CHAPITRE DEUXIÈME
iTABLISSKMKNT DU SIÈGE ÉPISCOPAL DE CARPENTRAS — LES ÉVÊQUES
DE VKNASQUE
ES incertitudes que nous venons de constater relativement à la première prédication de TEvangile dans notre ville, nous les retrouvons relatives à l'origine du siège épiscopal de Carpentras. En Tabsence des plus anciens documents, c'est par induction plus que par arguments d'une absolue certitude que nous devons procéder.
Il est néanmoins difficile de reculer au delà du troisième siècle l'établissement d'un évêché dans la ville gallo-romaine de Carpentoracte Meminorum. La proximité des villes épiscopales d'Arles, d'Avignon, d'Apt, d'Orange^ l'importance politique de la cité sous l'administration impériale, nous sont une sûre garantie de la constitution régulière d'une église chrétienne. Or, il ne faut pas oublier que, dès les premiers siècles, toute église, c'est-à-dire toute agglomération tant soit peu considérable de chrétiens dans un centre distinct, avait
à sa tête un évêque (i). C'est ce qui nous est attesté de la manière la plus précise par toute Tantiquité chrétienne (2), c'est ce que reconnaissent de nos jours tous les historiens de bonne foi (3).
Pour ne parler que des églises d'Occident^ les sièges épiscopaux y étaient en si grand nombre au IV^ siècle, c'est-à-dire au moment où l'on sortait à peine de l'ère des persécutions, que le fameux concile de Rimini (SSg), qui commença si bien et finit si mal, ne comptait pas moins de six cents évèques présents, au témoignage de Tarien Auxence, évêque de Milan, qui en fit partie (4). Or, le plus grand nombre de cesévêques appartenaient à ritalie, à l'Espagne, et à la Gaule, Les évêques gaulois y étaient même en assez grand nombre pour y jouer un rôle prépondérant. II y a même de très sérieuses raisons de croire que le concile d'Arles, en 814, qui ne fut composé que des évêques de la partie de Tempire soumise à Constantin, comptait également six cents évêques (5). On sait que la seule église d'Afrique en
(i) Il n'était pas toujours nécessaire qu'il y eût un grand nombre de chrétiens pour qu'on mît à leur tête un évêque. Quand saint Grégoire le Thaumaturge fut institué évêque de Néocésarée, dans la province du Pont, au commencement du IIP siècle, cette ville ne comptait encore que dixsept chrétiens. (S. Grég. de Nysse, opp. tom. III ; apud Patrolog. Grœc^ tom. XLIV, col. 910 ; de Rossi, Bulletin d archéologie^ 1873, pag. 163, etc,
(2) Acta Apost. XVIII, 22, 23 ; XX, 17, 28 ; Episi. ad TU. l, 5 ; s. Ignace • d'Antioche, Episi. ad Tralhan. cap, III ; ad Magnesiam, cap. XTII ; Clément d'Alexandrie, lib. Quis dives salvetur, n°42 ; s. Irénée, Co7itrahœreses, lib. III, cap. III, XV, etc. ; S. Clément, pape. Epist. ad Corinth., ch. XL. XLI ; Tertullien, de Prœscriptionibtis., cap. XX.
(3) Guizot, Histoire de la civilisation en France., XIII* leçon, tom. I.
pag- 349-
(4) S. Hilaire, Lib. contra Auxentium, n° 13.
(5) Dom Chamard, Les Eglises du monde romain, chap. VII; l'abbé Brémenson, Essai sur les origines des Eglises des Gaules, IIP section, chap. II.
avait pour sa part un nombre aussi considérable : or, saint Augustin^ en comparant le nombre des évêques africains à celui de leurs collègues d'oulre-mer, parle de ces derniers comme s'élevant au chiffre de plusieurs milliers (i). Malgré l'absence de tout document certain, nous pouvons donc sans témérité assigner au temps qui a immédiatement suivi la première prédication de l'Evangile dans notre ville et Tapostolat de saint-Andéol, rétablissement du siège épiscopal.
Quel fut le premier évêque de Carpentras et quels furent ses successeurs ? Ici encore l'histoire reste incertaine. Les diverses listes épiscopales qui ont été dressées présentent entre elles tant de différences, qu'il est impossible d'asseoir un jugement. Les auteurs qui, à l'exemple du Gallia Christiana^ ont suivi Polycarpe de la Rivière, font mention de saint Valentin : d'autres commencent seulement à Julien ou même à saint Siffrein, à partir duquel la chronologie de nos prélats commence à se dessiner d'une manière un peu plus nette.
Dans cette incertitude, nous nous contenterons de reproduire les diverses opinions qui ont été émises, sans en garantir aucune, bien entendu. Mais nous ne pouvons omettre^ dès ce début de notre récit de rappeler les longues discussions auxquelles a donné lieu la question de Tévêché de Venasque. Des titres incontestables, tels que les actes de plusieurs conciles, ont signalé, du qua-
(i) Nec in illis solis episcopis Afris erat Ecclesia Millia quippe coUe-
garum transmarina restabant. (S. August, Epist. XLIII, 2, 19, 20. L'historien Eusèbe en parlant du concile d'Antioche, qui condamne Paul de Samosate en 270, l'appelle un concile composé de milliers d'évêques. {Hist. eccles. VII, 28.)
LES ORIGINES DE l'ÉGLISE DE CARPENTRAS 2 I
trième au sixième siècle, l'existence d'évêques portant le titre de cette modeste bourgade.
D'un autre côté, les monuments, encore suffisamment conservés, qui paraissent remonter à la période mérovingienne (i), attestent que ce bourg, aujourd'hui presque ignoré, a eu une époque de splendeur relative. Il n'est donc pas possible de mettre en doute qu'il n'y ait eu des évêques à Venasque, et nul ne songe à le contester. Le point capital de la difficulté est la simultanéité des évêques de Carpentras et de Venasque : les uns affirmant la coexistence des deux évêchés, les autres^ au contraire, soutenant que ce n'est que par accident qu'il y a eu des évêques à Venasque, à une époque où la ville de Carpentras, ruinée ou menacée par les barbares, n'offrait plus à ses pontifes une résidence assez sûre.
Au siècle dernier, cette question fut l'objet de vives discussions entre savants. Les Mémoires de Trévoux, dont l'autorité était grande, comme chacun sait, y revinrent à diverses reprises (avril 1724, novembre et décembre 1742, janvier 1743). Le docte historien du Comté- Venaissin, Fornery {2), qui soutenait l'affirmative dans la revue de Trévoux, a résumé cette longue discussion dans son histoire manuscrite qui se trouve à la bibliothèque d'Inguimbert (pag. 314-340). M. l'abbé Ricard a de nouveau réédité les preuves de Fornery
(i) Courtet, Dictionn. des commwus de Vaucluse, art. Venasque.
(2) Histoire ecclésiastique et civile du Comte Venaissin et de la ville d'Avignon, manuscrit à la bibliothèque de Carpentras, par Joseph Fornery, né le II mars 1675, à Carpentras. Voir l'article que lui a consacré M. Barjavel , dans son Diction, historique, pag. 498.
dans sa vie de saint Siffrein (pag. 40-59). On nous dispensera de les reproduire ici.
Au siècle dernier^ les auteurs avaient assez généralement adopté Taffirmative : tels sont le Gallia Christiana, au moins jusqu'à un certain point, le Cointe^ Bouche, Nouguier, les deux Suarès^ Giberti^ le marquis de Cambis-Velleron^ etc. Cette opinion trouve néanmoins de rudes contradicteurs dans Tabbé de St-Véran, le P. Eusèbe Didier et le P. Justin.
De nos jours la polémique a recommencé : M. Jules Courtet, dans un article publié en 1 844 par la Revue Archéologique et réédité dans son dictionnaire géographique des communes de Vaucluse, a repris avec beaucoup de vivacité la thèse de l'abbé de St-Véran et du P. Justin. On la retrouve, sans arguments bien nouveaux, dans de récents articles de critique bibliographique ou archéologique. Elle se base surtout sur la prétendue impossibilité qu'il y a d'admettre la coexistence de deux évêchés aussi reprochés que Carpentras et Venasque, et sur le peu d'importance qu'a pu avoir, même dans sa période la plus prospère, la dernière de ces villes, ce qui ne lui aurait pas permis d'avoir un siège épiscopal distinct.
Cet argument est d'un poids bien léger, si nous nous rappelons les conditions dans lesquelles furent établis les premiers sièges épiscopaux. En effet, si les villes proprement dites, les civitates, les niunicipia, les oppida furent assez généralement pourvues d'évêques à résidence fixe^ dès que l'Église put se constituer hiérarchiquement^ l'histoire ecclésiastique, dans des monuments plus authentiques que ceux allégués par Polycarpe de la Rivière, nous montre que bon nombre de sièges épisco-
LES ORIGINES DE l' ÉGLISE DE CARPENTRA.S 3 3
paux furent érigés dans de simples bourgades, dans des vici ou des pagi. C'est ainsi que, pour TOrient, l'historien Eusébe nous apprend que Paul de Samosate avait entraîné dans son erreur les évêques des bourgs et des villes voisines d'Antioche (i), ce qui suppose qu'il y avait des évêques dans de simples bourgades. Il en était de même des églises de la Grèce, de l'Asie proconsulaire, de la Phrygie, de la Cappadoce, de la Palestine et de l'Egypte (2}.
Même pratique dans l'église d'Occident : dans sa lettre à Fabius, évèque d'Antioche, le pape saint Corneille parle de trois évêques, tirés d'un pagus sans importance de l'Italie, hommes rustiques et sans expérience^ qui consentirent à ordonner l'antipape Novatien (3), Les témoignages de l'historien Zosime (4), de saint Optât (5) et les découvertes les plus récentes de l'archéologie (6) nous montrent des évêques non seulement dans les cités, les municipes et les colonies romaines, mais dans les plus modestes bourgades et jusqu'aux portes de la ville éternelle, dans les vici qui lui servaient de faubourgs.
L'église des Gaules serait-elle restée étrangère à une pratique si universelle, qui ne commença à tomber en désuétude que vers le milieu du IV siècle et qui ne dis-
(i) Hist. eccl. VII, 30.
(3) Voir, dans dom Chamard, Les Eglises du monde romain, chap. IV, la preuve indiscutable de cette multiplicité de sièges épiscopaux en Orient» et même, quoique dans une proportion moindre, en Occident.
(3) Euseb. Hist. eccles. VI, 43.
(4) Hist. II, 10.
(5) De Schismatib. Donat. lib. I, cap. XXIII.
(6) De "^Q^ix, Bulletin d'archéologie chrétienne, ann. 1873, pag- 116, 123, 136, 1875, pag. 171, 172, etc.
parut que beaucoup plus tard ? Non, elle eut aussi pendant longtemps un certain nombre d'évêques ruraux établis dans de simples castella ou même des vici^ comme le prouvent les canons des conciles et les témoignages des historiens contemporains. Proculus, évêque de Marseille, ordonne Tuentius etUrsus, dont les sièges épiscopaux étaient Citharista et Gargarius^ deux vici des environs de sa ville épiscopale (i). C'est ainsi qu'à la même époque^ nous voyons figurer des evêques de Nice, Toulon, Carcassonne,Maguelone, qui ne figurent pas au nombre des villes dans la Notitia civitatum, et beaucoup d'autres qui siégeaient dans de simples vici ou castella.
Cette multiplicité des sièges épiscopaux, qui pouvait avoir sa raison d'être à l'époque des persécutions, présenta de sérieux inconvénients lorsque la paix eut été donnée à l'Église. Aussi, dès le milieu du IV' siècle, la discipline ecclésiastique sur ce point éprouva-t-elle un grave changement. L'autorité des évêques des bourgades, qui reçurent plus tard le nom de chorévêques^ fut absorbée peu à peu par l'autorité des évêques des villes voisines -, leurs pouvoirs furent successivement réduits; et enfin le concile de Sardique, qui se tint l'an 343 sous la présidence du célèbre Osius, de Cordoue^ statue qu' « il ne serait plus loisible de constituer un évêque « dans un bourg ou une petite ville où un seul prêtre « suffit ; car établir un évêque dans de pareilles loca- € lités, c'est avilir la dignité et l'autorité épiscopale. « Toutefois, les évêques de la province devaient con- « tinuer à placer des évêques dans ces mêmes localités,
(i) s. Zo%\m\ Epist. I, cap. III, epist. IV, n" 4.
LES ORIGINES DE l'ÉGLISE DE CARPENTRAS 25
« lorsqu'elles étaient en possession depuis longtemps « d'un siège épiscopal » (i).
Ce célèbre canon du concile de Sardique porta un coup mortel aux évêques de village ou de campagne : néanmoins, dans les termes prudents où il était conçu, il n'abrogeait pas les droits déjà acquis : voilà pourquoi^ même plusieurs siècles après, des sièges épiscopaux avaient été conservés dans des localités peu importantes.
Nous avons voulu insister sur ces considérations qui pourront paraître nouvelles, peut-être, aux personnes qui ne sont pas familières avec l'histoire et Tancienne discipline ecclésiastique, pour prouver la faiblesse de Tunique argument qu'on puisse faire valoir contre la possibilité de l'existence d'un évêché distinct à Venasque, en raison du peu d'importance de cette localité et de sa proximité de la ville de Carpentras.
Sans revenir sur les arguments qu'on a fait valoir en faveur de la coexistence des deux sièges, on n'accusera certainement pas Polycarpe de la Rivière d'avoir fabriqué les actes de saint Siffrein, tirés des archives de Lérins publiés par Barralis et Surius, et dont nous trouvons des fragments conformes au texte publié par ces deux auteurs, dans les livres de chœur de la cathédrale de St- SifFrein, conservés à la bibliothèque d'Inguimbert et qui datent du XIII'^ ou du XIV" siècle.
Or, d'après la légende de saint Siffrein, dont le texte primitif, qui paraît remonter au VIIT ou au IX" siècle, a été composé sur des documents antérieurs, ce saint
(i) Mansi Concil. III. lo.
aurait eu pour maître dans le monastère de Lérins saint Césaire, qui devint plus tard Tillustre évêque d'Arles. Celui-ci étant entré à Lérins en 490 et ayant été fait évêque d'Arles, vers 5o i , c'est sur la fin du cinquième siècle qu'il a connu le jeune Siffrein à Lérins. Saint Siffrein à son tour fut appelé à l'évéchéde Venasque à Tâge de trente ans et il occupa ce siège jusqu'à une vieillesse avancée (i). En faisant dater sa promotion à l'épiscopat de l'année 520, et en le faisant siéger quarante ou cinquante ans, ce qui s'accorde parfaitement avec le texte des chroniques de Lérins et l'opinion commune, il suit qu'il a occupé le siège de Venasque depuis l'an 5 20 jusqu'en 56o ou 570 (2).
Or^ pendant ce même temps^ ou du moins jusque vers l'an 55o, nous voyons des évêques parfaitement authentiques siéger à Garpentras et souscrire aux nombreux conciles qui se tinrent pendant cette période. Julien souscrit au concile d'Epaone en 5 17^ au concile de Garpentras en 527, à celui d'Orange en 529 (3). Clématius souscrit au quatrième concile d'Orléans en 541, au cinquième concile tenu dans la même ville en 549 et au deuxième concile de Paris vers 55 1 (4).
Si donc, pendant l'épiscopat de saint Siffrein à Venasque, il y avait des évêques à Garpentras, c'est que les deux sièges étaient simultanément occupés par leurs propres pasteurs.
(i) Post longa autem annorum curricula, cum jam esscl canitie venerandus, disent les deux chroniques de Lérins.
(2) L'abbé Paul de Terris, S. Sijrein, brcch. 39 p. Paris, Louis Vives,
(3) Gallia Christiana^ tom. \.
(4) Gallia Christiana, ibid.
Ne pouvant nier la force de cet argument^ les auteurs qui contestent l'existence de Tévêché de Venasque, Tabbé de St-Véranet le P. Justin, en sont réduitsà s'inscrire en faux contre les chroniques de Lérins, parce qu'elles ne cadrent pas avec leur système, et à assigner à l'épiscopat de saint Siffrein une très courte durée, au lieu des longues années que lui donnent les auteurs de sa légende, tant il est vrai qu'à écrire l'histoire de parti pris, on en vient à en faire un lit de Procuste, auquel tout doit s'accommoder vaille que vaille (i).
Sans insister davantage sur une question e|ue d'autres ont traitée avant nous et d'une manière plus complète, contentons-nous d'ajouter, avec une sage critique, que, « suivant l'opinion la plus vraisemblable, les deux « évêchés de Carpentras et de Venasque eurent, dans « l'origine, chacun un évêque particulier. Mais vers la « fin du V^ siècle, au milieu du bouleversement causé « par les invasions barbares, les deux sièges furent « réunis en un seul, et les prélats qui les possédèrent, « résidèrent tantôt à Carpentras, tantôt à Venasque^ en « prenant indifféremment Tun ou l'autre titre. C'est ff seulement vers le XI P siècle que Carpentras paraît « l'emporter définitivement (2) » .
Le catalogue des évéques de Venasque antérieurs à saint Siffrein, tel qu'il a été donné par divers auteurs, à la suite de Dom Polycarpe de la Rivière, comprend Firmus^ Publius, Marcius, Vivianus, Superventor,
(i) Sur ce même sujet de l'existence de Venasque, voir la savante dissertation des auteurs de la Monographie de S. Sijrcin, pag 4-15, dont la conclusion est au moins très probable. En fait d'histoire, il faut bien savoir se contenter des probabilités.
(2) Annuaire de la Société de l'histoire de France^ 1846.
iS PREMIÈRE PARTIE
Desiderius et Castissimus. Tout incertaines que soient les données de Thistoire relatives aux prédécesseurs de saint SiffreiUj nous croyons devoir recueillir ces noms et rapporter, sans les garantir, les opinions des historiens nos devanciers. Cette manière d'écrire l'histoire nous paraît préférable à l'esprit de système qui rejette de parti pris tout ce qui ne cadre pas avec des opinions préconçues.
Firmus. Cet évêque ne nous est connu que par le fameux discours de saint Amat, publié par le chartreux Polycarpe de la Rivière et qui se trouve reproduit dans divers ouvrages, en particulier dans le Gai lia Christiana (i). Nous devons dire, pour être sincère, que ceux auxquels dom Polycarpe de la Rivière (2) n'inspire pas
(i) Gallia ChriitiaJia, tome V. Instrumenta quae spectant ad metropolim Avenionensem, n" i, pag. 137.
(2) Dora Polycarpe de la Rivière, prieur de Bonpas de 1631 à 1638, a laissé, entre autres ouvrages manuscrits, les Annales Ecclesiœ, civitatis et comitatiis Avenionensis, qu'on conserve à la bibliothèque d'Inguirabert, 3 vol. in-folio. Très estimé de son temps pour sa science et son érudition, Théophile Raynaud l'appelait Cathusiensis familiœ cîarum lumen. Le général des chartreux, dom Bruno d'Haffringues, avait une grande affection pour lui : il posséda l'estime des cardinaux du Perron et de Marquemont et fut intimement lié avec les plus illustres savants de son siècle, Peiresc, Gassendi, Honoré Bouche, Claude Robert, Sirmond, Columbi, etc. Ce n'est que longtemps après sa mort qu'une école de néo-critique historique, non contente de discuter ces assertions, qui sur plusieurs points peuvent être en effet contestables, en est venue jusqu'à suspecter sa bonne foi d'historien et à le traiter de misérable faussaire et même d'apostat. Tout en se tenant en garde contre quelques-unes de ses conclusions qui ne sont pas suffisamment prouvées, on doit reconnaître pourtant qu'on "trouve de précieux renseignements dans les manuscrits qui nous restent de lui. La critique historique naissait à peine de son temps : si sur bien des points elle offre des lacunes, est-ce une raison pour méconnaître les services que nous ont rendus nos devanciers ?
LES ORIGINES DE L EGLISE DE CARPENTRAS ag
grande confiance ont contesté avec beaucoup de vivacité l'authenticité de la pièce publiée par le docte chartreux. Nous n'entreprendrons ni de réfuter ni de rééditer des arguments qu'on a fait valoir contre dom Polycarpe, qui n'est accusé de rien moins que d'avoir en ce point, comme en plusieurs autres, sciemment falsifié l'histoire pour des motifs qu'on n'explique pas.
D'après cette pièce, qui n'a pas paru si suspecte aux auteurs du Gallia Christiana et aux Bollandistes euxmêmes, saint Amat était dans la troisième année de son épiscopat quand Avignon fut menacé par le farouche Chrocus, qui^ à la tête de hordes innombrables de barbares de race germanique, avait mis à feu et à sang une partie des Gaules, dévasté et ruiné les villes les plus florissantes, Lyon, Vienne, Clermont, Gabalum^ Trois- Châteaux, Valence, Orange, Vaison, Carpentras, Vénasque et« beaucoup d'autres. Voyant l'orage approcher de sa ville épiscopale et toute résistance inutile, le pieux évêque exhortait son peuple à souffrir courageusement les tourments et la mort pour le nom de Jésus-Christ, à l'exemple de tant de pontifes et de fidèles qui avaient déjà été immolés par la rage du barbare. « Il n'a rien « épargné, disait-il, ni l'âge, ni le sexe, m la condition. « Les é vêques eux-mêmes , vénérables par leurs cheveux « blancs, leur sainteté et leur doctrine, il les a frappés « par le glaive ou la hache et mis à mort. Ce sont, à « Gabalum, Privât ; à Albe, Avolus-, à Valence, Sextus; « à Trois-Châteaux, Juste \ à Venasque, Firmin ; à « Apt, Léonins \ à Carpentras, Valentin ; Victor à « Arles, Lucius à Orange \ Félix à Nîmes ; Venustus à " Agde. Tous ont été renversés avant nous par cette « horrible tempête. »
3o PREMIÈRE PARTIE
La tradition avignonaise ajoute que la ville succomba à son tour sous les coups des Barbares et que saint Amat remporta la palme du martyre avec une partie de son peuple.
Si Ton a contesté l'authenticité de la pièce à laquelle nous venons d'emprunter ce passage, sans en démontrer pourtant la fausseté autrement que par des arguments purement négatifs, il ne faut pas oublier que l'invasion même de Chrocus et les dévastations qui l'accompagnèrent sont un des faits les mieux établis de l'histoire d'une des périodes les plus troublées de Tempire romain et de la primitive Eglise. Les historiens les moins suspects s'accordent ici avec le fameux document dont on attribue la paternité au prieur de Bonpas, de sorte que, en dehors même de la créance que de fort graves auteurs ont accordée au discours de saint Amat (i), nous pouvons regarder comme incontestable qu'à peine nées et organisées au milieu des troubles des persécutions païennes, nos églises des Gaules ont disparu momentanément au milieu des désastres sans nom des invasions barbares.
Saint Grégoire de Tours, le père de l'histoire de France, qui vivait dans la seconde moitié du VI« siècle, nous fait de l'invasion de Chrocus, qu'il place au temps des empereurs Valérien et Gallien, un tableau qui se rapproche beaucoup du discours de saint Amat (2). Ce discours
(i) Je me borne à citer le Gallia Christiana^ tome P', pag. 137 des Ins-
trumeiita ; les Bollandistes, Acta sanctorum Aiigusti, tom. IV,
(2) Horum tempera et Chrocus ille Alamnarnm rex, commoto exercitu, Gallias pervagavit....cunctasque œdes fabricatœ quae fuerant a fundamentis subvertit. [Histor. Fraticor. lib. I, cap. XXX, XXXII.) Valérien et Gallien régnèrent ensemble de 254 h 260. Valérien ayant été fait prisonnier par
LES ORIGINES DE l'ÉGLISE DE CARPENTRAS 3l
nomme, parmi les victimes de la persécution de Chrocus, saint Privât, évèque de Gabalum {Javols, aujourd'hui diocèse de Mende). Or, nous possédons les actes de saint Privât, dont l'antiquité n'est pas contestable, puisque Grégoire de Tours leur a emprunté plusieurs des détails de son histoire : ces actes rappellent également les dévastations sauvages qui signalèrent le passage des bandes de Chrocus, et assignent, comme Grégoire de Tours, la date de cette invasion au temps de Valérien et de Gailien (i).
Sapor, roi des Perses, Gallien, son indigne fils, porta le titre d'empereur jusqu'en 268. Mais, à la nouvelle de la captivité de Valérien, une nuée de barbares fondirent de toutes parts sur l'empire romain, dont les provinces les plus florissantes furent couvertes de sang et de ruines. C'est alors que la plupart des armées romaines, n'ayant rien à attendre du misérable Gallien, et voul.int courageusement tenir tête aux barbares, élevèrent aux honneurs de la pourpre impériale leurs propres généraux, dont plusieurs s'en montrèrent dignes. Ces Césars d'un jour et d'une province sont connus dans l'histoire sous le nom des trente tyrans^ quoiqu'ils ne fussent ni trente ni tyrans. (Le comte de Champagny, Z^5 i4«/<?;2ï«5, tom. III, pag. 350.) On comptn parmi les plus énergiques le forgeron Marius, élevé à l'empire en 268. Ce pourrait bien être ce Marius qui^ au rapport de l'historien Frédégaire, vainquit et fit prisonnier Chrocus près d'Arles, bien que Frédégaire, plus éloigné des événements qu'il raconte que Grégoire de Tours, ait placé au V« siècle la date de l'invasion de Chrocus (Voir Acta sanctorum feh., tom. V, p. 777.)
(l) Les Acta breviora, qui ont été publiés d'abord par Vincent de BeauvaisiSpecul. historial.,\ihr. XI, cap. LXXV) ont défiguré le nom de Chrocus en Hérode, nom que ne porta certainement jamais un chef allemand. Les Acta longiora ont rétabli le nom de Chrocus (Bollandistes, Acta sanctorum augtisti, tom. IV, pag. 433-441.) Les traditions de la plupart des églises des Gaules sont d'ailleurs conformes sur ce point à la tradition avignonaise et à celle de Mende. Saint Didier, évêque de Langres, fut mis à mort dans une mission de barbares de race germanique, au témoignage du martyrologe romain (23 mai). Le Bollandiste Heuschen, contrairement à l'opinion de Sigebert de Gembloux, place son martyre à l'époque de l'invasion de Chrocus, sous Valérien de Gallien (Acta Sanct. maii^ tom. V pag. 244), et cette date concorde mieux que celle de 41 1 avec les actes du saint; qui ont été recueillis vers le VII" siècle par Warnhaire.
Il suffit d'ailleurs d'avoir ouvert une histoire de Tempire romain pour ne pas ignorer quels désastres semèrent sur leur passage les innombrables hordes qui se ruèrent sur les provinces frontières, sur la Gaule en particulier^ pendant ces tristes années qui précédèrent le règne de Dioclétien. Sous Probus, on eut à rétablir plus de soixante-dix villes qui avaient été renversées par les Allemands.
Frédégaire, un des continuateurs de Grégoire de Tours^ qui écrivait vers la fin du VIP siècle, raconte aussi rinvasion de Chrocus et les désastres qui la signalèrent. Il en recule seulement la date jusqu'au commencement du V® siècle. Sigebert de Gembloux place également cette invasion vers l'an 411. Le sentiment de Grégoire de Tours, beaucoup plus rapproché des événements qu'il décrit, mérite évidemment plus de confiance, à moins que, pour concilier ces différences de dates, on ne veuille, avec quelques auteurs, prétendre qu'il y a eu, à deux reprises différentes, deux invasions allemandes sous deux chefs portant le même nom. Mais le fait en lui-même de l'invasion de Chrocus au IIP siècle, des ravages qu'il exerça et du grand nombre de chrétiens qu'il mit à mort, ne peut être sérieusement contesté. C'est un point assez important de l'histoire de nos églises pour que nous ayons cru devoir nous y arrêter un moment.
D'après les mêmes Bollandistes,qui s'appuient sur les plus sérieuses autorités, c'est dans cette même invasion de Chrocus que périrent à Clermont saint Antholien et une foule d'autres chrétiens et saint Limeneus (Acia sanct.fehruar., tom. I, pag. 776 et seq. ; Acta sanctarum martii, tom. III, p. 765), de sorte que, indépendamment du texte de Grégoire de Tours et du discours de saint Amat, on pourrait reconstituer l'itinéraire du farouche envahisseur germain, d'après les seules traditions des églises des Gaules,
LES ORIGINES DE l'ÉGLISE DE GARPENTRAS 33
Publius. Dom Polycarpe de la Rivière assure avoir tiré d'un manuscrit de l'église d'Avignon que, sous Tempire de Dioclétien et de Maximien, vers l'an 290, les habitants de Venasque et ceux de Carpentras, privés de leurs évéques depuis le martyre de Firmus et de Valentin, envoyèrent une ambassade au pape saint Caius pour le supplier de mettre fin au veuvage de leurs Eglises. Par ordre du pape, Paschalius, évêque de Vienne, Italius, évêque d'Arles, et Cœdicius d'Avignon sacrèrent Sellius pour le siège de Carpentras et Publius pour celui de Venasque. Le Gallia Christiana suspecte Tauthenticité des titres invoqués par Dom Polycarpe en faveur de Tépïscopat de Sellius et de Publius.
Marciiis, évêque de Venasque, vers l'an 3i3, au dire de quelques auteurs, accompagna auprès de l'empereur Constantin, xMarin, évêque d'Arles, son métropolitain, et assista en 814 au célèbre concile d'Arles, qui compta^ nous l'avons dit précédemment, plusieurs centaines d'évêques. Nous ne connaissons d'une manière certaine les noms que de quelques-uns des Pères de ce concile, un des plus célèbres de l'antiquité. Il faut remarquer d'ailleurs que les listes conciliaires des quatre premiers siècles sont fort incomplètes et défectueuses \ les notaires qui recueillaient les actes de ces assemblées ecclésiastiques ne se mettaient nullement en peine d'écrire les noms de tous ceux qui y avaient assisté (i j. D'ailleurs, comme les évéques qui souscrivaient à ces conciles se contentaient le plus souvent d'apposer
(i) Dom Chamard, Les Eglises du monde romain, pag. 222-224
leur nom aux décrets promulgués, sans désigner les sièges qu'ils occupaient, il est difficile de tirer un argument des listes conciliaires plus ou moins exactes qui sont arrivées jusqu'à nous.
Un évéque du nom de Vipiamis, qu'on croit avoir été évêquede Venasque, assistait en 353 au faux concile d'Arles, réuni par les ordres de l'empereur Constance, qui fut^ on le sait, le fauteur de l'Arianisme, et dans lequel la faction arienne, qui y était en majorité, obtint une sentence de condamnation contre saint Athanase (i). Vincent de Capoue, légat du pape Libère, eut la faiblesse de souscrire à la condamnation du saint docteur. Saint Paulin de Trêves, qui se montra le fidèle défenseur de l'orthodoxie^ fat exilé en Phrygie par ordre de l'empereur.
Après une assez longue interruption, on signale comme ayant siégé à Venasque l'évêque Siiperventor, dont le nom figure parmi les signataires de la lettre que les évoques de la Narbonnaise, au nombre de dix-neuf^ écrivirent en 45o au pape saint Léon, pour demander que l'évêque Ravennius d'Arles fût confirmé dans la possession des droits de primatie accordés à son siège. L'année suivante^ réunis en plus grand nombre à Arles, les évêques des Gaules écrivirent de nouveau à saint Léon pour confirmer, par la foi de leurs églises, la lettre que ce pape avait écrite à Flavien, patriarche de Constantinople, pour condamner Thérésie d'Eutychès. Dom Polycarpe assure avoir trouvé dans le cabinet du docte
(i) Longiieval, Hist. de l'Eglise gaîiicane, toni. I, p. 222.
LES ORIGINES DE l'ÉGLISE DE CARPENTRAS 35
président Savaron (i) une copie de cette lettre, où la plupart des évêques étaient désignés avec le nom de leur ville épiscopale : sur cette copie, Sabinus était qualifié évêque de Carpentras et Superventor, évéque de Venasque (2).
Saint Desiderius ou Didier (3) occupait le siège de Venasque pendant la moitié du V siècle, à Tépoque où Euric, roi des Goths, prince arien qui causa beaucoup de mal à la religion, dévastait les deux rives du Rhône et persécutait cruellement les catholiques de ses Etats et des provinces voisines. Plusieurs prêtres et évêques furent mis à mort, d'autres envoyés en exil : parmi ceux-ci Fornery nommé Fonteius, évèque de Vaison, Eutrope d'Orange, Julien deCavaillon et Marcel, de Carpentras. Clarus, évéque de Gabalum et Didier, évêque de Venasque furent mis à mort par le farouche persécuteur en 473.
Pour perpétuer la mémoire de saint Didier, la piété des habitants éleva un oratoire qui lui fut dédié, auprès de la ville de Venasque. Dans la suite, des maisons
(i) Jean Savaron, seigneur de Vilkirs, conseiller du roi, président et lieutenant général de la sénéchaussée d'Auvergne, était fils d'Antoine Savaron et petit-fils d'Huëi Savaron, seigneur de Villars et de Françoise Terris (Les origines (le Clcrinoiit, \)3.g. 291-294)
(2) Bouche, dans son Histoire de Provence; le Gal/ia Christiana ; Gassendi, dans \Hist. des évêques de Digne ; Nouguier, Hist. des évêques d'Avignon ; Colombi, dans VHist. des évêques de Vaison. Gariel, dans celle des évêques de Maguelonne, et Savaron lui-même dans VHist des évêques de Clermont, ont cité ce document, dont l'original fait malheureusement défaut.
(3) L'annuaire de Vaucluse de 1854, place un évêque du nom de Lcodegarixis entre Superventor et saint Didier, vers 462.
36 PREMIÈRE PARTIE — LES ORIGINES DE l'ÉGLISE DE CARPENTRAS
vinrent se grouper autour de cette chapelle et donnèrent naissance à un bourg aujourd'hui fort important (i).
Castissimus nous est connu par les chroniques de Lérins, qui nous apprennent qu'il fut le prédécesseur immédiat de saint Siffrein. Après la mort de saint Didier, Venasque ^resta neuf ans sans évêque. Une députation se rendit alors auprès du préfet des Gaules, Tonantius Ferreolus, qui jouissait d'une grande influence auprès du roi Euric. On le pria d'intervenir auprès du monarque arien afin d'obtenir un nouveau pasteur. Euric accéda à la demande de Tonantius et vint même assister au sacre du nouvel évêque, qui était Castissimus (492).
A Castissimus, vers l'an 520^ succéda saint Siffrein, qui, d'après Topinion la plus commune, réunit sur sa tête les titres épiscopaux de Carpentras et de Venasque. Nous en parlerons plus longuement dans l'histoire des évêques de Carpentras, à laquelle ce que nous venons de dire de Tévèché et des évêques de Venasque devait servir comme d'introduction.
i) Monographie de S. Sijrcin, par M. Andréoli et Lambert, p. y.
'3i*S^£^dlvS'3i<S>^^1i<S^1$^^S<S^^^$<SZ(:<S^i^