‹ Les excentriques (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Les promeneurs qui vont tous les jours de la place de la Concorde à l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile, se souviennent peut-être encore qu'en 1848, non loin de Beaujon, il existait une petite baraque de figures de cire. Les tableaux éraillés et en loques, Tannonce d'un animal extravagant, n'attiraient aucun visiteur. Ce spectacle était d'un extérieur morne et dégradé, trop peu engageant pour lé publie des Champs-Elysées. Aussi le rideau rouge en calicot, orné de crasseux, glanas blancs eu coton, re3tailH[l dans un repos triste ; et ce n'étaient pas les visiteurs qui faisaifent grincer les anneaux de ce velum^ sur la tringle de

fer. ^

On aurait pu prendre le bouge pour un spectacle en faillite, si à de certaines heures les deux figures de cire habituelles qui servent de spécimen à ces

sortes d*ét^lisseinent, n'eussent donné quelque signe de vie. Une femme de cire vêtue en saltimbanque, que le Curtius des Champs-Elysées s'était imaginé pouvoir figurer une puissante princesse, tournait les yeux tantôt à droite, tantôt à gauche, par un mécanisme grossier. Mais de telles agaceries n'arrêtaient pas pas plus ceux qui venaient de l' Arc-de-FEtoile que ceux qui arrivaient de la place de la Concorde. L'autre figure de cire représentait un criminel sans titre, \étu d'un modeste habit noir, les bras tendus en avant, comme pour engager le public à entrer. Ma longue étude de cet art populaire me donne aujourd'hui à penser que celui que j'appelle le Criinin^/, n'était autre chose que le témoin d'un crime. J'entends par là que l'homme en habit noir avait été sans aiicun doute détaché d'un groupe représentant un assassinat. Honnête homme, caché, il avait vu le crime, et il étendait par un mouvement d'horreur ses bras en avant... sous son chapeau gris, ses cheveux se dressaient... une sueur -froide s'emparait de son corps {impressions irréalisables dam Vari du mouleur en cire ) ; mais le moyen le plus brutal n*ayait pas été négligé. Il criait ; c*est-è-dire sa bouche s'ouvrait avec prudence et se refern\^it avec lenteur. Ainsi la porte était ornée de cet ex-témoin dont les anciens gestes et cris avalent été conservés sans en garder la sighification première. Les beaux bras qu il faisait pour attirer le public furent anciennement un geste d'horreur ; et cette bouche qui jadis semblail crier : au meurtre ! devint le pendant mécanicpie des œilladps de la princesse.

Pour ces raisonset bien d'autres le pauvre spectacle des Champs-Elysées était presque mort. Une femme cul-de-jatte vint le ranimer un peu. Elle dansait la polka à la porte sur un tabouret, ^ ce qui fut une séduction de curiosité pour les moins curieux.

J'entrai un-Jour, après que le rideau en calicot rouge eût été tiré, dans une grande salle basse et longue, où le soleil né daignait pas se montrer. Il y avait beaucoup de figures de cire échelonnées le^ unes derrière les autres, arrangées tout autour de la salle, en forme de fer à cheval.

Un homme," tenant une longue baguette, était au milieu du Musée. Il salua les six ou sept.visiteurs qu'avait attirés la parade de la femme bul-de-jatte, et il demanda la permission de garder son chapeau , à cause de Thumidité de la salle. Bientôt il commença son pâllas par Jlenri IV monté sur un àhe derrière un paysan. Le paysan ne reconnaissait pas le roi qui s'était égaré à la chasse et lui disait de dures vérités sur les amours de la cour. « C'était un Bourbon, disait l'homme à la baguette, brave comme tous les Courbons.» Papavoine succéda à Henri IV ; il tenait un couteau à la main et ne se lai^ait pas fléchir par les supplications de deux enfants à genioux devant lui. Puis vint la cour d'Espagne actuelle, c'est-à-dire un groupe de daIfi^s richement habillées et assises autour d'une table sur laquelle était servi un repas de carton. Le démonstrateur profita de cette circonstance pour traiter longuement de la fameuse , question des mariages espagnols ei il se répandit en distribes si amères et si mordantes contre le

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ministère et contre M. Guizot, que je commençai à prendre garde à lui.

On n'était pas encore sous la République ; et il me semblait étrange qu'un directeur de spectacle autorisé par la police, se permît de telles critiques. Il continua sans paraître s'inquiéter de rien, par la figure de M. de Talle>Tand qui avait, dit-il, siu» la poitrine autant de crachais qu'il aurait dû en recevoir sur la figure, à cause de ses nombreuses trahisons. Ce jugement grossier m'en rappela un autre bien plus fin de Ludwigh Boerne, le démocrate allemand, qui ne se fâchait pas trop des variations de M. de Talleyrand. Seulement le poète, s'il avait été roi, aurait accroché le ministre dans son cabinet et l'aurait regardé de temps en temps, comme on regarde les capucins de carton, ces naïfs baromètres,' qui remettent ou défont leur capuchon suivant les cïiprices de l'atmosphère.

Arrivé à moitié de rexplie^lion de ses figures, l'homme à la baguette demanda à se reposer un moment.— Pendant ce temps, dit-il, madame va travailler 5 ensuite je continuerai à vous expliquer toutes les pièces de ce beau cabinet. — La femme cul de-jatte était prête; elle montra avec beaucoup de sang-froid les çenoux qui terminaient ses jambes. Un seul doigt s'était formé dans seà chairs; ce n*élait pas un spectacle attrayant. — Maintenant, dit-elle, je prierai une personne de la société de s'avancer et de me toucher le côte droit. On remarquera que j'ai une pendule dans le côté. » Monsieur, me ditelle, en me faisant un signe gracieux, à cause que j'étais le plus rapproché...» — Mais je reculai-, les monstruo-

sites en cire , tes rponstniosités en chair m'inspirent plus de dégoût que de curiosité. Une spectatrice s'avaHça, mit la main au-dessus de la hanche de la cul-dejatle et fit un signe d'approbation. Pendant que le phéiionnène racontait que l'Académie royale de médecine n'avait pas eu ;*aison du mouvement intérieur qu'jere qualiflait de pendule, les autres visiteurs s'étaient approches et palpaient le côté mystérieux de cette femme. Elle donna ses nom et prénoms, son âge, son lieu de naissance et raconta sa vie pour les six juges d'instruction qui avaient donné six sous à la porte. — Charles, cria-t-elle. Un petit garçon accourut et vint se frotter contre les jambes du tabour^et. — C'est mon fils, dit-elle, il va faire le tour de la société. Je prie le public de ne pas l'oublier, .c'est pour le racheter da la conscription. — Le futur conscrit qui n'avait que cinq ans , recueillit quelques sous dans sa sébille en osier ; et la m,ère phénomène dansait sur son tabouret, en s'accompagiiant elle-même d'Une rauque chanson.

L'homme à la baguette reparut et continua ses explications; elles sont trop partout les mêmes pour être reproduites, D'ailletirs, ce genre de littérature-daguërxéotype a été si souvent employé et devient si fatigant pour le lecteur^ qu'il doit être supprimé. Je n*aurais conservé aucun souvenir particulier de Texhibition^ mais dans la seconde partie de l'explication, l'homme à la baguette se montra de plus en plus hostile au gouvernement de Louis-Philippe; il attaquait le roi, ses fils, ses ministres avec tellement d'audace, que ma prentière supposition demçura entière dans mon esprit.

Je retournai plusieurs fois dans ce cabinet de figures aussi étrange que les intérieurs de Rambrandt. En plelii midi ileniraitunjour vert et malsain, qui se répandait avec chagrin sur les figures de cire. On ne voit plus sou vent aujourd'hui de ces exhibitiôas, et je crois qu'il faut attribuer leur décadence à la trop grande vulgarisation des figures de cire par différents industriels.

A toute heure de la journée, en tous lieux de Paris, dans les passages, sur les boulevarts, les dentistes ont dévoilé la complicité de ces mâchoires mécaniques qui travaillent, sans s'arrêter, avec la régularité d'un battant de pendule, à montrer les trente-deux plus belles dents du monde. Une figure de cire dont la bouche s'ouvrait; fut évidemment une source de fortune dans le principe, aujourd'hui cet effet est si usé , qne j'ai vu un gamin audacieux qui n'avait rien trouvé de plus original que de s'arrêter devant la porte d'un dentiste et de mettre au repos avec sa main ces mâchoires désespérantes à regarder, rien qu'à cause de leur voir mâcher du vide.

Si les dentistes n'ont pas peu contribué à rinattention qu'on apportait au témoin du bouge des Champs-Elysées, les coiffeurs 'doivent se sentir' aussi coupables à l'égard de la princesse. (Combien dans Paris de ces belles dames en mariées, en Kettly, en amazones, en danseuses, qui tous Tes jours tournent dans de superbes accoutrements pour un public désœuvré. Et leurs agaceries sont bien plus perfides que celles des spectacles de cire.

Elles ne craignent pas le plein jour, sont à la hauteur

raisonnable: le corsage est indiscret, les hanches accu-

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sées, les formes toujours ronflantes, l'oeil noyé est plein cîe promesses. On comprend le mot d'un provincial qui resta dans le passage Chpiseul, deux, heures^ en contemplation devant une de ces syrènes de cire.

— La belle brune ! s'écrie-t-il transporté.

— ^h! s'écrie la nourrice de-Roméo, et Juliette, en s' extasiant sur la beauté du comte de Paris : A man of ivax. C'êst-àHlire, c'est un homme de cire, il est fait comme de cire. Ce qui mootre qu'à Londres, du temps de Shakespeare, l'expression populaire qui rendait le mieux la beauté , était de la comparer' aux figures de cire.

A cette- race de purs admirateurs appartiennent ceux qui. guettent le matin le petit lever des figures de cire aux montres des coiffeurs. Car les prçpriétaires sont pleins de soins minutieux^ pour la beauté de leurs enseignes. Quand ThoAimé au gaz a annoncé' par le bruit de son instrument de fer qu'il va fermer les tuyaux, après que les volets discrets interdisent au public toute communication avec la boutique, le coiffeur prend délicatement dans ses bras la fiancée de cire qui tournait comme dans la douce walse du premier jour des noces; il lui ôte sa robe. C'est là toilette de nuit de la maiîée; bientôt sa fausse chevelure est mise sous clef et montre une tête niaise, sans bosses, d'un ton rosé charmant, mais où jamais ne durent pousser ces cheveux nattés et crêpés qui tout-à-l'heure donnaient la vie à cette personne. .

Oii enlève la robe, la chemisette \ seul, le coiffeur peut jeter un regard ardent sur cette belle poitrine

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nue. Seulement quelques rares amateurs ont découvert qu'à sept heures du matin, se faisait le petit lever de la mariée. Alors ces enthousiastes amis des formes plasli<iues jouissent en secret de la vue de ces trésors matutinaux.

J'attribue donc avec assez de preuves, aux exhibitions des coiffeurs et des dentistes , la disparition des cabinets de cire. D'autant plus que quelques chapeliers ont encore empiété sur le genre, en étalant audacieusement de monstrueux bustes en cire d'hommes célèbres à différents titres, MM. de Lamennais, Beranger, etc.. qui se voient encore place des Victoires.

Le plus célèbre cabinet de cire disparut, tué par ces spectacles gratis : j'ai vu la fin de Curtius, si longtemps connu au boulevart du Temple. 11 ne pouvait pas lutter contre les dix spectacles autorisés et contre les mille spectacles imprévus du boulevart. D'ailleurs deux ou trois générations avaient connu « la femme qui offre un million à celui qui voudra l'épouser. »» Les voyous sans candeur et sans surprise, ne s'effrayaient plis quand au lieu d'une figure charmante, la millionnaire laissait voir une tête de mort. Peut-être quelques provinces du fond de la, France sont-elles tour-à-tour alléchées et épouvantées par cette fiancée à double visage!. Curtius ne laissa ni trace ni élève, à l'exceptioa du cabinet des Champs-Elysées dont le propriétaire ne pouvant vivre de ses figures de cire, jugea prudent de s'adjoindre la grosse dame sans jambes. Depuis longtemps je désirais visiter l'exhibition, car j'aime à voir rac^onie de parr^ils spectacles. J'ai la cruauté de rire en

es trouvaDt pauvres » malades et infif mes. S'ils sont 3orgQes, je me réjouis que le lendemain les verra aveu-

^les ; s'ils soat boiteux> je suis heureux de les penser îul-de-jatte. Lps habits se déchirent, ce n'est pas assez,

e veux les voir ramasser par le chiffonnier. L'amour lu laid n'a rien à voir • là-dedans ; au contraire me pousse l'amour du beau.

Ces spectacles corrompent et rendent mauvais ; surtout la vue des cabinets de cire. On est troublé en entrant dans les salles; on, pense au meurtre, à l'assassinat. Cela ressemble tout à la fois à la Morgue et a l'abattoir. La sculpture peinte emproyée par tous les peuples sauvages, touche à nos figures de cire; mais il y a un sentiment grossier de réalisme; il y a une naïveté d'exécution dans les dieu^ des peuples primitifs qui les sépare complètement des moulages en cire. Les Espagnols, s'ils mettent des cheveux, des vêtements vrais à leurs statues coloriées de saints, se sauvent par une foi ardente qui veut comprendre d'une manière exacte et matérielle la représentation de leurs saints.

Au contraire, nos figures de cire avaient fini, abandonnant les sujets bibliques, n'apportant plus autant de soins aux rois et empereurs, par être la Gazette des Tribunaux en pied, grande comme nature , avec des habits et coloriée. C'était la consécration du crime-, ceux qui n'avaient pu aller à la barrière Saint-Jacques, retrouvaient à l'exhibition, le criminel avec sa tête. Ceux qui n'avaient pas lu le procès, assistaient au crime, groupé et parfaitement ressemblant.

Et je voudrais que les auteurs dramatiques assez cou-

pab'rs pour se servir de FualdeSj de madame Lafarge, àcCastaing, m'entendissent; ils font là un vilain métier; ils sont un peu plus bas placés sur Féchelle des arts que les Curtius , car ils ne sauraient pas mouler une figure de cire. Us volent et coupent dans les Causes célèbres: mais ils coupent mal, et n'ont même pas le talent de tailler un vice ou un crime, dans les conditions de Fart. De si coupables moyens au théâtre , en livres, en baraques de foires, corrompent plus qu'on ne croit; Un pelit pToupe de la nation accuse sans cesse les autres vingtcinq millions de Français de ne pas croire au beau: mais le groupe est trop intelligent pour se faire comprendre des masses, trop, restreint pouf empêcher et détruire la bande nombreuse des faux artistes, faux savants, faux poètes, faux philosophes, qui passe son temps à distiller du poison et à le faire boire au peuple.

Une des impressions d'enfance qui m'est restée ia plus vive, c'est d'avoir été porté à bras dans un cabinet de figures de cire à la nuit. *

J'eus très-peur. Bien des fois j'ai pensé à cette impression^ j'ai tâché de l'analyser, car l'enfant a raison: il ne sait pas la vie, il n'a pas de préjugés, il connaît la nature et ignore, l'art. En même temps et à diverses époques, j'ai regardé longuement des figures de cire de toutes les conditions et de toutes les formes. Plus je regardais, plus je me disais qu'enfant j'avais eu raison d'avoir peur.^ Mais pourquoi ? Ce n'était pas l'immobilité et he calme de ces figures, la statuaire partageant ce calme et cette immobilité. Je comprenais que mon effroi naïf venait de celte apparence de vie qui n'est pas la

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vie, de cette appjareiice de réalité qui Q*est pas laréalité» de ce plus complet que la sculpture et la peinture, qui cependant est fnoins complet que la peinture et la sculpture. Lorsqu'un jour il me tomba sous les yeux un livre scientifique qui contenait les pr*)cédés par lesquels on peut donner une apparence de vie à un cadavre.

Mapewr venait de la ressemblance d^s figures de cire avec les cadavres que je devinais. Plus tard, j'allai rendre une seule visite à la Morgue. Je compris alors. pourquoi Taspect des figures de cire était odieux, il arrivé souvent que des meurtriers, pour faire disparaître leurs victimes, les coupent en morceaux. La Morgue retrouve ces morceaux, les joint autant qu'elle peut et s^essaie à offrir un corps complet, plus facile à reconnaître. Mais quoique rajusté par des mains habiles, ce corps coupé n'a jamais l'enfter, même d'un cadavre. Les personnages célèbres dans les cabinets de cire, n'ont que la figure et les mains moulées en cire, par économie. Le corpp, les jambes sont faits avec plus ou moins de soin par des bourres d'étoffes^ quelquefois c'est un mannequin de carton. Aussi, la figure et les mains presque réçUes du personnage ne s'harmonisent-elles plus avec les mouvements faux et guindés du mannequin. A la Morgu'e .on injecte les vaisseaux du cadavre d'un liquidé conservateur quia les apparences du sang; le visage est enduit d'un coloris léger. Malgré ces peintures, un cadavre de la Morgue ressemble toujours à un cadavre. Les figures de cire ne sont-e^es paj fardées de la même manière ? A la Morgue, des yeux artificiels sont placés dans les orbites oculaires. Les mouleurs de cire

se fournissent d'yeux de verre exactement semblables. Ainsi peutron expliquer les sensations terribles, les cauchemars en plein jour que vous occasionnent les cabinets de Qgures de cire^ et il. a fallu Tesprit un peu vulgaire d'un réformateur moderne, M. Cabet, pour ne peupler son Icarie «« que d'artistes qui se livreront à k confection des automalesde cire, portraits des hommes utiles. «»

Huit jours après, passant dans les Champs-Elysées. }C m^aperçus que le cabinet de figures de cire était fermé. Alors je pensais que l'homme à la baguette était fou, que la police avait eu vent de ses propos et qu'on lui avait retiré sa permission. Du côté opposé, je retrouvai la cul-de-jatle qui exploitait sa personnalité, seule et en plein soleil; et j'oubliai tout à fait le sombre hangar des figures de cire.

La révolution de février arriva, qui coupa brusquerait le carnaval en deux. Un événement aussi inattendu offrait tant de motifs d'étonnement et de curiosité, que le bœuf gras fut vaincu par la Réptiblique. D n'y eut pas de bœuf gras en 1848; on trouva sans doute que c'était un animal courtisan dont les parents sous la monarchie, avaient été saluer trop d'autorités constitutionnelles. Le bœuf resta aussi gras qu'avant; mais il fut abattu entre quatre murs, sans avoir eu l'honneur d'un triomphe.

A la seconde année de la République , nous élioiis quelques-uns qui s'imaginèrent qu'elle avait porté un aussi rude coup au carnaval qu'au bœuf gras. Et comme il se pouvait que 1849 devint le terme des mascarades de nuit, je résolus afin de me souvenir plus tard, de visiter-^avec courage tous les lieux où on va se réjouir dans ces folles saturnales. 11 n'y a guères de différence entre les uns et les autres ; ce qui le prouve, c'est l'ancienne coutume des gens de l'Opéra d'aller trouver les gens de la Courtille. Les "riches soûls de Champagne ont toujours eti la curiosité d'aller voir les pauvres soûls de vin à quatre sous.

Moi, j'allai avec deux de mes amis voir des bals plus curieux, et moins connus, à la barrière du Maine et à la barrière Mont-Parnasse. Ce que j'y ai vu sera raconté ailleurs, mais je sortis d'un de* ces terçibles endroits, quasi halluciné, ne me connaissant plus , ayant remarqué des confusions de sexes, des hommes et des femmes hybrides dont les sculptures et peintures licencieuses des antiques ne peuvent donner aucune idée. Cependant j'avais entrepris cette tâche difficile, et il fallait voir tous les bals de la barrière. Quelquefois l'entrée était dangereuse, à cause des gens ivres qui encombraient et se disputaient aux portes. C'est ainsi que je fus séparé de mes deux amis par un groupe d'hommes en blouse , qui criaient à tue-tête. Mes compagnons avaient dû entrer par une cuisine enfumée qui est au rez-de-chaussée et qui conduit à un escalier, en haut duquel se trouvent les danseurs. Je restai sur la. porte, tâchant de voir clair sur la chaussée, pour m'assurer

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qu'ils n'nvaieni pas pris une autre route; puis je regar dai dans la salle.

— Entrez , me dit un homme qui se disputait avec une vieille femme. Je ne répondis pas. — Entrez donc, répliqua-t-il, vous n'avez pas peur qu'on vous assassine. — Je le regardai. — Pourquoi voulez-vous qu'on m'assassine ? — Ne l'écoutez pas , monsieur, dit la vieille, il ne dit que des bêtises. — Je gage que c'est un étudiant, reprit l'homme; les étudiants sont bien reçus là-dedans. — ^Je ne veux pas entrer, dis-je, je cherche mes amis. — Bon, répondit l'homme, je les ai peutêtre vus. — Ça doit être les grands cheveux, dit la vieille, et l'autre a un chapeau à larges bords. — Eh î les autres! cria l'homme, on vous attend par ici, étudiants.

Mes amis étaient descendus pour me chercher^ l'homme les avait reconnus descendant l'escalier. — Il n'y a rien de curieux là-dedans , me dit le peintre Courbet. — Ah ! ça ne vous amuse pas, vous autres, dit l'homme, je conçois ça, il vous faut la Chaumière. — Allons, viens, dit la vieille, il est temps de rentrer.— Laisse-moi un moment, j'aime à causer avec les étudiants ; et il parla bas à la vieille. — ^Non, dit celle-ci. — On ne sait pas, répondit l'homme, et il se retourna vers nous : — Ah ! vous êtes comme les Mystères de PariSy vous aimez le curieux.... J'en ai du curieux, moi, dit-il à voix basse, en mettant la main devant sa bouche pour que la vieille n'entendit pas. — Qu'est-ce que vous avez ? lui dis-je. — Psch ! ça ne se dit pas comme ça. Est-ce que vous descendez dans Paris? — Oui. — Eh bien ! nous allons toujours

faire un bout de route eusemble... si ça ne vous gêne pas.— Ça nous est égal. — Et je vous montrerai des choses comme jamais vous n'en avez vu de votre vie. — Très-bien. — Voilà ma maison, dit-il tout d'un coup; ne faites pas de bruit et n'ayez pas peur. Allons, la vieille, la clé? La femme avait l'air de ne nous voir arrêtés qu'à regret; elle se fouilla longtemps, pendant que son mari jurait. C'était une maison bâtie nouvellem*t, à en juger par la lune qui nous éclairait. La porte étant ouverte, nous entrâmes tous les cinq dans un corridor étroit. L'homme nous répéta ses premières instructions, de faire silence et de n'avoir pas peur ; la porte de la rue s'était refermée sur nous et nous étions dans la plus profonde obscurité. — Attention pour la seconde clé, la vieille, s'écria l'homme bizarre qui nous avait invités si spontanément à entrer chez lui. Enfin, il finif par ouvrir cette seconde porte, nous recommanda d'entrer prudemment et de ne pas remuer tant que la chandelle ne serait pas allumée.

La pièce où nous venions d'entrer n'était ni parquetée, ni pavée; un froid pénétrant saisissait, et le vent semblait annoncer un grand appartement. Une troisième porte fut ouverte dans l'obscurité. J'avais un frisson de froid qui se changea subitement en frisson de peur. Il me semblait que je venais de frôler avec mon habit un habit inconnu ; machinalement j'avançai la main et je touchai un corps. Mes amis ne parlaient pas. La troisième porte qui venait de s'ouvrir , donnait sur une chambre attenant à la rue; et la faible lumière de la lune qui passait à travers des carreaux élevés,

m'avait fait voir un homme d'une grande taille: — ^Étesvous là, G)urbet, dis-jeà voix basse à un -de mes amis? — Oui, me dit-il. — Avez- vous remarqué qu'il y a un homme étranger dans cette* salle ? — J'en ai vu deux, me dit-il, en se rapprochant de moi.

Pendant cinq minutes, les idées les plus terribles s'emparèrent de noua j la lumière n'arrivait pas ; nous avions été bien insensés de suivre cet inconnu, il m'avait dit qu'on n'assassinait pas à la barrière-, il nous avait recommandé à deux reprises [de ne pas avoir peur; il avait causé à voix basse avec la vieille. Si la femme n'avait pas une avenante figure, la physionomie de l'homme n'était guère plus aimable.

L'homme entra avec une chandelle à la main j il y avait peut-être cinquante personnes dans la salle. — Mais vous êtes l'homme des Champs-Elysées, m'écriaije, en reconnaissant seulement à cette heure les figures de cire et leur cicérone, que j'avais perdus de vue depuis deux ans. — Ah ! vous m'avez vu là-bas , dit-il. Eh ! la vieille, voilà une ancienne connaissance. Je suis lîion maître ô présent; monsieur, en mourant, m'a laissé une belle collection..., il y en a pour de l'argent, allez ; rien que les habits des généraux et des maréchaux, tout en or, les broderies, les fleurs... faut pas croire que c'est faux. J'ai deux chiens à nourrir, deux boule-dogues,' qui sont occupés toute la nuit à ce qu'on ne vienne pas voler les habits des généraux... C'est les compagnons de l'empereur, le brave Bertrand ; son habit a été acheté, par Monsieur, à la famille, ça vaut des mille et des cents. On ne se figure

pas quand ils sont brossés, comme ça va briller...

Cette salle de figures de cire, éclairée par une seule chandelle, est impossible à décrire. Jamais je n'ai vu rien d'aussi lugubre. Chaque figure s'allongeait, suivie de son ombre; les criminels étaient plus criminels que jamais. Les généraux étaient pâles, jaunes et décolorés comme s'ils avaient reçu un coup de couteau des criminels. M. de Talleyrand faisait une grimace sinistre. La cour d'Espagne à table paraissait s'être nourrie de poison pendant un mois. Plus de fard aux joues ; les dernières comédiennes de la province auraient refusé de porter les robes de soie des princesses. Le pauvre âne en carton peint, qui supportait Henri IV et le paysan, avait une jambe cassée et écrasait une malheureuse femme nue, aux longs cheveux épars, femme sauvage trouvée dans la forêt de Compiègne.

Ah! M. Cabet, votre enthousiasme pour les « automates de cire » portraits des hommes utiles, se serait écroulé bien bas en présence d'un semblable cabinet. — La vieille, cria l'homme, ma baguette?» Mais pendantque nous écoutions et que nous regardions, la vieille s'était endormie sur une chaise. — Tant mieux, dit l'homme en haussant les épaules, elle me laissera tranquille... Je veux vous faire une explication de mes figures, mais une bonne; je sais à qui je m'adresse. Croiriez-vous, dit-il, que monsieur rie m'a laissé des figures de cire qu'à la condition d'épouser la vieille qui dort... C'était sa bonne, sa gouvernante, pas gran^ chose de bon, elle l'avait entortillé si bien qu'il a fallu en passer par là... Et elle est jalouse.., oh î tout à l'heure je vous montre-

rai des choses bien plus curieuses... J'ai là une femme disséquée... je ne montre ça qu'aux amateurs... ah bah! vous en avez vu assez, vous autres étudiants... — Nous ne sommes pas étudiants, lui dis-je ? — Il ne me manque plus qu une chose, continua Fhomme, c'est de nettoyer les figures, on ferait de l'or avec, bien exploitées. Il faudrait les repeindre surtout, le voyage leur a ôté la santé, c'est un peintre qui me serait nécessaire, pour les figures.— Je peux faire votre affaire, dit Courbet, pour entrer dans les idées de l'homme. — Ah ! vous êtes peintre, bon, touchez-là. Qu'est-ce que ça vous fait de me donner trois, quatre heures par jour? Je sais ce qu'un peintre vaut ; vous aurez un tiers dans la recetle ; si vous vous déflfâK de moi, vous recevrez l'argent à la porte. — Cest convenu, dit Courbet. — Ah! ça, vous ne badinez pas, dit l'homme. — ' Jamais je ne plaisante, dit le peintre. — Alors, dit rjexplicateur, nous n'avons pas de temps à perdre, dès demain vous viendrez avec vos couleurs, vos outils et nous commencerons... De là nous retournons aux Champs-Elysées où il y a du beau monde; moi je m'y connais pour faire l'article aux mylords. Je ne leur fais pas l'expUcation comme je la ferai à des pauvres 5 je les flatte et ça rapporte gros. Il y a des Anglais qui ne reculent pas à donner un écu en sortant, mais il ne faut pas faire l'éloge du brave des braves, le grand Napoléon... Et pendant que vous êtes là, je vais vous demander un conseil : j'ai le brave Duroc, encore un bon, un fameux, mais qui a été abimé i regardez-le? J'ai envie d'en faire un Wellington. — C'est une idée, lui dis-je. — C'est ce quej'ai bien pensé:

dans le commerce, dit l'homme, nous ne sommes pas libres; il en faut pour tous les goûts. «Le peintre Courbet s'était arrêté devant une figure de criminel, aussi endommagée que le brave Duroc ; ce personnage était vêtu d'un habit noir et je le reconnus pour celui qui, les bras en avant, servait d'enseigne au cabinet des Champs- Elysées. — C'est Peytel, dit l'homme à la baguette, une figure qui a eu du succès dans son temps, mais qui est tombée bien vite. — Comment, tombée ? demandais-je. — ^ Oui^ tombée 5 j'entends que ce n*est pas un criminel important. Nous avons des criminels qui réussissent et nous en avons qui ne réussissent pas. Regardez Lacenaire qui est derrière la reine de Saba 5 celui-là sera toujours bon. Il est connu, on le regarde, ça fait plaisir au public. Papavoine qui est encore plus âgé, n'est pas mauvais non plus; Fieschi et sa maîtresse Nina Lassave,les mêmes qui sont représentés avec les habits qu'ils portaient le jour de l'attentat, on aime à les revoir. Ceux qui sortent vont le dire à leurs parents, à leurs amis ; la foule vient. Voilà ce que j'entends par des bons criminels. Mais il y en a, on ne sait pas à quoi ça tient , qui n'ont pas de succès. Aussitôt le procès fini, on n'en parle plus. Je me tue pour ceux-là tels que Peytel, à faire des explications soignées, rien n'y fait.

Pendant qu'il faisait à mes amis l'explication de ses figures, je regardai cet homme plus curieux que tout son musée. Ses habits semblaient avoir servi à une des pièces de la collection, mises au rebut. Sa figure était pâle et jaune, comme flétrie par la poussière. L'œil était vitreux, d'un bleu clair ressemblant à de certaines

porcelaines. Si on avait pu retrancher la voix, cet homme eut pu passer pour une figure de cire ; car ses gestes en avaient le décousu et la raideur. Sa physionomie générale n'offrait rien d'humain^ il semblait sortir du moule où se coulent les criminels. Le vice se montrait dans ses deux paupières bordées de rouge et dont la rofijeure partie des cils était partie. La boisson avait dû déformer la bouche qui était lâche, d'un dessin effacé, malgré tout ayant un caractère ignoble. On ne vit pas impunément au milieu d'êtres sans vie sans en prendre les formes. Il a été donné à l'homme de se rendre meilleur par la vue d'objets fabriqués par la main des hommes; mais une contemplation perpétuelle de la laideur, du crime, mène à la laideur et au crime.

C'est ce qui fait que Diard, car tel était son nom , avait pris les manières et la physionomie des figures de cire, sans s'en douter. Un grand savant a expliqué ces métamorphoses : « Les travaux de l'intelligence rendent l'homme toujours beau. »» La laideur primitive de Diard s'était accrue par ses passions , par ses vices et par sa fréquentation continuelle avec les moulages de son exhibition.

— ^Maintenant, nous dit-il, nous allons passer dans une autre chambre, et je vous ferai voir la pièce la plus curieuse de l'univers. «Il s'arrêta devant sa femme, toujours endormie. — Je vais laisser la porte ouverte, me dit-il, et vous regarderez de temps en temps si la vieille ne se réveille pas, car tout serait manqué. ♦» Nous entrâmes dans un petit cabinet donnant sur la rue, qui était le taudis le plus confusionné qui se puisse voir. C'étaient

pour ainsi dire, les coulisses des figures de cire, le mag^asin d'accessoires, la friperie où on les habillait : habits en loques, vieux^ meubles, mains sans doigts, figures sans nez, les unes sans yeux, enseignes déloquetées, instruments de musique, tout cela était entassé pêlemêle, comme au sortir d'une voiture de déménagement.

Au milieu de cette chambre se tenait une figure de cire représentant une jeune fille habillée en grisette, robe'' d'indienne, foulard sur la tête. Les pieds ne touchaient pas à terre ^ elle était montée comme les poupées, sur un pied. Elle paraissait mieux entretenue que les autres 5ti/efe du cabinet, à l'exception des joues et des lèvres dont le rouge était envolé par endroit, comme si on eût passé les doigts dessus.

— C'est la reine des belles, s'écria Diard en approchant sa chandelle de la figure pour nous la faire mieux voir. C'estJulie... attention, la vieille n'est-elle pas réveillée? — Non, répondis-je? — Avez-vous vu jamais une perfection pareille... la belle créature! Les empereurs n'ont rien eu de pareil à ma Julie. Regardez la bouche, c'est une rose. «* Et il alla déposer un baiser sur la bouche. » Et ces dents blanches qui brillent dans la bouche entr'ouverte!... J'en ai connu des riches dames qui lui auraient arraché les yeux à JuUe, tant elles auraient été jalouses. « Diard courut embrasser les yeux de la figure de cire. — Tenez , vous qui êtes peintres, trouvez-m'en beaucoup de seins comme ceux-là, sous le fichu. C'est une merveille... Elle est tout entière^ nous dit-il, en relevant légèrement la robe pour nous

faire voir que la Julie n'était pas bourrée comme les autres figures. — Je ne la donnerais pas pour tous les trésors de Tunivers... aussi la vieille est jalouse et lui en veut. Hais qu'elle y touche, qu'elle lui fasse du mal et je lui ferai bêcher des briques avec son nez, dit-il d'un air terrible.

Un tel mot fait comprendre un homme. — Julie est la perfection, continua-t-il ; elle est aimable, empressée et bonne. — Il lui avait pris la main dans ses mains et la massait comme de la chair. — Il faut la voir quand ' elle danse ; elle walse mieux que personne, mais avec moi, seulement; avec d'autres, je ne le permettrai pas, n'est-ce pas ma Julie ? dit-il, en s'efforçant de sourire amoureusement et lui donnant une petite tape sur la joue.

Pendant un quart d'heure, Diard prodigua à Julie les noms les plus doux, les épithètes les plus amoureuses. De temps en temps, il s'en approchait, la pressait dans ses bras à la dérobée, et lui lançait des regards enflammés. — Si ces messieiu's , nous dit-il , voulaient faire un peu de musique , je leur montrerai comment Julie walse. — Diard nous montra un orgue dans un coin; une grosse caisse était à côté, avec sa paire de cymbales. Mes deux amis ne se firent pas prier; Tun tourna la manivelle de l'orgue, l'autre saisit la baguette de la grosse caisse.

Alors commença une walse étrange, auprès de laquelle la fameuse walse de Faust^ dansée par Frederick, n'est plus qu'un enfantillage. Diard semblait plongé dans une ivresse extatique; il serrait contre lui la figure

^e Julie, dans une telle étreinte, que je m'attendais à la AToir crier^ ses mains se crispaient sur la taille de la grisette-, quand il passait devant la triste chandelle qui éclairait le taudis, son œil brillait et retrouvait des éclairs éteintes par la débauche. De temps en temps, sa langue passait, comme celle d'un chien haletant; mais il semblait reprendre à chaque tournoiement de nouvelles forces. Il walsait avec une rapidité sans égale, en portant dans ses bras la figure de Julie. Des sons sans nom sortaient de sa poitrine, qui étaient un mélange d'imprécations et de joies amoureuses. Au milieu de ces onomatopées fiévreuses, il disait le nom de Julie.

— Ah! fainéant! lâche! misérable! scélérat! je t'y prends encore, s'écria la vieille , que la musique avait réveillée en sursaut et qui entrait dans la salle de bal avec une provision d'épi thètes. N'as-tu pas honte de recommencer encore tes horreurs devant le monde^mms tout ça finira, et ta Juhe paiera pour deux ! S'est-il mis dans un état, messieurs, regardez-le, on dirait qu'il va rendre l'âme. Et cette autre Julie... tu crois que je n'ai pas deviné le secret de tes abominations, monstre cruel! Allons, essuie-lui la figure, débauché, que tu l'as encore dévorée de caresses. Ah ! seigneur ! faut-il que je sois mariée à un pareil homme, qui boit tout, qui est endessous, qui ne vit que pour sa Julie , et qui ne parle qu'à elle... Patience, va, nous verrons qui l'emportera d'elle ou de moi... Je ne sais pas ce qui me retient de lui déchirer la figure...

La vieille s'élança pour accomplir son dessein , mais

elle fit tomber la chandelle. Nous sortîmes tous les trois effrayés et sans nous dire un mot.

— ^Ils vont se tuer, dit plus tard le peintre Courbet, nous aurions dû rester. — Non, mon ami , croyez que nous ne serons pas appelés en cour d'assises comme témoins. — Cependant ce Diard a l'étoffe d'un échappé de bagne. Croyez-vous que sa femme qu'il appelle la vieille, ne soit pas à sa hauteur. — Et la Julie !!!

Quinze jours après la curiosité nous reprit, et il fallut emmener à la barrière du Maine, un ami incrédule; nous ne lui garantissions pas une seconde représentation de la nuit à la walse. tout avait été si imprévu, si spontané, qu'on ne pouvait demander à Diard de recommencer.

La vieille était seule et paraissait plus maussade que d'habitude. — Et votre mari? demandais-je. — Vous ne le verrez plus... ici... répondit-elle. — Il se porte bien? Elle ne répondit pas. — Nous sommes partis un peu brusquement àcause de Theure avancée, lui dis-je, aussi venions-nous pour acquitter une petite dette. Et comme nous lui donnions quelque monnaie, elle demanda si la personne étrangère qui était avec nous, désirait voir le cabinet.

Tout était comme par le passé; mais comme je jetais un coup-d'œil dans la petite pièce où se voyait la grisette de cire, la vieille Diard se laissa aller en flots de paroles. — Elle n'y est plus, messieurs, la Julie ; la coquine a perdu mon mari... Vous vous rappelez encore la nuit où j'ai voulu la démolir, ça s'est encore bien passé ; mais le lendemain", pendant que j'étais allée aux provisions dehors barrière, je rentre... Qu'est-ce que je

vois ? Diard dans le lit avec la gueuse. Il m'a sauté au cou, j'ai encore les marques... Il m'aurait tuée sans les

voisins... La nuit, il a enlevé la Julie Ce que c'est

que la passion Elle était faite au tour !

Pay-en-Yelay, octobre 1S49.

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