‹ Les évêques et archeveques de ParisChapitre 53 sur 100 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

les ans du chancelier de Notre-Dame, la bénédiction de licence, je fermerai ma porte au syndic que vous m'envoyez pour veiller sur l'orthodoxie de mes doctrines ; et pour vous prouver mon droit et ma liberté, je vous renvoie votre sceau épiscopal, et j'arbore un sceau à ma guise.

Les choses n'ont jamais eu de valeur que par la signification qu'on leur donne ; un morceau de bois peut être tour à tour un sceptre, une crosse, une houlette, une béquille, un signe d'investiture, un instrument de supplice. Un sceau, en 1220, était marque de souveraineté et d'indépendance; n'avait pas un sceau qui voulait. Un seigneur qui pouvait faire pendre de son autorité propre, ne pouvait en sceller l'ordre de son propre sceau.

Donc, c'était chose que ne devait supporter l'autorité épiscopale, d'abandonner ainsi l'Université à ses caprices et fantaisies intellectuelles et temporelles.

Les écoliers insistèrent, le Chapitre maintint ses droits, le corps du délit fut porté au légat du Pape qui le renvoya en morceaux, rue de France, avec défense à l'Université d'employer et de s'attribuer à l'avenir un sceau particulier.

On n'eut pas plus tôt entendu cette sentence, qu'au dernier mot il s'éleva un cri d'indignation, qui se communiquant de la salle dans la ville, devint le signal d'un soulèvement terrible parmi la jeunesse, contre tout ce qui appartenait au légat. Son hôtel

fut assailli, ses gens maltraités, ses effets pillés, avec une violence que les troupes royales purent seules arrêter ; le cardinal s'enfuit, sous bonne escorte, pour mettre sa personne à couvert, en excommuniant les coupables.

D'où l'on voit que si, clés cette époque, on savait parler de liberté, on savait aussi bien s'y faire justice soi-même de la bonne façon.

L'année suivante, quatre-vingts professeurs venaient demander humblement leur absolution au cardinal de Saint- Ange qui l'octroya fort bénévolement.

Ceci se passait quatre ans avant l'élection de Guillaume d'Auvergne. Mais rarement on vit gens se soumettre en face, sans avoir la ferme intention de se venger par derrière. C'était le cas de l'Université; la question du sceau était une question de droit, et les questions de ce genre sont stijettes à caution, quand la force n'est pas derrière le droit pour le soutenir, à l'instar du gendarme derrière le juge, et du sabre derrière le gendarme.

Il est hors de doute, qu'après la lèpre, aucuns disent avant, le plus grand tléau du moyen âge c'est l'escholier. La ribauderie, était chez lui une grâce d'état, l'émeute, un passe-temps, la querelle, une habitude. Ils donnaient à faire à la fois aux gens du roi, aux gens du prévôt, aux gens de l'évêque.

L'issue de l'affaire du sceau pesait donc au cœur des étudiants, et une sourde agitation régnait parmi eux.

PREMIÈRK PARTIE. 171

On était à la fin du carnaval do 12'Z9, quelques étudiants avec des filles, buvaient dans une taverne du faubourg Saint-Marceau, hors la ville. Ils étaient un peu plus qu'aux trois quarts ivres, et ne trouvèrent rien de mieux que de quereller le cabaretier. La dispute commencée avec les garçons de la taverne ameuta contre eux les gens du faubourg, qui les poursuivirent, et les menèrent battant jusqu'aux portes de Paris.

Le lendemain, les écoliers, honteux et irrités du mauvais traitement qu'ils ont reçu, reviennent en nombre, armés d'épées et de bâtons; ils se ruent sur la taverne, brisent les portes, défoncent les tonneaux, dévastent la maison, et se répandent dans les rues voisines où hommes, femmes, varlets, serfs, moines et bourgeois, personne n'échappa à leurs coups.

L'évêque avait juridiction féodale sur le faubourg Saint-Marcel, par le chapitre qui en était possesseur.

Guillaume d'Auvergne informe le légat de ce scandale ; ils vont ensemble en conférer avec la reine régente.

Sans écouter les conseils des prélats, et ceux de la prudence, la reine ordonna de courir sus aux coupables, et de ne faire quartier à aucun des étudiants qui se trouveraient aux environs du faubourg. Il y en avait malheureusement un bon nombre, qui, sans prendre part au tumulte, ne pensaient qu'à se divertir.

Bien qu'ils fussent sans armes, les archers du

prévôt de Paris, poussés par un zèle intempestif, en blessèrent une trentaine, et en tuèrent même quelques-uns.

Le lendemain les professeurs de l'Université, précédés de leurs bedeaux et de leurs massiers, le chaperon sur l'épaule, se rendent processionnellement et successivement au palais de la reine, qui ne les reçoit pas, chez le légat qui les renvoie à Aristote, et à l'évêché où Guillaume leur donne tort.

Le surlendemain de la scène du faubourg Saint- Marceau, un silence absolu régnait sur la rive gauche de la Seine ; depuis la rue du Moine, jusqu'au quartier des Juifs, les chaires de philosophie faisaient relâche, les décrétistes s'étaient mis en grève, tout uniment comme des mineurs du xix® siècle.

Angers, Orléans, Poitiers, Toulouse les reçurent à bras ouverts, et ses Universités s'y fondèrent ou s'y fortifièrent.

Mais, comme c'était charge très-enviée que celle de professeur à l'Université de Paris, des demandes arrivaient chaque jour à l'évêché, et pendant que les rebelles souriaient sous leur bonnet aux quatre coins de la France , Albert-le-Grand et les dominicains s'asseyaient dans la chaire des sentences, et les escholiers affluaient comme devant.

L'affaire alla pourtant en cour de Rome, et le Pape demanda grâce pour les professeurs. Le résultat obtenu n'en demeura pas moins. L'autorité épiscopale

resta maîtresse du terrain, et les disciples de Saint- Dominique qu'un mesquin esprit de jalousie avait tenus jusqu'alors éloignés de l'enseignement, furent maintenus dans leurs nouveaux droits.

Il est étrange de considérer comme la majorité de ces savants docteurs de l'Université du moyen âge furent des esprits faux. De grands esprits sont pourtant des esprits faux, dit Joubert, ce sont des boussoles bien construites, mais dont les aiguilles, égarées par l'influence de quelque corps environnant, se détournent toujours du nord.

Le nord , c'était l'Eglise pour l'Université ; sitôt qu'elle s'en séparait, dans les choses de la vie, ou dans les questions de doctrine, elle se mettait à agir le plus follement du monde, ou à débiter les opinions les plus burlesques, avec un imperturbable sérieux.

En montant dans la chaire parisienne, Guillaume d'Auvergne avait un double but. Deux pensées se partagèrent sa vie, qui tenaient une place égale dans son cerveau.

Ces pensées, il les poursuivit sans relâche, il n'en fut détourné ni par ses ambassades politiques en Bretagne, où il déclarait déchu de ses états le duc Pierre Maucler qui s'était allié contre la France , avec le roi d'Angleterre, ni par ses ouvrages immenses sur la Trinité, sur \Ame, sur YLhiivers, sur les Lois, sur les Mœurs, sur les Déyiions, sur la Rhétorique, car cet homme était universel.

Ramener l'Université dans le devoir, subordonner son influence à celle de l'Eglise, la dominer, afin de ne point tomber sous son joug : telle fut la première tâche, à quoi il se donna tout entier. La seconde fut la lutte contre la pluralité des bénéfices.

Pour l'accomplissement de l'un et l'autre projet, on le vit inébranlable, inexorable, terrible de fermeté.

Dans son duel avec l'Université, il saisit la première occasion qui se présenta ; il brava tout.

Des étudiants nobles avaient été tués par des archers.

— Qu'importe ^ L'Université est puissante.

— L'Evéque le doit être encore plus.

Il y avait du Richelieu en Guillaume d'Auvergne, pour le calme et la ténacité.

L'Université vaincue, restait la pluralité des bénéfices.

Il s'agissait de savoir si un même clerc, ou simplement un laïque, pourrait posséder à lui seul plusieurs abbayes, plusieurs paroisses, plusieurs bénéfices, quelle qu'en fût la nature, et en toucher simultanément les revenus. Les abus en ce genre étaient scandaleux, Gruillaume leur déclara la guerre.

Il convoqua une assemblée, où tout ce qui avait un nom dans les écoles se rendit ; et afin d'éviter les distinctions au moyen desquelles les partisans de la pluralité avaient jusqu'alors éludé les condamnations, il formula ainsi la question :

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