PAUVRE MERE
La luiil lombe, on est en décembre, On est sans bois, on est sans pain.
Au tund de la petite thambi-e Un enfant grêle dit : « Jai faim. »
La nièreest là, debout, stupide, L'œil égaré, souffrant pour deux ; Et l'on sent qu'elle se décide A quelque chose de hideux.
A ([uoi donc se décide-t-elle?
Elle prend au fond d'un tiroir L'n pauvre lambeau de dentelle Et le débris d'un vieux miroir.
68 LES KVOCATIOXS
Pais, frissonnant comme un squelette Frissonne au vent des cieux profonds, Elle se fait une toilette De quelques malheureux chiffons.
Stupéfaite, elle se regarde :
Sur son corps maigre elle a jeté Tout ce que la triste mansarde A sauvé du Mont-de-Piété,
Quel effroyable apprentissage!
Une rougeur lui monte au front.
Pendant que dans l'étroit corsage Elle emprisonne son soin rond.
L'enfant lui dit : « Petite mère, Ps'ous allons donc sortir un peu? »
Elle songe : « Ce qu'il faut faire l'our ces pauvres anges de Dieu! »
Elle l'embrasse : il est tout pâle, 11 a bien faim ; mais il s'endort.
Elle épingle vite son châle, Lève les yeux au ciel, et sort.
Prison (lu TiUirs, ii,)vimii1)IV 187-2.
LA FEMME SOITLE
Je vais toujours où va la foule.
Un soir elle allait en riant Du côté d'une femme soûle :
Je vis ce spectacle effrayant.
La misérable, emprisonnée Dans un cercle de curieux, Maigre, en haillons, pâle, fanée, Ayant de lajiriite en ses yeux,
Les bras ballants, la tête lourde, La robe levée au genou, Disant avec une voix sourde Des mots créés on ne sait où.
Le corsage ouvert, la ceinture Pendante, le dos affaissé, Terrible, effrontément impure.
Se traînait au bord d'un fossé.
On est cruel sans être infâme.
On se croit bon parce qu'on ril; Sur cette malheureuse femme Quelques-uns faisaient de l'esprit
Elle devait aimer leau fraîche Comme un sourd aime l'opéra, JV'avoir jamais la langue sèche.
Détester le phylloxéra 1
On lui criait : <> A moi, muraille! » Et c'étaient d'immenses gaîtés.
Or, moi qui n'aime pas qu'on raille Les irresponsabilités,
.Te me disais : « Le monde est lâche! Avant de liuer en passant Ouelipiiin d'en bas, il faut qu'on sache Pour(pini dans la honte il descend.
D'où vient celte femme avinée ?
Pourquoi l'accueillir par l'airronl !
Uui sait quelle âpre destinée A sourflé sur son triste front?
Uni sait l'horreur de sa détresse?
A-t-elle du pain au logis?
Est-ce bien par la seule ivresse Uue ses yeux mornes sont rougis?
De bonne heure ap[irit-eUi' à lire?
Uiielqu'un veil!a-t-il sur ses pas?
0 mes frères, pourquoi proscrire Ce que nous ne comprenons pas?
Et je rêvais, et dans la foule M'enfonçant toujours malgré moi, Je croyais voir, ô femme soùle, Le peuple s'outrager en toi !
Prison du IViurs, deceinbi-c 1872.
LE XOMBRE
« l,ii vllf niultiludû; lo nombre. »
Ad. Tiiiers.
Quoi! Peuple, on te supprimerait?
Quoi! dans le grand siècle où nous sommes,
Molière Poquelin serait
En proie aux bourgeois gentilshommes ?
Quoi! c'est parce que Jésus-Christ N'avait ni maison ni sandales Qu'on défendrait qu'il fût inscrit Sur les listes électorales?
S'il venait pariui nous s'asseoir, Homère, le chantre d'Ulysse, Mordu par les chiens du pouvoir, N'aurait sa carte qu'à l'hospice?
On hrùlerait les bulletins Dans la main du parti des Gracques?
Et de la salle des scrutins Prudhomme chasserait Jean-Jacques?
Oui, France ! tel est l'attentat.
L'acte de brutale démence.
Que ces petits hommes d'État Rêvent contre le peuple immense 1
Quand, pour attaquer les châteaux, Les corvéables, nos ancêtres, Allaient, aiguisant leurs couteaux Sur la rude peau de leurs guêtres;
Ou que d'un air déjà vainqueui* Ils se dressaient dans la bataille, Mousquet au poing et rage au cœur; Les nobles disuient : « La Canaille! »
Mais aujourd'hui que ces valets, Ces manants, ces bourgeois, ces reitres Ont fait sous de larges soufflets Rougir la face de leurs maîtres;
Aujourd'hni (jue Quatre-vingt-neuf.
Du Progrès fécondant la sève, A mis comme un germe dans l'œuf La Justice dans notre rêve;
Aujourd'liui qu'un peuple anxieux, Las de courber son front dans l'ombre, Sape l'autel des nouveaux dieux, On dit en ricanant : « Le Nombre! »
Le Nombre, c'est ce bruit lointain Oui nous poursuit aux solitudes
Et qui monte chaque matin Dos travailliHises multitudes;
C'est la cause hùtanl l'effet; C'est l'être multiple qui roule Sous le ciel un océan fait Avec les tôtcs de la foule;
C'est le damné dans son enfer; L'homme qui, du feu dans la gorge, Fait au bruit des marteaux de fer Tressaillir l'enclume et la forge;
Le salarié qui descend Dans les entrailles de la mine ; Qui, suant des sueurs de sang, Sous les fardeaux courbe l'échiné;
Dompte la vapeur ; fend les eaux ; Tord les bras noueux des grands arbres; Ouvre sous la dent des ciseaux La veine bleuâtre des marbres;
Tresse l'osier obéissant ; Pour l'éternelle créature
76 LES EVOCATIOXS
Fait jaillir la vie en pressant Les mamelles de la Nature ;
Dispose la vigne au soleil, Pour que dans les larges bouteilles Le vin garde un éclat pareil Au rayon qui dora les treilles;
Trace les sillons où demain S'entassera la gerbe blonde Dont l'épi, contenant le pain, Contient l'existence du monde,
Jusqu'au ciel porte son essor; Découpe le cuivre; déploie Sur la bobine aux reflets d'or La chevelure de la soie ;
Tisse dans ses doigts travailleurs Le coton, le chanvre et la laine ; Dessine dans leurs nids de fleurs Des oiseaux sur la porcelaine;
Met la machine en mouvement; Festonne le diamant; coule
Le bronze liquide et fumant Dans les ciselures du moule;
Taille le cuir; plaque l'émail; Fait sur l'acier crier la lime ; Pêche et moissonne le corail Dans les floraisons de l'abîme ;
Emprisonne chaque élément; Chauffe, bâtit, rabote, creuse; Et soutient éternellement L'Univers dans sa main calleuse!
Mais, c'est aussi devant le mal La conscience qui se trouble; Le dernier râle à l'hôpital Dans l'obscurité qui redouble ;
Les genoux lourdement ployés; La faim qui, dans les lits infâmes,
Sous les hideux baisers payés Déshabille la chair des femmes;
Le pire écrasant le meilleur; La servitude; le salaire Tombant avec un bruit railleur Dans rescarcelle populaire ;
Le soldat fidèle au drapeau, (Jui dans l'orage des batailles A trente fois livré sa peau A la morsure des mitrailles
Et qui, terrassé par les ans, P;\le, la poitrine meurtrie, Devant l'obole des passants Fait agenouiller la Patrie;
L'enfant qui, du matin au soir, Tourne toujours la même roue, Frêle, souffreteux, sans pouvoir Essuyer les i)ieurs sur sa joue;
L'homme qui chez des maîtres durs Subit le destin de la béte;
Perd l'équilibre au haut des murs; Se fend sur les pavés la tèle ;
Passe en chanlaul un air connu, Scandé par les hoquets de l'orgue; Ne repose son torse nu Ouo sur les dalles de la Morirue;
Aux flots de chaque événement Livre sa barque aventureuse ; Et reçoit éternellement L'aumùne dans *a main calleuse!
Et maintenant, ô biuit que font
Toutes les abeilles liumaines!
0 retentissement profond
De la hache au pied des grands chènoe !
0 vaste écroulement des rocs!
0 forges que l'aube rallume!
0 cris de la vapeur ! ô chocs
Des marteaux de fer sur renclumc!
0 voix qui sortez du sol noir!
0 rumeurs éparses dans l'ombre!
0 peuple, ô misère, ô devoir!
Taisez-vous : vous êtes le Nombre!
Prison de Tours, janvier 1873.