laissa la montagne, elle prépara les désastres de 1860.
Est-il besoin de rapprocher ces deux dates, et d'insister sur la ressemblance des faits qu'elles nous rappellent? En lisant les événements d'une époque, ne croit-on pas relire ceux de l'autre? En changeant quelques noms propres, Daoud en Achmet, Vedji-hi-Pacha en Kourchid-Pacha, Chekib en Fuad, on croit assister au même drame : on voit les mêmes intrigues, les mêmes excitations, les mêmes trahisons de la part du gouvernement turc, les mêmes massacres, les mêmes cruautés de la part des Druses, ses féroces instruments ; la même impuissance calculée de la part de ses agents officiels, la même indifférence égoïste de TAngleterre.
Seulement le mal s'est accru; plus grand en 1842 qu'en 1858, en 1845 qu'en 1842, il a pris de formidables proportions : le vieux fanatisme musulman, excité par je ne sais quelles machinations ourdies h Constantinople ou à la Mecque, s'est réveillé dans tout l'empire : le sang chrétien a coulé à Damas, à Homs, à Alep; il coule peut-être aujourd'hui à Mossoul, à Bagdad; il coulera demain en Europe si on n'y met rapidement bon ordre. L'islamisme prêche sa croisade suprême, à laquelle répondra, j espère, une nouvelle croisade du christianisme et de la civilisation. Mais il y a entre 1845 et 1860 une différence que je m'empresse de signaler, parce qu'elle est à l'honneur de mon pays. C'est l'attitude prise par la France. Elle a parlé haut et ferme, elle agit; elle appuie sa politique non plus par de vaines paroles, mais par l'envoi de ses braves soldats. Cette politique, nous venons de le montrer, qui consiste à soutenir en Orient les nationalités souffrantes, est la politique traditionnelle de la France, adoptée, avec plus ou moins de vigueur, avec plus ou moins de succès, par tous les gouvernements, qu ils s'appelassent Louis XIV ou la Convention, Charles X ou Louis-Philippe ; c'est sa politique nationale : mais était-il besoin de le démontrer? Ce frémissement qui a parcouru le pays à la nouvelle des événements, cette unanimité de la presse, ces souscriptions couvertes de signatures, cette impatience de l'opinion publique en présence des lenteurs de la diplomatie, cet enthousiasme qui accompagne nos soldats, n'ont-ils pas dit assez que c'est la nation entière qui s'est émue, que c'est elle qui veut, qui commande, qui espère ?
L'armée qui va débarquer à Beyrouth a une double mission : vcmiger le passé et préparer l'avenir.
La première partie est la plus facile : elle est spécialement confiée à l'habileté de nos oiBciers et à la vigueur de nos soldats, qualités qui ne feront pas défaut aux vainqueurs d Italie et de Kabylie.
Arrêter et punir les fonctionnaires ctolTiciers turcs qui ont ordonné ou laissé faire les massacres, tels que Kurchid-Pacha, Âclimet, Osmanbey, etc., etc.; occuper Damas et la châtier, délivrer les milliers do femmes et déjeunes filles enfermées dans les harems ou vendues aux Bédouins Anesés; de là se porter sur le Haouran, où lesDruses se seront sans doute concentrés; leur inlliger une sévère punition, à eux et i\ leurs infâmes scheikhs Said-bey-Djemblad, Abou-Nakad, Ismaîl-ben- Atrasch, Khatar-bey, etc., telle est la marche qui se présente h\ première à l'esprit, mais sur laquelle je n'insiste pas, car je n'ai pas la prétention de faire un plan de campagne.
Le seul point sur lequel je veuille appuyer, c'est sur le caractère de l'expédition, lequel, suivant moi, doit être celui d'une intervention exclusivement chrétimne.
Cette condition est indispensable au succès moral de l'entreprise.
En effet, il ne faut pas se le dissimuler, nous nous trouvons en présence d'une vaste conspiration musulmane, dont le centre est à la Mecque ou ailleurs, dont le but est l'extermination des chrétiens orientaux, et que le gouvernement ottoman autorise et exploite dans l'intérêt de ses desseins secrets. Ceux qui connaissent les pays musulmans savent quelle est l'inOuence de ces ressorts occultes, dont les ramifications s'étendent partout où il y a un sectateur de Mahomet, et qui, à un moment donné, réveillent le fanatisme sur les points les plus éloignés du globe. Que de fois n'a-t-on pas remarqué la concordance des insurrections algériennes avec certaines prédications de la Mecque, et certaines agitations dans l'empire ottoman ! La dernière révolte des Indes, mouvement tout musulman d'origine, a coïncidé avec le massacre de Djeddah et avec d'autres crimes du même genre. La facilité avec laquelle ces complots se trament et s'exécutent, l'audace et la confiance des massacreurs, tiennent principalement à une cause : à la conviction dans laquelle vit tout bon musulman, de la suprématie politique et religieuse universelle du sultan. Tout fidèle croyant est intimement persuadé que le sultan est le
suzerain de tous les rois de la terre, lesquels ne vivent et régnent que par sa permission, et que la religion chrétienne ne Subsiste que par Teffet d*une tolérance excessive de l'islam. La guerre de Crimée, loin de dissiper celte absurde illusion, n'a fait que la confirmer : Tempressement que la France et l'Angleterre ont mis à venir sauver la Turquie des mains de la Russie a été considéré par les uns comme de l'obéissance ; d'autres disaient : « Quel habile homme que le Padischah I il fait battre entre eux tous ces chiens de chrétiens pour la plus grande gloire de l'islam. » Si par malheur les musulmans d'Asie apprennent que c'est pour « aider le sultan h châtier ses sujets rebelles » que nos troupes débarquent en Syrie, ils croiront encore à un ordre donné et exécuté : l'eflet moral de l'expédition sera gravement compromis. Je n'attaque pas la phrase ofticielle, elle était commandée par les usages diplomatiques, par les susceptibilités de l'Europe, par le respect dû à la faiblesse ottomane; mais j'espère qu'en pratique elle ne sortira pas des sphères gouvernementales.
J'espère qu'on ne forcera pas nos braves soldats, par respect pour le protocole, à fraterniser avec les lâches égorgeurs de Deîr-el-Kammar et de Hasbeya : nous rougirions pour eux de les savoir enrégimentés avec cette avide et sanguinaire soldatesque. Si nous avions l'honneur de porter l'épauletle française et le bonheur de la mettre au service d'une nouvelle croisade, nous saurions la préserver du contact de l'épaulette flétrie de l'ofOder turc, et, tout en respectant les formules officielles et leur application nécessaire, nous saurions donner aux mots leur véritable valeur.
C'est comme chrétiens, comme adversaires de l'islamisme que les Maronites, les paisibles habitants de Damas et d'ailleurs ont été massacrés; c'est comme chrétiens que nous devons les venger. La croix a été outragée, que le croissant le soit à son tour. La civilisation clirétienne tout entière a été défiée, qu'elle montre sa puissance.
Je serais désolé que l'on crût ces paroles inspirées par le fanatisme d'un autre âge. La couverture seule de ce recueil est une garantie contre toute exagération de ce genre : j'aime fort la liberté de conscience, et j'y tiens trop pour moi-même pour la refuser à autrui; mais je crois qu'il faut parler aux gens le langage qu'ils comprennent.
En Algérie, notre tolérance religieuse n'a pas été appréciée des Arabes, qui laissent vides les mosquées que nous avons bâties pour eux et s'éloignent des juifs, auxquels notre loi les assimile. Les idées religieuses appliquées dans notre colonie, je me hâte de le dire, sont respectables, et peut-être nécessaires dans un pays soumis à notre domination ; mais elles seraient hors de saison en Syrie, dans un pays où nous ne venons pas en conquérants, mais en vengeurs.
11 faut rétablir les rôles, montrer aux fanatiques que, loin d'être
le suzerain Hfi l'Europe, le si\lian ne âpil son Irône qu.> la condescendance de la chrëiienlé; que, sans les malheureuses divisions des puissances, les Turcs seraient depuis longtemps refoulés dans leurs déserts, et Tislamisme balayé des points où il peut nous porter ombrage, a L'islamisme, a dit ^ossuet', celte religion monstrueuse qui se dément elle-même, qui a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie, pour tout miracle ses armes, armes redoutables et victorieuses qui font temblcr le monde..., océan indomptable, toujours prêt a inonder TÉglise, sa furie n'étant arrêtée que par des digues entr'ouvertes; ce sont les puissances chrétiennes cruellement divisées. » Celle situation ne s'est pas modifiée, si ce n*est que. les armes victorieuses se sont changées en poignards, les conquérants en assassins; quelle qu'elle soit, il ne faut pas l'aggraver par de dangereuses illusions.
La mission réparatrice et vengeresse remplie par notre brave armée au nom du christianisme et de la civilisation, il en reste une autre plus délicate et plus complexe : celle de prévenir le retour de semblables malheurs.
Cette mission elle-même est double, car, au point de vue chrétien et européen, la nouvelle organisation de la Syrie doit avoir un duuhir résultat : celui de donner aux chrétiens des garanties sérieuses, celui d'écarter la Russie el de prévenir ses envahissements.
On s'étonnera peut-être de l'insistance que je mets à repousser toute intervention de la Russie; plus que personne je crains l'agrandissement de cette puissance et la propagation de ses principes; tout me déplait en elle : la légèreté, et rabaissement des caractères, la vénalité des gouvernants et la servilité des gouvernés, par-dessus tout le despotisme politique et religieux; rien ne me serait plus pénible que de voir un pareil régime importé en Orient au nom dn christianisme. Je l'ai déjà dit souvent et ne saurais trop le répéter, les chrétiens orientaux, dits orthodoxes, n'auraient rien à gagner à changer de maître, à quitter la barbarie musulmane pour le despolisme moscovite; ils perdraient en dignité et en indépendance spirituelles ce qu'ils gagneraient en sécurité matérielle. Le gouvernement turc fait des martyrs, le gouvernement russe fait des esclaves et des agents de police.
Quant aux catholiques, je ne crains pas de l'aiTirmer, leur situation est meilleure en Turquie qu'en Russie. Les persécutions dont , ils sont l'objet dans ce dernier pays sont incroyables', et, pour élrc inconnues, n'en s<Jnt pas moins cruelles; de plus, elles sont inccs-
» Panégyrique de Saint-Pierre yolasque.
* Voyez le rtVil des perséculions exerrées (irniiôremonl à DzitM*no%vUz dans VAini de la Religion, h el fiaoûl I8«().
santés et s^adressent autant ihl'âme qu'au corps, tandis qu'en Turquie le corps seul est persécuté; en Russie la doctrine est épiée, renseignement dénaturé, le missionnaire expulsé. En Turquie la persécution est sanglante, mais intermittente; dans Fintervalle des massacres, le missionnaire peut librement prêches sa foi, ouvrir des écoles et convertir les âmes; enfin les catholiques ont en Turquie des protecteurs, qui sont les puissances occidentales; en Russie, personne n'élève la voix pour les défendre.
Toute combinaison nouvelle en Orient doit donc tendre à assurer le sort des chrétiens et à écarter la Russie. Tel a été, au moins jusqu'à présent, le sentiment de l'Europe. Elle a cru obtenir ce double résultat par le maintien quand même de l'intégrité ottomane et par la promulgation du hatti-houmayoum. L'intégrité ottomane était considérée comme une barrière pour la Russie, le hatti-houmayoum et les réformes qu'il promettait comme une garantie suffisante pour les chrétiens.
La guerre de Crimée et le traité de Paris de 1856 ont été la consécration de ces principes.
La guerre de Crimée, outre la gloire qu'elle nous a donnée, a eu à mes yeux le double avantage de prouver à la Russie qu'on ne pouvait Tadmetlre à trancher seule la question d'Orient, et de ci*éer à la Turquie, vis-à-vis des puissances alliées, des engagements dont nous avons le droit de lui demander compte et qui nous permettent aujourd'hui d'intervenir. Mais, franchement, les espérances de cette époque ne sont-elles pas trompées?
Les deux expédients imaginés alors par l'Europe sont condamnés par les faits.
La conservation de l'empire turc, dans sa forme actuelle, est démontrée impossible, même pour les esprits les plus prévenus. Loin d'être une barrière contre te Russie, elle motive chaque jour son intervention et la rendra nécessaire. T6t ou tard une explosion inté* rieure détruira l'édifice factice que l'on s'obstine à maintenir, et la Russie n'aura qu'à étendre la main pour recueillir le fruit que l'imprévoyance de l'Europe aura laissé pourrir et se détacher de l'arbre. Quant au hatti-houmayoum, si je ne craignais de parler irrévérencieusement d'une pièce visée par toutes les grandes cours souveraines, je dirais que son texte même et les protestations dont il est l'objet sont dérisoires ; à moins de se faire des illusions volontaires, il est impossible d'attacher une importance quelconque à ce chiffon de papier, objet de la risée des Turcs non oificiels. Est-il besoin de rappeler que depuis sa promulgation ont eu lieu les massacres de Bosnie? que les stipulations relatives à la Uberté individuelle, aux formalités judiciaires, sont une lettre morte, sauf dans quelques ports de
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mer, sous le^ycux des consul», ou elles reçoivent un sefliblant d'exécution? Le seul article qui ait été appliqué rigoureusement est celui qui admet les chrétiens au service militaire, et voici comment : par une libéralité nouvelle, on a adopté le principe de Texonération, mais on Ta imposé de force, de sorte que cette mesure, prise dans l'intérêt des chrétiens, n'a abouti qu'à une seule diose, c'est à faire créer un nouvel impôt qui pèse indistinctement sur tous les rayas, et de la manière la plus arbitraire. Je sais qu'il y a une Turquie officielle, composée de quelques pachas parlant français, de quelques salons de Péra, de quelques diplomates dispersés en Europe et de quelques journalistes à leur solde et dont le langage est tout différent; mais elle n'est pas la Turquie ; il suffit d'être entré dans le cœur du pays, d'avoir vu, par exemple, un Turc voyageur entrer dans un village chrétien, pour se convaincre d'un coup d'œil de l'inanité de tous les efforts tentés pour amener la fusion des races. Mais est-il besoin d'insister? Les massacres de Syrie, iaits avec la connivence des pachas et l'aide des officiers turcs, n'en disent-ils pas plus que tous les raisonnements? Ils nous montrent la véritable valeur des promesses de la Porte : fût-elle animée des meilleures intentions, elle est impuissante à les réaliser.
Ifous assistons donc à l'a vertement solennel de l'œuvre de 1856. Il faut s'appuyer sur d'autres principes, si l'on veut éviter, en 1860, un avortement non moins assuré.
Or, en dehors des expédients de 1 856, il n'y a que deux solutions possibles de la question d'Orient, — le partage de l'empire ottoman entre les puissances, — ou une autre solution, développée ici même avec l'autorité du talent et d'un long dévouement à la cause chrétienne \ et qui consiste à émanciper les nationalités pour substituer graduellement à l'autorité ottomane les populations indigènes affranchies.
Le partage, nous le repoussons, comme l'origine des complications les plus aventureuses et les plus incertaines; comme une duperie pour la France, qui, dans les dépouilles de la Turquie et même de l'Europe, ne trouverait aucune compensation au prodigieux accroissement que donneraient i la Russie l'ouverture de la mer Noire, la conquête des points grecs et de leurs nombreux marins; enfin, comme un danger pour l'Europe et pour la catholicité par rétablissement de la puissance russe sur le Bosphore.
Reste donc la seconde solution. (Test la seule qui supprime l'empire ottoman sans détruire l'équilibre européen ; la seule qui maintienne le principe de l'intégrité du territoire en le mettant définitivement à
1 Lsi Question d'Orient eti 1860» par M. Saint-Marc Uirardin. (Correspondant du 35 juin 1860.)
Tabri des toilvoîtises de ses iroisms; ^Ue supprime le Tuic sans supprimer l'empire, dont l'existence est recoraïuepar l'Europe nécessaire à la pondération des puissances. Je ne reviens pas sur les nombreuses raisons qui recommandent celle solution, et qui ont été magistralement développées dans le travail précédemment cité. Je me borne à l'appliquer aux contrées qui sont aujourd'hui en question. ' Les objections n'ont pas manqué à ce système : on a dit que les nationalités ne sauraient pas se conduire, que les rivalités de races rendraient tout gouvernement impossible. Ce sont là des exagérations que détruit l'exemple de la Grèce, des principautés danubiennes,. de la Servie; quelque imparfait que soit le gouvernement de ces petits États, il est pourtant fort au-dessus du gouvernement turc. Je ne me dissimule*pas les secousses qui accompagnent le passage de l'esclavage à l'autonomie, ni les tiraillements, ni même les luttes intestines qui peuvent en découler; mais, quelles que soient les difficultés de l'avenir, tout me semble meilleur que le présent; je préfère pour ces peuples, et ils préfèrent, sans aucun doute, les mftles épreuves de la liberté à l'énervante inaction de l'esclavage.
On oppose aussi que, parmi les vastes territoires soumis à l'autorité ottomane, il se trouve des contrées dans lesquelles ces nationalités manquent, ou n'existent pour ainsi dire qu'à l'état rudimentaire ; l'objeclion est juste et il faut en tenir compte. Aussi ne propose-t-on pas^i une dépossession immédiate, simultané^, radicale : parmi les nombreux héritiers de la Porte, il faut évidemment choisir ceux qui sont viables, mais il ne faut pas priver aujourd'hui de leur héritage ceux qui sont aptes à succéder, sous prétexte qu'ils ont des frères mineurs* En Anatolie, en Mésopotamie, je l'avoue, l'établissement de gouverne* ments indigènes offrirait de grandes difficultés; mais dans la Turquie d'Asie les éléments nouveaux sont tous prêts. En Syrie encore bien davantage.
Le Liban est plus avancé dans la voie de la liberté qu'aucun autre des pays soumis à la Porte; il ^ des traditions d'indépendance et de self govemment que la persécution n'a pas éteintes; à aucune époque de son histoire il n'a été considéré purement et simplement comme une province de la Turquie à Tégaldes pachaliksqui l'entourent, on Ta vu plus haut. Sans les événements de 1840, qui introduisirent les Turcs dans la montagne, cet état de choses durerait encore, et avec lui la bonne organisation, la régularité administrative, la sécurité des routes, dont les voyageurs européensontfait mention ^, et qui contrastaild'une manière si frappante avec l'anarchie des provinces turques. 11 sufGt donc de rendre à eux-mêmes les habitants du Liban, de reconnaître
' Voir spécialement la description de Volney.
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leur indépendance ; mais cela même est imilile : en droit;* l'indépendance existe ; une note collective des cinq puissances, datée du 8 février 1845, la revendique hautement; répondante un mémorandum turc du 30 janvier, elle « déclare que les puissances ne sauraient admettre l'action du pacha deSaida... d*aucune manière qui porterait atteinte au principe d'indépendance administrative delà montagne de Syrie. » Celte dédaration n'a pas été abrogée, et l'Europe indignée de 1860 ne saurait se montrer moins exigeante que l'Europe indifFérente de 1845-, il s'agit donc de rétablir en fait ce qui n'a jamais cessé d'exister en droit, d'asseoir l'indépendance du Liban sur des bases plus larges, de la mettre à l'abri de toute attaque ultérieure*
Telle est, à mon sens, l'idée générale qui doit présider à la réorganisation de la Syrie. On me demandera peut-être de descendre dans les détails ; à cela je pourrais répondre que je ne suis pas chargé de les indiquer, encore moins de les appliquer, et qu'en les temps où nous vivons, quand on ne dispose ni d'un canon rayé, ni d'un homme, ni d'une voix, et qu'on a entre les mains une mauvaise plume pour tenir lieu de tout, on parait assez ridicule de venir loucher à la carte du monde. Néanmoins je dirai ma pensée jusqu'au bout, et je braverai le ridicule. Le conseil, si conseil il y a, est au moins désintéressé.
L'ancien gouvernement, tel qu'il existait avant 1840, dirigeant à la fois les Maronites et les Druses, et les maintenant sur un pied d'égalité, n'est plus possible aujourd'hui que les événements ont profondément et irrévocablement divisé les deux races : il faut que l'une cède à l'autre.
Les Druses doivent aux Maronites d'immenses indemnités pour les spoliations qu'ils ont commises et les dommages causé», cela est incontestable. Une indemnité pécuniaire ne serait jamais payée; on pourrait la remplacer par une indemnité en nature, c'est-à-dire on enlèverait aux Druses tous les territoires situés dans le Liban proprement dit, et on les donnerait aux Maronites. On supprimerait ainsi les districts mixtes, dont le gouvernement a toujours été la pierre d'achoppement de toute combinaison. Les populations druses de ces districts seraient refoulées dans le Haouran, berceau de leur race, dans lequel, j'en suis sûr, elles sont déjà concentrées, par crainte de l'expédition française. En échange, les chrétiens du Haouran, isolés jusqu'à présent et aujourd'hui en fuite, pourraient ne pas rentrer dans leurs demeures primitives et se fixer dans le Liban.
On joindrait au Liban proprement dit la plaine de Baalbeck, les villes chrétiennes de Hasbeya et Rascheya dans l' Anti-Liban, toute la cùte depuis Latakieh jusqu'à Tyr, et on formerait ainsi un État chrétien indépendant. Les familles des scheikhs fourniraient les éléments d'une dynastie souveraine et d'un conseil : pour les détails d'organi>
S8 LES ËVÉNEHfiKTS DE SYRIE.
sation intérieure, on sen rapporterait aux Maronitesi.pour fondre leurs traditions avec les idées modernes : ils ont prouvé autrefois qu'ils avaient Tesprit de gouvernement ; il faudrait les laisser faire et ne pas prétendre imposer à ces Orientaux les formes européennes : rimpdt foncier, tel qu'il existe en ce moment, et le revenu des douanes des ports de mer, même en adoptant un régime plus modéré, suffiraient aux dépenses publiques. La garde du territoire serait confiée à la population, à laquelle on rendrait ses armes par le désarmement des Druses : un petit corps régulier pourrait être formé, par les soins des officiers français ; il agirait comme auxiliaire à c6té de l'armée expéditionnaire et resterait, après notre départ, pour servir de noyau à la défense nationale, de base à l'organisation militaire.
Ce petit État serait placé sous la suzeraineté du sultan, à la condition expresse qu'aucun fonctionnaire ottoman ne pourrait y mettre les pieds, et moyennant un tribut annuel : seulement, à titre d'indemnité pour l'odieuse conduite des autorités turques dans les derniers événemenls, la Porte renoncerait à ce tribut pour un nombre d'années indéterminé.
J'ai la conviction que cet État, laissé en paix pendant quelques années, refuge de tous les chrétiens persécutés, délivré des exactions des Turcs et des intrigues des missionnaires anglais, enrichi par les capitaux des Européens, qu'attire le commerce de la soie, par le transit de la route de Beyrouth à Damas, arriverait promplement à une grande prospérité. Le passé me répond de l'avenir. Sous le régime actuel et après les désastres de 1845, la ville de Beyrouth a plus que triplé sa population en vingt ans, des filatures se sont montées, les cultures ont été perfectionnées, des améliorations de toute nature ont été' réalisées ; quelle impulsion nouvelle ne donneraient pas à ces progrès la sécurité et la liberté !
11 va de soi que le nouvel État devra être mis à l'abri de toutef attaque venant de l'Est, et que le gouvernement siégeant à Damas, quel qu'il soit, devra respecter ses frontières. C'est à l'Europe à ne pas laisser compromettre son œuvre de ce côté, à voir si la constitution de la nationalité arabe ne lui offrirait pas plus de garanties que le régime des pachas. Il y a bien aussi la terre sainte qui aspire vers de meilleures destinées... mais je m'arrête ; il serait puéril de devancer les événements, surtout les événements militaires, et je ne veux pas compromettre le sérieux de cette étude. L'empire arabe d'Abdel-Kader, le royaume franc de Jérusalem, sont des rêves, rêves sans doute tiés-séduisants, mais qui appartiennent encore au monde des chimères. L'affranchissement du Liban, au contraire, n'a rien de chimérique, et est tout aussi possible que celui de la Grèce en 1 828 ol celui des provinces danubiennes en 1856. La France est fidèle à sa
politique Iradilionnellc et nationale en le revendiquant? Non-seulement rîndépcndance de la montagne a existé, mais elle existe encore, quoique aiTaiblie et mutilée; et si l'Europe, dans un jour d'erreur, ne l'avait pas laissé affaiblir et mutiler, nous ne verrions pas aujourd'hui couler le sang chrétien. Ce qui est une chimère, c'est la sincérité des Turcs, et la possibilité d'une répression quelconque par leur intermédiaire. L'événement a prouvé leur puissance pour le mal et leur impuissance pour le bien. Ce qui est une chimère, c'est de croire à l'efficacité du système de 1840, système condamné par les faits et quon ne saurait défendre aujourd'hui sans se rendre complice de Texterminalion des chrétiens. Mais nous sommes dans la réalité quand nous demandons la constitution définitive d'un État chrétien en Syrie , et notre demande a d'autant plus de valeur qu'elle est désintéressée. Que nos détracteurs déclarent si leurs intentions sont aussi sincères, et si au f(md de leurs objections ne se cachent pas d'ardentes convoitises, de mesquines jalousies contre la France ou de sourdes hostilités contre la foi catholique. Peuvent-ils affirmer, la main sur la conscience, qu'en 1840 Hntérét des populations a tenu la première place dans leur pensée, et qu'en jetant les Maronites en pâture aux Turcs ils croyaient assurer leur bonheur? Notre but, nous l'avouons hautement, sans arrière-pensée : nous voulons servir la cause de la civilisation chrétienne, secourir pour eux-mêmes nos alliés séculaires, nos frères en Jésus-Christ, et voir associer le nom de la Franc>e à d'utiles et généreuses entreprises.
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