RAIMOND II DE BARJOLS
A la mort de Guillaume Beroardi, Raimond de Barjols, sacristain de l'Eglise d'Arles, fut élu pour lui succéder (i).
11 appartenait apparemment à une famille de TAgenois, qui vint se transplanter à Avignon dans le courant du Xll'' siècle, et dont l'histoire nous a gardé le souvenir. Quelques auteurs cependant lui prêtent une origine provençale et lui donnent pour berceau la petite ville de Barjols, qui, déjà au XIII^ siècle, était connue par sa collégiale.
(i) Le Pontificium Carpenloractense, le Gallia Christtanaet Cottier désignent ce prélat sous le prénom de Guillaume de Barjols ; mais Fornery le désigne sous celui de Raimond, et son témoignage est confirmé par les chartes l'intéressant, qui se trouvent dans le cartulaire de l'évcché, et par le sceau dont nous donnons la gravure.
Quoiqu'il en soit de cette origine, Elias de Barjols était un troubadour en renom de la cour d'Alphonse II, comte de Provence. Il a écrit la mémorable lutte de Raimond Bérenger avec la famille des Baux, sous le titre : La Guerra dels Baussencs, ainsi que des poésies, dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous. Il abandonna plus tard la muse pour le cloître, et mourut, jeune encore, en i i8o, chez les hospitaliers de St-Bénézet à Avignon (i).
Arnaud de Barjols, de la famille du précédent, commandait une partie des troupes qui composaient la petite armée d'Avignon, pendant le siège que le roi Louis VIII vint faire de cette ville en Tannée 1226 (2).
Raimond de Barjols, peut-être fils d'Arnaud, fut élevé au siège épiscopal peu de temps après la mort de son prédécesseur. Le 23 juillet i263, il renouvela les statuts de son chapitre, avec Tassentiment de tous ses chanoines. L'acte qu'il fît dresser à cet effet et dont l'original figure dans le cartulaire de Tévéché, portait autrefois les deux sceaux, dont nous donnons ici la gravure.
L'un d'eux est la bulle en plomb, à l'empreinte du saint Mors, que nous avons déjà décrite.
(i) Du Veràïer. Biè/iot//. éd. de Lyon de 1585, in-folio, page 274. — Millot^ Hïsi. lilL des Trouèadours, iom. i"j pag. 347-353,— Raynouard, Choix de poésies originales des Troubadours , tom. 5, pag. i4o.
(2) HisL générale de Languedoc. — Mém. de V Athénée de Vaucîuse i""® partie, page2o8.
Le second est le sceau personnel de Raimond de Barjols, dont nous avons été assez heureux pour retrouver l'empreinte dans les archives nationales. Ce sceau, ogival, de 5o millimètres, représente l'évêque debout, vu de face, mitré^ crosse et bénissant. On lit la légende :
S. R. EPISCOPI CARPENTORATENSIS(i)
(Sigillum Raimimdi episcopi Carpentoratensis).
Raimond de Barjols mit tous ses soins et tout son zèle, à maintenir la discipline ecclésiastique dans son clergé, ce qui ne lui fit pas abandonner l'œuvre de réparation que ses prédécesseurs avaient entreprise, pour augmenter les domaines de l'évéché qui avaient eu tant à souffrir des usurpations du pouvoir séculier.
La seigneurie de Venasque, était le fief auquel les évêques de Carpentras tenaient le plus, à raison^, sans
(i) Ce sceau se trouve aux archives nationales, à Paris, J, 329, n" 8 et figure sous le n° 6549 de la collection des sceaux de M. Douët d'Arcq . L'acte du 23 juillet 1263 fut reçu par Jacques Autrani, notaire de Carpentras, qui le signa en traçant l'image du St-Mors. J'ai publié cette signature dans la brochure : Les signatures des notaires d'Apt au moyen-âge. Avignon. Seguin frères, 1878.
l3o SECONDE PARTIE
doute,, des souvenirs qui s'y rattachaient. Nous avons vu déjà avec quelle persévérance ils avaient voulu réunir sous leur juridiction les fractions presque infinitésimales du droit seigneurial. Raimond de Bar j ois continua leur œuvre avec succès, car à lui seul il acquit les portions de Ripert et Hugues Lantelmi, le 25 mai 1264, de Guillaume Ricavi, de Guillaume et Geoffroy de Tourvieille, le 19 janvier i265 ; de Raimond Riveti, en juillet 1266^ de Guillaume de Montessano le 3o du même mois de juillet, et de Raimond de Garrigues, le 22 août suivant.
Le 16 mars 1267, il reçoit l'hommage de Bertrand de Venasque, pour tous les droits qu'il avait sur le même lieu.
A cette sage persévérance pour arriver au but qu'il s'était proposé, Raimond de Barjols joignait une rare énergie pour ne pas laisser s'affaiblir entre ses mains Tautorité dont il était revêtu.
Nous avons vu tantôt qu'un des premiers actes de son épiscopat, fut d'approuver les statuts qui régissaient le chapitre de sa cathédrale. Il y ajouta, le 26 décembre 1264, de l'assentiment de son chapitre, un règlement nouveau aux termes duquel nul ecclésiastique n'était apte à devenir chanoine s'il n'était engagé dans les ordres sacrés. Le prévôt de la cathédrale, nommé Pierre Arici, continua néanmoins à jouir des revenus de sa charge, bien qu'il ne se fût pas soumis à l'ordonnance épiscopale. L'évêque patienta quelques années, mais le 3o juin 1267 (i), il lança l'excommunication contre ce
(i) LePoniificium Carpentoraciense,d.[t 31 mai.
LES ÉVÊQUES DE CARPENTRAS l3l
prévôt et lui enjoignit de se présenter devant lui aux Quatre-temps suivants pour recevoir la prêtrise.
Soucieux de défendre les intérêts de son clergé aussi bien que ceux de la dignité épiscopale, par une ordonnance en date du 2 septembre 1268. il défendit aux religieux de construire aucune église nouvelle dans la ville ou le diocèse de Carpentras^ sans le consentement de Tévêque et du chapitre (i).
Cette indomptable énergie de caractère lui valut la confiance du pape Clément IV. Celui-ci, par bref daté de Viterbe du i5 juin 1267, lui donna la délicate et pénible mission de révoquer toutes les aliénations des biens de l'abbaye de Montmajour qui avaient été faites sans l'agrément du St-Siège, et d'obliger les détenteurs de ces biens à les restituer.
Peu après, Raimond Blanc, prêtre et administrateur des revenus de l'hospice de Mazan, eut à rendre compte de son administration, sur Tordre de Tévêque (octobre 1269).
Le crédit dont jouissait Raimond de Barjols était général. L'archevêque d'Arles et Tabbé de Montmajour ayant quelques difficultés à résoudre entre eux, au sujet de diverses propriétés sises entre Salon et Miramas, c'est à l'évêque de Carpentras qu'ils allèrent les soumettre. Celui-ci répondit à leur confiance réciproque et rendit^ dans le palais que l'archevêque possédait à Salon, une sentence à laquelle toutes les parties applaudirent.
Mais en même temps qu'il savait montrer toute l'énergie de son caractère, il attirait à lui par l'affabilité de
,i) Pontificium Carpentoractense.
l2>2 SECONDE PARTIE
ses manières et la douceur de son administration. En 1269, il autorisa les Juifs à s'établir dans la ville, alors qu'ils étaient chassés de la Provence et des terres du roi de France. L'Église s'est toujours montrée tolérante^ et les juifs, en particulier, ont pu bien des fois apprécier sa maternelle influence. Quelques années après, en 1276, intervint un accord entre Tévéque de Carpentras et la colonie Israélite, par lequel les juifs s'engagèrent à ne jamais faire d'opposition au gouvernement (i). Vers la même époque il obtint du Sénéchal du Venaissin, pour la ville de Carpentras, les franchises municipales dont jouissaient déjà plusieurs villes de France, depuis environ un siècle.
Mais à côté de tant de précieuses qualités, l'histoire nous a gardé le souvenir de l'extrême délicatesse avec laquelle 1 eminent prélat aimait à traiter ses affaires personnelles. Nous avons parlé bien des fois déjà des droits seigneuriaux que nos évêques avaient sur la ville. Les syndics de Carpentras soulevèrent quelques difficultés à Raimond de Barjols à ce sujet. L'évêque s'en remit à l'arbitrage de l'évêque de Vaison, de Pierre de Rostagni, que nous retrouverons bientôt sur le siège épiscopat et de Guillaume de Laude, professeur aux lois. La transaction qui mit fin aux débats fut passée en 1270 dans le cloître de l'église de la Bienheureuse Vierge Marie, hors les murs, en présence de Guy de Vaugrigneuse, sénéchal du Comté Venaissin, de Pierre Alrici^ prévôt du chapitre, et de Berenger Fornéry, prieur de
(i) Bibl. de la ville, Inventaire des droits de l'évêque et du chapitre, n° 535, f 59, verso.
LES ÉVÊQUES DE CARPENTRAS l33
Mazan, qui fut élevé à son tour aux honneurs de l'épiscopat.
C'est à la même époque que s'accomplit un événement considérable dans Thistoire de notre pays»
Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, avait épousé, en 123'/, Jeanne, fille unique de Raymond VII, comte de Toulouse et marquis de Provence. Les deux époux moururent l'un et l'autre sans postérité, à Savone, en août 1271. Avec Jeanne s'éteignait la race des comtes de Toulouse.
Philippe-le-Hardi, nonobstant le testament par lequel nUustre défunte léguait le Gomtat à Charles de Provence, son beau-frère, et se basant sur une substitution insérée dans Tacte de partage intervenu, en 1 125, entre le comte de Toulouse et le comte [de Provence, s'empara aussitôt du Venaissin, mais il le garda peu. Dans l'intervalle, Raimond de Barjols lui prêta l'hommage et le serment de fidélité, dans sa cathédrale, le 21 novembre 1271, devant Florent de Varennes, amiral de France. L'évéque pouvait difficilement s'y soustraire, mais il voulut néanmoins insérer cette clause dans la formule de son serment : Saluo tamen jure Ecclesiœ Romanœ, donnant ainsi un grand exemple d'indépendance et de fermeté.
La cour romaine avait, en effet, des droits incontestables sur le Comté Venaissin, depuis le traité conclu à Paris, en l'année 1229, entre le roi saint Louis et le comte Raymond VII de Toulouse, dans lequel le comte cédait au légat du Pape, acceptant au nom de l'Eglise, les pays et domaines qu'il possédait sur la rive
l34 SECONDE PARTIE
gauche du Rhône (i). Elle avait d'ailleurs compris combien ce pays serait important pour elle dans le cas où les révolutions incessantes qui désolaient alors Tltalie obligeraient le Souverain-Pontife à venir chercher un asile en France.
Le pape Grégoire X venait d'être élevé au souverain pontificat. Un des premiers actes de son règne fut de réclamer au roi de France la restitution du Comté Venaissin. Philippe-le-Hardi hésita pendant quelque temps à donner satisfaction au pape, mais enfin il s'y résigna.
Raimond de Barjols fut un des premiers à prêter hommage au St-Siège, le i"" février 1274, dans le palais épiscopal devant les commissaires du pape^ Guillaume de St-Laurent et Tarchevêque d'Arles. Mais justement jaloux des prérogatives épiscopales, il revendiqua son titre de haut seigneur de Monteux. Il fit reconnaître, en conséquence, ses droits de suzeraineté sur les autres co-seigneurs du même lieu et obtint des commissaires du pape qu'ils ne prêteraient hommage qu'entre ses mains.
Dans le courant de la même année il dut recourir une fois encore à l'arbitrage de l'évêque de Vaison, de Pierre de Rostagni et de Guillaume de Laude, au sujet de la transaction intervenue, quatre ans auparavant, entre lui et les syndics delà ville. Le 14 juin 1274, une nouvelle transaction vint définitivement régler leurs difficultés réciproques.
Raimond de Barjols mourut dans les premiers jours de février 1275, après douze ans d'épiscopat.
(t) Papon, Histoire de Provence^ tom III, pag. 53-54.