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LE CARDINAL DE NOAILLES

M. de Châlons. — Installation solennelle. — La mort de Bossuet. — Le livre du Père Quesnel. — Noailles et les Jésuites. — La diplomatie secrète de Louis XIV. — M. Amelot. — Le Problème ecclésiastique. — La bulle Unigenitus. — Le roi et le cardinal. — Noailles au Conseil de Conscience. — Le confesseur du roi. — Sa soumission et sa mort.

Au mois de juin 1680, Louis XIV écrivait à M. de Noailles, évêque de Cahors, la lettre suivante :

« M. l'évêque de Cahors, croyant ne pouvoir mieux remplir 1 evêché de Châlons-sur-Marne, dont vous savez la dignité 1, que par la translation de votre personne à cette église, j'ai résolu de vous y nommer, sans autres sollicitations que celle de votre vertu et les services

(1) C'était une des six pairies ecclésiatiques.

de votre famille; je m'assure que votre zèle pour la pureté de la foi, n'y sera pas d'un moindre secours que dans votre premier diocèse, c'est aussi dans cette confiance que je prie Dieu de bénir mon choix, et de vous avoir, M. l'évêque de Cahors, en sa sainte garde. ^

" M. de Noailles, dit Saint-Simon, porta à Châlons son innocence baptismale et y garda une résidence exacte, uniquement appliqué aux visites, au gouvernement de son diocèse et à toutes sortes de bonnes œuvres, r

Le nouveau pair ecclésiastique avait eu pour précepteur le Père Amelote, de la congrégation de l'Oratoire, qui soutenait sur la grâce ce qu'il appelait la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, sans vouloir passer pour janséniste. Aussi M. de Noailles, en arrivant dans son diocèse, ^ne fit-il aucune difficulté d'approuver l'ouvrage du Père Quesnel, dans lequel on prônait à mots couverts l'hérésie janséniste, à savoir la prédestination gratuite et^a'^grâce^efficace par ellemême, ce qui introduisait dans la religion chrétienne, sous une apparence déguisée, le fatalisme musulman. L'évêque de Châlons disait dans son mandement, en parlant de Quesnel. « Il faut que l'auteur ait eu cette charité lumineuse, dont parle saint Augustin, et qu'il ait été longtemps dans l'école de l'Esprit-Saint qui a dicté ce livre divin, pour avoir pénétré avec tant de clarté et d'onction, dans l'intelligence des mystères et des enseignements du verbe sacré, y

Ce mandement passa à peu près inaperçu à l'époque

de sa publication, car le roi nomma à Paris quatre ans après M. de Noailles, comme anti-janséniste et comme ami de Bossuet, soutenant même doctrine.

Cette nomination se fit à l'insu de Noailles lui-même et Louis XIV dit très-haut, au petit lever, quand elle fut publique :

« Si j'avais connu un homme plus digne de cette place, M. de Châlons ne l'aurait pas eue. -

T^pne ^Q Maintenon écrivait en même temps à son amie la comtesse de Saint-Géran : - Il fallait à la première église du royaume un prélat de'^mœurs sans tache et d'un caractère modéré, doux, simple, d'une piété éclairée et solide ; le roi a cru voir toutes ces qualités réunies dans M. de Châlons et il s'est consulté, il a consulté des gens de bien, il a consulté Dieu et rien n'est plus vrai que s'il eût connu en France un plus honnête homme, il l'aurait donné à sa capitale. ^ (24 août 1696).

Quand ses bulles furent arrivées, M. de Noailles fut installé dans son archevêché avec toutes lessolennités requises.

Il fit sa profession de foi chez le nonce, étant accompagné des six témoins qu'il avait choisis, savoir : trois du premier ordre et trois du second ; les premiers étaient MM. le Tellier, archevêque de Reims, Bossuet, évêque de Meaux et Brulart évêque de Soissons.

Le 10 novembre, il reçut le pallium des mains de l'évêque de Chartres, son premier sufiragant, dans

l'église des Jacobins, rue Saint-Honoré, sur les neuf heures du matin. On avait lu ses bulles le jour précédent en plein chapitre, à Notre-Dame. Dès que la cérémonie du pallium fut achevée, M. de Noailles vint à l'archevêché ; le chapitre qui s'était assemblé après la messe, ayant su son arrivée par le son do deux bourdons, députa le chantre, l'archidiacre, le théologal et un chanoine, pour aller le recevoir. Le chantre le harangua, et Mgr l'archevêque lui répondit dans les termes les plus obligeants. On l'amena devant Saint-Denis du Pas; il entra dans le chapitre, se mit à genoux sur un carreau, préparé pour cela, nu-tête, et sans calotte; et tous les chanoines étant assis et couverts, il fit le serment accoutumé, la main sur le commencement de l'Evangile de Saint- Jean, écrit sur vélin, baisa le crucifix, et se leva pour signer le serment. On le conduisit dans la nef de l'église, à l'autel de Saint-Sébastien, où était un fauteuil; il y quitta le camail et se revêtit de l'habit canonial. On sonnait sexte et dès qu'on eut commencé, on ouvrit les deux battants de la grande porte du chœur, et pendant la psalmodie, il entra, accompagné de M. le doyen. Ils firent ensemble VAnte et le Ret7^o à la tombe d'Eudes de Sully, allèrent au grand autel, se mirent à genoux au dernier degré, y récitèrent le Pater, se levèrent pour aller mettre la main droite sur l'autel, et pour le baiser, puis ils se rendirent au trône où M. le doyen entra le premier, et fit asseoir Mgr l'archevêque qui

avait été découvert jusque alors. M. le doyen le quitta pour aller se mettre à la place décanale, où il ne s'asseoit que les fêtes solennelles , M. l'archevêque s'assit, et se couvrit. Il resta ainsi jusqu'à la fin du psaume, se leva au Gloria, se découvrit, et écouta debout l'oraison que dit le bénéficier en semaine. Puis le clerc de M. le chantre entonna le Te Deum, qui fut chanté en contrepoint. Après le Te Deum, le même clerc, alla devant le théologal l'avertir de la proclamation de l'archevêque par une simple inclination, et aussitôt M. le théologal se découvrit, alla faire des salutations à la tombe d'Eudes de Sully, et monta au jubé. Cependant le clerc retourna à M. le doyen, et après une inclination, marcha devant lui jusqu'à l'aigle. Là, M. le doyen dit l'oraison de la Trinité, et y joignit celle : pro Domino Archiepiscopo.

Le théologal qui était au jubé, se tournant vers la nef, sous le grand crucifix, où était un tapis pendant jusqu'à la figure de Notre-Dame de Pitié, fit au peuple la proclamation d'un nouvel archevêque, ayant en main les bulles déployées vers l'auditoire. En même temps, M. l'archevêque, découvert, donna la bénédiction, son porte-croix tenant devant lui la croix archiépiscopale, que l'on n'avait fait paraître qu'au commencement du Te Deum. Ce prélat étant descendu du trône, alla au revestiaire par la grande porte du chœur, et salua l'autel de la chapelle de la Vierge, d'une inclination profonde.

Il quitta son habit canonial d'hiver, et ayant repris son camail , il fut droit à l'officialité , précédé des officiers subalternes du chœur , de ses aumôniers et accompagné des dignités et des chanoines. Là, après la harangue d'un procureur, et une cause plaidée, il demanda tout bas l'avis aux dignités et aux chanoines, en commençant par la droite, et prononça

Il nomma ensuite son officiai, son vice-gérant et son promoteur, fut conduit à l'archevêché, reçut le compliment du doyen, et le reconduisit au milieu de la cour. L'officialité était brillamment tapissée, et l'on y remarquait dix-huit évêques.

Le 9 mai 1696, accompagné de deux dignités de l'archevêché, Noailles se rendit au parlement, pour y être reçu duc et pair de France, il fut harangué par un conseiller de la Grande-Chambre, puis par M. le premier président, leur répondit, et après avoir prêté le serment , fut installé en habit de duc et pair ecclésiastique.

Le même jour, il reçut le cierge du collège de la Marche dont il était proviseur-né.

Enfin, quelques semaines après, il alla à Versailles en quatre carrosses et accompagné de dix chanoines, prêter serment de fidélité au roi et lui adresser ses remerciements.

Il y avait une dizaine d'années que M. l'archevêque, — maintenant cardinal de Noailles, occupait le siège de Paris, quand il eut la douleur de perdre son ami

et son confident, Bossuet. Dans la dernière maladie de Bossuet à Paris, le cardinal vint le voir et lui parla longtemps avec la plus tendre alFection, devant tous ceux qui assistaient à cette touchante et dernière entrevue. L'abbé Bossuet demanda ensuite à Noailles sa bénédiction pour son oncle. M. de Paris répondit avec modestie, qu'il la voulait recevoir de M. de Meaux lui-même, et la lui donna en même temps.

Au moment où le cardinal allait se séparer de lui pour toujours, Bossuet, d'une voix faible et presque éteinte, lui adressa ces dernières paroles :

— Je vous recommande mon neveu.

— Le roi vous aime, répondit Noailles, et il est tout recommandé. Tant que vécut Bossuet, dit le cardinal Bausset, M. de Noailles se dirigea constamment par son avis et par ses lumières. Mais aussitôt après sa mort, il se laissa gouverner par des conseils qui remplirent d'amertume sa vieillesse! En perdant Bossuet, il perdit celui qui pouvait seul le sauver de ses amis et de ses ennemis, celui qui lui eût rappelé sans cesse, qu'il devait rester supérieur à tous les partis, sans se rendre le protecteur de l'un, ni l'esclave de l'autre. Il aurait su concilier ses convenances et ses devoirs dans l'alfaire du livre du Père Quesnel. Louis XIV s'en serait reposé sur lui du soin de ramener et d'éclairer le cardinal de Noailles.

En effet, l'instruction de M. de Noailles en arrivant dans son diocèse, où il cherche à tout concilier, passe

pour être indubitablement de Bossuet. M"^ de Maintenon disait à propos de ce document : ^ Je ne suis pas surprise des différents jugements qu'on porte de l'instruction de M. de Paris, le premier pas était difficile et toutes les personnnes désintéressées qui l'ont lue, conviennent qu'il s'en est démêlé en homme prudent ; certainement le roi en sera satisfait. «

La situation de l'archevêque de Paris ne laissait pas toutefois que d'être difficile. Depuis qu'il avait, par un mandement, approuvé à Châlons le livre du P. Quesnel sur la grâce, cet ouvrage avait été jugé en cour de Rome, et justement condamné comme contenant des propositions hérétiques. M. de Noailles ne pouvait soutenir un auteur censuré par le pape, il le comprit et retira la protection qu'il avait paru accorder à Quesnel. Mais au lieu de s'en séparer de suite, de désavouer brusquement son premier avis, de convenir tout simplement qu'il s'était trompé , il louvoya , il chercha des termes moyens, n'osant se déjuger, et craignant de maintenir son premier jugement. Il résulta de toutes ces manoeuvres une conduite ambiguë, qui le fit tenir en suspicion par les deux partis et en résumé le brouilla, à peu près avec tout le monde. M. de Paris, le plus saint homme du monde pour la morale, était en fait de doctrine un de ces doux entêtés qui mettent vingt ans à effectuer péniblement, ce qu'il leur serait facile de faire en vingt minutes.

On vit paraître un jour sous le titre de : Problème

Ecclésiastique un pamphlet , dont l'auteur anonyme reconnu pour être un bénédictin nommé Dom Thierri de Viasme, demandait qu'on accordât entre eux l'évéque et l'archevêque, et s'informait ironiquement, duquel il fallait croire, de M. de Noailles, évêque de Châlons, approuvant les Réflexions Morales de Quesnel, ou de M. de Noailles, archevêque de Paris, condamnant les mêmes Réflexions Morales.

L'auteur du ProUème fut emprisonné, et son ouvrage déféré au Parlement, qui rendit un arrêt ainsi conçu :

- Considérant que c'était ainsi, que pendant que

Mgr l'archevêque de Paris donnait tous les jours à l'Eglise des gages précieux de la sainteté et de l'uniformité de sa doctrine par celle de sa vie, un simple particulier, sans caractère, sans pouvoir et peut-être sans capacité, s'érigeait en tribunal supérieur à celui d'un grand archevêque, et qu'au lieu de recevoir ses décisions avec déférence, il voulait se rendre juge des juges mêmes de la foi

» Qu'on accusait le prélat, tantôt d'hérésie et tantôt de variation, que d'un côté, il insinuait qu'on devait l'envisager comme un archevêque qui méritait d'être mis au nombre des hérétiques, dignes d'être placés à la tête de cette secte, et que, de l'autre, il le représentait comme un prélat d'une doctrine chancelante, incertaine, contraire à elle-même, comme un juge qui approuvait ce qu'il devait condamner, qui condamnait ce qu'il avait approuvé, hérétique quand il approuvait,

téméraire quand il condamnait, également incapable de constance et dans le parti de l'erreur et dans celui de la vérité

•^ Que quelque respect qu'ils eussent pour la personne du prélat, que l'on attaquait avec tant d'indignité, ils ne craindraient pas de dire qu'un intérêt encore plus grand, et un motif encore plus pressant et plus élevé, excitaient leur zèle en cette occasion, que le public attendait d'eux , premiers magistrats d'un roi qui s'honorait moins de ce titre, que de celui de protecteur de l'Eglise, un arrêt réprimant la licence criminelle de ce torrent de libelles, etc., etc.. -

Le livre fut brûlé par la main du bourreau, mais Noailles, indécis, elFrayé, voulut mitiger sa condamnation, comme il avait votilu mitiger son approbation, et se rendit suspect ainsi aux vrais amis de la foi.

jypiie ^Q ]\Xaintenon, sa parente, lui écrivait : ^ J'allai hier à Melun voir une fille qui a été à Saint-Cyr, et qui est présentement fille de la Visitation. Elle me tint ce discours : On dit que le roi et vous, avez été bien trompés sur M. l'archevéqtie de Paris; qti'il est janséniste et le protecteur de tous ceux qui le sont, qu'il ne se contente pas de permettre la lecture de leurs livres., mais qu'il les conseille, qu'il y a une communauté de Sainte- Agathe, formée par M. l'archevêque totite remplie des maximes et des pratiques de ces messieurs, qu'il fait renverser le bréviaire pour ôter la Madeleine, parce que ces messieurs le veulent ainsi, qu'il fait son

possible pour protéger et rétablir le Port-Royal des Champs.

- Ne vous donnez point la peine de me répondre là-dessus, peut-être que vous ferez un jour quelque action d'éclat, qui vous lavera de tout soupçon.

^ Il est impossible que le roi n'apprenne tout cela et que ses soupçons ne se fortilient. r (13 octobre 1698).

Sur la morale d'ailleurs, le cardinal était toujours inflexible ; en 1700, à son retour de Rome, où il avait été assister au conclave, il fixa l'ouverture du Jubilé au Dimanche gras, défendit la Comédie et l'Opéra, et ne permit pas d'aller masqué et de courir les bals.

On lui fit parvenir un placet en vers commençant ainsi :

Comme au tems de nos pères Laissez le carûaval, Que compères et commères En masque aillent au bal, etc.

Et comme le cardinal avait obtenu des lettres d'Etat de la chancellerie de France, pour ne payer que peu à peu ses dettes, augmentées considérablement par les grandes dépenses où son voyage à Rome venait de l'engager, quelqu'un, qui ne l'aimait pas, en prit occasion de répandre dans le public les vers suivants, comme ayant été adressés à Son Eminence :

En carnaval, le jubilé Demande l'abstinence ; Mais quand on n'est pas disposé A gagner l'indulgence,

En vous imitant, grand prélat, Le voulez-vous permettre Qu'on prenne des lettres d'Etat, Afin de la remettre.

Une circonstance vint, à cette époque, rendre plus critique la position du cardinal de Noailles. Il était fort à la mode alors de poser ce qu'on appelait des Cas de conscience, sorte de tournoi théologique, où les adversaires se combattaient par des thèses scientifiques, souvent attaquées et défendues avec beaucoup de violence. Des docteurs de Sorbonne jugeaient sur le tout, et généralement en dernier ressort.

Or, il parut un jour sous le nom de Cas de conscience par excellence, un problème tliéologique ainsi posé : " Pouvait- on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le Formidaire, en croyant dans le fond du cœur, que le pape et même l'Eglise peuvent se tromper sur le fait ? ?5 Quarante docteurs se prononcèrent pour l'affirmative. Le cardinal de Noailles intervint, et ordomia qu'on crût le droit d'une foi divine, et le fait d'une foi humaine. D'autres évêques exigèrent la foi divine pour le fait. Le pape voyant la discussion prendre des proportions exagérées, voulut avec raison terminer la querelle en publiant la bulle Vineam Dotnini Sabaoth, par laquelle il ordonna de croire le fait, sans s'expliquer si c'était d'une foi divine ou d'une foi humaine.

C'était trancher la question de la manière la plus

large, et dans le sens le pins judicieux. Dans l'assemblée du clergé de France qui suivit la publication de cette bulle, Noailles, en la faisant accepter, mit ce préalable : « Que les évêques ont droit, par institution divine, de juger des matières de doctrine, et que leur acceptation des constitutions dogmatiques des papes, se fait toujours par voie de jugement. »

Cette clause indisposa également la cour de Rome et la cour de France. De plus, quoique le souverainpontife n'eût pas ordonné de signer cette bulle, le cardinal exigea la signature des communautés religieuses du diocèse de Paris. Ce que faisant, les religieuses de Port-Royal ajoutèrent cette réserve : « Sans déroger à ce qui s'est passé à notre égard à la paix de l'Eglise, sous Clément IX. -^

Ce dernier symptôme d'indépendance fut, pour la trop célèbre abbaye, la goutte d'eau qui fait verser le verre, Port-Royal n'y survécut pas. Ce monastère, supprimé à Rome, fut fermé et démoli dans la même année.

Quant à Noailles, il demeura mal avec les catholiques pour avoir voulu soutenir les filles de Port- Royal, il se brouilla avec les jansénistes pour ne les avoir point soutenus jusqu'au bout.

C'était l'irrésolution en personne que ce malheureux prélat ; il changeait de dessein avec une facilité incroyable, et une fois qu'il en avait changé, il se tenait au dernier avec un acharnement sans exemple, « c'était

un océan devenu terre ferme; -^ curieux mélange, il portait l'entêtement dans la versatilité et l'irrésolution dans la volonté.

M'"'' de Maintenon lui écrivait : ^ Je donnerais de mon sang pour entendre dire : M. le cardinal est bien déclaré contre les jansénistes ; je voudrais que vous puissiez voir l'uniformité des soupçons sur vous, depuis les prélats jusqu'aux plus petites religieuses. -^

La marquise écrivait en même temps au duc d'Ayen : " Je voudrais vous cacher le déplaisir que j'ai de voir celui de notre cardinal, ses affaires avec le roi se gâtent de plus en plus, je n'y vois point de remède. -

On sait qu'en 1695, le cardinal avait approuvé le livre de Quesnel ; il continuait depuis quinze ans à user de modération, bien que l'ouvrage fût reconnu entaché d'une des plus dangereuses hérésies qui aient désolé l'Eglise. Un mandement fut, sur ces entrefaites, publié contre les Réflexions morales par les évêques de Luçon et de la Rochelle, qui avaient chacun un neveu au séminaire de Saint-Sulpice,

Ces deux jeunes ecclésiastiques firent afficher une innombrable quantité de ces mandements, dans tous les carrefours de Paris, sur les murs de Notre-Dame et sur ceux de l'archevêché.

Noailles se crut insulté directement, et renvoya les deux jeunes gens du séminaire; il publia en même temps contre les deux évêques un mandement dans lequel il disait en parlant de ces prélats : ~ Nous

aurions mauvaise opinion do leur sagesse, si nous pensions qu'au lieu d'être tout occupés du troupeau qui leur est confié, ils eussent étendu leur sollicitude sur le diocèse de Paris, dont Dieu ne les a point chargés, et dont ils ne sont pas à même de connaître les besoins. «

Paris avait pris fait et cause pour le cardinal, les communautés, les curés l'avaient poussé à publier son mandement ; Noailles alla plus loin , il supplia le roi d'exiger que les deux évêques, pour réparer cette injure, écrivissent une lettre de réparation.

M""" de Maintenon écrivait à un tiers : - Si vous voulez savoir mon avis là-dessus, je vous dirai qu'ils ont tous grand tort. M. le cardinal de Noailles a demandé la permission de venir ici mercredi pour faire ses plaintes au roi. J'ai grand peur que cette audience ne facile beaucoup celui qui la donnera et celui qui la demande. -

L'audience ne fut pas même accordée. Le comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat, ayant Paris dans son département, écrivit au cardinal de Noailles de la part de Louis XIV, que Sa Majesté n'approuvait nullement qu'il eût donné ce mandement, et que puisqu'il s'était fait justice à lui-même, en sa propre cause, il ne devait pas en attendre d'autre de Sa Majesté.

Une apostille ajoutée à cette lettre, portait que, dans l'état où étaient les choses, le comte de Pontchartrain croyait que le cardinal ferait bien de ne pas venir en cour.

Noailles écrivit alors directement au roi, pour justifier sa conduite auprès de Sa Majesté, la suppliant d'observer que dans cette affaire, il y avait deux choses à considérer, savoir ce qui concernait la foi, et ce qui ne regardait que sa personne ; qu'il ne s'était pas fait justice de la lettre outrageante des évéques, mais, qu'en ce qui concernait la foi, il était juge souverain en son diocèse, de l'autorité qu'il tenait de Jésus-Christ,

Le cardinal ajoutait :

« Au surplus, Sire, quand ceux qui me persécutent depuis si longtemps, voudront me laisser en repos, et se tenir à leur place, tout ira bien, et Votre Majesté n'aura que de la consolation des évêques, et j'ose dire, de moi, plus que d'aucun autre, mais s'ils continuent, ils troubleront tout, ils exposeront l'Eglise de votre royaume, au schisme et aux plus grandes extrémités. "

« Une seconde ordonnance parut en même temps, dans laquelle le cardinal parlait d'esprits brouillons qui cherchaient à semer la division dans le corps épiscopal et il condamnait ces écrits, avec défense à ses diocésains d'en prendre lecture et de les garder. -

Il est bon de savoir, que ces « esprits brouillons ces gens - qui le persécutent depuis si longtemps ce sont les jésuites. Car les jésuites, sans le savoir, sans le soupçonner même, étaient les ennemis acharnés de l'archevêque de Paris. Le cardinal de Noailles a passé les belles années de son épiscopat à s'imaginer

être poursuivi par les jésuites, qui, disait-il, ^ voulaient le perdre à quelque prix que ce fût. r>

Ce vénérable prélat, s'est laissé à ce point abuser par des fantômes, créés par son imagination, qu'il a bien réellement, en ce qui le concerne, poursuivi les jésuites de toute son animosité ; leur interdisant de confesser, de prêcher, de donner les sacrements, les taquinant, les recherchant sans repos ni trêve, voulant se venger d'injures imaginaires, que les jésuites auraient été censés lui faire, s' appliquant à leur rendre la vie impossible dans son diocèse. Il est bien clair que les jésuites ne pouvaient, pour complaire au cardinal, le suivre dans son obstination janséniste, il est vraisemblable qu'ils ont dû obéir à leur conscience de catholiques et de prêtres, en pressant le roi de ne pas permettre les progrès de l'erreur, et puisque l'autorité civile était accoutumée à s'ingérer dans les affaires spirituelles, il était du devoir des jésuites, et spécialement du Père Le Tellier, confesseur du prince, de le guider dans la protection, parfois intéressée, mais en cette circonstance très-sincère, qu'il accordait à la religion. De là, à une persécution de Noailles par les jésuites, il y a l'infini.

En se faisant ouvertement l'ami d'un livre entaché d'hérésie, Noailles passait pour le protecteur tacite de cette hérésie, position sans doute éminemment fausse pour un cardinal archevêque de Paris. Il lui en arrivait des désagréments de tout genre, qui l'exaspéraient.

Les jésuites étant, par état et par vocation, les pins zélés défenseurs de l'orthodoxie, s'offrirent les premiers an prélat; il affecta de voir en eux ses persécuteurs, et parce qu'il se crut persécuté par eux, il le leur voulut rendre avec usure, et fit tomber sur eux son mécontentement.

Pour dire le vrai, il eût agi avec sagesse en ne s'en prenant qu'à lui-même.

^ Je ne vous parlerai plus de M. le cardinal, écrivait M""* de Maintenon au duc de Noailles, j'ai fait tout ce que j'ai pu, pour adoucir tout de part et d'autre ; je déplais aux deux partis parce que je ne suis d'aucun ; le roi voulait faire justice à M. le cardinal, mais Son Eminence, sans attendre le jour de l'audience, se l'est faite à lui-même. ^

Le roi chargea le Dauphin, duc de Bourgogne, Bissi, évêque de Meaux, le curé de Saint-Sulpice, confesseur de W^^ de Maintenon, le contrôleur général des Marets, et le duc de Beauvilliers, chef du conseil intime, d'apaiser l'affaire du mandement. Noailles répond par un billet qu'il n'a pas le temps de s'en occuper, et se recommande aux prières de ses collègues. Le Dauphin lui envoie un mémoire de sa main, mais l'évêque de Meaux écrit quelques jours après à M"'^ de Maintenon : - Le cardinal a rejeté tous les expédients, peut-être que, dans la dernière entrevue qu'il aura demain avec M. le Dauphin, il se radoucira, r

Le lendemain, nouvelle lettre de l'évêque de Meaux à

M'"Me Maintenon : « Dans l'entretien que M. le Dauphin a eu aujourd'hui avec M. le cardinal de Noailles, le cardinal a paru plus disposé que dimanche dernier à entrer dans les derniers moyens qu'on lui proposait; nous ferons tout pour ne pas laisser sortir cette affaire des mains de M. le Dauphin, sans une heureuse fin. - Le Père Le Tellier avait envoyé aux évéques des projets de lettres, qui auraient été remises à Louis XIV, et dans lesquelles les prélats auraient demandé à Sa Majesté, de soutenir l'opinion catholique contre toutes les entreprises. Un grand nombre de prélats les renvoyèrent au Père Le Tellier avec leur adhésion. Quelques-unes de ces lettres tombèrent aux mains de Noailles, qui voulut y découvrir comme une manière de conspiration contre lui. II prit la plume et écrivit au roi :

- Sire, j'ai l'honneur d'envoyer à M. le Dauphin et à M"'^ de Maintenon les pièces que la Pro^^idence a fait tomber entre mes mains, par un coup qui ne peut venir que d'elle. Ils en rendront compte l'un et l'autre à Votre Majesté ; je ne préviens point le jugement qu'elle portera sans doute, à la vue du mystère d'iniquité, que ces pièces vont faire éclater. Je connais trop la religion de Votre Majesté, pour douter qu'elle ne soit vivement frappée d'une si mauvaise intrigue. -

Et le même jour, au Dauphin :

- Monseigneur vous verrez clairement par la

lecture seule de ces lettres, le fond de cette intrigue.

Dieu n'a pas voulu qu'elle fût plus longtemps cachée, et ne la découvre ainsi, avec tant d'évidence, qu'atin que vous puissiez par votre autorité, et par votre piété, en arrêter les suites funestes. J'irais vous porter moimême ces lettres si je n'appréhendais de faire trop de bruit , en arrivant à Fontainebleau où Ton ne m'attend point

- .... Si je croyais pouvoir apaiser la tempête en me jetant au milieu de la mer, je le ferais du meilleur de mon cœur, mais elle n'en deviendrait que plus forte.... Je suis aâligé d'être l'occasion de la peine que cette triste affaire vous donne. Je vous supplie de croire que je ferai toujours avec empressement mon devoir contre le jansénisme, et contre toute autre mauvaise doctrine. ^

Dans une troisième lettre à M'"*" de Maintenon, Noailles raconte comment le paquet est venu entre ses mains, et la prie de remettre sa lettre au roi.

Le roi ne répondit pas, et le Dauphin envoya au Cardinal une lettre assez froide, cherchant à le calmer. On comprend que la lettre du Père Le Tellier avait été à Versailles jugée ce qu'elle était, animée du désir de concorde sur le fait, et de sévérité sur la doctrine.

On y lisait textuellement : « Pour les procédés, on est dans la résolution de donner satisfaction à Son Eminence, mais sur le fond ces deux évêques gagneront leur procès, le livre du Père Quesnel sera proscrit.... ^

Voyant que l'envoi de son paquet ne produisait aucun résultat, larchevêque écrivit au roi contre le Père Le Tellier, une lettre très-ardente , véritable réquisitoire :

- Dieu m'est témoin, qu'après le désir de lui plaire, je n'en ai point de plus fort, que celui de plaire à Votre Majesté ; le Père Le Tellier ne mérite pas la confiance dont elle l'honore, il est incapable de la conduire dans la voie du ciel, en un mot, la conscience de Votre Majesté n'est point en sûreté entre ses mains -^

•< Je ne puis me dispenser de représenter à Votre Majesté, que sa conscience n'est pas en bonnes mains. Je le dois à Dieu et à elle. Quand je ne serais pas chargé de son salut comme son archevêque, attaché à elle au point où je le suis, je ne laisserais point d'y être très-sensible. ^

Une nouvelle lettre à M™® de Maintenon partit en même temps ; ces deux missives restèrent sans réponse comme les précédentes. Pourtant on n'avait pas rompu à Versailles avec le Cardinal. Le Dauphin, dit "Saint- Simon, dans ses Notes manuscrites, aimait et estimait Noailles, il ne pouvait le croire, ni janséniste, ni faux, ni haineux.

L'indifférence de Louis XIV excitait l'archevêque au delà de toute expression, il se montait l'imagination, son esprit s'exaltait, et ne sachant à qui s'en prendre, il faisait tourner sa colère sur les jésuites, qu'il accusait de tout le mal. Le Père Daniel, supérieur de la mai-

son professe de Paris, avait porté au secrétaire du Cardinal la liste de leurs confesseurs et prédicateurs, pour demander, ainsi qu'il se pratiquait tous les ans, vers la fête de l'Assomption, le renouvellement de leurs pouvoirs pour la prédication et la confession. Le Cardinal avait apostille cette liste de sa main, et l'avait signée après avoir effacé plus de vingt de ces religieux.

« Sa Majesté, ne laissera pas d'en être fâchée, écrit l'archevêque à M'"® de Maintenon, mais pour lui plaire, il ne m'est pas permis d'offenser Dieu. Je donne de nouveaux pouvoirs au Père Le Tellier, quoique ce soit celui qui mériterait le mieux de n'en plus avoir. Je fais ce sacrifice au roi. r,

De son côté, M'"® de Maintenon écrivait au duc de Noailles :

'^ C'est un ressentiment, plutôt qu'une punition qu'il devrait, ce me semble, sacrifier au roi —

r. Il ne faut pas se flatter. Monsieur, nous allons voir une très- violente rupture, si nous ne voyons pas un accommodement. Je connais le roi, sa colère augmente par le temps; je vous l'ai dit plusieurs fois, et vous verrez tous les jours, quelque nouvel incident de part et d'autre. Le roi hait les divisions. Il désire ardemment que celle-ci finisse. Il ne tient qu'à ce cher oncle de la terminer à son avantage —

- .... Non, je ne m'accoutume point à voir le nom

de Noailles à la veille d'une disgrâce, et je crois vous avoir porté malheur. -^

Le duc répond : ^ que le cardinal est en visite dans son diocèse, qu'il le verra à Paris, à son retour, et lui fera toutes les représentations convenables, mais il ne peut rien promettre. -

Le 16 novembre 1711, le roi, pour en finir, avait écrit au cardinal de la Trémoille, ambassadeur de France à Rome, une lettre signée par Colbert, marquis de Torcy, comme secrétaire d'Etat des affaires étrangères, demandant un bref contre le livre du Père Quesnel.

L'ambassadeur répond le 2 janvier 17121 :

" — On y va de bonne foi et avec intention de satisfaire Votre Majesté sur cela, mais on trouve des difficultés pour qualifier les propositions , parce que cet auteur a écrit avec tant d'art et de circonspection, qu'il est difficile de tirer de son livre des propositions particulières, au moins sans mettre des pages entières, d'où l'on puisse tirer parce qui est devant, et parce qui est après, la malignité de sa proposition, et il est très-difficile de mettre tout cela dans une Constitution. S'il n'était question que de condamner le livre, sans stipuler les propositions, ce serait une affaire bientôt finie. »

(1) Ces dépèches sont entièrement inédites. Gorresiiondance Je Rome. (Archives des Affaires Etrangères).

Le cardinal de la Trémoille écrivait de nouveau sur ce sujet le 2 juillet, puis le 23 juillet :

^ J'ai parlé encore deux fois cette semaine à l'assesseur du Saint-Office, pour presser la Constitution. Il me dit hier de la part de Sa Sainteté qu'il était impossible d'y travailler avec plus d'assiduité et de diligence. Les examinateurs sont au nombre de neuf, et, quoique je ne sois pas du secret du Saint-Office, je ne laisse pas de savoir qu'il y en a qui font des dissertations entières, qui durent des temps infinis.

n Le pape veut faire un ouvrage solide auquel on

ne puisse répondre, et sur lequel on ne puisse trouver matière de parler. «

Le même ambassadeur écrit encore le 3 septembre 1712 au secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères :

- J'ai pris la liberté de mander au roi dès la semaine passée'ce qui pourrait, présentement, tirer en longueur le projet de la Constitution ; il ne faudrait pas que ceux qui la demandent avec le plus d'empressement, fussent les premiers à fournir de la matière pour l'allonger, à force de vouloir la bien faire, c'est le moyen de ne jamais finir; par le peu que j'ai pu tirer sur cette matière, dans laquelle on agit avec beaucoup de secret, j'ai lieu de croire que ces propositions ont été envoyées de France. r>

Pendant ce temps, Noailles écrit au pape, une lettre longue, modeste et digne, passant en revue toute sa

conduite, et joignant à son envoi les ordonnances et mandements qu'il a pris sur la matière.

^ Si Votre Sainteté trouve que je n'ai pas pris le vrai sens du livre, je ne rougirai point d'avouer et de corriger avec une prompte soumission ce que j'aurai pensé mal à propos. »

Ceci n'empêchait pas l' affaire des jésuites de prendre en France des proportions considérables. Le roi insista pour que le droit de prêcher leur fût rendu. Le duc d'Antin fut chargé de la négociation. Le cardinal répondit par une lettre pleine d'une fermeté, qu'on regrette de ne pas voir mieux employée , et dit en substance à Louis XR' qu'il se mêle de choses qui ne le regardent point : rappelant les dons g7''atuits du clergé au roi, pendant la guerre de la succession d'Espagne, il écrit :

- Sire... tant qu'il ne s'est agi que de biens temporels, et qu'on peut donner dansime pressante nécessité, j'ai surmonté mon scrupule, et travaillé le premier à la ruine du clergé, pour sauver votre Etat, et pour soutenir votre trône.

r> Il ne s'agit pas aujourd'hui d'un bien temporel, et il n'est pas question d'argent, mais de sacrements — 11 ne m'est pas permis d'y toucher ; et — si j'ose le dire, — (et pourquoi ne l'oserai-je pas, parlant à un roi aussi religieux que Votre Majesté, et ayant l'honneur d'être son pasteur) il ne lui est pas permis d'y toucher, ni de s'en mesler. r,

Et Noailles en écrivant à M""^ de Maintenon, lui dit: ^ Convient-il que le roi s'en mêle, cela est-il de la compétence de l'autorité royale, et n'est-ce pas lui faire mettre la main à l'encensoir ? v

La marquise lui répond que Sa Majesté considère l'affaire comme temporelle, et qu'il n'est pas possible de dire qu'en un moment les jésuites sont devenus incapables de confesser.

Le cardinal ripostait que les jésuites tenaient boutique ouverte de simonie !

Cependant on poursuivait toujours à Rome, la Constitution sur l'hérésie janséniste et particulièrement sur le livre de Quesnel.

" Il serait à souhaiter, écrivait l'ambassadeur au roi, (12 novembre 1712) que la Constitution à laquelle on travaille, fit cesser toute dispute, mais je n'ose l'espérer; je vois, au contraire, une animosité qui nous menace d'un chaos d'affaires en ce pays-ci, dont on ne peut prévoir la fin. ^

Cette Constitution devait être la fameuse bulle : Unigenitus Dei filhis. La bulle, à peine achevée, fut apportée de Rome à Fontainebleau par un courrier du cardinal de la Trémoille ; un exemplaire en fut adressé par le marquis de Torcy au cardinal de Noailles, qui

publia un mandement commençant par se soumettre très-liumblement à la volonté pontificale, explicitement exprimée.

Tout faisait présager un dénouement prochain aux difficultés jusque alors pendantes, au moment où le roi assembla les évéques à Paris dans le palais archiépiscopal, pour délibérer sur l'acceptation de la bulle. Dans Paris, on publiait des libelles, on faisait circuler des recueils de chansons impies, et ce qui devait surtout ouvrir les yeux aux catholiques sur l'urgence qu'il y avait de terminer promptement les formalités de l'acceptation, c'était de voir les protestants, par leur organe, le Journal de Hollayide, et les ennemis de l'Eglise en général, décrier la bulle de toutes leurs forces.

La presque unanimité des prélats accepta purement et simplement la constitution pontificale; Noailles et quelques autres, sans la refuser absolument, demandèrent des explications.

La colère de Louis XIV, sourde jusque-là, éclata comme le tonnerre. La bulle, pour la cour, c'était le moyen de tout terminer, d'apaiser les dissentiments, de donner une règle de foi sur la matière. Les difficultés de l'archevêque de Paris mettaient à néant tous les effi)rts, et il fallait recommencer les négociations sur nouveaux frais. Ordre fut donné aux prélats rebelles de retourner sous trois jours dans leurs diocèses, et au cardinal de Noailles, défense fut faite de venir à Versailles.

L'archevêque qui ne s'attendait pas à un coup aussi subit, fut atterré. Il lit un mandement pour expliquer sa conduite, et, comme on venait de signer la paix d'Utrecht, il écrivit au roi que ^ malgré ses disgrâces, il n'aura jamais de sujet plus sensible que lui à son repos, à sa gloire et à sa consolation, «

Il était trop tard pour regretter sa faute ; et il faudrait avoir vécu il y a un siècle, pour savoir quelle peine c'était que la disgrâce royale. On était à l'antichambre, à la galerie, à l'Œil-de-Bœuf, il n'y avait entre le roi et soi que le battant d'une porte, il y avait un abîme. On se retournait, on cherchait des biais, on ne trouvait rien. Le cardinal était disgracié et comment croyez-vous que le roi se venge ? Par la torture pour Ravailhac, par la Bastille pour un gentilhomme, par l'exil pour les parlements, mais pour un cardinal par un mot ou, pis encore, par le silence.

Il fallait savoir ce que c'était que le silence du roi. Tandis que Louis XIV traverse les grands appartements, impassible et sourcilleux, gardant sa solitude au milieu de la foule, ne se souciant de rien et toisant les gens sans en recevoir aucune impression, les chuchotteries cessent, les courtisans baissent la tête, n'osant pas saluer tout à fait et les dames hasardent ce bonjour gracieux, que nos grand'mères appelaient une révérence.

C'est alors que le roi, au lieu de vous répondre, vous dévisage en passant avec son regard muet, et vous

anéantit. Après la Grève et la Bastille, c'était un certain degré de supplice, qui, moins cruel en apparence, marquait aussi bien que la main du bourreau. Le condamné, il est vrai, restait libre, mais devant lui tout se fermait ou se détournait et il se promenait ainsi au hasard dans une prison invisible.

Il fallait pourtant réduire le cardinal, dont la conduite, devant une bulle aussi explicite, et sur un aussi grave sujet, devenait un scandale.

M. le conseiller d'Etat Amelot reçut à cet effet de pleins pouvoirs près la cour du Vatican, et fut chargé de cette délicate ambassade i.

Il arriva à Rome le 9 janvier 1715, le pape désigna le cardinal Fabroni pour traiter de l'objet de sa mission. Par dépêche du 22 janvier, M. Amelot rendait compte au roi de ses démarches :

« Le pape me dit que c'était sur ce que me dirait

ce cardinal que je devais faire fonds, qu'il savait parfaitement les intentions et la dernière résolution de Sa Sainteté, que je ne devais point m'arréter à tout ce que d'autres, même cardinaux, pourraient me rapporter, quand ils assureraient l'avoir entendu de la bouche de Sa Sainteté, ou même quand je le verrais écrit de sa 7nain; que je crusse le cardinal Fabroni

(1) Dépèches iné.lites (Archives des affaires étrangères). Vicissitudes de la vie du cardinal Louis- Antoine de Nouilles par Nicolas le Dran, chef du dépôt des affaires étrangères, 6 vol. ia-fol., manuscrit — 1732.

410 LES ÉYÊQUES ET ARCHEVEQUES DE PARIS.

préférablement à elle, qu'elle lui avait donné toute sa confiance, en ceci, et l'avait rendu dépositaire de toutes ses idées, afin qu'il n'y eût point de variations et que ce qui serait réglé entre ce cardinal et moy, demeurât fixe et non sujet à changement ; que la conclusion devait demeurer entre nous trois, dans un secret impénétrable, jusqu'à ce qu'elle eût esté approuvée par Votre Majesté, et convenue avec elle, sur le compte que je lui en rendrais. »

M. Amelot eut le lendemain, 23 janvier, une conférence avec le cardinal Fabroni. On voit dans sa dépêche à Louis XIV, du 26, sur les propositions faites par le cardinal dans cette conférence, ce qui suit :

<^ Il faudrait que A^otre Majesté qui a une pleine puissance dans son royaume, tant sur les libertés de Y Eglise gallicane, que sur tout le reste, déclarât Mgr le cardinal de Noailles, par sa désobéissance à vos lettres patentes, prîye et déchu de ces mesmes libertés, qu'elle le dénaturalisâst même, s'il était nécessaire, et qu'ensuite elle l'abandonnât au pape pour le punir de la même manière que Sa Sainteté pouvait faire sans contredit à l'égard d'un évéque d'Italie ; qu'en ceci ce serait uniquement l'autorité de Votre Majesté qui ferait tout, que le pape n'y entrerait que parce que vous voudriez bien lui ouvrir une porte dont Votre Majesté avait la clef, que, par conséquent, cela ne donnerait pjoint dJatteintes aux libertés du clergé de France, ptuisque M. le cai^dinal de Noailles, les aurait déjà yerdues.

que personne dans votre royaume ne pouvait vous contester votre p)ouvoir, que ce cas singulier ne ferait point dCexemple, que Voire Majesté pouvait naturaliser U7i étranger et par là, luy donner le droit de posséder des bénéfices en Finance, cj^iC elle pouvait de même dénaturaliser un de ses sujets, r.

M. Amelot ajoute que cette proposition lui parut violente et qu'il ne lui fut pas difficile de la contredire, qu'il la considérait « comme inouïe parce que certainement, il n'y en avait point eu d'exemple parmi les siècles les plus reculés, et comme injuste, parce qu'il était contre toutes les règles de faire subir à quelqu'un une peine si rude sans l'avoir entendu. -^

M. Amelot traita le 3 février l'affaire avec le pape dans une audience :

« Le pape se montra irrité contre le cardinal de Noailles ; il avait plusieurs papiers et même quelques livres auprès de lui, il prit sa constitution, et m'en lut le dispositif tout entier ; il me fit remarquer que les précautions , prises après de mûres délibérations , devaient lever tout scrupule aux esprits non prévenus, il s'arrêta principalement sur la liberté des écoles qu il ne prétend pas qui doive assujettir le Saint-Siège, quoique effectivement son intention n'ait pas été d'y préjudicier, etc., etc. »

Le pape proposait d'adresser à Noailles deux brefs, l'un de douceur, l'autre de rigueur ; le second ne partirait qu'après le refus de se soumettre au premier.

Le chancelier de France, Voisin, répondit le 11 mars 1715 à M. Amelot « que le bref de douceur, en présence de l'opiniâtreté de M. de Noailles, serait inutile, qu'il n'est pas davantage possible, de traiter avec le cardinal Fabroni sur les propositions extraordinaires qu'il a faites, » il conclut en proposant un concile national. La lettre de M. Voisin était écrite et allait partir, quand il en reçut deux à la fois d' Amelot, qui d'après ses nouvelles conférences avec le pape, inclinait à ce que le cardinal de Noailles fît tout bonnement l'acceptation conditionnelle qu'il avait proposée à la bulle Unigenitus, il adressait en même temps au chancelier le bref de douceur.

Ce bref est transmis le même jour à M. de Noailles, qui le reçoit fort mal.

Le cardinal écrit au chancelier :

- L'obéissance aveugle, la soumission pure et simple, la dégradation de l'épiscopat y sont nettement établies, je suis un enfant prodigue, qu'on veut bien recevoir, un criminel à qui on offre le pardon, pourvu qu'il se reconnaisse ; si jen conviens, il ne doit plus être question pour moi de publier de bulle, mais de faire amende honorable à toute l'Eglise, et d'aller dans la retraite faire pénitence. ^

Le chancelier fit alors proposer à Sa Sainteté par l'intermédiaire d'Amelot :

" De donner une bulle, pour enjoindre à M. le cardinal de Noailles et à tous les évêques de son parti

de la recevoir clans un temps bref, comme de quinze jours... sous peine, en cas de refus, d'être procédé contre eux d'après les canons.

r> Cette bulle étant remise au roi par le nonce, pouvait être revêtue de lettres patentes, pour être enregistrée au parlement de Paris, le procureur-général la signifierait aux prélats et ils seraient regardés comme accusés. -

Pendant ce temps, les brochures allaient leur train et dans l'une d'elles, on traitait les évêques qui avaient accepté la bulle, de met^cenaires qui, pour obtenir les faveurs du roi, lanceraient anathème sur Jésus-Christ lui-même.

Voyant que les affaires de Rome n'avançaient pas, et qu'aucun système n'était adopté par l'une et l'autre des deux cours, le roi se prépare à convoquer un concile, et fait rédiger une déclaration préalable ; on envoie cette pièce au Parlement qui refuse de l'enregistrer, on décide de tenir un lit de justice, on charge Chauvelin, l' avocat-général, d'y exercer pendant huit jours l'office de procureur, on prend date... mais le roi tombe malade tout à coup

Les négociations s'arrêtent, le chancelier écrit au plénipotentiaire de France de revenir, la maladie du roi empire, et il n'est plus question de concile. Les lettres de cachet pour faire arrêter le cardinal étaient prêtes, on le devait conduire sous bonne escorte à Pien'e-Encise.

Xoailles alors écrit à M'"® de Mainteuon et lui marque ^ combien il est sensible à l'état où se trouve le roi, et son désir d'avoir la permission de paraître devant Sa Majesté pour lui rendre les devoirs de pasteur, r

Le 26 août, il fait ouvrir les prières des quarante heures dans les églises de Paris....

A Versailles, Fagon, Maréchal, Bissi, Rohan, Le Tellier, M™® de Maintenon étaient dans la chambre royale. Le silence régnait. Fagon demanda entre haut et bas, si on laisserait mourir le roi sans voir son archevêque et sans marquer par là réconciliation et pardon, que c'était un scandale nécessaire à lever.

- Vraiment, dit textuellement Louis XIV à la marquise de Maintenon, je serais bien aise de voir le cardinal de Noailles et je suis fâché de mourir brouillé avec lui. -•'

Un courrier de cabinet fut atissitôt chargé de porter à l'archevêque une lettre où le roi l'informait qu'il serait bien aise de le voir, mais à la condition qu'il acceptât la bulle Unigenitus. Le cardinal était ce soir même en prière au pied de l'autel, dans l'église cathédrale.

Il répondit - qu'il regardait la lettre qu'il avait reçue la veille, à l'entrée de la nuit, comme une défense, plutôt qu'une permission de se présenter devant Sa Majesté, et que le triste état où Sa Majesté se trouvait ne changeait rien à l'alfaire de la bulle Unigenitus . -

Une heure après la mort de Louis XIV, le cardinal arrive à Versailles, le chancelier seul est resté dans la chambre mortuaire, la foule se précipite vers le duc d'Orléans ; l'archevêque de Paris se présente au nouveau régent, et comme la mode était alors à la réaction, le prince l'embrasse avec effusion, l'emmène dans son cabinet et l'y retient une heure à causer.

Il en sortit plus en faveur qu'il ne fut jamais et chef du conseil de conscience ; on venait en effet de décider, qu'on émietterait le pouvoir ; il venait de résider soixante ans entre les mains d'un seul, on ne crut pas suffisant de le donner à huit ou neuf ministres, on fit des extraits de ministres et des neuvièmes de portefeuilles. « Un changement immense, dit Saint-Simon, se fit en vingt-quatre heures dans l'opinion. L'herbe croissait à l'archevêché ; en un moment, on s'en rapprocha, en un autre, tout y courut. Les évêques, ceux du second ordre, les gens du monde, grossirent la cour du cardinal de Noailles, peu ému au reste de ce subit changement qu'il voyait être la cause d'un autre contraire, si la cour venait à cesser la faveur qu'elle lui montrait. ^

Le duc d'Orléans informait cependant le cardinal de la Trémoille, ambassadeur du roi à Rome, de la nomination de Noailles au poste le plus élevé de la hiérar-

chie ecclésiastique en France^. ~ Un archevêque de Paris, dit-il, est regardé comme ayant presque un droit acquis pour entrer dans un Conseil de Conscience ; . . . le public le présente lui-même au régent et ne lui laisse presque pas la liberté de le refuser.

w Ce prélat, déjà recommandable par l'innocence de ses mœurs et par la sainteté de sa vie, a été comme

consacré par la mauvaise fortune Sa disgrâce n'a

servi qu'à relever l'éclat de sa vertu, à lui attacher non-seulement la ville de Paris, mais presque tout le royaume, et à le rendre, pour ainsi dire, l'idole de la France. Il n'aurait pas été sûr, pour le régent, de priver un homme de ce caractère du droit que sa place semblait lui donner naturellement.

T On ne doit pas craindre qu'il abuse de ce qui se tait en sa faveur. On peut être sûr, au contraire, qu'il ne s'en servira que pour faire connaître au pape, des sentiments dont Sa Sainteté aurait été édifiée, si Ton avait laissé à ce jrrélat la liberté de les lui exjoliquer avec une confiance filiale ->

Quelque médiocre satisfaction que dût causçr à Rome la nomination de Noailles, malgré l'eau bénite de cour qui l'accompagnait, et la diplomatie dont elle était enveloppée, le cardinal-archevêque n'en était pas moins classé parmi les ennemis d'une bulle, acceptée par l'univers chrétien, et à laquelle le Souverain-Pontife attachait avec justice une extrême importance.

(1) Lettre du 13 septembre 1715. [Inédite.)

Les jésuites ne pouvaient que continuer à écrire et à parler plus vigoureusement que jamais en faveur de l'orthodoxie, bien qu'ils ne fussent plus assurés d'aucune protection et sans y mettre de passion d'aucune sorte.

L'archevêque se vengea, en retirant les pouvoirs à tous ces religieux pour prêcher et pour confesser, en exceptant seulement le Père de ]a Rue, confesseur de la duchesse de Berry, fille du régent; le Père Gaillard, confesseur de la reine d'Angleterre, veuve de Jacques II, le Père de Linière, confesseur de Madame, mère du Régent, le Père Martinot, ancien confesseur du duc de" Bourgogne, et le Père de Trévoux, confesseur du duc-régent.

Les jésuites s'étaient scrupuleusement soumis à l'ordre, intimé par l'huissier de l'officialité.

Mais le Père de ia Ferté, parent de M'"® la duchesse de Ventadour, avait été chargé par le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, de prêcher l'A vent aux Thuilleries.

Il est bon de savoir que le grand-aumônier avait, en cette qualité, une situation toute particulière. Revêtu de la première dignité ecclésiastique de la cour, qui ne s'accorde guère qu'aux cardinaux, il dispose du fonds des aumônes du roi, célèbre le service divin dans la chapelle de Sa Majesté ou nomme ceux qui doivent y officier.

Il est commandeur-né de l'Ordre du Saint-Esprit, et c'est en cette qualité que les aspirants font leur pro-

fession de foi entre ses mains. Il a appartement chez le roi, baptise les enfants de France et ceux dont le roi est parrain, fiance et marie les princes et princesses de la famille royale. Il marche aux obsèques des princes immédiatement devant l'efiigie. Il peut seul, ainsi que le confesseur, parler au roi pendant ]a messe.

Il peut se trouver au lever et au coucher du roi pour assister aux prières de Sa Majesté, c'est lui qui donne au roi la communion et les dispenses et permissions, il peut assister aux repas publics du roi pour la bénédiction de la table, et pour les grâces. A la messe du roi, le grand-aumônier présente à Sa Majesté son livre de prières, et lui donne l'eau bénite. Quand le roi va à l'offrande, il l'accompagne depuis le prie-Dieu jusqu'à l'autel, à certaines fêtes, il présente à Sa Majesté l'Evangile et la paix à baiser.

Il a sous ses ordres le premier aumônier, les quatre aumôniers de quartier, les chapelains de la grande chapelle, et ceux de l'Oratoire. Enfin, il est l'évêque de la cour, et en fait fonction en tout diocèse sans en demander la permission.

C'est à ce titre que M. de Rohan avait chargé le Père de la Ferté, de la Compagnie de Jésus, de prêcher l'Avent aux Thuilleries devant le roi. M. l'archevêque, qui considérait le grand-aumônier comme son ennemi personnel, à raison de la chaleur qu'il avait montrée pour la bulle Unigenitus, saisit avec plaisir cette occasion de le contrecarrer, et réclama vivement

au régent contre ce qu'il appelait : l'abus de pouvoir de M. le cardinal de Rohan.

Noailles était, au surplus, soutenu dans sa lutte contre les jésuites, par le parti philosophe qui commençait à lever la tête, et par les curés de Paris qui se prétendirent tous lésés dans leurs droits.

Des pétitions en vers, demandaient ironiquement le retour des Pères de la Compagnie; la plus célèbre commençait ainsi, et s'adressait à Noailles :

Seigneur, plaise à Votre Eminence, Donner un moment d'audience Aux pécheurs de votre cité Assemblés en grand comité Pour humblement lui faire entendre Le solide intérêt qui les pousse à défendre, Près de vous ces Agnus Dei Qui tollunt peccata niunclt.

Nous, pécheurs de profession, Gens de toute condition, Princes et ducs, marquis et comtes Maréchaux, barons et vicomtes Gens de palais et maltôtiers Nous qui vivons sans conscience Sans loi, sans foi, sans espérance etc., etc.

De son côté, le grand-aumônier avait pour lui toute la cour et le Père de la Ferté était proche parent de la duchesse de Ventadour. Le Régent, entre les protestations de Noailles et les réclamations de Rohan,

se trouvait assez embarrassé et nul ne sait ce qu'il en serait advenu, quand le Père de la Ferté reçut l'ordre de prêcher de M. le cardinal grand-aumônier.

Il prêcha donc, mais à son corps défendant. Le lendemain, l'archevêque indigné demandait justice au Régent, le grand-aumônier ripostait par les privilèges de l'exemption, et le Père de la Ferté, instruit des difficultés que son sermon faisait surgir, écrivait à Noailles une lettre remplie d'humilité où, après avoir expliqué comment on lui avait donné l'ordre de monter en chaire, il demandait à être déchargé de ce devoir.

Pour apaiser Noailles, le duc d'Orléans nomma confesseur du roi l'abbé de Fleuris , qui n'était point jésuite, malgré le désir que Louis XIV avait exprimé dans son testament, qu'un Père de la Compagnie fiit chargé de la conscience de son arrière petit-fils.

Noailles ne se contenta pas de cette petite vengeance, il fulmina un mandement contre les jésuites.

Pourtant le Père général disait dans une de ses lettres : ^ S'il faut que j'écrive de mon sang, des lettres, où je marque que j'aime mieux n'avoir aucun jésuite en France, que de déplaire aux Français, j'y suis prêt. -

L'archevêque de Paris avait beau s'en prendre ainsi à la Société des ennuis que son obstination lui causait, il n'en restait pas moins tenu en suspicion par les catholiques, et dans la plus fausse position du monde, en refusant son adhésion à la bulle.

Les papiers de l'époque, les rapports diplomatiques

et particulièrement la correspondance du maréchal d'Huxelles, chargé des aif aires étrangères, avec le jésuite Latîtau à Rome , fournissent d'abondants détails sur les propositions, négociations, expédients, transactions, qui furent inventées, étudiées, repoussées tour à tour, et dont le but était de faire rentrer le cardinal dans le giron de l'Eglise.

Le trouble excité par la bulle augmente, les cardinaux adressent à Noailles une lettre collective, celui-ci ne répond qu'en faisant un appel secret de la bulle, au pape mieux conseillé et au futur concile général.

A Rome, par ordre de la congrégation des cardinaux inquisiteurs généraux dans tout le monde chrétien, on brûla les écrits contre la bulle, entre autres la lettre des curés de Paris à leur archevêque. " Ce petit feu, écrivait le consul de France, M. de la Chausse, répandra un grand embrasement. »

A quoi répondit le Parlement de Paris, en parlant d'un appel général de la nation au futur concile.

Une déclaration solennelle du roi ordonna le silence, et les dépêches s'échangèrent, plus pressantes, entre le secrétaire d'Etat et l'ambassadeur de France à Rome, le cardinal de la Trémoille.

L'attitude de l'archevêque de Paris, qui, après avoir reçu la bulle en 1715, en appelait quatre ans plus tard au concile, était aussi grave que ridicule ; en se prolongeant, elle devenait scandaleuse.

~ Il faut à M. de Xoailles autant d'amis qu'il en a,

écrivait de sa retraite, M'"® de Maintenoii, pour faire passer doucement une acceptation et une protestation en même temps. »

L'affaire cependant n'avançait pas.... « Que n'a-t-on pas tenté, écrivaient au pape, le 14 février 1717, les cardinaux de Rohan et de Bissi, pour déterminer M. le cardinal de Noailles à l'acceptation de la bulle. 11 n'y a que l'autorité de votre béatitude qui soit capable de le déterminer, r

Le régent même, malgré son amitié pour l'archevêque, se lassait comme Louis XIV de toute cette diplomatie.

Il fut un moment question de déclarer Noailles suspens et interdit de toutes les fonctions ecclésiastiques, et de l'approche des sacrements ; si le cardinal avait enfreint la défense, il evit été excommunié, et au cas où il n'en eût tenu compte, on lui aurait retiré le chapeau et son siège. Mais le pape répugnait à employer la violence.

Le cabinet de Versailles essaya de faire couler de l'argent à Rome par un agent subalterne, qui, seul avec le régent et le chancelier, aurait été dans le secret. On proposa ensuite un précis de doctrine soumis à l'approbation du pape.

Ce projet échoua par l'addition que les cardinaux de Rohan et Bissi y voulurent faire de la condamnation des cent et une propositions pai' le cardinal de Noailles :

SECOND K PARTIE. 42o

~ Non-seulement dans les sens expliqués dans le précis de doctrine convenu entre eux, par l'entremise du maréchal d'Huxelles, président des affaires étrangères, mais encore dans tous les autres mauvais sens qu'elles pourraient avoir, et dans lesquelles la bulle les avait condamnés. -

Sur les observations du cardinal, on proposa de substituer à ces mots, qu'il trouvait inadmissibles, ceux-ci :

« Et dans tous les autres mauvais sens dans lesquels lesdites propositions pourraient être condamnées par l'Eglise, r

Noailles, le vendredi, se rendant à l'audience qu'il avait ce jour -là, chaque semaine, du duc d'Orléans, lui dit que la clause insolite :

- Le tout selon les sens contenus, etc., pourrait par sa singularité et sa nouveauté, alarmer le pape, et plusieurs évêques sur la sincérité d'une pareille acceptation. r5 L'affaire en resta là.

Sur ces entrefaites, l'abbé Dubois arrive d'Espagne, où il vient de conclure le traité le plus important de la régence. — On le met au courant des affaires religieuses, et il déclare qu'on s'embarrasse inutilement, et que l'affaire peut se terminer en une demi-heure de conversation.

Il rédige de sa main un projet d'acceptation, que les deux partis repoussent avec une égale vigueur. La cour de Rome cependant, ne peut retarder une décision inévitable, et par les lettres Pastoral is Offtcii, le souve-

rain-pontife sépare les opposants de la communion romaine.

L'archevêque de Paris se révolte, et va porter son appel au Palais-Royal ; mais le duc d'Orléans écrivait au pape quelques jours après : - Votre Sainteté verra une nouvelle preuve de mon attention dans la défense que j'ai faite de donner acte au cardinal de Noailles, suivant l'usage ordinaire, de la démarche qu'il a faite, r^

Son Altesse supprimait en même temps le conseil de conscience dont l'archevêque était président. « Je ne doute pas, disait Dubois, dans les dépêches au cardmal de la Trémoille, que la suppression du conseil de conscience, dont les fonctions avaient souvent alarmé la cour de Rome, ne contribue à calmer ses défiances, aussi bien que celle des prélats qui pouvaient voir avec peine M. le cardinal de Xoailles à la tête de ce conseil. ^

Pendant ce temps, Dubois ne négligeait pas ses propres intérêts. A la mort de la Trémoille, il avait été nommé archevêque de Cambrai, et correspondait activement avec Lafitau pour atteindre au but suprême de son ambition, le chapeau de cardinal.

Afin de n'éveiller aucun soupçon, l'ancien précepteur du régent, était convenu avec Lafitau de parler de lui, Dubois, et de ses négociations comme d'une dcoîie de Gudagne, qui serait à Rome pour un procès.

Une de ses lettres fut saisie par le marquis de Torcy,

grand-maître des postes, et remise au régent. Ces mots : La dame de Gudagne espère gagyier son firocès ; « si la dame de Gudagne gagne son jirocès r, revenaient fréquemment.

Un matin que Dubois, selon sa coutume, était dans la chambre du régent, (une heure avant le réveil de Son Altesse, il était au chevet de son lit), le duc d'Orléans lui montra la dépêche saisie, et lui demanda l'explication de cette allégorie.

Le ministre avoua tout, et fut autorisé à continuer secrètement ses démarches.

Le 14 novembre 1719, le roi écrivit à notre ambassadeur à Rome (Inédit.) :

« Mon cousin, voici le temps où le duc d'Orléans, mon oncle, croit pouvoir profiter du calme produit par la déclaration que j'ay donné, pour préparer par le silence une acceptation universelle de la Constitution par la conclusion de l'affaire des bulles et par l'état heureux de mes affaires, tant au dedans qu'au dehors de mon royaume, pour disposer le cardinal de Noailles et les autres évêques qui n'ont pas reçu la bulle Unigenitus à l'accepter ->

Quelques mois plus tard, le 18 février 1720, le roi, âgé de 10 ans, entra pour la première fois au conseil de Régence.

On] résolut à Versailles de pousser l'affaire avec vigueur —

L'archevéquo de Paris, de son coté, sentait bien

que sa résistance était puérile et qu'il ne fallait pas songer à se dire catholique sans accepter la bulle, et rester bien avec les jansénistes tout en l'acceptant. Il épiloguait, il s accrochait aux branches, il consentait à accepter la constitution Unigenitus par un mandement, mais — sachant que le Parlement ne la voulait point enregistrer — il disait ne pouvoir publier son mandement qu'après l'enregistrement de la bulle au Parlement de Paris.

Dans une lettre, où perce le style remarquablement ferme et lucide, et la main dégagée de Dubois, le duc d'Orléans le poussa dans ses derniers retranchements. (Inédit.)

- .... Il s'agit de prendre votre parti : si vous persistez à ne vouloir publier votre mandement que lorsque le Parlement aura enregistré, vous prenez le chemin qu'il faut prendre pour empescher l'enregistrement, et par conséquent, pour vous dispenser de publier. Dès qu'il sera public que vous ne voulez avancer qu'avec le Parlement, ces messieurs, qui sont mécontents, se rendront plus opiniâtres, et seront charmés d'avoir ce dégoût à me donner. A'ous vous mettez à leur teste pour me déclarer la guerre. Il faudra donc voir qui de nous deux sera le plus fort, vous voyez que votre collusion avec le Parlement crève les yeux, et les conséquences que j'en dois tirer.

y> Mais enfin, vous attendez que le Parlement enregistre, d'où savez-vous que je permettrai au Parlement

de se rassembler à la Saint-Martin, et si je n'ai pas des raisons d'Etat pour me passer de lui jusqu'à la majorité ? Si vous ne différez que pour me forcer à le rassembler, il n'en faut pas davantage pour m'en éloigner; ce ne sera pas vous qui me ferez la loi. Le seul moyen de m'adoucir envers le Parlement , c'est de publier.

» Ainsi prenez votre parti, car je veux prendre

le mien.

- Je vous donne jusqu'à mardi. Revenez avec une réponse positive. Vous y ferez vos réflexions. Les miennes sont toutes faites. -

Le mardi , le cardinal alla à l'audience du duc d'Orléans : elle fut longue; après lui avoir parlé seul, ce prince appela le chancelier, et l'on finit par dire au cardinal de remettre un exemplaire de son mandement , signé de lui. Le cardinal le donna.

Les entrevues se succédèrent, et l'arclievêque finit par dire qu'il aimait mieux donner sa démission que de publier son mandement. La cour tenait à éviter ce scandale, on députa le premier président, Noailles fit, en d autres termes, la même réponse.

Cette réponse fut envoyée au régent, (|ui présidait en ce moment le Conseil, il la lut, la montra au chancelier et la jeta au feu en criant :

« Voilà bien le cardinal de Noailles, et ses réponses qui ne finissent rien ! . . .

Le Parlement, mis en demeure, refusa d'enregistrer;

on s'y s'attendait. Il fut transféré à Pontoise, et le grand Conseil, sur l'ordre exprès du cabinet, enregistra. Le peuple, qui sera de tout temps en France, avec l'opposition, chansonna le grand Conseil :

L'arrêt que rendit le grand nombre Ne fut que l'arrêt de son ombre, Et le Conseil fut étonné, D'avoir sans lui-même opiné.

Le pape mourut en ce temps-là, et Innocent XIII monta sur la chaire pontificale. Il était animé des mêmes intentions bienveillantes que ses prédécesseurs, et préférait user de longanimité.

Le cardinal de Roban écrivait au régent :

Le pape m'a dit : « Quoique je n'aie pas vu ]\L le cardinal de Noailles, parce que je n'étais pas à Rome quand il est venu, cependant je le connais assez pour savoir que, par les mœurs, c'est un saint. Je ne crois pas aussi qu'il veuille appuyer de mauvaises doctrines, mais il faut qu'il aide nos bonnes intentions. r>

Le pape adressait en même temps à l'archevêque de Paris un bref pour l'engager à se soumettre : A notre très-cher lils Louis- Antoine, nommé de Noailles, prêtrecardinal de la sainte Eglise romaine, du titre de Sainte- Marie-Majeure.

De son côté, le régent voyant que l'archevêque persistait à lier sa fortune à celle du Parlement, menaça ce corps de le transporter à Blois.

Or, le Parlement voulait bien être janséniste, et faire de l'opposition et ne pas publier la bulle, mais il ne voulait pas aller à Blois.

— Si vous ne publiez pas, dirent les conseillers à l'archevêque, nous allons à Blois.

Et ce que ni les papes, ni Louis XIV, ni les évêques, ni le collège des cardinaux, ni les ordres religieux, n'avaient pu obtenir d'un archevêque, le Parlement l'obtint.

Son mandement, publié en 1719, commençait ainsi :

^ Nous acceptons, avec respect et soumission, la Constitution, renouvelions la condamnation que nous avons déjà faites du livre des Réflexions morales et condamnons, tant ledit livre que les cent et une propositions avec les mêmes qualifications prononcées respectivement par vSa Sainteté, r.

Ainsi se termina cette petite grande affaire d'un cardinal qui, pendant quinze ans, avait tenu en échec toute la chrétienté, en refusant d'accepter une constitution dogmatique.

Sans incriminer la soumission de M. de Noailles, que nous pouvons croire sincère, nous constatons avec regret, que le pasteur de la capitale ne pardonna pas aux jésuites l'acte d'orthodoxie qu'ils lui avaient fait accomplir.

Il s'opposa de toutes ses forces, à ce qu'un des pères devînt confesseur du roi. Le Père de Lignière fut toutefois nommé, parce que le gouvernement espagnol en

faisait une des conditions du mariage, alors projeté, entre Louis XV et une infante d'Espagne. On donna au Père de Lignière le brevet et la pension, il vint au sermon en habit de confesseur, et accompagna dans cet habit Sa Majesté à Saint-Germain l'Auxerrois.

Mais le cardinal de Noailles refusa les pouvoirs à ce jésuite, et comme l'abbé de Fleuris s'était retiré, l'abbé Chuperel, chargé de la musique, confessa Louis XV pendant que le Père de Lignière avait le titre.

A la fête de Pâques, le maréchal de Villeroi dit à Chuperel de se mettre à la messe, près du prie-Dieu de Sa Majesté, à la place ordinaire des confesseurs. Chuperel répondit que sa place à la messe du roi, était à la musique et qu'il serait embarrassé dans une place où il se verrait au-dessus de gens qu'il reconnaissait comme ses supérieurs.

Le maréchal de Villeroi ne pouvant décider ce brave abbé, chargea de ce soin le cardinal de Rohan ; le cardinal ne s'en voulut point m^éler, crainte de décider de travers, et renvoya Chuperel au maréchal qui recommença ses instances. Tout fut inutile, Chuperel retourna à sa musique, mais Noailles ne céda pas.

Il faut dire à la louange de l'archevêque, qu'il déployait autant de fermeté dans l'accomplissement de ses devoirs de pasteur, qu'il mettait d'entêtement dans la satisfaction de ses petites rancunes.

La duchesse de Berry, fille du régent, étant tombée gravement malade, le curé de Saint-Sulpice, sa

paroisse, ne manqua pas de se présenter au Luxembourg, afin d'y remplir ses devoirs de pasteur. M'"® de Mouchj, dame d'honneur, lui répondit qu'elle n'irait pas l'annoncer à M"'*" la duchesse de Berry, parce qu'elle était bien sûre que cette princesse ne voudrait pas le recevoir. Il ne put rien obtenir. Il déclara tristement qu'il se trouverait obligé d'interdire l'usage des sacrements à la malade, et le bon curé s'achemina vers le Palais-Royal, où M. le duc d'Orléans le fit introduire immédiatement dans son cabinet. Au bout d'une demi-heure de cette pénible conférence, on vit partir des écuries d'Orléans un carrosse du prince qui se dirigea sur l'archevêché pour en ramener le cardinal de Noailles, à qui M. le régent demandait à parler le plus vite possible, et qu'il envoyait conjurer de se rendre au Palais-Royal sans nul retard. M. le cardinal arriva dans un carrosse à lui, parce que les armes d'Orléans étaient sur l'autre voiture, ce qui déplut souverainement à M. de Ségur, maître de la garde-robe de Son Altesse Royale et chargé par elle de cette commission. La séance fut longue entre ces deux ecclésiastiques et M. le régent.

Tous les ministres, les conseillers et les courtisans du Palais-Royal en attendaient la fin, dans une galerie qui précédait le cabinet du prince ; enfin la porte s'ouvre, le cardinal en dépasse le seuil, il se retourne, et là, devant tout ce monde, et tout à côté du régent qui avait l'air consterné, voici ce qu'il dit à l'abbé de Gerzy :

^ M. le curé, en vertu de mon autorité comme archevêque de Paris et votre supérieur canonique, je vous défends d'administrer, faire administrer, ou laisser administrer les sacrements de l'Eglise à madame la duchesse de Berry, à moins que M. le comte de Riom et madame la vicomtesse de Moiichy ne soient partis du Luxembourg, et qu'ils n'en aient été congédiés par ordre de cette princesse. «

Cependant la duchesse de Berry se mourait, elle demandait impérieusement à recevoir les onctions avec le saint Viatique, dont le refus la mettait dans un état d'exaspération forcenée ; le malheureux duc d'Orléans qui l'adorait, et qui craignait qu'elle ne pût être inhumée comme une chrétienne et comme une princesse, renvoya M. de Ségur à l'archevêché et au presbytère de Saint- Sulpice, afin d'obtenir du cardinal et de M. de Gerzy, qu'ils se rendissent au Luxembourg où M. le régent fut les attendre avec la frayeur dans l'âme.

Arrivés là, et réunis tous les trois, refus complet, opiniâtre , insurmontable. Le régent s'en retourna désespéré. Le cardinal- archevêque répéta devant les familiers du Luxembourg ce qu'il avait dit le matin au Palais-Royal, et le curé s'établit dans une première salle, afin de rester à portée de veiller au salut de sa paroissienne.

Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Berry, mourut cinq jours après au Pavillon de la Muette.

Quelques années plus tard, l'an mil sept cent vingtneuf, le mercredi vingt-quatre mai à deux heures un quart après minuit, décéda en son palais archiépiscopal éminentissime et révérendissime Père en Dieu monseigneur Louis- Antoine de Noailles.

Ceux qui veulent, dit Vauvenargues, que les hommes soient tout bons ou tout mauvais, ne connaissent pas la nature humaine. Telle est la seule oraison funèbre qui convienne au cardinal. Noailles a eu pendant vingt ans un parti dans la capitale, et ce n'était pas un parti orthodoxe comme le prouvent ces vers de l'abbé des Fourneaux, dont la poésie de mirliton servit à encadrer une estampe que l'on vendit à la mort de l'archevêque :

Du savant Alhanase, imitateur fidèle, Cet illustre prélat, des prélats !« modèle, Respecté de son peuple, estimé de son roi, Fit admirer partout sa constance et sa foi. Pour soutenir les droits de l'Eglise de France,

11 fut longtemps 'persécuté Son zèle triompha de la fausse prudence

Et du mensonge accrédité

Humble dans la prospérité.

Comme Zorobabel constant dans sa disgrâce,

Il montra par sa fermeté,

Que rien au monde ne surpasse La force de la vérité.

La vérité est qu'il a fait, comme dit d' Aguesseau , plus de belles retraites que de belles défenses. Encore sa résistance fit-elle beaucoup de mal à l'Eglise et sa soumission vint-elle trop tard pour opérer un trèsgrand bien.

Il montait un jour par un mauvais escalier pour voir une réparation que l'on avait faite au haut de Notre- Dame :

'^ Jamais, dit-il, on n'a fait passer un archevêque par d'aussi mauvais chemins que moi ^

Les chemins, ce fut au demeurant, M. de Noailles qui les préféra tels, et si des plaintes devaient s'élever, l'Eglise seule aurait le droit de les formuler, qui souffrit si longtemps du fol entêtement d'un de ses princes.

Son épiscopat se consuma en des discussions où il se voyait sans cesse obligé de reculer, pour s'être imprudement avancé, et dans lesquelles il finissait par mécontenter également tous les partis.

A voir cette figure large aux contours très-doux, cette bouche souriante, cet œil clair et naïf, ce front haut ombragé de cheveux longs et abondants, avec de petites mèches tombant à droite et à gauche, on ne se fut vraiment point imaginé être en présence d'un homme d'une obstination proverbiale, à la fois subtil comme un rhéteur, et simple comme un enfant, l'entêtement dans l'indécision, docile aux conseils de gens qui estimaient les jésuites incapables d'enseigner autre chose que le Kyrie eleison.

SECONDE PARTIE. i3T)

L'un des plus tristes effets de ces jours de crise, c'est l'empire qu'ils donnent aux opinions extrêmes, les passions s'allument, les griefs se développent, les animosités s'aigrissent, les violences réciproques suscitent l'entraînement des représailles. Pourtant la cour de Rome usa d'autant de patience que l'archevêque mit d'entêtement,

Noailles fut un de ces hommes rares, respectables et déplaisants, qui ont toujours l'air de concourir pour le prix Monthyon et font plus de mal avec leurs vertus que d'autres avec leurs vices.

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