Histoire et Lilleraliirc, tome I
72 LA CRITIQUI': KUANÇAISE.
être et de noire pouvoir d'agir, la crainte de la mort, le sentiment profond de notre ignorance et le sanglant combat entre notre àme affamée d'idéal et notre chair affamée de luxure, — sans saisir que deux de ces causes sont moins des causes que des effets : de notre alïaiblissement constitutif, provient l'effrayante alaxie de la volonté qui nous paralyse tous. L'antithèse entre les rêves de l'âme et les exigences de la bête, est une conséquence de la mort de noire volonté. Parce que nous ne pouvons plus vouloir, nous ne savons plus résister. Quant à la crainte de la mort, je crois qu'elle tourmentait autant que nous, les empereurs qui regardaient mourir le soleil dans les Ninive et dans les Babylone. — Enfin, pour ce qui concerne le sentiment de notre ignorance, Socrate^ ce lumineux esprit qui incarne toute la lumière du pays de la lumière, la connaissait déjà lorsqu'il disait : « Je ne sais qu'une chose, c'est que « je sais que je ne sais rien. » — Qu'importe? celte étude des Causes du pessimisme contient des pages bien curieuses comme celle-ci :
« Tout d'abord, en effet, et dans la plus vulgaire « acception du mot, le pessimisme a été, en tous « temps, l'instrument du peu de progrès moral qui « s'est accompli dans le monde — car h malaise « est le principe dii changement. — Si donc le pessi- « misme est une maladie, la maladie est dans le sang « et les victimes s'en multiplieront à mesure qu'un « plus grand nombre d'entre nous s'interrogeront •' sur le sens et le but de la vie. Car, c'est ici la
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« condamnation de roplimisme, — puisqu'on effet, « on ne peut être optimiste qu'à la condition d'abdi- « quer cette faculté de penser qui fait toute la Œ noblesse et l'unique dignité de noire nature mor- « telle. Et nous ne pouvons cesser en vcrilé Wôtre « pessimistes qu'en cessant proprement (Vètrehommes, a qu'en nous enlevant à nous-mêmes les seules rai- « sons que nous ayons de vivre (1)... »
On pourrait encore relever, chez ^1. Brunetière, une conception de l'amour singulièrement vibrante. Il a parlé « des victimes d'amour désignées par le a sort qui aiment quand vient leur heure, dont la « destinée ne dépend pas d'elles-mêmes et qui se « livrent à leur passion comme elles feraient au sup- « plice (2). » Et s'il aime Racine, c'est qu'il lui paraît que Racine le premier, a « mis l'amour à la lumière a de la rampe ». Ailleurs, ce n'est point, la quiétude au cœur, qu'il parle de Manon: on pressent une préoccupation semblable à celle de M. Renan, de M. Cherbuliez, de M. Lemaitre, partant de toute notre époque... mais, j'ai surabondamment prouvé que M. Brunetière, quoiqu'il puisse paraître à vue première, est vraiment de son siècle.
Je ne voudrais pas terminer sans exprimer tout mon respect pour son œuvre. J'en sais de plus brillante, j'en sais de plus aimable: sans doute M. Taine est plus analyste, Scherer plus philosophe, mais nul n'est plus sérieux que M. Brunetière. Il est classique