‹ Les évêques de Québec [microforme] (volume 2)Chapitre 103 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée des bulles de Mgr Taschereau.—Son départ du Séminaire.—$Son sacre.— Réponses aux adresses.—Son amour pour le petit séminaire de Québec, son dévouement pour les collèges de Sainte-Anne, de Chicoutimi et de Lévis.—

Ses rapports avec les ordres religieux.—Fondation de l’Hôpital du Sacré- Cœur.

Les bulles de l'archevêque élu arrivèrent à Québec, le 23 février 1871, et, le 27 du même mois, il quitta le séminaire pour aller résider à l’archevêché. Quelle douloureuse séparation pour lui ! Quel cruel moment que celui de ce départ ! nous nous rappellerons toujours de l'émotion de Mgr Taschereau, et de celle de son auditoire, quand il: répondit à la touchante adresse que lui présentèrent ce jourlà même, les professeurs et les élèves de l’Uni.ersité Laval, du Séminaire de Québec et du Collège de Lévis, réunis dans la grande salle de l’Université.

« Il m'était toujours si doux et si agréable, dit-il, de voir réunie cette nombreuse famille du Séminaire de Québec, de l'Université Laval, du Collège de Lévis, à la tête de laquelle la Providence m'avait placé comme supérieur et comme recteur ! Je savais que dans tous les cœurs mon affection avait un fidèle écho, et je sentais que véritablement nous ne faisions tous ensemble qu’un cœur et qu’une âme, dans la pensée commune de servir la cause de la religion et de la patrie, les uns en commandant ou en enseignant, les autres

en se préparant par l’obéissance et par l'étude, à remplir les desseins de la Providence.

» Hélas! messieurs, faut-il donc que des liens si étroits se trouvent brisés tout à coup !

» Il y aura bientôt quarante-trois ans, un tout petit écolier de huit ans et demi endossait pour la première fois le capot, et se rendait, livres et cahiers sous le bras, au Séminaire de Québec, pour y commencer ses études classiques. Neuf années plus tard, après une année de voyage en Europe, il entrait au grand séminaire, commençait ses études théologiques, et, au bout de cinq ans, il montait pour la première fois au saint autel. Voilà toute l’histoire de ma jeunesse.

» Les vénérables directeurs du séminaire qui voulurent bien alors agréer mes services, dorment tous, excepté un seul, du sommeil éternel, et reçoivent la récompense de leur dévouement au séminaire. Dieu seul connaît ce qu’ils m'ont

‘ accordé de charité et quelle fut ma douleur en les voyant disparaître peu à peu de la scène de ce monde.

« Ma vie sacerdotale de vingt-neuf ans, aussi heureuse qu'elle peut l’être dans cette vallée de larmes, s’est donc écoulée tout entière à l’abri de ces murs vénérables que Mgr de Laval a élevés il y a deux siècles.

« Comme vous le voyez, messieurs, sur le demi-siècle qui a blanchi mes cheveux, le séminaire a eu plus de part que ia maison paternelle.

« Hélas! encore une fois il faut quitter cette maison où j'ai trouvé des pères dévoués, des confrères pleins d'affection,

des enfants qui m'ont payé au centuple. par leur docilité, le peu de bien que j'ai essayé de leur faire. J'aurais espéré y vivre, y mourir, y reposer au milieu de ceux qui furent

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autrefois mes maitres et mes modèles. Triste condition des enfants d'Adam, dont les proiets les plus légitimes aboutissent trop souvent à la déception! A mon grand malheur, j'ai prêché, exalté. recommandé et enseigné l’obéissance avec trop de zèle, pour avoir le droit de m’y soustraire aujourd'hui......... n

Rien n'aurait pu consoler le cœur brisé de cet homme qui, pour ainsi dire, ne faisait qu’un avec le séminaire, sinon la pensée exprimée à la fin de cette touchante allocution : que le toit sous lequel il allait désormais habiter, était voisin de celui qui avait abrité les plus belles années de sa vie. «de pourrai facilement, disait-il, revoir le séminaire, moins comme premier pasteur, que comme un enfant qui vient dans la maison paternelle par un instinct secret et irrésistible. »

Mgr Taschereau fut consacré dans la cathédrale, le 19 mars 1871, par Mgr Lynch, archevêque de Toronto. assisté des évêques Horan et C. Larocque. Six autres évêques et plus de cent-cinquante prêtres assistaient à cette imposante cérémonie. Mgr Langevin fit le sermon de circonstance et le curé de Québec donna lecture du mandement d’entrée de l'archevêque. « L’obéissance, Nos Très Chers Frères, disait le prélat, l’obéissance à la voix du vicaire de Jésus-Christ nous fait un devoir de monter sur ce trône archiépiscopal de Québec;illustré par le zèle, la prudenceet la vertu de nos prédécesseurs. Dieu nous est témoin que nous n'avons ni recherché, ni désiré cette charge redoutable dont nous comprenons, aujourd'hui plus que jamais, les dangers et la responsabilité.» Les lecteurs qui auront eu la patience de lire les notices qui précèdent, sauront reconnaître la vérité de

cet éloge que le seizième évêque de Québec a fait de ceux qui eurent avant lui la direction de la première église du Canada. Ses collègues dans l’épiscopat, ses confrères dans le sacerdoce, les laïques eux-mêmes savaient qu'il était digne ue leur succéder et de continuer l’œuvre commencée par le saint évêque de Laval. Pas plus que lui. il n'avait ambitionné la mitre ; il pouvait proclamer bien haut qu’il n’avail jamais désiré ni recherché les honneurs de l’épiscopat ; comme Laval, sa vie n'avait qu’un but : faire la volonté de Dieu, travailler jusqu’à la mort pour l’Église et pour son pays.

Dans l'après-midi de ce grand jour, Mgr Taschereau reçut les félicitations du clergé, de l’Université Laval, de la société Saint-Jean-Baptiste, et des élèves du petit séminaire. Plusieurs adresses lui furent présentées et il répondit à toutes avec un tact et une délicatesse qui provoquèrent l’admiration de tous ceux qui eurent l'honneur de l'entendre. Sa

réponse aux élèves du séminaire est un petit chef-d'œuvre

que nous ne pouvons nous empêcher de citer en partie :

«J'avais naguère, dit le prélat, un beau jardin que je cultivais avec amour,en compagnie de frères dévoués; nulle pensée étrangère ne pouvait m'en arracher; j'aimais à m’y promener ; j'aimais à suivre l'épanouissement de ces fraîches roses que le retour de l’année scolaire faisait éclore, et que le soleil de l'étude, avec la douce rosée de la piété, mürissait peu à peu et convertissait en fruits de bénédiction.

» Un matin, que je me garderai bien d'appeler un beau jour, on vint me dire tout d’un coup: votre jardin s’est agrandi, il est devenu un vaste champ, un diocèse, toute une province | |

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» Et j'ai dit: Fiat voluntas! mais mon cher petit jardin sera toujours à moi, comme je serai toujours à lui. C’est là que la divine Providence me plaça jadis, humble plante, pour m'y faire prendre racine et m'abreuver de sucs bienfaisants ; je tiens à cette terre par trop de fibres pour qu’on m'en arrache sans me faire mourir. Je consens, puisqu'il le faut, à devenir un grand arbre, qui ombragera toute une province, pourvu que mon cher petit jardin soit encore là, près de moi, protégé par mes branches et me réjouissant toujours par ses fleurs et par ses fruits... »

Le vénérable archevêque n’a pas abandonné son petit jardin; il lui a tenu promesse ; il a veillé sur lui et l’a visité tous les jours. Le jardin, de son côté, a fait la consolation de l’auguste jardinier. Depuis le 19 mars 1871, il lui a fourni des plantes de choix, au nombre de cent cinquante-quatre, qui ont fructifié dans le grand jardin du sacerdoce catholique.

Mgr Taschereau ne borna pas ses soins au petit séminaire de sa ville épiscopale ; les collèges de Sainte. Anne, de Lévis et de Chicoutimi ont eu et ont encore une large part dans sa sollicitude et dans ses bienfaits. Que n’a-til pas fait pour sauver le Collège de Sainte-Anne d’une ruine imminente! Un mois seulement après sa prise de possession, il s’y rendit, pour voir par lui-même l'étendue du désastre et pour aviser aux moyens de le réparer. De retour à Québec, il écrivit une circulaire pour faire un chaleureux appel à la charité du clergé et pour lui demander de nouveaux sacrifices. Il fallait payer une dette d'environ cent mille piastres ! « Je n’ai pas besoin, disait le prélat, d’insister sur les motifs particuliers que peut avoir le clergé, de faire, en cette circons-

tance, quelques sacrifices pénibles sans doute, mais, jusqu’à un certain point, nécessaires pour son honneur et pour celui de la religion. Il faut considérer aussi que ce collège est une pépinière de prêtres pour l’archidiocèse, (a) et que, sans son concours, il serait impossible de pourvoir à tous les besoins nouveaux, que l'accroissement de la population y fait naître. » Un comité fut nommé pour administrer cette importante affaire, des remises furent obtenues d’un certain nombre de créanciers, et les souscriptions les plus généreuses vinrent alléger d'année en année le fardeau de cette dette énorme, dont Mgr Taschereau avait pour ainsi dire chargé ses propres épaules. Un bon cyrénéen vint à son aide, et lui aida à porter cette croix pesante : ce fut Mgr Poiré qui, en donnant à lui seul $14,000.00 entraina par son exemple une multitude d’autres dévouements, quelquefois vraiment héroiques. (b) L'archevêché, le Séminaire de Québec, les Ursulines, souscrivirent généreusement. Un inconnu donna $500.00 : c'était tout ce qu’il possédait sur laterre. Prêtre du séminaire pendant toute sa vie, il n'avait pu, avec vingt piastres de salaire par année, amasser une grande fortune. Il donnait ce qu’il avait, mais c'était de bon cœur. Cet inconnu était, nous l'avons su depuis, Mgr l'archevêque Taschereau. L'affaire de Sainte-Anne était devenue pour lui une affaire capitale. Il

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