LA DOULEUR
A quoi bon te crier encore que je l'aime? Je te l'ai répété si souvent, si souvent! Je ne vis que par toi, je respire en toi, même Quand je me crois heureux de me sentir vivant.
Mais rien n'est favorable à mon amour suprême, A mon pauvre idéal mélhoditjuo et savant, Comme d'avoir subi quelque injuste anathème. Comme d'avoir ployé ma tète sous le vent.
Or je dis aux destins : « Frappez, troublez mes fêtes Déracinez ma vie, aveugles que vous êtes! Faites-moi bien douter des hommes et des dieux! »
Et je rêve la peine éternelle et farouche, Puisque c'est ma douleur qui fleurit sur ta bouche, Puisque c'est en souffrant que je t'aime le mieux.
Autrefois, quand j'étais un mort vivant, un t^tre De vingt ans dans la geôle odieuse enfermé, Je m'étais fait construire au bord de ma fenêtre Un tout petit jardin bien clos, bien parfumé.
Une abeille en passant venait parfois y mettre L'effleurement vermeil de son vol animé; Et moi j'étais heureux, puisque j'étais le maître De me faire en prison ma part du mois de mai.
Eh bien! marche sur moi maintenant, tourbe humaine ! Faites de moi le saint captif de votre haine, Hlasphémateurs tarés d'un idéal vainqueur I
Je franchirai h? seuil du bagne qu'on m'élève, Sans vous sacrifier les gloires de mon rêve, Cet autre mois de mai qui me fleurit au cœur.
l'enfant
« Un spermatozoïde «iveugle dans l'ovaire ! » Quoi! Richepin, c'est lii tout ce que vous voyez Dans l'enfant radieux qu'on aime, qu'on révère, Et dont l'aïeul pensif baise les petits pieds?
Quoi! vous faites subir la loupe aux yeux de verre,
L'àpre évocation des textes oubliés,
A cet être innocent, promis au sort sévère,
Qui tient à son berceau nos pauvres cœurs liés?
Ah! rêveur implacable, ;ï quoi bon ce blasphème? Outragez tout, l'amour, Dieu, la Lyre, et vous-même, Si rien ne vous est cher dans ce qui nous sourit.
334 LES KA'OCATIONS
Mais, si vous êtes né du baiser d'une femme, Biffez ce vers splendide où ment toute votre âme Vous n'aviez pas d'enfant quand vous l'avez écrit I
LK l>IVOGUi:S
Quand un siècle s'achève et que l'étape est faite, L'humanité consiruil une tour de granit; Quand la tour est construite, elle en gravit le faite Comme un aigle perdu qui retrouve son nid.
Alors elle regarde au niveau de sa tête.
Un nouvel horizon s'étend sous le zénith :
C'est là qu'il faut aller! car l'œuvre est incomplète.
Et l'effort recommence et jamais ne finit.
On redescend, on marche, une autre tour s'élève.
Aura-t-on cotte fois réalisé le rèvc?
Non! non! un autre ciel surgit à l'autre bout.
336 LES ÉVOCATIOXS
La tour croule, on reprend la route en vain suivie ; Et que nous servirait d'être aimé dans la vie, Si l'énorme labeur s'arrêtait tout à coup?