‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 2 sur 129 · II A M. EDOUARD HOD · texte numérisé non relu

II A M. EDOUARD HOD

premiers débuts, des paroles encourageantes et des conseils dont je n'ai certainement pas assez profité. Chapitre à chapitre, vous avez assisté à l'éclosion de cette étude que j'ai poursuivie quatre années, au milieu d'influences bien cosmopolites et de travaux d'ordre bien différents. Et c'est en souvenir de ces heures, déjà vécues depuis si longtemps, où, tout en esthètisant, nous nous promenions sur la terrasse de Beau-Séjour, que je vous prie d'accepter ce lointain souvenir d'un qui n'est plus votre élève mais qui sera toujours votre admirateur. Vous en souvient-il encore de ces promenades ? Avec ses allées de vieux arbres, la terrasse devenait mystérieuse dans l'ombre descendante. D'un côté, nous apercevions les lumières des salons et, de F autre, l'horizon bleu des nuits d'été où se profdaient blanchis par la lune — les tritons difformes d'une pièce d'eau. A mesure que la nuit tombait, les rencontres se faisaient plus rares, car, pour ceux qui périssant d'anémie, s'en viennent, à Beau-Séjour, chercher un peude vie — la rosée des soirs est meurtrière. Des vers lus jadis, me revenaient en mémoire, je rêvais avec lécher poète :

« Aux âmes de tous ceux qui se sont aimés là ». —

PROFESSEUR A l'uNIVKRSITÉ DE f.ENÈVE III

on /uenj'arais d'inutiles pitiés en songeant combien ces arbres avaient vu mourir d'illusions. Depuis y lectures, paysages, sentiments, bien des choses sont passées et d'autres, beaucoup d^ autres passeront encore, car la vie est bien comme vous l'avez dit, dans celle de vos œuvres que f aime absolument, « une course à la mort ». Mais, n'est-ce pas i' — la nuit qui tombe, chaque soir, sur les marronniers de Beau-Séjour et sur les épaules frissonnantes des promeneuses malades ne s'étendra pas jusqu'à nous et vous voudrez bien vous souvenir longtemps de votre tout reconnaissant et très admiratii'cment dévoué :

Ernest Tissot,

Heidelberg, mars 1889.

Un fait semble dominer la littérature française de ces vingt dernières années : l'abaissement de l'imagination pure en raison directe du développement de l'esprit d'analyse.

Eu poésie, aux œuvres simplement belles, tragii]ues, désolées des romantiques, puis des parnassiens, ont succédé des œuvres complexes, philosophiques, symboliques, avouant plus d'études ou de méditations que de lyrisme ou de rêve. C'est ainsi qu'après les poèmes de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de M. Leconte de Lisle, de M. Catulle Mendès, de M. Théodore de Banville, ont paru les Destinées d'Alfred de Vigny, la Justice, le Bouhew^ de M. Sull3-Prudhomme, les recueils de AI. Maurice Bouchor, les œuvres de Madame Ackcrmann,de MM. Mallarmé, Jhouney, Morice et d'autres,

s LA CRITIQUE FRANÇAISK.

Dans le roman, tandis que les auteurs de jadis brossajeot d'immenses fresques historiques ou con tempérâmes, avec beaucoup de passion et des couleurs soBTenl merveilleuses, les écrivains d'à présent abœident en dissertations générales ; ils ont des préoccupations morales, de périlleuses analyses sen- . liBaentales, de philosophiques observations, de douloureuses recherches causales ; ce sont MM. Paul Boarget, Pierre Loti, Henry Rabusson, Edouard Rod, ?a®l Margueritte, Hugues Le Roux. Sans oublier le TOBsan russe qu'on peut dire naturalisé français où passions, sentiments et volitions sont disséqués jusqu'en leurs fibres les plus déliées. Et pour terminer I^M" l'exemple décisif d'un écrivain à peu près en èefeors de la littérature dont le permanent succès affirme mieux les affinités du grand public et l'impossibilité d'éviter révolution que nous tentons d^àadiquer, il est certain que les romans de M. George Oboet ont plus d'analyse, d'observation, de morale, — - d'une qualité il est vrai, que je n'ai point à définir àej, — que ceux d'Alexandre Dumas père. A noter cMore l'accueil significatiffaitàla plus considérable çenvre d'imagination de ces dernières années : le Bêve de M. Emile Zola. Au théâtre enfin, avec moins de succès mais non moins de persévérance, on peut signaler des caractères semblables dans les drames

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d'Alexandre Dumas fils, comme dans ceux de M. Henri Becque, des dramaturges russes Tolstoï, Ostrowsky, Rzewsky et de quelques auteurs débutants, joués au Théâtre libre.

Les causes de cette spiritualisation de la littérature française, si je puis dire ainsi, sont complexes et multiples. J'indiquerai — la vie moderne, démocratique, industrielle, active jusqu'à l'énervement qui n'a plus ni l'intérêt, ni les loisirs de lire des épopées de treize mille vers, des romans historiques en cinq volumes ou des drames durant toute une journée, — la diffusion des études scientifiques qui nous a habitués, avec les sciences naturelles, à observer la vie de tous les jours avec une précision jusque là inédite, à en expliquer les modifications par des causes extérieures, à remarquer enfin, comme le dit M. Taine, « des dépendances et des conditions dans les choses morales comme dans les choses physiques,» puis, avec l.) psychologie scientifique de l'école anglaise, à appliquer de plus exacts procédés aux recherches des mobiles, à la dissection des sentitiments, à l'étude des âmes, — enfin le fait purement psychologique que l'observation développe l'esprit d'analyse^ et que l'esprit d'analyse en pénétrant l'imagination la détruit et la remplace peu à peu ou, mieux, l'ulilise dans son propre sens en vue de non-

velles découvertes analytiques. Alors Fimaglnatlou ne s'exerce plus en de vagues méditations ou en des rêves charmants (les poèmes humanitaires de Victor Hugo; Namouna d' A.Ured de Musset), mais subordonnée à l'esprit d'analyse, autrement dit à l'intelligence, elle s'ingénie à découvrir les pourquoi, les comment et à penser de curieuses et, peut-être, paradoxales études psychologiques {Krotkaïa de Dostoiewsky. André Cornélis de M. Bourget; . En un mol, d'inconsciente et hasardeuse force dont les floraisons magnifiques ou vaines étaient réglées selon des causes étrangères à la volonté humaine, — l'imagination prend conscience d'elle-même et se subor donne à la volonté intelligente de l'individu.

Or, une des plus immédiates conséquences de cette évolution fut — comme il était facile de le pré voir — le développement progressif de la critiqu française : de nouvelles méthodes sont exposée avec science et originalité, les anciennes discutées réfutées ou défendues avec un luxe souvent excessill de précise érudition ; des écrivain* absolument corn pétents étudient, traduisent ou commentent les litté ratures étrangères de la Chine à l'Angleterre, de l'Inde à l'Allemagne, — toutes les périodes de notre histoire littéraire sont reprises ; toutes les grandes figures des âges vécus ressucitées en leurs vertus.

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en leurs souffrances, en leurs amours. Ce merveilleux déploiement de science et d'analyse nous préoccupe et après plusieurs années de dépouillement, il nous a paru que ces innombrables et diverses publications pouvaient d'après les méthodes employées, se dénombrer en trois grandes classes :

Les critiques littéraires;

Les critiques moralistes ;

Les critiques analytiques.

Ce travail tentera de définir ces méthodes, d'en expliquer la formation, d'en dire l'histoire, d'en indiquer l'importance actuelle, d'en étudier enfin toute la valeur dans quelques uns des plus modernes 3t des plus notoires contemporains. Il nous reste à ajouter que la partie esthétique comportera néces- >airement certaines formules affirmatives dont l'application pratique est pour dire impossible. Toutefois, elles étaient nécessaires pour traduire notre pensée avec une suffisante clarté. Nous prions le ecteur de les considérer comme ces limites infinies ies mathématiques supérieures, desquelles on peut 5e rapprocher éternellement sans pouvoir jamais les atteindre.

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