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fanes, et voues à l'anonymat, comme les noiiveau-ncs oubliés au coin des bornes. Jusqu'à nous, l'idée de reconstituer la bibliothèque éparse d'un amateur pouvait être caressée, on osait espérer, à cause de leur étiquette, la réunion posthume d'ouvrages envolés aux hasards des ventes. Le temps viendra, s'il n'est point venu, oi^i il sera impossible de songer à battre ce rappel. Les collections d'ex-libris en seront cause.

Il y a en ceci, même au point de vue spécial de grouper les marques authentiques, une grave faute. Je le disais en commençant ce livre, les cx-libris incunables se confondent singulièrement avec les œuvres similaires d'armoiries gravées sur les thèses, de blasons isolés reproduits pour d'autres usages. Une fois arrachés aux volumes sur lesquels on les avait collés autrefois, ils perdent un élément sérieux de détermination. Sans la rencontre faite par nous de l'cx-libris d'Alexandre Bouchart sur un Ptolémée, de celui de Nicolas Chevalier sur un livre de costumes turcs, on en serait à douter encore de leur destination primitive ; ils passeraient couramment pour de simples travaux héraldiques, sans plus. Et les collectionneurs en

viendraient à les rejeter comme douteux, alors qu'ils vont à présent tenir une des premières places par leur rareté même et la valeur que leur donne le nom du graveur inscrit au bas.

Les constatations officielles dans les dépots publics ne fourniront malheureusement qu'un appoint restreint. Les livres de la Bibliothèque nationale, par exemple, sont entrés pour la plus grande part directement dans la maison, et leur reliure aux armes royales demeure leur seul ex-libris. Les autres, recueillis successivement par dons ou achats, n'ont point toujours conservé leur estampille d'origine, ou quand ils Font, possèdent tous la môme, par séries. Je citerai aux estampes les volumes de la collection Lallemant de Betz, pourvus de la pareille marque, d'ailleurs collée en surcharge sur celle du collectionneur primitif, M. Rousseau.

Aux Imprimés il en est ainsi. Les moyens les plus sérieux de constatation courent le monde, parce que les trésors anciens se sont éparpillés; ils s'échouent dans des officines profanes, avides, qui ne les ménagent guère; alors les termes de comparaison manquent, et manqueront de plus en plus.

Une question se pose à ceux qui, suivant leur passion sans se rompre la cervelle de ces considérations de philosophie, se jettent sur les exlibris avec l'ardeur du thésauriseur, les achètent ù tout prix et les veulent garder : quelle classification est préférable en l'espèce? Le rangement méthodique par contrées, par siècles, par individus, ou le pur et simple mélange alphabétique, en ne tenant compte que du nom du titulaire ?

Aux amateurs convaincus, historiens à leur façon, disposant de leur temps, je conseillerai de préférence la méthode. Les Allemands entre eux, les Français entre eux, les Italiens entre eux, et dans chacune de ces séparations la place rigoureusement chronologique de l'exlibris, quand on a pu connaître les dates extrêmes du personnage, ou la date môme gravée sur la pièce. La besogne n'est point commode, il le faut reconnaître, car s'il est facile de déterminer des gens comme Pirckheimer, Ebner, Petau ou Félibicn , il est souvent impossible d'assigner un temps, même approximatif, aux obscurs et aux anonymes. Mais si incomplètes que soient les identifications , l'avantage reste

(lu rapprochement des œuvres d'une époque ; on suit mieux les transformations de la mode, c'est en petit l'histoire du goût qui se déroule , on surprend les rapports des vieux hibliophiles entre eux; et celui-là seul pourra écrire une étude définitive de l'ex-libris qui se sera condamné à ce groupement rationnel et saura lui demander ce qu'il comporte d'enseignements.

Dans les bibliothèques publiques oii le nombre domine et souvent prime la qualité, le rangement alphabétique a de sérieux avantages. Ce qu'on recherche avant tout, c'est la communication rapide de la pièce demandée, le moyen facile de satisfaire aux comparaisons lors des achats. La méthode rigoureuse offrirait des inconvénients ; elle exigerait des catalogues impossibles à tenir à jour, ou des connaissances spéciales de la part des employés chargés de répondre aux demandes. Le classement alphabétique enlève mille causes d'erreur, de perte de temps aussi. On va à la pièce réclamée aussi sûrement qu'au mot cherché dans un diction- 'naire. Il résulte bien de là une cacophonie incroyable d'époques, de singulières promiscuités

de noms, mais le but est atteint et le lecteur n'attend pas.

Peut-être cet empirisme aurait-il sa raison d'être dans la formation d'une collection particulière. Lors des acquisitions proposées, l'amateur saurait plus vite à quoi s'en tenir sur son trésor. Mais pour le dernier rangement, il faudrait revenir à la division scientifique, seule digne d'un chercheur et d'un historien amassant les documents, non par gloriole, mais par besoin de connaître la vérité en toutes choses.

La partie ardue de la tâche, c'est la reconnaissance des inconnus, de ces marques armoriées du dix-septième siècle, portant un simple blason sans nom de titulaire, sans devise parfois, et que les vieux amateurs employaient de préférence. Je suppose ici que le collectionneur est fixé sur les procédés de gravure, qu'il distingue du premier coup le bois allemand, de la taille-douce, et celle-ci de l'eau-forte. Les exlibris incunables allemands sont presque tous gravés en relief; au contraire, les français sont taillés en creux. Mais antérieurement aux ouvrages héraldiques du Père Silvestre Petra Santa, auteur des Tesserœ gentilitiœ (Rome 1638),

et de Viilson de la Golombière, auteur du Recueil de plusieurs pièces et figures d'armoiries, en 1639, les blasons isolés ni les ex-libris ne figuraient les couleurs des armoiries par des traits conventionnels. La marque d'Alexandre Bouchart, celle de Nicolas Chevalier, de Lapeyre d'Auzolles,des Sainte-Marthe, des Bigot, en sont restées à la gravure toute simple des pièces de blason, sans préciser Témail. Au contraire, celles de Petau, de Félibien, sont chargées de hachures de convention qui donnent les couleurs. Il ressort de là que tout ex-libris non pourvu de ces hachures est d'une date antérieure à 1638 ou 1639, et que ceux qui les ont portent une date postérieure. Ceci est d'une grande importance dans la recherche des incunables ex-libris ; c'est seulement avant 1638 qu'ils méritent ce nom.

En présence d'une marque sans indication de possesseur, sans devise, mais décorée d'un blason, il y a plusieurs ressources. Si la pièce est française, on a recours au dictionnaire héraldique du graveur Paillot, un des ouvrages les plus complets dans ce genre *. Paillot a relevé

* La vraye et parfaite science des armoiries ou l'indice ar-

les noms de chaque partie d'un écu et les a rangés alphabétiquement. Les armes à identifier portent-elles un lion rampant, il y aura deux termes du dictionnaire à consulter : le mot lion et le mot rampant. Sinon à Fun, du moins très souvent à l'autre, on découvre Fécusson anonyme, gravé dans une planche d'armoiries, et longuement blasonné et identifié ensuite dans la notice jointe aux dessins. Bien qu'ayant composé son livre dans le milieu du dix-septième siècle, Paillot peut servir jusqu'à nous, car les armoiries changent peu dans les familles, et son avantage est de ne pas s'en tenir aux illustres rencontrés partout, mais de préférence aux modestes, aux magistrats, aux bourgeois, français ou étrangers.

Les Tesserss grntiUtic'e^àvL P. Petra Santa, donneront pareil secours aux chercheurs, surtout pour les Italiens, qui y sont énumérés en plus grand nombre. Toutefois, eu égard à sa qualité de précurseur, Petra Santa est moins complet, moins bien disposé, et ses tables ne valent pas celles de Paillot. J'en pourrais dire autant des Insi-

morial de feu maistre Louvan Geliot advocat, par Pierre Palliot, Parisien. Paris, 16G0, in-folio.

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gnium theoria seu operis heraldici... de David Zunner ( 1690, in-fol. ), excellent à consulter poulies travaux allemands, bien que touilu et cncombrd.

Ces trois instruments de travail ne sont point les seuls, mais on apprendra vite à connaître les autres par la pratique : les Armoriaiix^ de Clievillard, les Grands Officiers de la Couronne^ du Père Anselme, et autres, sauf que les recherches n'y sont pas guidées par les pièces de Técu, et qu'ils ne se peuvent consulter à la façon d'un vocabulaire.

Si la marque à identifier est pourvue d'une devise, on consultera le Dictionnaire des devises, d'Alphonse Chassant, ouvrage moderne, où sont réunis alphabétiquement, d'après le premier mot de la phrase, la plus grande part des cris de guerre, devises, sentences, adoptés par les familles françaises ou étrangères. Un autre livre, encore plus complet, est dû à un Allemand, M. Dielitz, et a paru ces dernières années *. Lorsque le nom du personnage est gravé sur la planche, sans indication de date, et que ce nom

* Die AValil und Denkspruclie i'eklgesehreie losungen, bclilacliL und Yolksoruie, 1883, in-lol.

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ne se trouve pas dans les séries biographiques usuelles, on aura grand avantage à consulter aux manuscrits de la Bibliothèque nationale les pièces originales du cabinet des titres, classées par familles. Il est rare que pour les Français des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles on ne rencontre pas des mentions d'époque, de fonctions, en un mot tout ce qu'il est utile de savoir pour le rangement méthodique d'un cxlibris à sa bonne place.

J'effleure un peu en courant cette partie technique de mon sujet; je la voudrais plus détaillée, en ce qu'elle sortirait des premiers tâtonnements les amateurs novices. Elle a cet intérêt, à tout le moins, de donner une direction plus sérieuse à la passion d'ex-libris qui nous envahit. Je n'apprendrai pas grand'chose à des hommes comme M. J. Leicester Warren ; comme M. A. W. Francks, du British Muséum ; M. Warnecke, l'auteur du bel et sérieux ouvrage mentionné plus haut ; M. Lichstenstein, ou M. Aglaûs Bouvenne , sans compter les grands amateurs ; M. Ernest de Rozière entre cent autres ; mais aux débutants, je crierai casse-cou, et je leur éviterai peut-être bien des écoles, quand ce ne serait que

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d'acheter trois fois la même chose. A l'origine de la recherche des ex-libris, on assurait: « Cela ne tiendra pas, c'est la collection à la mode, on s'est lassé des timbres-poste ! » Et voilà qu'il faut avouer la persistance de cet engouement. Déjà certaines pièces atteignent des prix excessifs. Qui pourrait dire oii s'arrêtera le mouvement? L'ex-libris est une branche commerciale pour le quart d'heure, il a ses cours, ses placiers, et comme le disait Poulet-]\Ialassis dans sa langue familière, on finira par doter ses filles avec ces petits papiers cent fois plus précieux que les chiffons bleus de la Banque de France.

Projets (ÏEx-LiOris composes par J. Adelhie.

E goût n'est point une qualité absolue en soi, il diflère de peuple à peuple; c'est ce qu'on exprime par un proverLe : « Des goûts et des couleurs il ne faut discuter. » Ce qui nous paraît banal, engoncé, peut très bien sembler agréable hors de nos frontières. Pas plus en fait d'exlibris qu'en toute autre branche de l'art, cette très subtile et insaisissable qualité ne se peut enseigner; c'est la résultante de comparaisons, l'éducation de l'œil par mille circonstances. Aussi n'ai-je point la prétention de professer le goût à celte place, je voudrais noter simplement

quelles raisons peuvent guider le bibliophile dans le choix d'une marque personnelle, en déduisant nos considérations de ce qui précède.

La loi moderne au regard des arts graphiques se tire de notre particulier état d'esprit. La littérature nous a faits naturalistes, et les objets anciens les plus appréciés des chercheurs sont justement ceux qui peignent une époque dans ses mœurs et dans ses hommes. L'estampe gravée autrefois par un contemporain a pour l'instant le pas sur les conceptions allégoriques construites d'imagination. Là est le secret de notre engouement pour les miniatures de Jean Fouquet, pour les crayons du seizième siècle, les portraits de Nanteuil ou d'Edelinck, les intérieurs de Trouvain, ou les délicieuses planches coloriéesdeLawreince,de de Bucourt,de Janinet. Rester de son temps, écrire ce qu'on voit, parler de ce qu'on a connu et pratiqué est une tendance spéciale d'aujourd'hui qui nous a jetés sur les mémoires authentiques, sur les documents sérieux. En raisonnant du grand au petit, l'ex-libris ancien vaut surtout par l'aspect spécial d'une époque déterminée la note documentaire qu'il nous fournit, et le très petit

côté des aspirations humaines qu'il précise. Telle est sa physionomie caractérisée suivant les périodes, qu'on ne peut se tromper sur sa date. Il a, comme les seigneurs ou les belles dames, porté l'épée, la perruque ou les paniers; sous la Régence, il diffère essentiellement des maîtres pédants de l'hôtel de Rambouillet, et avec la reine Marie-Antoinette, il chante le Devin du village. Malheureusement pour nous, notre besoinde savoir et de connaître les anciensnousafait perdre le sentiment personnel, nous nous sommes identifiés avec les modes passées; nos architectes, nos peintres, ont voulu revivre les disparus coquets de l'ancien régime, et pour le point très minime qui nous occupe, on s'est mis à copier et à recopier les vieux de toute manière. Les exceptions ont été mentionnées ci-devant, elles sont les moins nombreuses comme de juste, et serviront à nous conserver un rang sortable. Mais les héraldistes conduits par les amateurs du passé ont formé toute une école d'adaptateurs qui s'ingénient à reprendre les blasons d'autrefois, les sceaux, les marques de libraires pour le compte de leurs clients. Ily a en ceci pareil non-sens que de se faire por-

traire en fraise Henri IV, ou de se commander le château d'Azay-le-Rideau sur un boulevard de Paris. Aux tempéraments différents les ustensiles d'autre forme. Notre art moderne possède assez de ressources pour rester lui-même en face des coquetteries disparues, et qu'il est malséant de ressusciter.

C'est dire que, pour marquer ses livres, il est un peu hors de saison d'emprunter à Albert Diirer ses armoiries contournées, et aux vieux français leurs lambrequins et leurs heaumes. Non qu'il faille prohiber les écussons des exlibris; ceux qui en possèdent dûment, et s'en veulent parer, le peuvent très bien faire sans pécher contre le goût. Mais qu'on les accommode à la manière présente, sans l'attirail oublié des chevaleries mortes. La plus fâcheuse envie d'aujourd'hui, c'est précisément d'accentuer les ornements gothiques des armoiries; nous sommes si loin des tournois, pour le quart d'heure, que les pennons, les étendards ou les morions font une piteuse figure au milieu de nos rotures. La discrétion s'impose, le goût est justement la réserve que les gens d'esprit et de tact recherchent en pareille matière. Avant donc

que de confier un travail d'ex-libris à un graveur spécial, il sera prudent de lui en tracer les limites, de rejeter comme une grosse hérésie les supports dont la mode actuelle encombre les armoiries, surtout les lansquenets à toques crénelées dont on fait un déplorable usage. Lorsque ces supports sont des figures humaines, ils ont subi de curieuses transformations à travers les âges. Au quinzième siècle, ils étaient des chevaliers; au seizième, des chevaliers d'autre allure ; au dix-septième, ils portaient parfois l'habit civil. Logiquement, nous devrions leur mettre le frac pour rester dans la vraisem])lance. Le mieux est de les condamner et de chercher une décoration plus en harmonie avec nos habitudes.

L'ex-libris purement héraldique n'est donc plus de mise, il vit sur des données perdues. Ceux-là seuls lui sauront redonner du lustre, qui le voudront habiller à la mode nouvelle, et n'en point faire la pièce principale d'une marque. De vrais artistes sont là qui n'auraient point grand'peine à lui appliquer les règles d'à présent.

Voyez les médailleurs modernes, ils n'ont

garde de reprendre pour leur compte les décorations de Pisan au revers de leurs œuvres. Ils combinent de petites scènes allégoriques appropriées à nos contemporains. Ils ne dédaignent ni le costume civil ni le costume militaire d'à présent, parce que l'art s'arrange aussi bien de ceci que des lambrequins d'antan. M. Chevreul, affublé d'une toge et flanqué de guerriers moyen âge, n'eût été que drôle; la redingote que lui a conservée Roty lui communique une impression de réalité saisissante en même temps que de grandeur. C'est toute une époque caractérisée, qui demeurera et conservera sa physionomie. A ce compte, nous préférerons toujours à l'exlibris fleuri et médiéval du comte de Leiningen, le petit bonhomme en habit du collectionneur Leroy de Valenciennes. L'un dit la vérité et l'autre blague, si je puis me permettre cette irrévérencieuse expression.

Sans aller aussi loin que cet amateur, dont la fantaisie luxueuse marque chaque volume de sa bibliothèque d'un ex-libris spécial accommodé au sujet, il y a lieu de se choisir une estampille bien à soi, bien de son temps, qui vaille à la fois par son originalité et sa sim-

plicité. L'essentiel est de briser une bonne fois avec les théories toutes faites, imbues de cet archaïsme chenu et vieillot dont le romantisme avait commencé Fapothéose. Et ne dites pas que nous ne pourrons jamais inventer mieux que les anciens ; sur le fait de la librairie nous valons nos pères, surtout quand nous ne copions pas servilement leurs caractères, leurs vignettes ou leurs marques historiées. J'aurai occasion de préciser ailleurs cette assertion d'aspect aventureux. Ceux de nos ouvrages qui resteront sont ceux-là justement qui rompent carrément en visière avec la tradition, et ont une tournure bien à eux. Et lorsque plus tard les collectionneurs d'ex-libris voudront caractériser notre fin de siècle, ils montreront autre chose que les blasons des baronnets anglais et les marques confectionnées d'après le gothique. Pour prendre rang, nous aurons mieux fait de chercher une idée dans notre entourage immédiat, fût-ce de prendre la tour Eiffel comme pièce principale, que non pas de revivre les ferblanteries de la Renaissance, de s'attarder aux « histoires » de Tory ou de Guyot Marchand, Il y a manière cependant, est modus in rébus.

et cette originalité, cette note d'époque, se devra garder des exagérations maladroites, des troublantes singularités dont certains amateurs aiment à se parer. On n'est pas moderne pour être incompréhensible, les figures de l'Apocalypse décadent sont pour le moins un écucil aussi grave que les reconstitutions moyen âge. « Il n'est pas simple d'être simple, » disait Dumas ; or, la simplicité est la plus sûre note de bon goût. L'homme élégant bannit de sa toilette les couleurs étourdissantes ; le bibliophile se doit tout aussi bien garder des excentricités graphiques, bonnes aux affiches murales.

Sans doute il n'est point malséant de se chercher une estampille congruente à ses goûts. Un ex-libris revéche, janséniste, conviendrait mal au collectionneur d'œuvrcs galantes; réciproquement, une divinité court-vètue ferait méchante figure sur des livres pieux. C'est affaire à l'amateur de ne pas se méprendre. Mais il aurait mauvaise grâce, dans l'un et l'autre cas, à s'environner de rébus, de charades, de monogrammes ou de devises alambiquées, de charger sa marque de mille accessoires saugrenus, sous prétexte de se personnaliser. On trouve à cha-

que pas de ces casse-tôtc indéchiffrables, vraisemblablement très forts, que les plus ingénieux sont impuissants à comprendre.

En résumé, ni résurrection de choses mortes, ni adaptation de vieilleries, ni calembredaines trop truculentes, mais au contraire de gentilles simplesses, bien écrites, bien gravées, claires, intelligibles du premier coup d'oeil. La caractéristique de l'amateur spirituellement donnée, sa profession déclinée si Ton veut, ses goûts précisés, ses désirs expliqués. S'il a droit au blason, qu'il le mette en bonne place sans ostentation et sans cri de guerre. Le livre est essentiellement œuvre de paix et s'embarrasse peu des chevauchées ; les matamores ne visitent point les bibliothèques. Le non-sens de ce déballage militaire est trop évident pour mériter de longues phrases, nos glaives sont de paisibles couteaux à papier ni trop coupants ni trop émoussés, ils ne menacent quiconque. Abandonnons à nos voisins les innocentes forfanteries de l'ex-libris, faisons mieux, et gardons en ceci comme en autre chose la mesure dont ceux du dix-huitième siècle nous ont écrit la formule jolie.

Et maintenant, quel meilleur procédé de gravure emploiera-t-on dans la confection d'un exlibris vraiment digne de son nom? La taille en relief, à la mode des Allemands du seizième siècle? Le burin, comme au dix-septième? ou l'eauforte, l'eau-forte jadis dédaignée, pour le quart d'heure redevenue princesse, souveraine, choyée d'un chacun? Aparler vrai, les meilleurs moyens sont ceux qui donnent les plus satisfaisants résultats, et si le relief passe par les mains d'artistes comme le sont, de notre temps, Pannemaker, Baude, Bellenger, nul doute que l'allure n'en plaise infiniment. La seule objection à ce mode de gravure, c'est que dans la plupart des cas l'aspect en est moins doux, moins velouté ; les tirages obtenus à la machine sont empâtés et lourds, ceux à la presse à bras ne sont pas toujours égaux. Et puis la taille sur bois a changé sa manière depuis Durer et Holbein; elle recherche de préférence les tons au lieu des lignes d'autrefois, ce qui fait ressembler l'exlibris à une vulgaire étiquette. Sauf l'assurance d'avoir pour soi quelqu'un des artistes nommés plus haut, il serait périlleux de compter sur une chose impeccable. Quant au burin, réservé

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aux travaux d'importance, hidratisc dans la reproduction des peintures, il a trop de solennité pour Fex-libris; il l'en faut proscrire. Reste Feau-forte, que l'artiste inventeur peut manier à son gré, employer sans le secours d'autrui, écrire à sa volonté. C'est elle que les petitsmaîtres du dix-huitième siècle avaient portée au pinacle, et qu'on a ressuscitée de nos jours après une éclipse longue de cinquante années. L'eau-forte est à Fex-libris ce qu'elle est à la vignette, la plus joyeuse, la plus charmante interprète. Qu'on la maintienne dans la ligne simple, dans le trait, ou qu'on lui fasse dire toute la gamme des tons, du clair au foncé, elle garde sa pareille grâce. Elle tient du dix-huitième siècle une mutinerie, une coquetterie, du meilleur goût. C'est un sourire qu'elle met à la première page dim livre rare, une gaieté de bon aloi ; il la faut choisir de préférence, d'abord parce qu'elle est jolie, et surtout parce qu'elle est artistique.

Et lorsque l'amateur possédera son ex-libris, que Fencre en sera séchée, il ne Fira point camper sur un feuillet de garde, où il ferait la triste figure d'une vignette égarée, mais au verso

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même du plat, renJroit choisi par les gens J'autrcfois, sa vraie place de propriétaire, sur les tabis ou les papiers peigne, même, — et qui qu'en grogne ? — sur le plat verso intérieur relié, historié, maroquiné, qu'il ne devra plus quitter jamais. Ceci pourra paraître étrange, et les timorés continueront à le repousser au feuillet suivant par crainte de gâter le maroquin. Qu'importe , si l'on a la formelle volonté de ne pas céder son trésor ! Le véritable amoureux du livre, qui l'a fait habiller à son goût, le garde, et l'ex-libris avec lui.

Ex-libris spécialement dessiné par Marius Peruët,

pour un exemplaire, imprimé sur chine, du Catalogue

des ouvrages condamnes.

Ex-libris fantaisistes, dessinés par Ferdinandus

Bibliothèque des Connaissances utiles aux Amis des Livres Pour paraître en Décembre 1090

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