‹ Les evêques et archevêques de Paris depuia saint Denys jusqu'à nos jours: Avec des documents inéditsChapitre 6 sur 112 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

S est VU dans la Fable, cela s'est vu dans l'histoire romaine, cela se voit encore journellement quand on fouille les archives du passé.

Nous admettons donc deux saints Denis ; aussi bien sa gloire est-elle assez grande et ses miracles assez nombreux pour suffire à illustrer à jamais le nom de l'apôtre de notre grande ville.

Nous l'avons dit, Paris a toujours été la ville d'aujourd'hui, et le caractère des Gaulois du m® siècle survit encore dans leurs petits-neveux du xix®.

Le culte de tous les dieux que Rome avait emprunté aux nations qu'elle avait vaincues, mêlé aux rites druidiques des Gaulois, en faisait la ville la plus profondément païenne qui ait jamais existé. Jupiter enté sur Tentâtes, le mariage de dieux différents dans la forme mais identiques dans le fond sur ce coin de terre, l'avait empreint du paganisme le plus enraciné. Ce n'est pas au reste que Paris fût le moins du monde attaché à sa religion ; la nouveauté lui plaisait assez, il changeait de culte facilement. Il y a des gens qui prétendent qu'autrefois on y adorait Isis. Au bout de quelque temps, Isis avait dû être abandonnée pour Tentâtes, que Mars avait facilement détrôné.

Paris voulait une bonne petite religion qui ne le gênât ni dans son commerce, ni dans ses usages, ni dans ses plaisirs, une religion à sa mesure, dont il pût laisser et prendre.

On voit ce que dut être la prédication de saint Denis

sur une terre aussi ingrate, dans un pays aussi frivole, chez des gens aussi indifférents. Détruire était peu de chose, le difficile était d'édifier.

Les Parisiens n'étaient pas méchants, mais ils n'étaient guère bons : ils n'étaient pas irréligieux, mais ils ne savaient même pas ce que c'est qu'une religion. Il est fort probable que si les Romains n'avaient pas été les maîtres, saint Denis n'aurait jamais souffert le martyre, mais aussi qui sait si jamais Paris eût été converti ?

Il fallait qu'un homme souffrît pour tout le peuple

Cependant une vague rumeur avait porté à Paris le nom chrétien avec la défaveur et les atroces calomnies dont il était l'objet dans tout l'empire.

Denis n'était pas un homme ordinaire. On a dit que le christianisme ne recrutait ses adeptes que dans les basses classes de la société. Celui-ci savait le latin et ce qui, à l'époque était la marque d'une éducation soignée, il parlait couramment le grec.

Mais pour faire dans la petite Lutèce, grosse du Paris de l'avenir, les miracles qu'il y opéra, il n'eut recours qu'à la prière et à l'inspiration divine; il ne parlait qu'après avoir été transporté, pour ainsi dire, dans une contemplation céleste, ses paroles semblaient tomber du ciel; il s'appuyait sur le bras de Dieu et Dieu donnait à ses enseignements la sanction des miracles.

Les prêtres des faux dieux prirent ombrage du saint

missionnaire. Un jour ils crurent que la foule, qui le poursuivait de ses clameurs, allait le massacrer, avec ses compagnons ; mais son front brilla tout à coup d'un éclat extraordinaire, il devint invisible et tandis que ses ennemis étaient confondus, il regagna sa demeure calme et majestueux. Lisbius, son hôte, en fut subitement converti, ainsi que bien d'autres. Ceux-ci devenaient apôtres à leur tour; pleins d'une ardeur enthousiaste et d'une mâle indépendance, ils entreprirent des conversions comme ils auraient marché à des conquêtes, et les vertus austères germèrent dans ces cœurs qui n'avaient point été amollis par l'oisiveté.

Tout à coup, une persécution terrible, inspirée par l'empereur Valérien, sévit contre les chrétiens. Les supplices étaient longs, et pour ôter l'espérance de la mort, on tourmentait sans fin jusqu'à ce que le courage manquât. Pescennius, qui se posait en vengeur du culte des dieux romains, arriva dans les Gaules. Denis était dans son diocèse partout où se trouvaient juges et bourreaux. Il apparaissait pour consoler ses frères; il arrivait inopinément, forçait les portes des prisons ; il chantait devant les supplices, encourageait les néophytes, bravait les juges; il avait l'audace d'un homme qui n'a rien à craindre, parce qu'il a tout sacrifié. La nuit, il errait dans les vieilles forêts de la Gaule, il luttait contre le froid, la faim, la soif et la fatigue. Mais si sa vie fut triste et dure, sa mort fut glorieuse.

Un jour enfin il fut pris et enchaîné avec Rustique et

Eleuthère.

« Je suis le serviteur de Dieu, ?» dit-il à toutes les questions qui lui étaient faites. Il avait alors cent-dix ans. Sa physionomie, transmise par la tradition et gravée sur l'argent par saint Eloi, était douce, quoique empreinte d'une remarquable énergie ; il n'avait presque plus de cheveux, mais ses yeux avaient comme un reflet du ciel.

Dans sa prison il célébra plusieurs fois les saints mystères.

Une dernière fois les trois chrétiens reparurent devant Pescennius.

« Sacrifiez aux dieux immortels.

— Nous adorons Jésus-Christ et ne sacrifions pas à vos idoles, répondirent les martyrs.

— La mort vous attend si vous n'obéissez aux ordres de César.

— Nous désobéissons à César pour obéir à Dieu. ?» Leur arrêt fut bientôt prononcé. Ils étaient enfermés

dans un cachot sur l'emplacement duquel fut élevé, au commencement du xi® siècle, Saint-Denis de la Chartre, — sanctus Dionysiiis de Carcere; — on les en tira, et le 9 octobre 286, ils furent conduits au mont de Mars, depuis Montmartre, où ils eurent la tête tranchée.

^ Lorsque le licteur, dit la naïve chronique d'Ilduin, abbé de Saint-Denis au moyen âge, eut tranché la tête de notre vénérable patriarche, son corps, étendu par

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