LOUIS DE FORTJA DE MONTRÉAL
Le pape Alexandre VII venait de donner à Monseigneur Bichi, depuis quelques mois à peine, le jeune évêque de Cavaillon comme coadjuteur, lorsque la mort vint surprendre l'illustre cardinal.
Louis de Fortia de Montréal naquit à Avignon en 161 8. 11 avait donc 3g ans à peine lorsqu'il vint s'asseoir sur notre siège épiscopal. Son père, Paul de Fortia, capitaine d'une des galères du roi^ venait de se distinguer au combat de Gènes contre les Espagnols et appartenait à une antique maison, originaire de la Catalogne, qui se transplanta à Montpellier, au XV^ siècle, et à Avignon, un siècle plus tard (i).
(i) Cette famille s'est divisée en plusieurs branches : celle des marquis d'Urban, dont le dernier rejeton, membre de l'Institut, est mort à Paris en
Nommé à l'évêché de Cavaillon, en i656, il reçut la consécration épiscopale à Rome, des mains du cardinal Caraffa, le 23 septembre de la même année.
Le 23 juin de Tannée suivante, devenu évêque de Carpentras par la mort du cardinal Bichi, il vint prendre possession de son nouveau siège.
Au milieu de la longue chaîne de prélats que nous venons de parcourir rapidement^ on aime à contempler la physionomie pieuse du jeune Louis de Fortia. D'autres ont laissé dans nos annales les traces glorieuses de leur martyre, le souvenir de leur héroïsme, ou bien encore l'exemple de leurs vertus austères-. Monseigneur de Fortia, lui, repose la vue par la sainteté de sa vie tranquille et rappelle saint François de Sales par l'aménité de son caractère et Famabilité de ses manières.
Autour de lui, la vie religieuse débordait alors de toutes parts dans notre ville : c'était comme un concert d'âmes justes dominant les bruits de la terre et jetant sans cesse à l'espace les hymnes de la sainteté.
Parmi les âmes d'élite qui faisaient alors revivre dans nos murs les plus admirables vertus, il en est deux que nous ne pouvons oublier ici : le vénérable Paul d'Andrée et la bienheureuse Esprite de Jossaud.
Paul d'Andrée naquit le 1 8 octobre 1 609 et fut pourvu
1843 ; celle des seigneurs de Montréal, à laquelle appartenait notre prélat, et enfin celle des Barons des Piles, devenus ducs de Baumes. Consultez sur cette famille: Bougerel, Mémoires pour servir à l'histoire de plusieurs hommes illustres de Provence, pag. 121 144; Pithon-Curt; le Dict d'Achard ; Bouche, Ilist. de Provence, tom II, p. 500; les biographies générales; Barjavel, Dict. de Vaucluse ; Expilly, Dict. des Gaules, au mot Peyruis ; tous les nobiliaires de France ; Vertot, Catalogue des chevaliers de Malte ; Monographie de St-Siffrein, etc.
LES ÉVÊQUES DE CARPENTRAS iyS
d'un canonicat par le cardinal Bichi. Il n'entre pas dans mon sujet de raconter ici sa sainte vie (i), toute parsemée de faits extraordinaires, et qui exerça une si grande influence sur ses contemporains-, mais ce que je ne puis taire, c'est l'intimité qui ne tarda pas à s'établir entre Monseigneur de Fortia et lui. L'évéque, dont la charité inépuisable égalait la modestie touchante, fit du chanoine d'Andrée le confident et le dépositaire de ses largesses envers les paavres.
On raconte que, ne voulant pas que l'on pût même soupçonner tout le bien qu'ils répandaient autour d'eux, l'évéque et le chanoine choisissaient l'obscurité de la nuit pour porter des secours aux pauvres honteux. Souvent on put les voir tous deux^ chargeant chacun sur l'épaule un sac de blé, aller le déposer ensuite à la porte des malheureux et prenant la fuite lorsqu'après y avoir frappé timidement, ils la voyaient s'ouvrir.
Nous ne pouvons oublier non plus la sainte fille, Esprite de Jossaud, que le peuple a de son vivant qualifiée bienheureuse, et dont l'étonnante vie est une suite non interrompue d'admirables actions. Née le 28 janvier 1628, elle mourut le 7 août i658. après avoir édifié la ville entière par la pratique des plus austères vertus (2).
A la nouvelle de sa mort^ on accourut de toutes parts
(\) La Vie du vénérable serviteur de Dieu messire Paul d'Andrée a été écrite par M. l'abbé de Monty. Avignon, imprimerie Guichard, 1783.
[2) La Vie de la bienheureuse Esprite de jossaud, par M. Jean Dupont. Avignon. Chastanier, 1705, a été rééditée par le R. P. Potton, des Frères Prêcheurs. Paris, Poussielgue-Rusand, 1862. Remarquons que les qualifications de vénérable appliquée à Paul d'Andrée, et de bienheureuse à Esprite Jossaud leur ont été décernées par la voix publique, mais qu'elles n'ont pas été confirmées encore par un jugement de l'Église.
pour la revoir une dernière fois. La vénération dont elle était l'objet pendant sa vie devint alors le prétexte de manifestations qui tenaient du délire. Chacun voulant garder une relique de la défunte, on mit en lambeaux ses vêtements, on lui coupa les cheveux, et on alla même jusqu'à lui enlever une oreille et plusieurs orteils.
Ses funérailles furent une marche triomphale à travers les rues de la ville. Le corps fut enseveli dans une tombe neuve, au milieu de la cathédrale. Soixante ans après on ouvrit le cercueil, et on retrouva son corps aussi frais que le jour de sa mort. Le chapitre de St- Siffrein le fit alors enfermer dans un cercueil en cuivre, qui fut profané en 1792 par des mains criminelles.
Monseigneur de Fortia ne devait pas lui survivre longtemps.
Le jour du Vendredi-Saint de l'année 1661 , il officiait comme de coutume à la cathédrale. Les cérémonies qui précédaient la messe l'avaient déjà profondément ému, et la lecture de la Passion ne fit qu'accroître sa pieuse émotion, il voulut poursuivre néanmoins, mais lorsqu'il en fut au passage : et inclinato capite tradidit spin'tum, ses forces Tabandonnèrent et il s'évanouit.
On le transporta de suite au palais épiscopal, où il annonça aux prêtres accourus pour le voir qu'il allait les quitter bientôt pour une vie meilleure. Il manda de suite auprès de lui le Père Antoine Lequieu (i), qui
(i) Né à Paris le 23 février 1601, le P. Antoine Lequieu institua, en 1636, une réforme de l'ordre de saint Dominique et fonda une série de couvents à Cadenet, h. St-Paul-Trois-Châteaux, à Vaison, à Visan et à Sault, où il passa plusieurs années de sa vie. Il mourut à Cadenet le 7 octobre 1677, laissant un grand renom de sainteté dans tout le pays.
venait de fonder à Sault un couvent de Dominicains, et qui avait l'habitude de le diriger. Il se prépara à la mort avec une foi et une résignation touchante, et le 25 avril 1661, il s'endormit dans la paix du Seigneur, âgé de 43 ans à peine.
Le curé de la cathédrale nous a conservé le récit des derniers moments du saint prélat, à la suite de l'acte de décès qu'il consigna dans les registres paroissiaux.
Sa mort fut un deuil public, et les États du Vénaissin votèrent pour ses funérailles vingt-quatre flambeaux de deux livres aux armes du pays.
Cinq ans après, le 27 mai 1666, son corps fut transféré de la crypte où il avait été provisoirement déposé, dans le tombeau qui lui fut élevé au bas de l'église, à droite des Fonts baptismaux, sur lequel on grava l'inscription suivante :
LuDovico Fortin
PRIMUM CaBELLIONENSI AC
DEINDE CaRPENTORACTENSI
EPISCOPO, PASTORI OPTIMO,