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A CETTE CONCUBINE

0 sainte concubine! ô sublime insurgée!

11 ne sera pas dit qu'ils t'auront outragée

En leur discours moqueur Et qu'ils auront jeté lâchement sur ta joue Tout ce que les chemins de la terre ont de boue,

Sans qu'un homme de cœur,

Un rêveur, un poète, une àme entre les âmes, Un doux être pensif, attendri par les femmes,

Sévère pour 1;) loi, Ait fait des vils affronts, des insultes farouches, Des regards détournés, de la bave des bouches.

Une strophe pour toi !

Le jour, à jamais grand dans ta vie éphémère, Où deux petits enfants t'appelèrent leur mère,

DouremenI, sans savoir Que dans un temps mauvais leur mère par le ventre Avait choisi la faute, ayant été mise entre

La faute et le devoir;

Non! tu n'ignorais pas que le mépris s'attache A ceux qui font entrer dans leur sublime tâche

Le dévoûment sacré, Que le bien sur celui qui l'accomplit s'écroule, Que le peuple est railleur et que l'injure coule

Sur quiconque a pleuré.

Tu ne pouvais, vois-tu, t'évader de l'outrage, De l'abnégation, des peines qu'on partage

Côte à côte en rêvant.

Du sacrifice saint, pas plus qu'une fleur morte Ne sort du tourbillon formidable où l'emporte

Un large coup de vent.

Que sont auprès de toi tous ces spectres de femmes Qui, n'ouvrant à l'amour qu'un côté de leurs âmes. Hésitant en chemin,

Sous leurs tétons de chair ayant des cœurs de pierre, Quand il faudrait oser, vont s'abriter derrière Le vieux respect humain!

Si, mêlant ù l'amour un peu d'hvpocrisie Et moins de passion à plus de poésie,

Si voulant vivre en paix Avec les bonnes gens, la morale et l'usage Tu savais te jeter le soir sur le visage

Un voile bien épais ;

Un panier sous le bras, portant quelques dentelles, Sautillant d'un pied leste à travers les ruelles

Comme un doux être ailé.

Si tu savais entrer, sans peur qu'on te surveille. Dans quelque lupanar borgne dont une vieille

Te donnerait la clé.

Étouffer sur le seuil des mansardes voisines Le bruit léger que font tes petites bottines,

Ou palpitant d'émoi, Les cheveux dénoués, belle, lascive, pâle, Entrer la tète haute et dégrafer ton chùle

Eu t'écriant : C'est moi!

Si tu savais alors sur ta couche énervante Donner à la nature un frisson d'épouvante,

Rugir, grincer des dents, Atteindre au monstrueux et, sauvage maîtresse, Te tordre dans l'amour ainsi qu'une tigresse

Dans les sabl(>s arilonis;

Puis ayant bu longtemps, à la porte du bouge, Le baiser des adieux sur la lèvre encor rouge

De ton ami discret, Si tu savais, baissant tes yeux qu'on scandalise. Aller dire, en passant, ta prière à l'église,

On te respecterait!

Si tu dévorais l'or sué par les provinces,

Si lu buvais du sang dans la coupe des princes.

Si, nouvelle Cora, Tu traînais dans Paris tes impudeurs illustres. Le monde le forait un piédestal de lustres

Au ciel lie l'Opéra.

Mais, parce que tu fus grande, forte, liéroi(iue; Parce que tu penchas ton front mélancoliciue Sur un pauvre banni;

Parce que tu sentis dans ta large poitrine Se creuser lentement la blessure divine De l'amour infini;

Parce que ta pudeur laissa tomber ses ailes Sur un de ces époux, sublimes Sgaranelles

Dont nous ne rions plus Et qui, dans notre époque ouverte à la lumière, Nous font toucher des pleurs dans les vers de Molière

Que nous avions mal lus;

Parce que tu rendis à ce père qu'on brise

Les doux enfants tendant leurs lèvres de cerise

Au baiser souhaité, Le foyer réjoui, le bon rire sonore, Et qu'il eut, grâce à toi, le droit d'être homme encore

Dans la société;

Parce que tu formas pour lui d'une main prompte Les portes où s'en vont frapper rouges de honte

Les veufs que fait la loi ; Le monde, ouvrant son sein plein d'immondes ressources Aux voleuses de nom, de respect et de bourses,

Se détourne de toi!

Va, garde ta fierté, reste superbe et grave;

Et si tu vois l'injure au front bas, à l'œil cave,

Jusques à toi venir, Au-dessus de la fange où ce monstre se vautre. Par la petite main des deux enfants de l'autre,

Mère, fais-toi bénir!

Prison de Tours, mars 1874.

IIEGESIPPE

Oh! pour qu'un doux rayon flotte sous sa paupière; Pour que la mort le berce en son dur lit de pierre

Dans un rêve meilleur; Pour que la brume autour de son front se dissipe, Je veux à mon tour faire à ce pauvre Hégésippe

L'aumône d'une fleur.

Hélas! il a souffert la souffrance infinie! Le malheur ici-bas est Tàme du génie

Inoliné sous l'affront; Et plus les cœurs sont hauts, plus les têtes divines, Plus on voit s'effder la pointe des épines

Qui les déchireront.

Le monde, hostile ù ceux (jui tonnent en prophètes, N'a donné trop souvent qu'un grabat aux poètes

Prompts à se résigner:

Nourrir dans sa pensée un idéal suprême, (Vest du bonlieur connnun se proscrire soi-même,

C'est rêver pour saigner;

C'est préférer hi nuit au ciel uù l'aube brille; C'est dire aux seuils bénis ouverts sur la famille :

« Je ne m'arrête pas! »

C'est se construire un nid isolé sur les cimes Pour y faire porter par le vent des abîmes

Toute ronibrc d'eu bas!

N'avait-il pas assez de son propre Calvaire, Ce poète, forçat de l'idéal sévère,

Uui trouvant les jours longs, Torturé par son cœur, par lui mis à la chaîne. Traînait son rêve, hélas! comme un criminel traîne

Le crime à ses talons?

N'avait-il pas assez de la plaie incurable Qu'élargissait en lui la Muse impitoyable ?

N"avait-il pas assez De son sang lui livrant une sourde bataille, Sans que notre égoïsme, implacable tenaille,

Tordît' ses reins brisés?

Sans qu'un histrion vil, à cheval sur la phrase, Crevât comme un cerceau les nimbes que l'Extase

Déployait devant lui?

Sans que l'Envie, au bord de son sentier assise, Étouffât sa parole ainsi qu'une main brise

Un luth daus son étui?

Que n'avait-il vécu, laissant sa poésie

Se mirer daus les eaux de sa chère Youlzie!

Uue navait-il cherché Parmi les verts buissons arrondis en chapelle Les songes fugitifs, ces beaux oiseaux dont l'aile

Un jour l'avait touché!

Insouciant, les doigts l'ouges du sang des mûres, Que n'avait-il sans cesse écoulé les murmures

Du vent dans les ravins!

Frère des papillons, conseillé par l'abeille. Que n'avait-il toujours cueilli dans sa corbeille

Los roses de Provins!

Alors il n'eût jamais senti dans sa poitrine La Douleur enfoncer sa profonde racine

Qui déchire le cœur ; Et le frais souvenir de la terre natale Ne l'eût pas poursuivi dans la foule banale Avec un cri moqueur.

Sans chef et sans drapeau, sans consigne et sans règle, Il ne se serait pas heurté dans son vol d'aigle

Au silence obstiné De ces pauvres nains, durs au grand siècle où nous sommes, Dont un seul de ses chants aurait fait de grands hommes,

S'il le leur eût donné;

Qui, n'ayant plus dans l'âme une goutte de sève. Le raillaient d'avoir fait se lever dans son rêve

L'orgueil des lauriers verts; Et qui tous auraient pu se coudre au dos une aile Des plumes qu'arrachait la tempête éternelle

A l'aile de ses vers!

Prison do Tours, octobre 1874.

l'art et la foule

Comme ces fleurs qu'on emprisonne Et que le maître seul moissonne, Loin du regard des importuns, L'art, qui n'appartient à personne, Ne fleurit que pour quelques-uns.

Ce n'est pas pour toi, prolétaire !

C'est pour les heureux de la terre Uue l'angélique Raphaël Allait à travers le mystère Voler des madones au ciell

C'est pour eux que le doux Corrège

Eut l'ineffable privilège

De peindre ces divins enfants

Qui posent sur des seins de neige

Leurs beaux petits doigts triomphant;

C'est pour eux que les brises fulles Bercent la conque des gondoles Dans les Venises de Guardi Et qu'on entend les barcarollos y flotter dans l'air attiédi ;

Pour eux que votre joue est frattho Et s'arrondit comme une pèche, 0 mignons Amours, ô bambins Armés de l'arc et de la flèche, Blondes grappes de chérubins !

Pour eux que Vernet aux cordages Se fait lier quand les orages S'amoncellent sur son vaisseau ; Pour eux que s'ouvrent les corsages Des belles dames de Wateau ;

Pour eux que la leste Dryade Court sous les saules en arcade

Dans les peintures de Lanoret; Pour eux que tu prends, Yan Ostade, Ton idéal au cabaret!

Pour eux quavec leurs cornes blanches Les bœufs noirs se prennent aux branches Dans l'œuvre de Rosa Bonheur; Pour eux, Rembrandt, que tu te penches Sur la pipe d'un vieux fumeur !

Pour eux, ô peintres de marines!

Que les luisantes couleuvrines Se mirent dans les flots dormants ; Pour eux que s'enflent les narines Des fiers chevaux de Wouvermans;

Pour eux, Courbet, que ton génie Découvre l'auguste harmonie Du Beau dans la Réalité!

Pour eux que Delacroix manie Un pinceau trempé de clarté;

Pour eux que, sous une tonnelle, La Muse de Téniers se mêle Aux villageois, hardis danseurs, Et pour eux que Van Dick dentelle Les collerettes des seigneurs!

0 resplendissantes peintures!

0 violon plein de murmures Sous l'archet de Paganini !

0 frissonnantes (-isclures De Benvenuto Cellini!

0 colonnades magnifiques!

0 Parthénons! ô vieux portiques!

0 foule auguste des héros

Dont se dressent les fronts épiques

Dans le marbre blanc de Paros!

0 volutes douces à l'àme Comme le regard d'une femme!

0 bronze par le temps noirci!

0 baisers que donne la flamme A l'argile de Palissj !

0 vision qui fait connaître A l'être la grandeur de l'être !

0 divin spectacle de l'art.

Qui nous eût rapprochés peut-être,

Si tous en avaient eu leur part!

Encore quelques fières cimes, Encore quelques bleus abîmes Perdus pour l'œil du genre humain!

Encore quelques fronts sublimes Touchés par une seule main!

Encore quelques hyménées

Du Grand et du Beau condamnées

A s'épanouir à l'écart!

Encore quelques clefs tournées

Dans la sainte porte do l'Art !

Et les heureux, cachant les toiles Des maîtres derrière les voiles De leurs palais aux murs profonds, S'en iront voler les étoiles Pour les clouer à leurs plafonds.

Prison de Tours, juin IS'S.

XVÏ

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