‹ Les excentriques (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · ROI DES MODÈLES · texte numérisé non relu

ROI DES MODÈLES

C'est à propos de cette adresse maladroite que fut composée use célèbre chanson interminable; on la chantait dans tous les ateliers, aussitôt l'arrivée de Cadamour. Lui prenait cela pour un hommage.

11 se maria alors à une femme qui n'était ni belle, ni

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jeune, ni riche. Quelquea-uns lui demandèrent le pourquoi de cette fantaisie matrimoniale.

— Je ne veux pas, dit-il, laisser éteindre le nom des Cadamour. J'aurai des enfants et je leur apprendrai mon état. Personne ne posera comme eux, je leur enseignerai les traditions de M. Uavid^ le grand peintre. Madame Cadamour n'est pas belle, je le veux bien. N'importe, elle posera les sybilles.

On s'est éionnii que le roi des modèles n*eùt pas de trésors cachés : cela n'a rien de surprenant. Il vivait au jour le jour; il ne gagnait guère pHis de quatre francs que les soins du ménage absorbaient' ou à peu près... Il est vrai que la plupart des modèles, aujourd'hui, ont quelques grosses sommes d'économies.; mais ces modèles sont juifs, brocanteurs surtout, et d'une avarice rare, d'une avarice juive quant à leurs personnes. Cadamour était bien trop artiste pour songer au lendemain; n'ayant pu avoir d'enfants, il en. prit deux à de malheureuses gens, leur promettant dé faire un petit Apollon du garçon et une Vénus de la fille.

Puis, il se faisait vieux; sa barbe se teignait des fvimats de f hiver et il tenait à se donner quelques jours de relâche. Quand un maître célèbre s'était servi* de lui pour une œuvre destinée à la publicité, Cadamour était le premier à la saluer sitôt qu'elle était exposée. '

On l'a vu trois jours de suite dans le jardin des Tuileries devant une statue nouvellement placée. Il s'extasiait à haute voix, admirait chacun, des membres de la statue, et tâchait de fairB comprendre aux curieux que c'était lui qui avait servi de modèle* Parfois , il rencon-

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trait un brave bourgeois qui se laissait prendre à son exaltation; le bourgeois n'en était quitte qu'en l'écoutant deux heures. C'étaient sa vie, l'éloge de M. David, de M. Girodet, surtout l'éloge du dernier maître qui l'avait employé, et une critique impitoyable des peintres chez lesquels il n'allait pas.

Lorsqu'il devint vieux, il prit des airs de ressemblance avec Henri IV; mais cette ressemblance ne se faisait sentir que dans le repos. Sur la table à modèle, son masqua très-mobile, connue ^ous l'avons dit, avait une singulière faculté d'assimilation. Ainsi, on lui disait : Pose Brutus. Aussitôt , il reproduisait presque Brulus- On lui aurait dit de poser l'enfant Jésus qu'il l'aurait fait. 11 ne doutait de rièn^ et il assurait par bravade pouvoir poser un cheval.

. Un jour qu'il avait une semaine à faire chez M. Paul Delaroche, il se présenta à l'atelier ; en entrant, il aperçut un de ses confrères nommé Dubosc, dont on lui parlait depuis quelque temps comme plus beau que lui. . .

— Vous allez poser ensemble, lui dit un des peintres. . ,

— Ah ! je veux bien, c'est donc un défi que me jette monsieur ?

Tous les deux se' déshabillèrent. Cadamour prit sa pose la plus classique et interrogea diu regard l'aréopage.

— Eh bien ! Cadamour que penses-tu de ton rival ?

— Je dis que monsieur n'est pas mal bâti, répondit Cadamour, en faisant une grimace significative, qui

prouvait qu'il n'y avait pas de comparaison à établir entre eux.

Dubosc irrité de cet éloge néçatif, s'écria :

— Monsieur le roi des modèles a été joliment tourné sous l'empire, quoiqu'il ait trop de muscles.

— Comment trop de muscles ? repartit Gadamour. Vous n'en.avez pas^ assez de muscles, vous. Je vous prends à témoin, messieurs. Où se trouve le clynosterncUde mastoïdien de monsieùlr ?

— Avez-vous jamais vu un fompronatemr du rayon pareil à celui-là ? dit Dubosc , en faisant mouvoir son bras.

— Allons donc, mon cher, trouvez-moi un pareil grand couturier sur la terre, fit Cadàmour , en posant en avant sa cuisse.

* — Tenez, reprit Dubosc, voilà la preuve de ce que j'avance. Monsieur a un os du métatarse en plus.

— Ce n'est pas vrai. '

Tout l'atelier était en jubilation de cette scène anatomique. -

— Là, continua Dubosc, qui tenait à faire btiller sa science, voyea le long peronnier. Son tendon , après avbif passé derrière la malléole externe, se glisse sous la plante du pied et va se terminer au grand os cunéiforme.

Cadàmour ^vaii perdu l'usage de la parole.

— d.e court peronriier va se terminer derrière la malléole à la partie postérieure et supérieure du cinquième os du métatarse. . .

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— Oh! fit Cadamoiir, étourdi par ce déploiement anatomique.

— Le petit peronnier se confond avec rexleriseur commun des doigts, et son tendon va... v

A la suite de cette scène qui se ter^nina par la fuite de Cadamour, il ne posa plus que la tête. Cependant il

allait chez les peintres qui avaient des ateliers isolés, et quand on l'en priait, il servait encore de modèle.

Le jour de Couverture du Salon de 1845, on le vit distribuer, comme à l'ordinaire,^ sa carte à chaque groupe d'arlistes. 11 fut très-assidu à Texposition^ peutêtre pensait-il à sa fin prochaine.

Cette année-là , Cadamour emmena je ne sais quel jour de fête sa femme à la barrière, dans un affreux endroit qu'on appelle le bal d'Italie. C'était un souvenir de sa patrie. Il y dansa toute la nuif, et beaucoup s'étonnèrent de voir une vieille barbe grise se trémousser avec des jambes de quinze ans. C'était en souvenir de Dijon. Le lendemain, il entra par protection dans une hospice de vieillards où il payait quelque petite somme, grâce aux artistes qui le faisaient demander , de temps à autre, pour figurer djans leurs oeuvres.'

Un matin, Charlet l'envoya demander. Cadamour était mort dans la nuit. Charlet s'affligea beaucoup, sans se douter que lui aussi ne tarderait pas à rejoindre celui qui lui avait tant servi pour ses grognards.

Ainsi se termine la vie d'un grand homme inconnu, qui a inspiré un demi-siècle de peintures , qui débuta chez David pour finir chéi: les romantiques. De toute cette gloire posthume, da cette royauté, il * n'est resté

qu'âne bëte chanson d'atelier. Encore ne la chante-t-on

plus !

Cadamour demanda à son lit de mort que son squelette fut conservé à l'école des Beaux-Arts.

Fénier iU$.

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