Caliban de M. Ernest Reuan
KDMOND SCHERER. 2or
mot, la jurisprudence qu'une subtilité, la médecine qu'une iiiulilité. Toutes les sciences ne sont que des coliMciicts : le domaine de rinielligcnce n'est rien.
Reste le sentiment, Tamour platonique, les su" prêmes extaxes du cœur. Toujours illusion, reprend Mépliislopliélès. Et, dans le décor de montagnes cl de cavernes, dans la forêt incendiée de lumière où Faust promène sa désolation, iMéphistophélès lui dira que c'est sans doute bien grand celte frénésie d'amour, mais que le but de ces apostrophes et de ces déclamations n'en est pas moins toujours le même. Alors Faust reculera indigné : « Entremetteur, va-t-en » 1 Et Mépliistophélès rira de ce rire silencieux où flambent ses yeux maudits : « Bien, vous nrinjuriez et j'en dois rirel Le Dieu qui a fait le garçon et la fille a reconnu lui-mêuic, sur le champ, celte vocation ». Or, comme toujours, il avait raison, ayant, va la vanité des sentiments. Car l'heure sonnera loi ou lard, à moins que l'oubli ou la mort ne viennent trop tôt, où Marguerite, les doigts tremblants, versera trois gouttes pour endormir sa mère et laissera la nuit tomber, sans mettre de verroux à sa chambre de vierge.
Enfin, science, amour, puisque tout leurre, peutêtre la vie matérielle et les grosses joies des st;ns sont-elles encore ce qui trompe le moins? Erreur, dans la cave d'Auerbach, alors que Brander et Frosch el Altmayer et Siebel et d'autres, allumés par une nuit de buverie, braillent à tue-lêle, qui les louanges de sa maîtresse, qui la chanson du puceron ; alors
âo2 l.A CRITIQUE FRANÇAISE.
que les ceinturons se débouclent, que les jambes s^avachissent , que les têtes rouges , aux lèvres baveuses, tombent sur les poitrines, toujours froid, "toujours maître de lui, Méphistophélès dira à Faust : « Tu vois la bestialité dans toute sa gloire » . Et, sur les hauteurs du Hartz, dans la foire dansante etéchevelée, où Lilith passe auréolée de ses magiques cheveux, où des femmes, aux bouches saignantes, s'offrent effrontément avec des rires stridents, Méphistophélès ne s'oublie pas, car il a vu l'envers de cette gaîlé tapageuse et il a trouvé que ce n'était pas gai. Science, sentiment, sensualité, le sphinx lui a livré son secret. « Je suis l'esprit qui toujours nie. dira-t-il, et certes avec raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à s'en aller en ruines et ce serait mieux, s'il n'existait rien » . Pourtant une matinée, au printemps fleuri, zigzaguant à travers champ, ils passèrent devant une de ces croix qu'élève la piété des campagnes et Méphistophélès baissa les yeux : « Qu'y a-t-il, Méphisto, reprit Faust, quelle hâte! Pourquoi baisses-tu les yeux devant la croix » ? — Méphistophélès de répondre : « Je le sais bien, c'est un préjugé; mais, une fois pour toutes, cela m'est en aversion.Personne ne doit sonder ma conscience, car j'ai souvent honte de ma race (1) » . Voilà bien le dernier mot de tout. L'homme sait la vie, la sagesse, l'inanité de tout effort, la vanité de tout but ; il n'a plus de croyances, plus d'illusions et pourtant, il baissera