L'Idéal dans l'art, tome 11, p
LA ClUTIQUK ANALVTIOUE. 2GT
partout le botaniste indifférent, objectif qu'il prétend.
Or, cela même n'échappa point à son observation. Ainsi, récapiiulant ses étudessur la peinture moderne, il disait : « Nous avons toujours et à chaque pas, porté des jugMuenls», mais il ajoutait: « Sans le savoir, nous avions en main, un instrument de mesure » et ce serait, semble-l-il, comme pour légitimer ces jugcmenls portés à chaque pas qu'il aurait établi celle ingénieuse, celte subtile théorie de ["Idéal dans l'eut pour laquelle la critique moderne fut d'une si impertinente inattention. En essence, cette philosophie tend à fixer d'après la psychologie, la sociologie et l'esthétique, les conditions et les degrés de perieclion des œuvres d'art. D'après M. Taine, M. laine dit, d'après Thisloire, — l'œuvre d'art est d'autant supérieure que le caractère qu'elle manifeste est plus notable, plus iin[)ortant — c'est le point de vue psychologique; que le caractère manifesté est plus bienfaisant — c'est le point de vue sociologique; que le caractère enfin s'iniprime et s^exprime avec un ascendant plus universellement douiiiialeur — c'est le point de vue esthétique. De la sorte, avec ses géniales aptitudes spéculaiives et sans en convenir, M. Taine légitime ses préférences, codifie ses affections, mettant au premier rang les frài^ments conservés de la statuaire grecque, la pointure de la renaissance italienne; plaçant audessous, l'art gothique, la peinture flamande, l'école gioitesque, la peintUt^e anglaise. Conclusions qui ne
laissent pas que d'être assez peu en rapport avec les prémisses citées plus haut : « Ma critique n'impose pas de préceptes, etc. » Longuement et à plusieurs reprises, M. T;ine a exactement déclaré que les arts plastiques voulant suggérer l'au delà des passions ou du rêve, sont en erreur sur les arts plastiques soucieux uniquement de la pure et simple beauté de la vie. Ce qui condamnerait la conception d'art des Cimabue, des Giotto, des Bolticelli — ces merveilleux peintres des âmes ou des Rossetti, des Burne-Jones, des Wats — ces merveilleux peintres des cœurs (1). On le lit, moins que personne, M. Taine n'a pu et n'a prétendu donner à ses pénétrantes études critiques l'objectivisme des études scientifiques. Et leur rare valeur aurait pour cause, moins peut-être une méthode sujette à erreurs, comme toutes les pensées, que l'artistique et philosophique valeur de l'écrivain.
Car, quoiqu'on pense M. Sarcey, il y a dans M. Taine un artiste, un délicieux artiste; non seulement dans ses notes de touriste — on sait toujours l'inoubliable nocturne du Voyaye en Italie : « Que de ruines et quel cimetière que l'histoire!... » et certaines visions de Londres en un suaire de brouillard, vraiment ineffaçables — mais en tant que critique littéraire, sou sens artistique s'avoue dans l'impression durable, passionnante qu'il reçoit des livres, jusqu'à cette comparaison à propos des
1. VoirZa Philosophie de l'art en Grèce, passim, Essais de Critique et d'Histoire, p. 377 et suiv.
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Mémoires de Fléchier : « Quand on essaye de se représenter les sentiments de cette littérature, il semble que l'on respire le faible et le suave parfum d'une rose thé flétrie et conservée depuis cent ans ». — jusqu'à ces lignes où il trouve, dans la dure et sévère prose de Guizot; comme « un chant tendu et passionné. » Jusqu'à ces pages uniques en lesquelles il restaure, ressuscite par on ne sait quelle miraculeuse vertu de vision et de synthèse, les civilisations éteintes : la Grèce, Rome, la vieille Angleterre, le dixseptième siècle français, la bourgeoisie flamande. Ces races couchéesau cercueil d-e l'histoire, elles revivent pour une heure, elles retournent dans les paysages, dans les demeures de la patrie et M. Taine les décrit dans leurs costumes de tous les jours, dans leurs attitudes familières, avec les passions qu'elles ont aimées, avec les pensées qu'elles ont spéculées, en lesquelles elles ont cru et pour lesquelles elles sont mortes. Enfin, les auteurs qu'il comprend le plus vivement écrivent d'ordinaire, dans une langue significativement ouvrée: en français, ce sera Saint-Simon, Balzac, Michelel ; en anglais : Shakespeare, Swift, Carlyle, tous des tourmenteurs de leur langue, obscurcissant la primitive clarté des mots, disloquant la syntaxe usuelle et dont les phrases se déroulent parées, scandées, mystérieuses avec des mièvreries et d'inoubliables copulations de vocables.
M. Taine trouve plus belles que l'art, plus belles que les phrases orfèvries — les idées, les idées générales, les essentielles vérités de la sagesse humaine.
la philosophie enfin, car, au sens exact et mieux qu'un critique littéraire, mieux qu'un artiste, M. Taine est, comme l'a dit M. Bourget, un pur philosophe: «Rappelons-nous, écrit-il, non sans émotion, l'âge où pour la première fois, nous avons entrevu des vérités générales, non pas enseignées, mais découvertes par nous, les filles aînées de notre esprit, les plus chères, si charmantes que nulle joie depuis n'a pu effacer ni égaler le souvenir de ce premier bonheur. » Or, cet incomparable bonheur de trouver des vérités générales, M. Taine l'eut souvent et il est môme pensable qu'il écrivit jadis ie la critique littéraire, de la sociologie en philosoiihe et que c'est en philosophe encore qu'il écrit actuellement de l'histoire. Ce qui l'intéresse, ce sont les primitifs axiomes, les causes premières dont les révolutions sont des effets plus ou moins prochains. Dans ce périlleux travail du dégagement des causes, je ne prétendrai pas qu'il n'ait jamais aidé à la vérité ou tout au moins, exagéré la réalité, « car, ainsi qu'il l'avoue, un écrivain croit aisément les choses qu'il désire » et c'est, en effet, dans des généralisations hasardeuses et partiales que son œuvre a été discutée et reste partiellement discutable.
Sans étudier ici la philosophie de M. Taine, ce -qui serait hors de cause, disons pourtant que, incrédule à la métaphysique et basé unique nent sur la science {les Philosophes français), son phénoménisme trouve dans l'àme humaine, un produit; dans l'être moral, « une ligne d'événements dont rien ne dure
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que la forme (1) » et accepte le Darwinisme avec tiMilos SOS c()iiséi|iioiicps : rinfliionce des milieux, la sclecliou naturelle, le déterminisme: « L'ascendant du milieu, proclame-t-il, amène sur la scène de riiislûire les artistes, les philosophes, les réformateurs religi'^ux, les politiques capables d'interpréter ou d'accomplir la pensée de Inur âge et de leur race, comme il amène sur la scène de la nature, les espèces d'animaux et de plantes les plus capables de s^accommoder à leur climat et à leur sol. »
En raison de la sévérité de sa méthode, de son manque d'agrément et de ses allures philosophiques, la criliiiue analytique n'a guère dépassé le cercle relativement restreint des lecteurs spéciaux. Car tandis que les esthéticiens, les psychologues, les hommes de lettres, tous ceux qui pensent, qui observent, qui [)hilosophent lui accordent presque à elle seule, Taltention, le grand public l'ignore ou la dédaigne parce que docle, scientifique, fatigante à lire. Comme preuve les revues qui en ont donné, les premières, des exemples achevés comptent parmi les plus et les mieux remarquées du monde artistique, tandis que leur brève et aléatoire existence atteste que le public ne partagea point celte opinion : —