PREMIÈRE PARTIE
qui assurait que le courrier ne tarderait point à arriver. Il arriva en effet, deux jours après, avec les procurations et l'on se repentit de ne l'avoir point attendu.
La mort de François P'', survenue en 1547, changea la position du cardinal. Au sortir de Saint-Denis, où il avait pompeusement célébré les obsèques du roi son ami, il se trouva face à face avec le cardinal de Lorraine, le confident du roi Henri II. Du Bella}^ fut laissé dans un abandon pire qu'une disgrâce. Le passé qui fuit devant le présent. Il vit tout crouler autour de lui. Cette cour de France, où toutes les têtes se courbaient à son approche, le vit passer indifférente, cette salle du conseil où il dominait, lui fut fermée, ce cabinet du roi, où il entrait à toute heure, il lui fallut attendre devant le seuil. 11 vit son palais épiscopal, centre de toutes les négociations, de toutes les affaires, déserté et vide.
De tous ces amis dont, hélas!
L'accointe plus ne le recrée.
Ces revers de la fortune lui parurent insupportables ; il donna sa démission de l'éveché de Paris, et s'en alla à Rome, la patrie des grandeurs déchues.
On se console de la perte de l'amour et de la richesse, on souffre de la perte de la gloire, on meurt de la perte de la puissance. Descendre vivant d'un piédestal, c'est un peu descendre vivant dans le tombeau.
C'est à peu près, vers cette époque, que l'église de Paris entre dans une nouvelle phase. Le clergé en contribuant de tout son pouvoir à l'affermissement du pouvoir royal, à la fondation de l'Unité française, par conséquent à la centralisation, devait être la première victime de son œuvre. En créant un pouvoir, il s'était donné un maître. Le roi, non content des droits temporels que le pape lui avait concédés sur l'Eglise, tenta de soustraire l'Eglise à la juridiction du pape même, pour la placer sous sa propre domination, et telle fut l'origine du Gallicanisme. A cette même époque, la Providence qui avait envoyé à Guillaume d'Auvergne les disciples de saint Dominique pour lui servir de contrepoids à l'envaliissante puissance de l'Université, suscita à Jean du Bellay les frères d'Ignace de Loyola, pour l'aider à résister aux prétentions du roi de France, en soutenant de toutes ses forces le pouvoir pontifical.
Le neveu du grand cardinal, Eustache du Bellay, esprit pieux et éloquent, mais faux et vaniteux, ne sut pas continuer les traditions de son oncle. Il ne cessa de se montrer l'ennemi de la Compagnie de Jésus, lui lit de petites misères, la querella jusqu'au sein du concile de Trente, tout en attaquant l'autorité de Rome, que les jésuites défendaient, et sans s'apercevoir qu'il faisait bonnement le jeu des adversaires de l'Eglise.
Au contraire, le cardinal Pierre de Gondi fut aussi soigneux des intérêts de la patrie, que de ceux de la religion. 11 commença sur le trône épiscopal cette
dynastie des Gondi qui l'occupa durant un siècle, pour laquelle le diocèse fut érigé en archevêché en 1622, et qui se termina par l'abdication du bouillant cardinal de Retz. Le premier des Gondi vit mourir Henri II d'un coup de lance, confessa Charles IX et Henri III, ménagea l'abdication d'Henri IV et donna le baptême à Louis XIII. Jamais on ne vit meilleurs Français que ces Italiens fraîchement débarqués, plus grands seigneurs que ces gentilshommes improvisés. Il y avait du génie de Machiavel, et de la fierté espagnole dans cette greffe française d'une souche florentine, on eût dit d'un volcan fraîchement refroidi dans de l'eau bénite, importé tout vif à la cour du Louvre. Doués de toutes les séductions, de toutes les élégances, susceptibles des plus hautes vertus et des plus grands vices, pieux à la manière des saints de Ribera, artistes comme le Titien, aussi Ijraves que le chevalier Bayard, esprits passionnés, extrêmes, très-portés à l'exagération en tous sens, tels furent à peu près les Gondi à l'hôtel du Parvis Notre-Dame.
De plus , le cardinal de Gondi avait été élevé à la cour , — la cour des Valois , — c'est dire qu'il avait appris l'intrigue avec la théologie. Pourtant il n'y eut pas d'homme plus sage que lui et de meilleur conseil. Il recevait la confession de Charles IX et celle de la terrible Catherine, mais le roi ne se confessa pas la veiUe de la Saint-Barthélémy.
Ambassadeur auprès des papes Pie V, Grégoire XIII
et Sixte-Quint, auprès du due de Savoie, et de plusieurs autres, il trouva le moyen d'administrer son diocèse aussi bien qu'oncques on ne le fit.
Lui et Biron furent les meilleurs amis d'Henri IV. Pierre de Gondi , après la mort d'Henri III , refusa constamment de signer l'acte qui excluait de la succession légitime au trône tous les princes du sang royal, il résista aux obsessions, aux violences, il laissa saisir ses revenus.
Vainement, durant la ligue, les Espagnols cherchèrent à l'attirer dans leur parti ; au milieu de l'effervescence populaire, le cardinal sut se défendre de toutes les coteries, et contraint par les Seize à quitter sa ville épiscopale, il s'y vit rappelé par le prévôt et les échevins. Il provoqua les conférences entre les légats du Saint-Siège et le maréchal de Biron au nom d'Henri IV.
Le roi de Navarre met-il le siège devant Paris, le cardinal va le trouver à son quartier-général, et entame des négociations.
« Capitulation sous dix jours, « dit Henri IV, qui ne veut rien entendre.
Il ne peut prendre sur lui de promettre, il court trouver le duc de Mayenne à Meaux.
- Capitulation, jamais ! ■" dit Mayenne.
On vit alors ce fait étrange d'un évêque de Paris, prince de l'Eglise romaine et confident des derniers rois, demeurer le seul partisan d'un prince hérétique, renié par la France et la cour pontificale.