‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 69 sur 129 · Voir Etudes sur la litléralure contemporaim, tome VI · texte numérisé non relu

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246 I.A CIUTIQUE FRANÇAISi:.

opinions presque paradoxales. Poésie tout intérieure, toute spirituelle et d'un tel enchantement qu'il n'en est guère qui lui aient n'sislé. Seule, la médilalion a montré que ce Brelon comprenait trop la vie pour y croire encore cl qu'il répétait tristement avec Faust : « Quel spectacle le monde, hél.ist... rien qu'un spectacle »l Bien différent l'esprit de M. Cherbuliez. On sent le regret des croyances mortes au cœur de M. Renan. « Je m'étais frotté à mon siècle, dit au contraire M. Cherbuliez, et ma vieille foi huguenote avait émoussé ses ongles : Je respectais infiuimenl Dieu le Père, je m'o'xupais peu du Fils et pas du tout du Saint-Esprit ». Elle ton plaisantin continue. Ironisme d'une âme qui a faille tour des choses, issue d'une race pour laquelle rêverie et sentimentalisme sont sujets d'opérette; ironisme provenant surtout de l'antillièse de hautes pensées traduites en une langue badine qui travestit et rend acceptable ce détachement de tout. C'est avec le vieux Prospéro qu'il dira : « Je céderai tout, excepté le droit de rire » (

Or, Scherer n'a ni la poésie de M. Renan, ni l'esprit de M. Cherbuliez, nous l'avons montré : c'est une âme morne et raide. Ce qu'on pardonne à la poésie du barde brelon ou à res|)ril de Figaro, on le reproche plus amèrement à celui qui semble dogmatiser le scepticisme. A l'entendre ainsi traité de ce ton d'austère censeur, le scepticisme, pour beaucoup, prend quelque chose de plus paradoxalement répulsif. Mais cette apparence a pour cause une-

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nature sans poésie (1), curieuse seulement de vie intérieure, résullanle elle-même et surtout d'une éducation protestante.

T)ujours en évolution, Scherer s'anéantit peu à peu en un scepticisme contemplatif qui n'é'ait pins la vie. La roule d'ici-bas, comme elle lui fut longue et jassaiilc? De ses rêves iranl:in, il n'en était plus : il avait perdu la foi, perdu la notion d'absoluilé (2), perdu son rêve do vie. Paralysé de l'idée de la vanité de tout, ayant pesé la vie et l'ayant trouvée légère — à son âme en travail des questions éternelles, il dicta un dernier veto, car il comprit que ces soi-disant problèmes ne sont que de chimériques songeries : « Les vérités, disail-ii, ne me semblent plus que des erreurs relatives et les erreurs que des vér.tés dépassées ». Lui qui, à vingt ans, se faisait cberclieur et

1. Je crois avoir suffisanmient prouvé i'iii?tiffisance artistique du style (le Sclierer, pour ajouter qu'il eut aussi, aux environs de la viiifïi'èiiie auaoe, «ou heure de poésie. C'était au retour d'Anglf t<'rre, duus la i>iélé ferveule de sa jeuuo foi et l'étudiant ea théologie épam.liait alors ses aspirations seutinieulale» eu des cantiques d'adoration comme :

« Je suib à toi, crloire à ton nom suprême. 0 mm Sauveur I Je me ranpe ù ta loi. Je suis à loi, je t'adore, je l'aime ; Je suis ù toi, je suis ù toi 1 »

Il m'a paru qu'il y avait couinio une suprénip ironie, comme une prfuve île la vanité de tout, ironie sérieuse et preuve atlristante il est vrai, fi rajiprncher ains^i les effusions croyantes de l'adole-cent, des paroles sceptiques du vi>;iilard.

2. <■ L'absolu, c'est la forme naturelle de la pensée inculte,» a-t-il dit.

sauveur cl'àmes et qui croyait posséder le mystique •pain du rachat, il déclarait :« Je suis simple amateur et je vis dans le relatif, étranger à celte horrible certitude qu'on rencontre partout, de nos jours » . Toute sa vie et son immense et irrémédiable désenchantement dans cette seule phrase. L'annihilement s'accomplissait lentement : c'était comme une brume tombant sur la vie et la noyant peu à peu, — la brume de l'éternelle illusion. Contours, nuances, harmonies s'éteignaient une à une; la vie sombrait dans l'inexistence. Une descente au tombeau des morts. Et l'âme sent, comme Bouddha, tourner la grande roue, la roue de l'illusion. Dans l'angoisse, comme le Viçvamitra des légendes indiennes, il s'anéantit en sa rêverie :

Car le monde illusoire aux formes innombrables S'est écroulé sous lui, comme un monceau de sables.

Et, pour ultimes paroles : « La vie? — Fugitive illusion qui se dessine un instant sur l'océan de Téternelle illusion ». Pour décrire sa pensée, Fàme a trouvé des mots de grand poète. Ecoutez Amie! qui, lui aussi, a échoué dans les sables de ce Rhin où échouent tous ceux qui sondent le néant des choses : « La fantasmagorie de l'âme me berce comme un yôghi de l'Inde et tout devient pour moi fumée, ombre, illusion, vapeur, même ma propre vie » !

Et dire qu'il se trouve des Tabarins et des Pierrots, pour taxer de fous ces grands esprits mourant d'avoir vu la vie. Car toujours le vieux mythe

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hébraïque : celui qui a vu Dieu doit mourir. Ils ont enlrevu la réalité et, dés lors, ils sont blessés pour la mort. Ils s'avancent en théorie, mornes et silencieux.

C'est Prospéro retournant à sa science, après la révolte idiote de Caliban. Par deux fois, la sédition ]'a chassé de son royaume et, par deux fois, il a été dupe de sa bonté. Il aimait son frère « plus que tout au monde », disait-il ; mais lorsque Antonio eut -< monté tous les cœurs au diapason qui plaisait à son oreille », il fit traité avec Alonzo, roi de Naples, et s'empara du pouvoir. Bien plus tard, au retour de l'île, Calihau, «le petit monstre tout rousseau » qui criait à Prospéro : « Vous m'avez appris à parler et le profit que j'en retire est de savoir comment maudire », Caliban souleva le peuple et exila le duc. Prospéro ne croyait plus aux vertus humaines.

Miranda, la vierge aux longs cils, a vu Ferdinand. Son père est oublié et Prospéro, les apercevant se tenant l'un Tautre par la taille : « Pauvre papillon, murmure-t-il, elle a pris le poison » ! Il ne croyait plus aux terrestres affections et ni les brocarts, ni les lents sourires d'Impéria n'existeront pour lui. Ariel, a le boudeur fantasque», celui qui avait pour lit « la clochette d'une primevère et qui voulait vivre sous la fleur qui pend à la branche », Ariel seul, lui resta fidèle. Il suppliait sa liberté; il l'obtint, mais la liberté fut la mort, puisque Ariel, c'est le rêve, et réaliser son rêve n'est-ce pas le perdre ? Alors, pauvre d'illusions, Prospéro est retourné à des études « qui,

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sauf le défaut d'être si abstraites, dépassaient en valeur tout ce qu'eslime le vulgaire (1) ». « Le monde 1 qu'il quillait lui semblait une illusion éternelle, une comédie composée d'actes sans fin. Il avait passé sa vie à poursuivre un but et, le but atteint, il avait vu que ce n'était rien (!2) ».

Mais voici Méphislophélès, la synthèse vivante et parfaite de celte nature d'âme que je m'efforce de définir et qui est bien, en dernière analyse, celle de Scherer. Non point le Mépbisiophélés proxénète ou gralteur de cavalines que M. Gounod a décrit en des romances sentimentales, non point le magicien à longue robe que peignait Gustave Doré, mais ce grand sceptique entrevu par Sphor, évoqué par Berlioz et réalisé par Gœthe et par Wagner; Méphistophélés, ce prolée fugace, ce voyant de la vie qui est tout ironie, négation et scepticisme. Il s'avance comme jadis, dans le cabinet du docteur Faust, « en jeune gentilhomme, vêtu de pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie raide sur l'épaule, la plume de coq au chapeau, avec une longue épée elïilée au côté ». Il a compris le mensonge de tout.

Afïublé de la robe professorale de Faust, il démontre, au pauvre écolier ahuri, la vanité de la science : « Mon bon ami, la théorie est morne et l'arbre doré de la vie est vert ». La logique, la philosophie vous diront ce qu'il faut penser; la chimie se moque d'elle-même, la métaphysique n'est qu'un

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