Mélanges de critique relicjieiise (!"■' éJilioa
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et le censeur moralisant, le jnge somplnaire apparaîlra toujours, tant il est vrai (jue les habitudes de jeune vie soient d'inriïaçnhles rides de Tâme.
Il n'aura mallieureuscinciil idus la franrliiso de s'avouer tel et ce sera sur des tliéoiies iugrnieuses, mais souvent discutables qu'il basera ses récriminalions au nom de la morale. Pourquoi reprocher le style mâle de M. Zola ou le vers fleuri de rêve de Baudelaire, lorsiju'on sent qu'il en veut, avant tout^ à leur immoralité?
On.IECTIVISME PIIII,OS(»PIUQI;e et SUnjECTIVISME LITIÉIIAIJIE
« Au milieu de toutes mes études, je ne trouvepas, avoue-t-iU en regardant le passé, la plus petite doctrine à dégager. Tour à tour moraliste rigide et critique désintéressé, tolérant comme un i)hilosophe, puis âpre comme un homme de parti. » A quelques réserves près, il a dit juste, au moins concernant sa critique philosophique, qui est bien purement objective. Ou pourrait, et si aisément qu'il faut s'en abstenir, extraire de ses étudi.s une dizaine d'aveux qui fermeraient le cercle de la pensée humaine. Qu'il suflise d'entendre que celui i\m écrivait que « nous sentons dans les Ecritures l'espril de sainteté que Jésus avait annoncé aux siens, qu'il a intioduit dans
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le monde et qui n'a nul besoin d'attestation pour le cœur », proclame ailleurs que « la dogmatique chrétienne se compose de miracles que l'histoire authentique a oublié d'enregistrer, et de formules métaphysiques qui sont pure logomachie, amas de mots hurlant de se trouver ensemble ». Et de fait, il en est peu qui aient su parler tour à tour du P. Gratry et de M. Renan, de Vinet et de M. Havet en la même objectivité. Avec une entière lucidité, avec la logique que l'on sait et avec une sympathie quelque peu indifférente, Scherer expose, compare et discute les doctrines les plus hétérogènes, — on dirait d'un Sainte-Beuve pbilosophe.
Sa conversion est l'explication de cet éclectisme philosophique (1).
1. A lire l'étude biographique de M. Francis Chaponnière (La Semaine Relijiense de Genèoe du 13, du 20, du 27 avril et du 4 mai ls89). Le point de vue de M. Cliaponnière est, sans doBle, bien diCFéreut du mien, mais je crois utile de signaler ce travail, un des plus complets sur le sujet et d'ajouter que la carrière du grand critique s'y trouve décrite avec une pénétrante exactitude et une relative mais suffisante impartialité. On remarquera surtout que la couversion de Scherer au doame protestant se produisit lors le ses jeunes années en un séjour en Angleterre et « sous l'empire d'une pression assez vive exercée sur sa conscience par un ecclésiastique auquel il avait été confié. Le ton sec et morLiant avec lequel Scherer parlait une quinzaine d'année plus tard, dans une série d'articles sur le wesleyanisme, des méthodes de conversion du revivalisme anglais, laissent supposer qu'il avait gardé de cet épisode le sa vie un souvenir assez mélangé et qu'il nourrissait une sorte de ressentiment occulte contre ceux qui s'étaient servis des élans de sa sensibilité pour modifier ou hâter la marche de sa froide raison. »
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On sait que Scherer, comme Lamennais, comme . M. Renan, comme tant d'aulres, a passé par « celte nuit de Gellisémané, par laquelle passe tout homme qui s'aventure à sonder jusqu'au fond le néant des choses ». Il a vu mourir la foi de sa jeunesse, — il ne pouvait plus croire. Et lors de celle désolante banqueroute de rêves et de croyances, il était professeur d'une Faculté de théologie protestante du plus pur orthodoxisme. Sans penser aux Tartufes, il en est qu'une telle crise a laissé inertes et blessés pour la mort. Quand on songe, en effet, à l'immense mélancolie qui suit nécessairement cette tombée des écailles de l'âme, au vide douloureux de l'esprit qui a vu disparaître de l'horizon la croix du Golgothaet lorsqu'à ces tristesses purement intimes s'ajoutent de matérielles considérations, on se sent saisi de respect pour ceux qui ont eu, comme Scherer, cette vertu si rare en ces années : la sincérité de leurs convictions, sincérité absolue au point qu'il eut la virilité de tout quitter : Genève, pour Paris et la théologie, pour la critique littéraire.
Or, sa conversion dont il nous a livré le secret dans uu très curieux chapitre, « fut, avant tout, un ébranlement de la foi d'autorité » et une substitution du relatif à l'absolu, dans sa compréhension des hommes et des choses. Scherer était orthodoxe, admellant le témoignage de la Bible, quille à distinguer, à classer, à argumenter en sous-œuvre ; mais le nom de celte méthode lui fut révélé, c'était la scolastique. Puis, il a trouvé des incohérences con-
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trarlictoires dans l'Evangile (1). «Qu'est-ce à dire, a-l-il déclaré, si ce n'est que la foi à noire nature, à DOS facultés, à notre compétence doit l'emporter sur une abdication for.'ée ». Il a enfin compris que la scolastique, que l'autorité sont finies, que la fol a pris consciiince d'elle-même et « qu'elle tend vers le grand et vrai rationalisme chrétien, le rationalisme -des Pascal et des Sclileiormiclier. » Nous sommes loin de Vinet et de la tliéograpliie.
Mais la subsiituiion du relatif à l'absolu devait -être plus importante encore par ses immédiates conséquences. Eu effjt, cette relativité qui seule donne à l'esprit indulg mce et impartialité, est un des sentiments les plus mal cotés des âmes pieuses, dans le vague soupçon peut-être que mépris, sévérité, partialité ont toujours et toujours tort. D'étude en étude, Scherer avait compris « qu'il y a salut liors de l'orthodoxie comme il y a salut hors de l'Eglise. Le relatif lai est apparu comnii la forme de V absolu sur la terre, la vérité comme un miroir brisé en mille fragments qui tous réll'chissent le ciel et dont ^ucun ne le rédéchil tout entier ». Si l'on cherche la faculté psychiijue inspiratrice de sa conversion, on trouvera l'examen ou, ce qui revient au même, l'esprit d'analyse. C'est lui qui, appliqué aux textes hébreux ou grecs, lui montrait noir sur blanc, l'im-
1. La crise Je la f)i, cliap. ides M langes de criliqiie reli- Sieme, p. 7. A ces ieux cause:*, il faudrait d'après Scherer luimême, joindre la leclure, pour lui, capitale, de la Dogmatique biblique et de VHennéjieulique de Samuel Luts.
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possibilité (radmoltre d'abord lel ou tel dogme, puis bientôt tonte la foi de sa vie, et c'est encore lui qui lui mollirait par sa pihiélranle observation, la vérité d'uue doctrine adverse et le danger de momifier soq àme en les étroites et déprimantes bandelettes d'une seule doctrine.
C'est celle sincère et persistante notion de l'universelle relativité (jui lui a [)erinis de parler, avec la même alisence de parti-pris, d'Kmile Liltré ou de Silveslre de Sacy. D'ailleurs, il convient de le remarquer, le protestantisme est, d'excellence, l'école de cette nature d'esprit. La religi-on réformée n'imposant pas l'autorité indiscutable d'un dogme indiscutable, puisqu'elle a été conçue et reçue par des esprits réfractaires à toute conception infaillible, ne peut empêcher la lente évolution des âmes, c'està-dire l'écloslon de -mille sectes divergentes. Car l'autorité reconnue, — les saints Livres, — était trop diverse, trop remplie de contradictions apparentes ou réelles, pour tenir au même échelon, des âmes ayant le courage de leurs convictions. Bossuet a bii'ii dit: « Les variations de l'Kglise prolestante»; en elTet, tout semble variation dans celle religion all.int du mysticisme allégorique de Bunyan au rationalisme spiritualiste de Coquerel.
Or, ce manque d'unité développe l'individu au pri'jmlice de l'ensemble qu'il affaiblit en disséminant des forces qui, réunies, seraient étonnamment puissantes. Pour tout prolestant sincère, il se présente une heure de la vie où, comme l'Héraclès de la
légende hellénique, il se trouve au carrefour de plusieurs chemins. Où s'engager? et c'est alors que commence, pour tous ceux qui ont la sincérité de leur foi, une infiniment longue et délicate analyse. Au lieu d'accepter ou de refuser une foi parfaite, — comme le catholique, — il établira ce qu'il acceptera, ce qu'il refusera, s'il sera puritain ou rationaliste, orthodoxe ou puséiste. En dosant ainsi les pensées d'aulrui, tout naturellement, à la vue de celte vérité si diversement jugée, son cœur se remplira d'une bienveillance sceptique pour cette humanité perdue d'hésitations contradictoires. C'est cette bienveillance faite d'expérience et de scepticisme qui permet de parler avec impartialité de ce que l'un juge être l'erreur, de ce que l'autre croît être la vérité. Pourquoi s'étonner de la sérénité avec laquelle Scherer examine les spéculations de ce siècle finissant?
Il ne faudrait point croire que Scherer puisse considérer objectivement d'autres idées que les idées purement philosophiques. Sa conversion n'a opéré que dans le seul domaine des spéculations philosophiques ; peut-être bien parce qu'elle fut tardive et que, brisée de celte crucifiante lutte, son âme se résigna par une faiblesse lâche, mais inavouée. En dehors du monde des philosophies, il est demeuré obstinément, étroitement prolestant. Quelque jour, à l'occasion du Peut Prophète de Grimm, parlant de la parodie biblique, il a remarqué « que c'est un genre d'un goût médiocre, que la forme en a vieilli,. à supposer qu'elle ait jamais été bien piquante».
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Ce n'est qu'une remarque en passant, mais d'un ton calviniste. Sclierer fui toujours proleslant, quoiqu'il prétendit ne plus l'èlre : il le fut par sou mépris du catholicisme, par sa compréhension de l'art, par la partialité de ses jugements littéraires.
« La foi catholiqne, écrit-il, c'est la foi sans moralité ou, si l'on veut, la moralité sans la vertu, sans la pudeur ». Ailleurs : « le catholicisme depuis Lamennais n'a proiluit que M. Veuillot et encore M. Veuillot qui doit sa verve à son habit laïque ne doit à l'Eglise que ses préjugés ». Nous voici bien loin de rindifférenle impartialité de jadis. Ecoutez-le encore, lui qui n'a guère de pareils emportements, appeler M. Veuillot « un justicier de l'Eglise, rendant ses arrêts en langage de turlupin » ; proclamer « l'indignité du jésuite en matière d'enseignement public » et le traiter « de fanatique, de cafard et d^eunuque! » Certes, on peut bien ne pas aimer les frères de la Compagnie de .Jésus, trouver insuffisant leur exclusivisme éducatif, leur incomber la décadence de l'art religieux ; mais il est justice d'admirer, daus cet ordre, la prodigieuse conception d'un ïnigo de Loyola et la ténébreuse et métamorphosable et perverse peut-être mais étrange puissance de ces thermites de l'hérésie. Le fanatique paraît être Scherer et, comme tous les fanatiques, il est partial, refusant à Mgr Dupanloup le « talent d'écrivain ». Opinion extrêmement discutable pour ceux qui connaissent la claire éloquence française de l'évéque d'Orléans. 11 suffit d'y trouver une preuve
de l'élroitesse de ce protestant qu'exaspérait le catholicisme.
Entrez, une matinée de dimanche, au culte calviniste, non point dans les basiliques aux cintres ogives, ces rêves de mysticisme et d'art réalisés par la foi du moyeu âge, mais dans une de ces chapelles d'architecture anglaise, neuves et comme ordrées d'aspect : une salle tristement éclairée de fenêtres étroites, des bancs de bois, des murs blanchis; pour plafond, le toit et quelques passages écrits à la cymaise en majuscules noires; absence d'ornements, une chaire de bois blanc, parfois une table de marbre. Le prêtre parlera longuimient, s'abstenant des théâlrals effets des prédicateurs catholiques; dans une langue symbolique, d'un symbolisme connu de tous, il exhortera à la repentance, à la honte de la vie, à l'oubli de soi-même. Et rien, dans son discours, ne caressera les sens. Il sera grave, austère, comme ceux qui sont tristes. N'affublant point ses pensées d'oripeaux mondains, il les exprimera en sincérité simple. Mais qu'il le veuille ou non, des souvenirs de collège reviennent à sa mémoire, c'est ainsi que toujours, il se servira de métaphores, à nos yeux, prostituées par l'usage. Ecoutez encore les psaumes aux mélodies lentes et sourdes, le style embarrassé et parfois cabalistique des Bibles protestantes et l'on se prend à chercher l'art dans ce culte spiritualisé, dans ces églises nues, dans celle rigide prédication, dans la mélopée triste des canliqueSjdans l'inhabile écriluredes livres saints.
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Etant connue la genèse de la Réformation, celte presque totale absence de Tait n'a rien que d'explicable. Au seizième siècle, effarés de la corru[)lion de l'Eglise romaine, Calvin, Théodore de Bèze el leurs disciples se réfugièrent dans l'ascétisme. Disciples de Rousseau avant Rousseau, ils proclamèrent que l'art avait matérialisé l'esprit. Dans les madones heureuses de Raphaël, ils ne trouvèrent que sensuelles visions; dans les messes de Palestrina, que bruyants tambourinages : « Contre la papautij corrom[)ue, écrit M. John Ruskin, surgirent les protestants qui réclamèrent l'épuration de la religion... ils gardèrent la religion ; mais, avec les hérésies de Rome, ils rejetèrent les arts et se firent ainsi un grand tort, car ils amoindrirent grandement leur influence morale ». Profonde pensée expliquant — ex[)li(juer, n'est-ce pas excuser? — la pénurie d'artistes calvinistes. C'est qu'en effet, je parle surtout de ce calvinisme qu'il importe de ne point confondre avec le luthéranisme, car Luiher écnvdi'dles Propos de table, aimait la musique et admirait Albert Durer et Lucas Cranach (Ij.
Serait-il surprenant qu'une âme de nature protestante, dont l'enfance n'a point fermé ses yeux aux berceuses douces des Ave, ne sente point la délicatesse infinie de l'art contemporain? Tel fut le cas d'Edmond Schcrer. Il définissait le préraphaélisme anglais de Rosselli et de M. Burne-Jones :
1. Shelley écrit : « Il semble que l'iui des premiers effets de la religion chrétienne a été de détruire la beauté daus l'url. »
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* une alliance burlesque de la naïveté des Byzantins et de la poétique de M. Courbet ». Il parle du <( dévergondage prétentieux, de l'insupportable jar gûu, du galimatias enfin » de Carlyle. Ailleurs, « c'est Ruskin et ses affectations de profondeur, sa laborieuse recherche d'expression, toutes ses poses étudiées de charlatanisme (1) » et jusqu'à cette pauvre Mignon que nous rêvons pleurant éternellement du désir de ce pays où les citronniers ont des fleurs, reste sans poésie pour Scherer : « Osons-le dire, écrit-il, Mignon n'a ni charme, ni mystère, ni véritable poésie ».
Somme toute, ces opinions, quelque paradoxales qu'elles paraissent, sont discutables; mais tel n'est plus tout à fait le cas en déclarant que Lamartine o a réuni toutes les sonorités de la langue », que « Paul de Saint-Victor parle à l'esprit plus qu'à l'imagination, » que « M. Zola a l'air d'écrire avec une pointe de corne sur des feuilles de plomb ». Ce sont de très évidentes fautes d'analyse, provenant d'une certaine indélicatesse des sens qui nous est confessée par cette déclaration : « Il est des poètes pour lesquels la poésie est un instrument enchanté, le violon de Paganini, tout ce qu'on voudra, mais enfin et eu somme, un instrument de virtuosité : Victor Hugo est le plus grand de ceux-là (2) ». Je ne reproche point à Scherer de considérer l'art comme une vir-
I. Etudes sur la lilléralure contemporaine, tome I, p. 18, 19, 88; tome VU, p. S, 66, etc.
i. Eludes sur la liilèralure contemporaine, tome V, p. 14.
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tuosilé; mais je lui reproche de trouver en Victor Hugo le prodigieux jongleur de vers, qu'il n'était pas, car l'auteur des Orientales a trouvé certes les plus étranges accouplements de rimes, mais il n'avait que cette seule virtuosité. Sa poésie de fulgurations et de ténèbres n'a point la lumineuse harmonie continue des vrais virtuoses : Racine ou GœthèTOn ne saurait citer de lui une centaine de vers absolument parfaits dans leur forme, comme la Fontaine, dans Uenuann et Dorothée ou comme la scène VI du IV^ acte de Phèdre. Le seul fait d'avoir méconnu la supériorité de Tart de M. Leconte de Lisle ou de Lord Tennyson, pour ne citer que des contemporains, prouve ce déficit scnsationel. En fin d'analyse, Scherer le dit : « Pour moi, je suis du gros public ». Ne nous étonnons donc point qu'ainsi que le gros public il ait sympathie et antipathie. Reste à en déterminer la nature et la cause.
Des pages comme celle de Diderot : « La morale est un arbre immense, etc., » ou des odes comme celle de Voltaire: « 0 maison d'Aristippe, ô jardin d'Epicure... », il les trouve « grandes et belles, célèbres et charmantes ». On aurait tort de voir en ces admirations autre chose que des remembrances des temps d'école, comme dans les éloges qu'il prodigua au Dominique de Fromentin ou au Pré aux noisettes de Juste Olivier, autre chose que de personnelles camaraderies. Mais qu'on ne se laisse \mnl égarer par quelques boutades : « Le ton des Harmonies esl un peu béat», les romans de M. Feuillet
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« sont des matières de haute édification dans lesquelles la lillérature n'a guère à voir ». Scherer que nous avons vu protestant dans son incompréhension de l'art, l'est encore dans ses sympathies littéraires; seules, ses préférences d'antan ont survécu à sa conversion. C'est ainsi que nous constatons le subjectivisme de sa criti(]ue littéraire.
« 11 y a deux manières de prendre les livres, ditil, avec faveur ou prévention ». Parole essentiellement vraie appliquées son œuvre où se révèle constamment, dès qu'il n'est plus question de philosophie et, à part quelques faiblesses d'amitié, une âme proleslnnle, disons mi^ux, calviniste. C'est peut-être parce qu'on le sent si bien qu'on ne lui en veut aucunement d'appeler Baudelaire un esprit lourd et prétentieux, le « poète de la dépravation et de la forfanterie, dont les œuvres sont de prétentieuses niaiseries». S'il n'avait point dit cela, il eût analysé plus juste peut-êlre, mais combien il eût été moins signifiralif !
Résumons-nous : Scherer est une âme supérieurement douée de très pénétrantes facultés analytiques (1), que la Ihéologie protestante éleva, recréa et déforma par un hasard d'existence. « Or, le principal elTet des sciences religieuses telles qu'elles sont aujourd'hui comprises estd'inculquerà leurs adeptes, dit-il, dans la Préface qu'il mit aux œuvres de Nelïlzer, la sévérité des méthodes, l'exactitude des
1. Voir dans Ips Mélanges de critique religieuse, les cliop. sur Lamennais, Josepli da -MaisLre, M. Taine, etc.
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opérations, la rignoiir des analyses, c'est-à-dire, il faut bien Tavoner, les habitudes d'intelligence les moins compatiblesavecla ferveur du missionnaire». Donc, du fait de sa nature analytique, du fait de ses ■études, sa foi devait tomber et, du fait de son éducation déprimante, du fait de sa tardive conversion, ses idées calvinistes devaient survivre. C'est surtout à l'essence de son âme qu'il faut attribuer son objectivisme philosophique ; c'est surtout à son éducation qu'il faut incomber son subjeclivisme littéraire.
Pour plus exactement définir l'influence de cette éducation calviniste, rapprochons Scherer de ce Sainte-Beuve qui s'avou;iit « l'esprit le plus rompu €t le plus brisé aux métamorphoses » et qui fut tour à tour, républicain avec Pierre Leroux, saint-simonien, orthodoxe avec Vinet, libre-penseur desdiners Magny. Sainte-Beuve et Scherer, deux âmes de semblable essence développées dans des milieux absolument diiïérents dont la conclusion de toute science de vie est le même total désenchantement : Sévérité, science, scepticisme bienveillant et railleur, telles sont les facultés communes ; mais tandis que Sainte-Beuve pouvait dire justement, quoi qu'en pense M. d'Haussonville : « J'ai commencé franchement el crûment par le dix-huitième siècle le plus avancé, par Tracy, Dannou, Lamarck etia physiolo^^ie »; tandis que S;iinte-Beuvese préparait, par des éludes physiologiques à l'hôpital Saint-Louis, à ce naturalisme de l'âme que devait être sa critique ; tandis que Sainte-Beuve enfin épanouissait ses facultés eu
la liberté des sciences pour lesquelles le fait seul a sa raison d'existence, Scherer s'enfermait en des dogmes arrêtés, annihilant plusieurs vertus de son àme, faisant préexister une loi, une conception à cette analyse de la réalité qui doit être la base de tout. Lorsqu'ils arrivèrent à la critique littéraire, Sainte-Beuve par la normale évolution de son esprit,' Scherer après les crises agonisantes que l'on sait, il était logique que celui qui, d'habitude éducative, procédait par réduction, comprît plus d'esprits et les comprît mieux que celui auquel féducation n'avait guère appris que l'argumentation en sousœuvre d'une règle fixe. C'est pourquoi la critique de Sainte-Beuve fut bien « cette grande et limpide rivière, dont il est parlé dans les Pensées de Joseph Delonne, qui serpente et se déroule autour des œuvres comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles qui bordent ses rives ». C'est pourquoi Sainte-Beuvesut comprendre le naturalisme de Flaubert etdes de Concourt, comme il avait compris le jansénisne des Arnauld ou la renaissance de Ronsard. Miraculeuse vertu que ce protéisme intellectuel qui lui permettait de passer, de l'oratoire de saint François ou de saint Anselme, au boudoir à trumeaux de Boucher où Ninon joue du luth. Combien chère fut la rançon de l'éducation de Scherer, que de diverses formes de beauté n'at-il point entendues? De Clément Marot à Baudelaire, longue, mais inutile à établir, est la liste de ceux qu'il a méconnus. Et pourtant d'essence, son âme
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(liflerail si peu de celle de Sainle-Beuve qu'il devait, après les heures de foi, après les heures de lulle, après les découragements et les solitudes, conclure comme lui, en ce scepticisme hiaséde ceux qui ont m la vanité de tout et pour lesquels la pensée même n'est plus que l'illusion suprême d'une illusion. Mais, avant d'insister sur ce scepticisme, il convient d'examiner, les d'abord visibles, puis de moins en moins évidentes préoccupations morales d'Edmond Scherer.