‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 58 sur 129 · Eludas snr la Ullérature eonîewporaini; tome V · texte numérisé non relu

Eludas snr la Ullérature eonîewporaini; tome V

Il renferme toutes nos oriiïines et, à défaut d'estime, il inspire la sympalhie ». De patientes monographies de Diderot et de Grimm prouvent assez que Scherera été sincère dans l'habile défense qu'il en a prononcée. Or, le dix-hniliéme siècle, c'est Tâge de la raison raisonnante. Dans les tirades dune phraséologie si étonoamment passée de Zaïre ou d'Adélaïde,

— beaucoup de raisonnement. Dans les billets d'amour de .Madame d'Épifiay à Grimm, derrière les mots tendres comme les baisers; dans celle loinlaine relevée où, penchée sur son métier à broder, Madame d'Épiriay interrogeait M.idame Versel, — curieuse de la tr;ihison de Francueil, — encore da raisonnement. Dans les brusquer passages en caléi he, aux chasses royales ; dans le plan de touie la vie de cette Antoinette de Pompadour, qui nous a|>paraît en un paysage de Waileau, en de continuels endiarquements pour Cythère dans l'exquise beauté que Boucher, qui^ Drouais, que La Tour nous font rêver,

— toujours du raisonnement. Poésie, art, sentiment, au dix-huitième siècle tout est raisonnement, de Montesquieu, de Voltaire, d'Helvelius jusqu'à Madame du DelTand, jusqu'au marquis de Sades, jusqu'à Madame Du Barry.

La raison découvrant les causes de tout effet a, pour conséquence première, d'annihiler bien des préjugés, de tuer bien des illusions et d'apporter, à l'esprit, ce bon sens dont Scherer dira : t qu'il est le terre-à terre, mais qu'il est aussi la mesure, la justesse et, en bien des choses, la condition du vrai » .

iOO LA CRITIQUE FHANÇAISE,

Il en est peu qui soient moins dupes et de moins de choses que Scherer, cet esprit d'un si prodigieux bon sens que la vue trop exacte de la réalité a rendu d'une si cruelle sévérité. « La cause principale de toutes nos fautes, c'est que nous ne sommes pas assez sérieux », a-t-il déclaré. Et la vie ne lui est point apparue comme une Tabarinade, à ce moraliste hanté des problèmes les plus graves. Mais bon sens et sévérité, ces deux vertus de son être, nous les retrouverons ailleurs. Je voudrais seulement déclarer ici qu'il a vu plus profond, parce qu'il est plus obstinément, plus carrément logique que nul autre. Il va tout droit, toujours, jusqu'au terme de ses pensées. Pas de considérations ambiantes pour l'arrêter jamais. Ignorante des compromis, des réticences, sa pensée oscille de pôle en pôle, inviolée dans sa parfaite logique.

Un exemple typique, au hasard :

« La persécution, a-t-il déclaré, est la conséquence naturelle de toute religion regardée comme évidente (1). » Voici son raisonnement : l'Église possédant la seule vérité, juge qu'il est criminel de la rejeter et légitime de l'imposer. Tolérer une autre croyance, ce serait non pas un progrés, mais un recul, mais une notion de relativité introduite dans la foi pure. Donc, les auto-da-fé de Philippe II, les massacres d'Elisabeth, les Jean fluss, les Jérôme de Prague enchaînés aux bûchers de Constance, loin

1. Elvdes sur la littéralwe conU'mporaine, torue II, p. 78, etc.

d'êlre de révoltants abus, sont de bien nécessaires conséquences d'une foi certaine de son absoiullé. Pour cette déclaration, même de nos jours, il faut un certain courage et je ne sache pas que d'Aurevilly et Scherer exceptés, beaucoup l'aient eu. Bravade et paradoxe chez l'un, mais logique impeccable chez l'autre. D'ordinaire, on raisonne digressivement : mais Scherer ayant compris que « la tolérance n'est pas fille de la foi mais du doute », l'a dit, l'a prouvé ; puis, spéculant tout droit, a déclaré ce que l'on sait. Dans cette conclusion, d'aucuns verront une scandaleuse énormité, je n'y veux -trouver que la preuve de l'implacable et courageuse et éternelle logique d'Edmond Scherer.

Si sa philosophie est d'un éclectisme complet, son credo littéraire ne l'est certes pas. Je l'ai déjà fait entendre. La constatation et l'explication de cette particularité psychologique nous occupera d'abord; puis nous nous efforcerons de réduire en système défini ses préoccupations morales, surtout manifestes dans la première partie de son œuvre, et nous indiquerons en terminant la certaine évolution de cet esprit vers le scepticisme le plus sceptique que je connaisse.

Devant que nous exposerons sa conception de la critique :

« L'idéal de la critique, disait-il, c'est de savoir louer cordialement, avec enthousiasme, au besoin, sans s'engouer pour cela ni devenir aveugle aux défauts; et, de même, de savoir être sévère, rigou-

reus dans Toccasion pour un écrivain ou un artiste, sans lui refuser radmiralion qu'il peut mériter à d^iulrcs égards (1). » Résutné : le critique jnge absolvant ou analhi-inatisaut d'après une règle idéale, d'après ses sympathies snrtout. C'est la méthode classique de Boileau à M. Brunetière ; mais, l'œuvre d^arl n'intéressant Sclierer que i)ar les préoccupations qu'elle avoue, — l'âge classique d'ailleurs, ne lui paraissant aucunement l'idi'alde l'esprit humain, — gardant enfin de sa première vie d'incessantes préoccupations morales, il n'api)liquera point l'étroite règle aristotélique, il diagnostiquera l'impres.-ion laissée à l'àme et, pour peu que celte impression soit déprimante ou malsaine, il en reprendra vertement l'auteur. On a reconnu la méthode de Vinet. C'est ainsi que Scherer comprit la critique, lorsqu'il demandait, à propos de M. Taine, « si la critique qui veut tout comprendre ne s'annulait pas elle-même en s'élevant dans la région de la philosophie (2) », et il le lui paraissait. Puis, il pensa que cette juridiction morale avait un caractère absolu en flagrante contradiction avec son scepticisme. Alors, ils'efl'orça d'oublier ses préoccupations de jadis, déclarant que « la critique consiste surtout à comprendre, qu'elle ne doit que constater et qu'expliquer » . Je n'alfirmerai pas qu'il ait réalisé celte seconde méthode. Regardez aux pages les plus impartiales d'apparence de celui qui avouait « que connaître c'était juger »,

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