Les Évêques au XVIIIe siècle en Languedoc
Au Moyen-Age le système politique de la monarchie francaise reposait en grande partie sur l’étroite union du clergé national et de l'Etat. Les évêques furent les agents les plus actifs et les auxiliaires les plus éclairés dans la lutte soutenue par le roi contre l'anarchie féodale. Ils remplirent les assemblées et les conseils du Gouvernement et lui fournirent d'inépuisables ressources pécuniaires. Cette alliance du clergé etdu pouvoir civil passagèrement compromise, pendant les luttes séculaires des gallicans et des ultramontains, nefutjamais dénoncée.Sadisparitioneüt causée des malheurs irréparables. Le roi resta, jusqu'en ces temps modernes élroitement uni à l'Église, quoique déjà dès le xyrr° siècle cette alliance eut subi des transformations. Aux xvri et xvirre siècles, il reste encore une sorte de ministre de Dieu, revêtu d'un caractère sacerdotal par son sacre, l’allié de l'Eglise, et en cette qualité le défenseur naturel de la doctrine catholique et l’exécuteur des arrêts rendus par les papes, les évêques et les Conciles. Ce n'est point que le concours de la puissance temporelle fût le fondement de Pacquiescement intérieur des fidèles aux décisions de l'autorité spirituelle. Il ne faudrait pas le croire. Les rois de France ont souvent déclaré qu'ils n'étaient pas investis d’un droit d'examen et d'inspection sur les matières du dogme el
ee qu'ils n'entendaient pas soumettre le fond de la doctrine à l'examen de la puissance temporelle. Dans les premiers siècles du christianisme, les évêques ne demandaient à l'Empereur romain que de joindre son autorité à celle de l'Eglise pour l’appuyer et la fortifier. Louis XV parlait donc conformément aux traditions capétiennes quand il obser vait, dans sa réponse au Parlement du 21 août 1737, que le concours du pouvoir civil n’était pas d’une nécessité absolue à la religion, mais du moins très utile. C’est dans cet esprit qu'il intervint, pour une si large part, dans les disputes du Jansénisme, se servant de son autorité incontestée pour éviter à l'Eglise la douleur d’un <schisme qui paraissait inévitable, frappant avec dureté les évêques rebelles à l’autorité spirituelle, les rappelant aux devoirs de leur état et mettant, à l'occasion, leurs biens sous séquestres. Il Ss'occupait des détails de l'administration ecclésiastique avec autant de sollicitude qu'un évêque lui-même, et ce roi débauché veillait au maintien de la vraie discipline de l'Eglise, évoquant à son conseil les jugements des officialités comme ceux des tribunaux civils, quand ilneles croyait pas conformes aux règles de la vraie tradition.
En retour l'Episcopat, qui reconnaissait cette puissance ecclésiastique que le roi devait àla vertu deson sacre,n’essaya jamais de lattaquer, malgré les nombreux motifs qu’il eut de s’en plaindre et les abus que la royauté ne manqua pas de commettre en exerçant ses droits. C’est que l’évêque auxviresiècle, ella royauté, se sentaientliés l’ün à l’autre, par des habitudes séculaires et pour leur prospérité. Aussi dans l'ancien régime on ne pouvait concevoir une séparation de l’Église et de l'Etat. Cette idée propagée vers la fin du XVIIIe siècle et trop hàâtivement réalisée par la Révolution ne serait pas entrée dans lesprit d’un français, aux temps de Louis XIV et de Louis XV. Le clergé se trouvait si étroi-
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tement lié au régime de la Monarchie absolue que le sort de l’un semblait dépendre du sort de l’autre. En vertu de cette union, dont les origines étaient lointaines, les deux puissances temporelle et spirituelle se portaient mutuellement secours : le bras séculier se mettant au service de la religion, celle-ci apportant ses lumières et son crédit. Aussi élait-il naturel que les Evèques dont la fonction se borne aujourd'hui aux actes de l'ordre ecclésiastique, fussent à la fois ministres de Dieu et personnages politiques. [ls possédaient le Gouvernement des églises et participaient à celui du royaume. De plus, ces hommes consacrés à la religion possédaient en qualité d'évèques des fiefs qui les engageaient dans le monde laïque de la féodalité. Chefs spirituels et chefs temporels, prètres et seigneurs ils touchaient à la fois à deux mondes très différents.
Ce double caractère plus accentué au Moyen-Age que dans l’époque que nous étudions avait survécu à toutes les vicissitudes et aux transformations des siècles. La rovauté absolue qui avait fait tout plier devant elle et qui s'était efforcé d’absorber et de résumer en elle toute l'autorité n’avait pas néanmoins entendu détruire complètement des mœurs si anciennes. Les évêques portaient encore dans une main la crosse, dans l’autre l'épée; non point que celle-ci leur servit à aller sur le champ de bataille; mais ces deux symboles représentaient le double caractère de leurs fonctions. Les affaires religieuses et les affaires temporelles les occupaient en même temps. Les diocèses formaient une Circonscription religieuse et administrative. [ls y remplissaient en quelque sorte le rôle de préfet de l'Ancien Régime, et à ce titre se mettaient en relation avec les représentants du pouvoir royal. De ces réflexions nous pouvons tirer la division de ce travail. Nous verrons dans l’'Evèque : 1° le chef spirituel d’un diocèse, et 2° le Seigneur féodal ; 3 [1 sera intéres-
nee sant de savoir quelles relations s’établirent entre l’évêque et la bourgeoisie des villes; comment celle-ci supporta la puissance de celui-là ; 4 Quelle attitude prenaient les Intendants et les Evêques les uns à l'égard des autres et comment ceux-ci aidaient ceux-là à gouverner et à administrer les provinces; 5° Et comme le Languedoc possédait des Etats où l’Episcopat joua un rôle si important, nous verrons la part qu’il y prit aux affaires du royaume, nous fournissant l’exemple le plus frappant du double rôle que les évêques de l'Ancien Régime remplissaient avec intelligence et dévoment. Dans cette province, plus que dans les autres leur activité s’étendit sur tous les objets de l'administration civile : ils intervinrent plus efficacement entre leurs diocésains et les tout puissants représentants du roi : les Intendants; ils paraissent v avoir conservé plus d'indépendance qu'ailleurs et d'initiative soit dans les assemblées provinciales, soit dans les assemblées plus restreintes, mais fort importantes, des assiettes qui répartissaient l'impôt dans les diverses paroisses. Ainsi envisagés sous les divers aspects que nous peindrons, tels que les documents les représentent, les prélats de l'Ancien Régime nous apparaitront avec leur vraie physionomie semblable à ces tableaux de maitres du xXvinie siècle oùles traits de l'homme d’Eglise s’unissent à ceux de l’homme meêlé aux affaires du monde et de la politique.