‹ Les évêques de CarpentrasChapitre 20 sur 49 · GUILLAUME IV DE LESTRANGE · texte numérisé non relu

GUILLAUME IV DE LESTRANGE

Guillaume de Lestrange succéda, en 1374, à l'évêque Jean Flandrin. Il appartenait à une ancienne maison du Languedoc, ou plutôt du Limousin, d'après le Pontificium Carpentoractense^ depuis longtemps éteinte, et dont rhistoire a gardé le souvenir. C'était un prélat d'une très grande valeur et pour lequel le pape Grégoire XI avait la plus haute estime.

En ce temps-là, la terrible guerre de cent ans, entre la France et l'Angleterre, semblait tourner à l'avantage de notre patrie, Duguesclin faisait des prodiges de valeur pour chasser des terres du roi Charles V les soldats d'Edouard d'Angleterre -, au point que celui-ci, pris de découragement à la vue des succès du célèbre connétable, laissait échapper un jour cet aveu que l'histoire a

LES ÉVÊQUES DE CARPENTRAS l']^

recueilli : « // n'y eut oncques roy qui moins se armât et qui tant me donnât à faire. »

Le pape Grégoire XI voulant ramener la paix entre les deux princes les plus puissants de la chrétienté, tenta de les réunir en iSyS. 11 confia cette importante mais périlleuse mission à deux prélats en renom, Philippe du Prat, archevêque de Ravenne, et Guillaume de Lestrange, évêque de Carpentras.

Les deux délégués du pape se rendirent à Bruges, où le roi de France députa le duc d'Anjou, son frère, et le roi d'Angleterre le duc de Lancastre, son fils.

Le Souverain Pontife avait conçu l'espoir de mettre un terme à la guerre entre les deux puissantes nations, pour les réunir une fois encore sous Tétendard du Christ et les pousser à une nouvelle croisade contre les infidèles. Mais, malgré l'habileté des négociateurs, le pape n'obtint qu'une trêve de quelques mois et il dut renoncer à la croisade qu'il méditait.

Pendant le séjour de leur évêque à Bruges, les consuls de Carpentras, ne sachant comment se procurer les ressources suffisantes pour terminer les remparts de la ville, se virent dans la nécessité d'imposer les bestiaux et diverses autres marchandises. Guillaume de Lestrange s'émut de cette mesure, qui portait atteinte à ses droits, et dut écrire aux consuls pour protester. Mais il céda, sans doute, devant la dure nécessité pour la ville de se fortifier, et il ne poursuivit pas ses revendications. D'ailleurs dans le courant de juin de l'année suivante, le pape, voulant le récompenser de ses services et de ses mérites, le transféra au siège archiépiscopal de Rouen.

Grégoire XI, qui l'affectionnait beaucoup, le conduisit, en iSyy, dans le voyage qu'il fit en Italie, pour ramener le St-Siège à Rome, et il le choisit pour son exécuteur testamentaire (i).

Armes : de gueules à deux lions affrontés d'or, à un léopard d'argent en chef.

(j) Additions du Gallia Chrlstiana, tom. 1, pag. 8. — Spicileg. tom. VI, pag. 688.

PIERRE IV LAPLON

L'obscurité la plus complète règne sur l'origine du successeur de Guillaume de Lestrange. Les historiens du Comtat le'rattachent à une noble famille Laplon, de Carpentras, tandis que plusieurs autres le désignent sous le nom de Pierre de Rabat, et le disent issu de Tillustre maison de Foix-Rabat, qui compte des alliances

avec les rois d'Aragon et de Navarre (i). M. Tabbé Lasserre^ l'auteur si distingué de Thistoire religieuse d'Alet et de son diocèse (2), croit même pouvoir affirmer que ce prélat^ d'abord évêque de Carpentras, de i3j6 à 1377, aurait été transféré à Alet, pour remonter à nouveau sur le siège de saint SifFrein.

Néanmoins je penche à croire que ce prélat appartenait à la famille Laplon, de Carpentras, qui a fourni d'autres rejetons dans la ville. Pierre Laplon, son frère, habitait, en etïet, Carpentras à la même époque, avec Almodie, son épouse. Celle-ci étant venue à mourir, le conseil de ville se réunit aussitôt, et afin de témoigner de son estime pour l'évêque, il délibéra, à l'unanimité de contribuer des deniers de la ville à ses funérailles.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de son origine Pierre Laplon paraît sur le siège épiscopal dès le mois de septembre 1376. Un de ses premiers soins fut d'exiger de ses vassaux Thommage accoutumé -, il prêta lui-même l'hommage qu'il devait au Saint-Siège le 12 septembre

Il régla ensuite quelques difficultés soulevées par les juifs de la ville, et le 25 janvier i385 il passa avec eux une transaction, par laquelle ceux-ci s'engagèrent à payer, à chaque vacance du siège, une redevance de dix-huit livres.

Jusqu'ici nous n'avons pas eu l'occasion de parler de l'origine des établissements charitables que possédait

(i) La famille de Foix-Rabat portait : d'or à trois pals de gueules, le troisième à senestre chargé en chef de trois losanges d'or, 2 et i .

(2) Recherches stir la ville d'Alet et son ancien diocèse, par M. l'abbé Lasserre, Carcassonne. Parer, 1877.

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notre ville. Il serait difficile d'établir historiquement la date de leur fondation, mais il est bien certain qu'elle remonte à une époque reculée. ^

Le livre rouge des comtes de Toulouse établit que déjà, vers le milieu du XII1« siècle, il existait à Carpentras, sous le nom de Domiis Charitatis un établissesement pieux destiné à recevoir les malheureux. Cette maison de charité était située d'abord hors les murs et tout près de l'antique monastère des chanoines de N.-D. du Grès. C'était un vaste et monumental établissement entouré de hautes murailles, défendu de créneaux et de fossés et dans lequel on pénétrait par plusieurs portes avec ponts-levis. On eût dit une forteresse, élevée là aux abords de la ville pour en imposer aux Albigeois ou aux Routiers. Mais cet appareil militaire, créé pour mettre à Tabri de toute surprise les pauvres malades et les infirmes, ne tarda pas à devenir un danger pour la sécurité de la ville elle-même.

Le Comté- Vénaissin était alors fort menacé par des troupes de brigands indisciplinés, qui, sous la conduite d'Arnaud deServole, désolaient les provinces. Or, dans la crainte que ces brigands ne s'emparassent de cette position, pour venir ensuite menacer la ville, Jean Ferdinand de Heredia, chevalier de St-Jean de Jérusalem, grand prieur d'Aragon et capitaine général des troupes du Comtat, fit démolir, en iSSg, la splendide demeure que la générosité de nos pères avait élevée pour le soulagement des pauvres. Nous avons déjà vu que l'année suivante, le i6 avril i36o, les syndics de la ville crurent prudent de raser aussi l'ancien monastère de Notre-Dame du Grès, qui se trouvait dans le voisinage.

Cet hôpital était administré, à l'origine, par des cari^

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tadiers sous la surveillance de l'évêque. L'élection de ces recteurs, qui avait lieu^ chaque année, pour la seconde fête de Pâques^ sur la place publique, ne tarda pas à devenir le prétexte de regrettables excès. Robert de Genève, reconnu alors comme pape, sous le nom de Clément VII, par une partie considérable de la chrétienté, dut intervenir pour rendre à l'administration charitable son caractère pacifique. Par sa bulle du lo des calendes de mars iSgi, il prévint toute compétition inopportune en ordonnant que l'élection serait faite désormais par les syndics de la ville.

Après la destruction de cet établissement, les malades furent transférés dans un hôpital, placé sous le vocable de saint Siffrein et construit aux portes de la cathédrale. Plus tard on en construisit un nouveau dans la rue de Notre-Dame, et on lui conserva le titre de Domus Charitatis qu'avait porté déjà celui qui fut rasé pendant les troubles du XI V* siècle. Il garda ce nom jusqu'au 19 mars 1648, où le cardinal Bichi le plaça sous le patronage de saint Pierre-aux-Grâces. Nous verrons dans la suite avec quelle généreuse magnificence Monseigneur d'Inguimbert fit construire l'hôtel-Dieu actuel, un des plus beaux monuments de la ville.

Pierre Laplon mourut vers la fin de l'année iSgS.

C'est à lui sans doute que nous devons attribuer le magnifique sceau gothique, dont nous avons été si heureux de retrouver une empreinte dans la riche collection de M. Garcin d'Apt, et que M. Laugier, l'éminent numismate marseillais, a rétabli dans sa pureté primitive.

Ce sceau ogival mesure 85 millimètres et porte : Au centre et sous un arc trilobé un évêque assis, mitré^ crosse et bénissant, de chaque côté un écusson (à ses ar-

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mes?) au dessus et sous un arceau gothique^ accosté de deux clochetons^ une Vierge tenant V Enfant Jésus dans ses bras^ F un et l'autre nimbés ; au dessous et sous un arceau un épêque à genoux, les mains jointes et mitre en tête; légende : S. PETRI BEI GRA TIA EPISCOPl CARPENTORACTENSIS,

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JEAN V FILHETI

ADMINISTRATEUR DE l'ÉGLISE DE CARPENTRAS

Avec les dernières années du XIV* siècle, commence pour l'Eglise de Carpentras, aussi bien que pour l'Église universelle, une époque de troubles et de douloureuses agitations. Le grand schisme d'Occident, qui partageait la chrétienté en deux obédiences d'importance à peu égale, du moins dans les commencements, rend trèsdifficile la tâche de Thistorien des Églises particulières, qui parfois flottèrent d'une obédience à Tautre, parfois même furent exposées à avoir deux évêques en même temps, nommés par chacun des deux prétendants à la Papauté.

D'autres fois la succession régulière des évêques se trouve interrompue par ce motif que chacun des deux

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Pontifes, au lieu de pourvoir à la vacance des sièges épiscopaux, se réservait le titre et les revenus de certaines Eglises vacantes, qu'il faisait administrer par de simples délégués apostoliques.

C'est à ce titre que nous faisons figurer dans la série de nos évêques, Jean Filheti, évêque d'Apt et neveu de Jean de Lagrange, cardinal d'Amiens, qui gouverna l'église de Carpentras après Pierre Laplon^ au nom et pour le compte de Pierre de Lune, connu comme pape, dans son obédience, sous le nom de Benoît XIII.

Ce Pontife, dont nous n'avons pas à raconter la vie si agitée, un des plus savants jurisconsultes et des plus habiles diplomates de son temps, eut le malheur de mettre au service d'une mauvaise cause des qualités qui, en d'autres circonstances, en eussent fait un des plus grands papes qui se soient assis sur le siège de saint Pierre. Il était assiégé [dans son palais d'Avignon par les troupes françaises du maréchal de Boucicaut, quand il apprit la mort de Pierre Laplon. C'est pour se ménager la faveur du duc d'Orléans et celles de Jean de Lagrange, cardinal d'Amiens et conseiller de ce prince, qu'il nomma Jean Filheti, administrateur de l'évêché vacant.

Natif de Forest, au diocèse de Clermont, Jean Filheti occupait le siège épiscopal d'Apt depuis le 9 janvier iSgi. Sa nomination comme administrateur fut assez mal accueillie de la part des habitants, qui insistèrent en vain auprès du Pape d'Avignon pour avoir un évéque et non un simple administrateur (i), si bien que Jean

(i) Pontificium Carpentoractenst.

Filheti craignit un instant qu'il ne lui fût pas possible de prendre possession du siège épiscopal. Le cardinal d'Amiens, son oncle, le Meingre de Boucicaut^ gouverneur du Dauphiné et frère du Maréchal, et le seigneur de l'Espinasse, chambellan du roi, durent même écrire aux syndics de la ville une lettre dans le but de les mettre en demeure d'avoir à lui faire bon accueil.

L'Evèque fut alors reçu avec tous les honneurs dus à sa dignité, et les autorités de la ville lui prodiguèrent les marques de la plus complète déférence.

Il y eut un moment d'alerte dans le pays à la suite d'une nouvelle colportée par la malveillance de quelquels habitants. Le bruit s'était répandu, en effet, que Boucicaut, gouverneur du Dauphiné, allait venir s'emparer de la ville, à la sollicitation de l'évêque. Les syndics s'en émurent et prirent d'énergiques mesures pour s'opposer victorieusement à une surprise de ce genre. Le cardinal de Lagrange dut intervenir auprès des vigilants administrateurs de la ville, pour calmer leurs terreurs patriotiques et démentir absolument la nouvelle.

L'an 1899 fut mémorable pour notre ville par le séjour qu'y fit saint Vincent Ferrier. Né à Valence, en Espagne, et entré à 1 âge de dix-huit ans dans l'ordre des Frères Prêcheurs, Vincent noua de bonne heure d'étroites relations avec le cardinal Pierre de Lune, qui remplissait dans ce pays les fonctions de légat au nom de Robert de Genève (Clément Vil). Aussi pour lui témoigner l'estime qu'il avait de sa sainteté et de la grande réputation dont il jouissait déjà, à peine reconnu comme pape sous le nom de Benoît XIII, Pierre de Lune se hâta de mander le Saint à Avignon, de le choisir pour son confesseur et de lui confier les hautes fonctions de

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grand pénitentier et de maître du sacré palais. Vincent vécut au milieu des honneurs de la cour pontificale en humble religieux, jeûnant, veillant, prêchant comme il faisait depuis plusieurs années, essayant surtout d'user de la grande influence que lui donnaient sa renommée et la confiance du pontife pour amener celui-ci à mettre fin, par une abdication volontaire, au schisme qui déchirait la chrétienté. Benoît XIII lui offrit l'évéché de Valence et plus tard le cardinalat : le Saint refusa l'un et l'autre avec une invincible humilité, et voyant que tous les efforts de son zèle pour l'unité de l'église échouaient devant Tobstination du pontife, il se retira au couvent des Dominicains d'Avignon où il tomba malade de chagrin. Guéri miraculeusement par Notre- Seigneur qui lui donna la mission de prêcher la pénitence et les grandes vérités de la religion, il attendit deux ans l'autorisation de Benoît XIII, qui, cédant enfin à ses instances, le fit légat spécial du St Siège et lui en conféra tous les pouvoirs qui furent confirmés plus tard par le concile de Constance et par le pape Martin V.

Il commença sa mission à Avignon même, le jour de Ste Cécile, i SgS, et pendant plus de vingt ans il parcourut presque toutes les provinces de la France, de TEspagne et de ritalie, semant les miracles sur ses pas, prêchant souvent plusieurs fois le jour et devant des auditoires innombrables, avec un succès inoui et rappelant aux pécheurs l'approche du jugement de Dieu.

C'est le 22 novembre i3gg que le grand thaumaturge arriva à Carpentras. Il descendit au couvent des Dominicains. Les syndics de la ville, heureux de posséder dans leurs murs le célèbre missionnaire, se hâtèrent d aller lui souhaiter la bienvenue et de lui offrir les pré-

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sents qu'on était dans Tusage de donner aux personnages de distinction.

Le 14 décembre suivant, le saint prêcha dans l'église des Dominicains un sermon dont Thistoire a gardé le souvenir, au milieu d'un auditoire immense, dans lequel on remarqua Tévêque et toute la magistrature du pays, ayant à sa tête le recteur, Jean de Alzerino (i).

Saint Vincent Ferrier demeura à Carpentras jusqu'au 12 février 1400^ époque à laquelle il quitta notre ville pour continuer pendant dix-neuf ans encore son fructueux apostolat. La chaire dans laquelle il prêcha en 1899 fut pieusement conservée jusqu'en 1793, époque à laquelle les révolutionnaires la brisèrent, sans pitié pour le grand souvenir qu elle rappelait.

Jean Filheti accorda, le 7 août 1402, un canonicat à un dé ses aumôniers, et cessa peu après d'administrer notre diocèse.

Il testa, le 6 septembre 1409, devant Louis de Roca, notaire d'Apt, et mourut le 26 juin 14 10.

Armes : de gueules à cinq fusées péries en bande d argent (2) .

(i) On raconte que les Dominicains, voulant faire honneur à leur hôte illustre, lui offrirent un plat de soles qui avait coûté six liards. (2) Petra Sancta, page 228.

BENOIT XIII (Pierre de Lune)

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