PAR
GHAMPFUiURT
^J^^uu^.
PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LlBRAlRES-fiOlTEURS,
RUE VIVIEMME, 2 BIS.
N'avez'vous pas rencontré plus d'une fois sur le pavé de Paris des êtres qui s'emparent de votre regard , qu'on n'oublie pas quand on les a vus ?
Quelquefois ces personnages n'ont rien de surprenant ni d'étrange dans leur costume; tout est dans leur physionomie , que les utopies , les rêves, les idées ont rendue bizarre. A ce métier, le masque devient étrange, le corps suit la marche de l'esprit* Swedenborg l'a dit en une phrase ineffaçable :
« Lhomme extérieur est moulé sur l'homme intérieur. » Profondes paroles qu'il vous est donné plus qu'à un autre de comprendre. Et un étranger , M. Pechméja , a délayé à votre intention l'idée du mystique Suédois : « 11 nous est enseigné par ce Ju vénal de la lithogra- « phie comment l'égoïsme plisse une lèvre , de quelle « façon l'avarice serre les tempes et les grime ; com- « ment l'astuce vulgaire , la gourmandise native , les « béatitudes de te matière , l'èpreté du gain , la soif de
* l'injuste, rinintelligence du beau, la terreur du gran- ^ diose et toutes les grossières appétences peuvent , « au grand dépit de Dieu , faire clignoter la paupière , «* boursouffler le nez , crevasser les joues, aiguiser le « profil , aplatir le front , torturer les sourcils , creu- « ser les narines, déchausser les dents , avachir la mâ- «* choire, écarquiller les yeux , empâter le menton. *•
Si les vices et les passions déforment la figure de l'homme comme la pluie déforme un chapeau de soie , les habits ne voudront pas être en désharmonie avec Phomme. Des savants , des philosophes et des romanciers ont prouvé par des découvertes récentes que tout <5e qui entoure l'homme se modèle sur lui : les femoies et les enfants , les animaux , les choses animées et les choses inanimées.
Le chat d'un serrurier et le chat d'un apothicaire ne se ressemblent pas-, regardez-les un instant de votre œil fin et malicieux , et vous verrez que ces deux animaux offrent la différence profonde qui distingué un atelier de forge d'une boutique de pharmacie.
Les habits de ces inconnus offrent des rapports avec les rides de ceux qui sont dedans. Mais dans les différentes pièces de leur costume , le désaccord et la désharmonie sont encore plus frappants que les trous et les coutures. Ils pourraient prendre pour eux l'épithète de crotté ^ si longtemps accolée au mot poète, et ils en ont gardé la faim, car ils ne sont guère plus riches.
Pour vous et pour quelques-uns qui trouvent que chaque jour est une mine de curiosités , la rencontre
A HONORÉ DAUHIER. 3
d'un être sonblable est une représentation à votre bé- Défloe qw dore tonte la journée. Sans avoir jamais étudié les travaux de Le Brun , de Porta , de Lavater sur la physiognomonie , vous en savez plus que ces auteurs ; vous vous dites que Finconnu n'est ni un tailleur, ni im droguiste , ni un avoué , ni un poète, ni un marchand, ni un danseur , ni un employé , ni un charcutier , ni un peintre, ni un maçon, «i un avocat , ni un cordonnier , ni un filou , ni un notaire.
Qu'estKse?
Ce qu'est-ce devient alors une question bien plus ardue à résoudre qu'un problème *, mais la question est intéressante , elle s'est logée dans le cerveau et rien ne l'en ferait sortir.
L'inconnu a été aperçu à Paris par deux cents personnes. Les deux cents curieux* se sont tous posé le même problème et ne l'ont pas résolu. Mais il y a un lien entre ces deux cents curieux qui les réunit à un moment donné, et qui les fidt se rencontrer et causer entre eux , de même que tous les bourgeois amateurs de pigeons se connaissent. Deux membres de cette bande, plus versée que la police secrète dans tous les mystères de Paris , se rencontrent dans un salon , dans un cabaret ou dans un atelier.
— J'ai vu à tel endroit, (Tit l'un, un individu singulier...
— N'était-il pas,*' dit l'autre , habillé de telle façon?
— Oui , avec un nez comme ça...
— Et pas de chapeau.
— Je Tai rencontré hier , il regardait par-des*%us pont.
— Moi, je l'ai vu il y a trois mois, et il regardait aussi par-dessus le pont.
— C'est bien le même. •
— Vous le connaissez ?
— Pas du tout , et vous ?
— Pas davantage , mais j'en parlerai à un tel...
— Moi aussi , je connais quelqu'un qui doit le connaître.
Un forçat dangereux s'est échappé du bagne : on envoie son signalement à toutes les autorités , à la gendai'nerie ^ quelquefois un portrait lithographie est joint au signalement. Quelque fin que soit un mouchard , il ne se mettra jamais un signalement en tête comme les deux cents curieux parisiens.
Un jour je parlais d'un type bizarre que j'avais rencontré dans un restaurant du boulevard, et qui troubla mon dîner par sa cruelle voix de perroquet. — Estce celui-là?. dit un peintre en reproduisant en quatre coups de crayon la silhouette exacte de mon homme.
Ces hommes étudiés par la baude invisible des deux cents curieux sont des Excentriques.
Le public est quelquefois en. rapport avec eux par leur profession \ mais ceux-là.ne sont pas les plus intéressants , car ils font comme le marchand de crayons qui a une robe rouge , se coiffe d'up casque en acier à plumes écartâtes , descend la visière , monte sur sa voiture, et étonne ainsi les paysans du. marché des Innocents.
A BONQRË DAUMIER. 5
«^i je m'habillais comme tout le monde , dit le marchand de crayons , je ne vendrais pas mes crayons; » II ne ctBint plus de livrer son secret , il a fait venir la foule. Quelques-uns de mes excentriques offrent ce double caractère, curieux à observer , et pour lequel il faudra créer un mot.
Les uns disent: — Oh! qu'il est rusé!
Les autres : — Qu'il est naïf !
Et on ne s'entend pas , parce que cet excentrique n'est ni rusé ni naïf, il est rusé-naïf-^ il a la foi , il a cherché à entraîner des esprits à sa suite , il n'a pas réussi, quoiqu'il ait lutté long-temps. Alors l'instinct le pousse à. la ruse : tous les moyens lui sont bons pi^irvu que son idée triomphe. Il méprise la société plus que la socjgté ne le méprise, et il cherche à la tromper en se disant que c'est pour &ir& son bonheur. Ces êtres bizarres dont les plans sont si nébuleux , si peu pratiques , d'une application difficile pour n^ pas dire impossible, comprennent merveilleusement le mécanisme de la vie civilisée ^ ils saisissent les vices ou les défauts d'un individu avec beaucoup de finesse.
J'ai vu un de ces convertisseurs commencer par flatter un individu , puis, ne réussissant pas, tourner à la brutalité : il l'insultait et lui dévoilait ses. mauvais instincts. Cet excentrique clairvoyant n'était rien moins que naïf , puisque, comme un disciple de Gall et sans tàter les bosses , il déshabillait un homme du regard et savait trouver la fenêtre de son âme ; il n'était rien moins que rusé, puisque, malgré toutes ses combinaisons , ses discours , ses démarches , ses publications ^
son immense activité , il n'arrivait tout au plus qu'à un morceau demain chèrement acheté.
Et cependant Thomme se faisait vieux et cassé ; il comprenait que de long temps ses rêves ne se réaliseraient pas. S'il avait voulu cesser sa vie errante et vagabonde , sa famille l'attendait les bras ouverts pour le recevoir comme l'enfant prodigue. Qui le retenait , lui, sa femme et ses enfants , dans la misère , au sein du Paris misérable 7
LA croyance:
Était-il rusé ? était-il naïf ?
Quand Jean-Jacques Rousseau s'habillait en Arménien dans les rues de Paris et qu'il était regardé autant que nous avons regardé Carnevale^ rfétait-ce pas là le procédé vulgaire du marchand de crayons , l'envie de faire parler de soi, et l'orgueil en plus 7
Mais les véritables excentriques s'ignorent ; ils ne se savent pas excentriques , et surtout ne le disent pas ; ils se croient dans le positivisme , dans la raison, dans la coutume , et s'étonnent d'être regardés.
Il a fallu plus de courage qu'on ne croit pour faire poser ces modèles , bohèmes véritables, à l'esprit difficile et chagrin , souvent mystérieux comme des sphinx, et toujours indéchiffrables comme Tobélisque.
Quelques-uns soijt compromettants et indiscrets ; vous leur parlez une fois , vous les connaissez pour toujours. N'importe en quelle société ils vous trouvent , ils s'attachent à vous et ne vous quittent plus-, mais ceux-là sont heureusement l'exception. On rencontre danâ la vie parisienne d'effrontés cyniques qui avouent
A HONOAfi DAUMIER. 7
crûment leurs passions et leurs vices. Ils ont le bon côté de servir de sujets.
Ils se déshabillent sans se faire prier , vous avez rhomme nu. Bsenlèvent complaisamment Tépiderme , vous avez Técorché. Us font bon marché de leur chair, de leur sai^ , de leurs veines , vous avez le squelette.
Quand on a bien vu ces drôles qui semblent des pièces artificielles d'anatomie artistement construites , ils remettent leurs veines)^ leur sang , leur chair ^ leur épiderme , leurs habits. Ils sont charmants. On les quitte, la tête pleine de notes précieuses, unies rencontre dans la rue, et on ne les salue pas.
Ils sont remplis de discrétions et de sens *, si vous avez oublié un détail, vous retournez chez- le sujet qui recommence sa leçon d'anatomie avec la même complaisance 5 peut-être cette complaisance vient-elie de ce que le cynique sait que Tétude n'est pas perdue et qtf elle profitera à la science.
Tout le neveu de Rameau est là-dedans. Diderot n'eû( pas fait son plus beau livre, si Rameau jeune ne s'était complu dans un déshabillement perpétuel. Combien de neveux de Rameau marchent aujourd'hui sttr les trottoirs! Et que manque-t-il à ces génies ignorés? Un homme de génie qui sache sténographier.
Je retrouve dans mes notes , si vous êtes curieux de connaître mes procédés , le premier état d'un portrait d'excentrique qui n'a pu être terminé par la malveilveillance de celui qui posait^ par ses soupçons et par sa disparition.
C'était un homme qui tous les jours se promenait sur
le Pont-Neuf , gros et gras , belle figure pleine , des yeux illuminés , un peu de ventre , de longs cheveux ramenés derrière les oreiHes, et dont les boucles avaient fini par graisser outrageusement le col de la redingote.
Cette belle tète bien construite , et dont les yeux fiers et noirs refoulaient les regards indiscrets des passants du Pont-Neuf , était couverte d'un chapeau que rien, excepté votre crayon , ne saurait rendre. On auteur dramatique dirait aux comiques les plus baroques de la Montansier : « Vous ferez faire un chapeau de soie vieux , 'abimé et désolé , plus abîmé , plus vieux et idus désolé que tous ceux que vous avez portés jusqu'ici dans vos farces, *> les comiques échoueraient.
Je me laboure la tête Je grimace, je me donne beaucoup de mal pour rendre le chapeau ; je rature , je sens que je n'arriverai jamais; en ce moment je m'aperçois de l'impossibilité de la description dont nos maîtres ont cependant donné depuis vingt ans des modèles de génie.
Vous avez dû sourire souvent de là peine que se donne le romancier à vouloir dessiner une physionomie avec la prose, vous qui, en quelques libres crayons, donnez la vie pour' tçujours à des êtres que les historiens futurs consulteront avec joie, pour se rendre compte de l'extérieur bourgeois de notre siècle.
Pour rendre ce chapeau impossible, je ne peux que me servir d'un équivalent :
« n ii*j a qu^une couple d'années qu'une yieille femme habitait encore une des chambres du château ruiné de Fregcnstein. Un
A HONORE DAUMIBR. 9
soir, elle vit entrer tout à &it ioopinéinent dans cette chambre un homme qui portait une robe grise, un grand chapeau crasseux et unfi longue barbe. 11 pendit son chapeau à un clou, s* assit à table, sans s'inquiéter de personne, tira de son sac une petite pipe, du tabac, et fuma. Cet homme gris oemeurait toujours ainsi derrière la table. La vieille femme ne put pas attendre qu*il lui plùt de s^en aller ; elle se mit au lit. Le matin, le spectre arait disparu, — Le 61s de Schulz a raconté ce qui suit : « Le matin du jour de Noël, pendant qu'on célébrait Toffice divin, à Téglise, ma grand'mère était assisç dans notre chambre et priait. Au moment où elle détournait les yeui de son livre, et où justement elle regardait vers le jardin du château, elle vit tout à coup un homme en robe grise et en chapeau crasseux. Il était debout et piochait de temps en temps. Nous-^émes nous Tavoos vu , ainii que tous les Tqisins. Après le coucher dtt soleil, il disparut. »
Ceci est une légende allemande, courte, précise, sérieuse , ne discutant pas les faits , tredtée en prcM^syerbal, et qui vaut un dessin, n'est-il pas vrai?
On pouvait appeler l'inconnu du Pont-Neuf l'homme au chapeau crasseux.
Mais sous ce mauvais chapeau se tenait une grosse figure de moine à double menton , originale et pleine de santé. Rarement les excentriques ont de ces figures monacales et d'une bonne graisse , étant habitués à se nourrir à la cuisine de l'occasion.^ diverses reprises je rencontrai mon homme se promqn^nt sur le Pont-Neuf, les mains derrière le dos , l'œa droit devant lui ] avec son ventre et sa redingote:, il ressemblait un peu à unejtôtite statue que le moulage a* répandue partout^ l'auteur de Faust en houppelande.
C'était Gœthe mélangé de Cj^druc-Dûclos.
Il y en a. qui sauteraient tojit de suite au devant iè
rhomme , qui l'interrogeraient , cpii lui demanderaient des détails biographiques. C'est le moyen de ne rien savoir. Tel est le procédé des journalistes : aussitôt vu , aussitôt conçu, aussitôt imprimé. Moi, je comprends pourquoi les chats ne tuent pas . brutalement les souris qu'ils attrapent ^ ils s'en font une fête, ils se donnent une fantasia.
Ainsi je laissais promener mon homme , certain qu'il ne m'échapperait pas , me contentant de l'épier et de surprendre sa vie dans ses mouvements, dans ses habits et dans sa mauvaise cravate blanche roulée en ficelle autour de son cou ; je l'étudiais par-derrière en attendant de pouv(^r l'étudier par-devant. S'il s'était retourné, il aurait vu deux ombres.
n est important pour de semblables observations de savoir si l'homme conserve toujours son même costume, s'il tient les mêmes gestes , s'il fréquente les même^ endroits. Dès que la manie est accusée , vous 6teB certain de ne pas perdre de vue votre sujet.
A cette époque nous prenions nos repas dans un petit divan , au fond d'un calé dont les joueurs de dominos ne s'approchaient qu'en tremblant , car de là mille imprécations s'étaieni; envolées , les théories les plus audacieuses , littéraires , quefi}uefôis politiques malheureusement , y étaient traitées nùlitairement *, tout était discuté , hommes et choses , avec une cruauté et un enthousiasme de vingt-cinq ans.
Le hasard qui avait réuni des peintres , des poètes , des philosophes , des savants , des inutiles , des douteurs et des imbéciles^ nous sépara. Ce qu'on appelle
A HONORÉ DAUMIER. li
Fesprit était mal \u et laissé à des endroits plus (ntgii^leux ; au contraire régnait la brutalité qui* ne laissait pas la plus petite place au mensonge.
Dans cet endroit était passé déjà plus d'un homme étrange qui ne pouvait résister à un pareil jury.
11 était presque impossible qu'un excentrique ne trouvât pas au moins un pair dans notre bande, !%it-il musicien , chimiste, poète , romancier , matliématicien ou philosophe. Et ce n'était cas des experts officiels qu'il rencontrait : des monsieur Prudhomme, des médecins de cour d'assises, des académiciens, des pédagogues , de ces gens qui aiment la convention , la bonne tenue, les compliments, les belles manières et une conversation flûtée.
Tous nous avions cherché, et nous attendions tous les jours un nouveau frère.
Un jour je rencontrai dans le café, assis devant une table de marbre, l'homme au chapeau orasseux. Il prenait du café, regardait fixement la dame de comptoir qui était belle , joignait les mains, et murmurait assez haut des paroles incompréhensibles. Les vieux habitués étaient scandalisés du bruit qui les empêchait*de lire leurs journaux en paix ^ le maître de l'établissement dépêcha un garçon ppi» prier l'homme de prendre son café tranquillement. Il regarda le garçon avec colère, et promena sur les paisibles habitués des* regards qui les firent se pelotonner derrière leurs gazettes. Quand nous eûmes assez regardé cette comédie , l'un de nous, le plus aventureux, alla inviter poliment l'homme au chapeau crasseux de monter au premier étage où il trou-
verait à boire et des amis -, là il était assuré de parler à sa fantaisie sans être troublé par d'insolents garçons. Il regarda longuement l'inviteur , ne parut pas comprendre d'abord, et finit par grimper en murmurant l'étroit escalier en colimaçon qui conduisait à notre divan.
C'est l'interrogatoire, et autant que possible, la pantomime des acteurs que j'ai pu noter pendant la séance, car l'homme au chapeau crasseux était trop occupé pour me voir écrire ^ d'aUleurs il me parut homme à ne pas s'en inquiéter. ,
Il resta longuement à fixer quelque chose que nous ne voyions points nous le regardions, et il ne nous regardait pas. Au bout d'un quart-d'heure :
— A quoi pensez-vous ? dit W
Il ne répondit pas.
W... continua.
— Vous ne pensez à rien ?
Il devait se passer des orages dans l'esprit de l'homme au chapeau crasseux, car il faisait entendre des onomatopées singulières que rienne saurait rendre.
— Vous ne pensez à rien du tout ? reprit W
— Je cherche le bonheur , dit enfin le cynique... le plaisir de voir tous les hommes qui sont vrais.. . Moi, je vous aime tous, pauvres petits gcmçonnettes. . , Mes chers enfants, je vous aime tous.
Il en resta là et ne voulut répondre à un nouvel interrogatoire que pour crier : « A boire ! » A désira
spécialement du vin. 11 but. W le soupçoni^ait atteint
de philosophie et le poussait dans cette voie ^ mais qu'il était difficile d'obtenir même des mots sans suite ! Ce-
pendant, après avoir balancé la tête, avoir chanté, avoir crié : « Vive la liberté ! ... à bas les entraves l . . . jamais. . . vive la liberta ! » il s'écria :
—Je suis la vérité!
— Moi aussi, dit W
—Es-tu vrai ? demanda le cynique.
-Oui.
— Tant mieux , dit Thomme au chapeau crasseux, à ta santé !
W..... l'entrainait toujours dans les sentiers de la philosophie, et l'autre haussait les épaules sans répondre, ou bien il disait :
—Vois-tu, mon petit garçonnette^ tu n'es pas plus haut que ça. «Il levait la main d'un demi-pied, et se plaisait à montrer son mépris pour la petite philosophie de notre ami. Enfin, pressé de questions :
— Regardermoi bien ! s'écria-t-il.
W...». le fixa. ' '
— Plus prèsi, dit le cynique* en se mettant les coudes sûr la l;able. '
Le philosophe, chargé de l'instruction, imita ce mouvement; , les quatre ôoudes se touchèrent, et les yeux plongeaient 4es uns daifc.les autres. Pendant dix minules ils se regardèrent ainsi sans bouger , sans faire un moinrement'. Quelquefois l'homme grondait en dedans, m£^s il Ti^a Baissait pgs les sourcils; je crus qu'il voulait magnétiser W.....Nous attendions quelque confideiu!^^de ^s confidences oculaires , mais il n'en fut
14 A HONORE DÂUMIER.
Le cynicpie en revenait toujours à son thème favori de la vérité.
Tous deux s'étant reposés, car cette tension de l'œil était très-fatigante, ils recommen(|^ent l'expérience, qui dura près d'une demi-heure sans amener de résultat,, et qui se termina par ce mot de l'homme au chapeau crasseux :
— Nous avons besoin de satisfaction, tous nous avons besoin de satisfaction.
Et a mettait toujours en doute la science de W , qui
se mettait à ses ordres comme disciple en philosophie.
— Ah ! dit-il , pauvre raspaillousse , toi étudier la philosophie ! tu veux donc beaucoup maigrir.
Il fut impossible d'en tirer d'autres renseignements, sinon qu'il était de la Rouargue et qu'il s'appelait Ginestès^ philosophe des écoles . Là-dessus il sortit plein de fierté .
Je ne l'ai jamais plus rencontré depuis cette séance du 5 mars 1849.
C'est dans cette circonstance qu'un dessin eût été utile ; je désespère d'avoir rendu la figure de cet être singulier, qui ne valait pas une biographie, mais un portrait.
Bien d'autres excentriques sont venus dans, cet endroit -, mais nous les avions matés, nous en étiona maîtres, nous en avions fait des machines de guerre. J'entends quelquefois dire des excentriques qu'As sont ennuyeux ou tenaces 5 mais le tout est de savoir les prendre. Au début, nous leur laissions expliquer leurs systèmes, leurs théories, avec toute l'indulgence possible 5 nous étions de complaisants auditeurs; mais une fois le
système connu, discuté et jugé , il n'était plus permis à l'excentrique d'y revenir. Leur via, d'ailleurs , est si accidentée, si remplie d'imprévu, qu'elle vaut à entendre le meilleur roman comique.
Un, entre autres, avait fait souscrire à un grand poète une petite rente dont les premiers termes furent payés avec quelque exactitude^ puis ce furent des à-comptes, des retards, enfin rien. Il se passa ainsi un an. Notre homme venait d'inventer une nouvdle souscription et il retourna chez le poète qui le reçut à merveille. — Comment donc ! je vais signer, et ma femme, et mon fils aussi. Mais, dit le poète, qui était un célèbre bohème, nous n'avons pas un sou à la maison. Je négocie dans ce moment un emprunt sur une de mes pièces qui se joue dans huit jours et qui me rapportera au moins vingt mille francs. Repassez donc tel jour , et je vous paierai les trois souscriptions.
Au jour indiqué, on pense si l'excentrique Ait exact ; mais l'emprunt n'était pas négocié , les répétitions de la pièce traînaient, et avaient empêché l'affaire de se conclure. Nouveau rendez-vous pris et donné. A l'heure dite, l'auteur dramatique, qui descendait l'escalier, rencontre son homme qui montait. — Mon cher, dit-il, votre affaire est prêter montez, ma femme vous attend^ moi, je suis pressé : je cours à ma répétition. L'autre monte, plein de confiance, sonne, resonne \ la porte pe s'ouvre pas. Il comprend qu'il a été joué. Mais le domestique du poète remontait chercher quelque chose que son maître avait oublié. ^ — Je ne lâche pas le domestique, pensa l'excentrique qui ne dit rien de ce qui venaâ de se passer.
1^ A HONORE DAUMlËft.
Le domestique retourne au théâtre -, l'autre entre avec lui. On allait commencer la répétition. L'auteur dramatique causait dans la*coulisse avec une actrice : il aperçoit tout d'un coup son homme à la rente qui l'a vu également. Le poète espère se sauver dans l'obscurité : mais il avait affaire à un être aussi clairvoyant qu'un recors, qui l'aperçoit grimpé en haut d'un portant de coulisses. Le poète était tout honteux d'avoir joué un pareil tour à un brave homme : il n'osait plus descendre. — Venez demain à onze heures précises, lui dit-il. — Non ! dit l'autre , vous m'avez trompé ! je veux mon argent.
Les garçons de théâtre allaient mettre à la porte celui qu'ils regardaient comme un impudent créancier: — Mon cher directeur , dit l'auteur dramatique , ayez donc là complaisance de donner un louis à mon ami. Tu ne manqueras pas de venir demain.
— Est-ce bien sûr ? dit Texcentrique. — Très-certain.
— Si vous n'étiez pas sûr, il vaudrait mieux me remettre à une huitaine.
— Vous avez raison, mon ami , dit le poète, dans une huitaine. Adieu.
Ils se donnent des poignées de main , heureux tous deux d'être débarrassés l'un de l'autre. A huit jours de là , l'homme à la rente sonnait à la porte de son ami.
— Monsieur est à table avec du monde, dit le domestique; si vous voulez entrer dans cette chambre, je vais le prévenir.
A HONOAfi DAUMIBR. 17
L'excetitriqve attend qoetques* iDinateS) et entend un bruit &ii^pulier qu'il imitait d'une façon .trèsM^omique en le racontant. CétaietH dq^ portes qui se fermaient * dea bruits de pas pressés. Inquiet, il ouvre la porte, court au salon, personne ; à la salle à manger, personne \ les serviettes étaient dépliées, la viande encore chaude dans les assiettes, les cbaises en désordre. Plus de doute, c'est une fuite. Il court à Tescalier, se penche en dehors de la rampe et aperçoit déjà aur le palier d'en bas l'auteur dramatique qui se sauvait, et sa femme, et son fils, et le domestique.
Telle est la vie de ces pauvres excentriques, qui ne gardent pas rancune de pareils tours, et qui sont meilleurs qu'on ne le croit.
La femme ne joue pas un grand rôle dans leur existencej c'est ce qui enlève un grand charme à leur biographie; cherchant des problèmes sans fin, ils ont l'instinct de ne pas se marier. La famille ne vit pas de recherches et ne croit pas à l'absolu. Aussi trouverait-on des drames remplis de larmes dans la vie exceptionnelle des excentriques qui ont pris femme ; c*est la lutte du pot-au-feu et de l'avenir. Tît quand il faut s'occuper d'aujourd'hui, le chercheur pense que demain est éloigné d'autant, et que chaque concession au pot-au-feu retarde de longtemps ses plans de réalisation.
Quelques types de poètes auraient dû figurer dans ma galerie. Les poètes ne vivent pas selon les lois de la société ; ils marchent dans la vie les pieds en l'air, la
tête en bas -, gros de manies et de caprices, ils sont l'effroi des gens rangés qui ont construit leur existence suivant
IS A HONORÉ DAUMIBR.
les k>is^de Tarithmétique \ mais les poètes reçoiveat déjà asàez de coups de pied dés taes qui les entoureot, sans les exposer publiquement en compagnie des presque Cous, aux risées d'une foule ignorante.
N0ttill7j«ia1S5l
DA GAMA MAGHADO^'l
On ne connait guère en Franee les travaux de Charles Bonnet sur l'histoire naturelle, surtout son Traité d'ijii^ sectologie qui renferme on chef-d'œuvre : (H^ermtions iur les Pucerons. Que de dévouement à la seience ! quelle curiosité immense pour ces petits êtres qui manquaient de biographes ! 11 faut vois le sayant Suisse, armé de sa loupe, étudiant les sexes Ses pucerons, décrivant avec sa chaste plume les a^ceries du puceron, les coquetteries de la puceromie. Un jour Bonnet s^perçoit qu'une classe bizarre i&ms insectes accomplit tout à la fois les
(1) Cette figure, qui a paru primitivemeilt dand uneiteYne, ouvrait la galede des Physionomies eurieuêes de V étranger ; TintentioDT de Tautaar était d'accfeser quelques types étrangers ; mais dififérentes circonstances, la nécessité d'une classification ont fermé à jamais les portes de cette galerie qui n'aura été ouverte qu*À un battflbt. Da Gama Machado porte la peine du manque de méthode de Vauleur qui espère se justifier ainsi d'a?oir fourré uiv saffant parmi les Excentriques.
travaux de paternité et de maternité ; aussitôt il s'empare de ce puceron étrange et l'isole ; il le met pour ainsi dire dans une prison cellulaire de verre, afm de l'éloigner de ses fr^Fes et sœurs» Le savant incpiiet ne bouge plus de sa chambre ; il ne quitte pas une minute sa loupe et la cloche de verre qui renferme le puceron hermaphrodite. La nuit Bonnet se lève d'heure en heure, craignant qu'un insecte de la mém^. famille ne se soit introdillt frauduleusement dans la prison de verre destinée à constater un enfantement important pour la science.
Enfin, la chose est certaine : le puceron engendre luimême sanB coopération étrangère. Bonnet désormais veut suivre la destinée de ce petit insecte nouveau-né. Il l'arrache des bras de son père et mère, et l'isole sous une nouvelle cloche. Il suit ainsi trente généralions de pucerons ; et, dreàsaiit minute par minute un journal détaillé da leurs actions, de leurs joies et de leurs peines, il tient un registre dé la vie' et de la morl des piicérons avec le soin qu'on exige d'un employé de la mairie aux étatft civils.
Et il^ne faut pas croire que ces travaux, parce quils traitent d'insectes minuscules, soient à l'histoire naturelie ce que la miniature est à la peinture à l'huile. Sans ces observiations, peut-être Bonnet «'arrivait<t-ilp§6 à serpalingénésie. L'historien des pucerons est aussi grand que le reconstructeur des animaux antédiluvien*. Dans la science, Bonnet occupe sa place à côté de Cuvier.
Da Ga)aQa Maehadoest un savant de l'école de Bonnet. Comme le Suisse, le Portugais vit entouré d'oiseaux et
d'animaux qu'il observe perpétuellement 5 on verra comment ont été eouronnées ces contemplations.
Je donne d'abord ses titres qui sentent le Portugal d'une lieue : <* Le commandeur Joseph-JoachimDa Gama Macbado , conseiller de légation à Paris , gentilhomme de la maison royale de S. M. Très-Fidèle, commandeur de l'ordre du Christ, membre de l'Académie des sciences de Lisbonne et d'un grand nombre de Sociétés savantes. ^ Son blason porte cinq haches d'argent sur fond d'azur,
xM. de Machado appartient à une famille originaire du Portugal. A huit ans, il fut envoyé à Paris pour faire ses études au collège d'Harcourt , sous la direction de l'abbé Coesnon, à qui plus tard fut confiée f éducation des enfants de Toussaint Louverture.
M. de Machado fit de- longs voyages, et n'étudia l'histoire naturelle qu'à cinquante ans.
Et, ce qu'il y a de singulier, c'est de voir un grand de Portugal, avec des lunettes d'or , fureter sur les quais, et ressemblant, à s'y méprendre, à un simple bourgeois curieux. Plus sin^lier encore est de trouver au milieu de Paris,*en plein quai Voltaire, un homme entouré d'oiseaux et de curiosités de toutes les parties du monde.
Tous les jours, M. de Machado déjeune avec ses animaux. Chaque individu a son langage particulier' pour demander le repas.
—Si je veux* conserver l'amitié de chacun d'eux, ;me disait le savant, il ne feut jamais les tromper. Le travail du cabinet exige moins de fatigues que la surveillance que réclament mes petits compagnons-, il ftut des soins
continuels pour éloigner d'eux les maladies et pour maintenir la paix dans la petite famille, où Tharmonie, de même que chez nous, ne règne pas toujours.
Ainsi, j'ai vu chez H. de Machado cinq roitelets isolés les uns des autres*, ce qui est nécessaire, car il n'existe même pas d'harmonie entre le mâle et la femelle. Un Jour, les roitelets n'ayant pas été séparés, le savant entendit un cjri de douleur, suivi d'un chant de joie. Le mâle venait de tuer sa compagne, et il ne manquait {ms d'annoncer par une chanson bruyante la victoire qu'il venait de remporter.
Ceci vient, explique M. de Machado, que les ressorts du cerveau des troglodites sont mantes pour les batailles.
Depuis six ans un rossignol demande à sortir de la volière, le soir, pao* un petit cri mêlé d'anxiété. «« 11 exprime ensuite son contentement par ses manières et par un chant gracieux , où l'on reconnaît les accents de sa gratitude. ♦» . Quand Gama Machado voyageait, il emmenait avec lui sa perruche favorite; en diligence, eh chemin de fer , en bateau à vapeur , en chaise de poste, la perruche ne manqua jamais de demander son déjeuner, par un cri, toujours à la même heure, avec une précision d'horloge de Genève.
Cette perruche est une espèce de veilleur, de garde malade intelligent. Si un oiseau s'évanouit subitement, la perruche jette un cri d'alarme pour réclamer du secours.
Un petit sénégali rouge pousse encore plus loin le dévouement : quand un de ses compagnons est malade , il
DA GAJdA MAGHADO. 23
le c<»ivre de foia ; il se tient à la porte , et en défend à coup de bec l'accès aux étrangers. U a pour ami un bengali mâle. Jamais ils ne se quittent^ quoique ayant chacun leur femelle, ilsdorment toujours ensemble.
Ces amitiés se voient fréquemment chez les oiseaux. Tout le monde Ta observé chez les hirondelles. Les deux maîas de M. de Machado sont constamment en guerre avecles autres pour leur nid. lisent le visage si noir, qu'ils ressemblent à des négrillons. U est important de constater les soins hygiéniques dont les a entourés le savant.
Chaque oiseau a sa baignoire.
Il y a un endroit disposé en salle de bains. A voir toutes les petites baignoires alignées, on se croirait aux bains Vigier. Le matin, les oiseaux arrivent l'un après l'autre, et se plongent, sans se tromper, chacun dans sa baignoire. Us sont pleins de complaisance l'un pour l'autre, s'épluchant, se becquetant comme fait une mère chatte pour son chat. Ils prennent encore un bain le soir, avant de ae coucher.
On pense bien que M. de Machado, qui s'occupe ainsi du corps de ses oiseaux, n'a rien négligé pour leur nourriture. C'est là, au contraire, qu'il a porté tous ses soins, l'ai eu soin de copierte formule savante de cette nourriture :
» La pâtée se compose de bœuf bouilli , haché trèsfm , d'un demi jaune d'œuf frais , d'un quart de millet mondé et crevé, d'un huitième de chènevis, le tout l>îoyé dans un mortier, sans être mouillé autrement que par l'eau du. millet, qui est sufQsantepour humçcter la tolaUté de la pâtée. Les vers à farine sont également
très-propres à la nourriture des roitelets et des rossignols : il en faut au moins un dans la journée ; il convient peut-être mieux que ce soit le matin. Quand mes oiseaux sont malades, j'ai aussi Thabitude d'introduire un ou deux vers dans la pâtée -, elle en devient plus agréable, et ils s'en trouvent mieux. Mais jamais de persil, ainsi qu'on a coutume de le faire-, car je regarde cette plante comme malfaisante , à caus& de sa ressemblance avec la ciguë , et Rousseau confesse qu'il n'a jamais mangé d'omelette qu'avec crainte , tant l'appréhension que le cuisinier avait pu se méprendre était grande chez lui. Cette pâtée est plus saine et agréable à l'œil que le cœur de bœuf haché, que l'on donne ordinairement aux becsfins. *>
Feu le marquis de Cussy aurait compris, par l'artistique combinaison des différentes matières qui entrent dans cette pâtée, quel intérêt M. de Machado portait à ses animaux.
Et il ne faut pas s'imaginer que le savant ne garde ses animaux et ne les élève qu'en vue d'en tirer des observations. Il les aime et les respecta qp bonne santé autant qu'en maladie. Ainsi , il était.un sansonnet hardi, plein de familiarité, qui, s^ns se gêner, prenait un ton fort haut avec son maître. M. de Machado était forcé en rentrant de causer avec lui, autrtment le sansonnet n'aurait pas laissé le savant tranquille. Il parlait aussi cl^jrem^nt que le perroquet, chantait et sifflait quasi coçnae un t%^ signol. A toute heure de la nuit, quand St)n maître l'appelait., il répondait par un air de vaudeville. C'était l'oiseau le plus guilleret qui pût se voir : grand causeur
et grand chanteur. II vécut plusieurs années sans manger de viande; il était seulement friand des mouches et des insectes. Mais quand l'âge vint l'affaiblir, le sansonnet fut mis à la pâtée ci--dessus.
Je vais laisser expliquer à M. de Machado comment il adoucit les derniers moments de son sansonnetgoutteux, âgé de 15 ans, qui ne pouvait plus percher.
Les animaux sont sujets aux mêmes maladies que nous. Les rhumes , les** affections de la peau, 4es maux de tête, les obstructions, la phthisie, la délivrance avec ses douleurs déchirantes , l'en&nce avec ses maladies, la première mue, correspondant à notre première dentition et dangereuse comme elle , un dépérissement graduel , les convulsions qui accompagnent nos derniers moments, une lente agonie, enfin, ce retour trompeur et ftigitif à la santé qui précède souvent la mort , tout ce cortège de maux s'observe chez les petits oiseaux, avec les mêmes circonstances que chez nous. Les remèdes qu'emploie le savant pour les soulager sont aussi les mêmes que les nôtres.
-^ « ijes moyens par lesquels Je prolonge depuis deux ans, l'existence de mon vieux sansonnet, m'expliquait Da Gama Machado, sont simples, et les personnes affligées de te èoutte pourraient peut-être en tirer quelques soulagements. L'hiver de 1829-30 ayant été extrêmement rigoureux, je lui faisais prendre chaque soir un bain de jambes, préparé avec des fleurs de guimauve, de sureau et de romarin , bouillies pendant quelques minutes, et on l'endormait dans le bain en le magnétisant ; car, sans cela, il eût été impossible de le tenir en repos. »»
ao LES EXCENTRIQUES.
H. de Macbado employa tous les moyens médicaux comius pour guérir ceux qu'il appelle ses petits amis. Quelquefois il s'est servi avec suceês de ThoniOBopathie. Il recommande comme moyeu certain la belladone dans l'épilepsie (quelques oiseaux ont des attaques) \ et les globules de safran ont souvent soulagé les oiseaux , à l'époque fatale de la mue. Un sénégali à front fleur scabieuse ne conserva sa santé qu'à l'aide de nombreux bains de lait; de plus, on lui faisait prendre quelques gouttes d'éther. Cependant, quelques oiseaux ont une médecine et une cbirurgie naturelles, qui peuvent lutter avec celles de l'Académie de médecine. Peu de temps après l'arrivée du sénégali dans la maison Macbado^ il lui survint au bec une excroissance qui le gênait et le Msait souffrir pendant ses repas. Le sénégali s'était pris d'une belle amitié pour un petit moineau friquet qui allait lui rendre souvent visite. Ils finirent par ne plus se quitter. M. de Macbado, qui était toujours aux aguets, fut on ne peut plus surpris de voir le petit friquet qui limait avec son bec l'excroissance du sénégali : celui-ci se prêtait deux fois par jour à cette opération avec une entière confiance. Le friquet chirurgien continua^ pendant une huitaine, et le sénégali fut guéri.
C'est après avoir vécu longtemps en famille avec ses animaux, c'est après les avoir observés nuit et jour que Da Gama Macbado arriva à formuler son système de la Théorie des Ressemblances^ basée sur les moyens de déterminer les dispositions physiques et morales des animaux, d'après les analogies de formes, de robes et de couleurs.
DA GAliA MAGHADO. 27
Contrairement aux idées des zoologistes qui regardent les couleurs des êtres comme des nuances fugitives, peu propres à fournir des caractères précis, M. de Machado marchait avec les minéralogistes et les botanistes qui ne dédaignent point de mentionner les couleurs dans leur signalement.
Ainsi est expliquée l'absence du persil dans la fameuse pâtée^écrite plus haut : « Le persil dotïétre malMsant, pense le savant^ il ressemble à la ciguë, »
— J'avais souvent admiré les petits sauts l^ers et (Mques de mes perruches , me disait M. de Machado , sans pouvoir m'en rendre compte. D'où venait donc qu'en opposition avec les habitudes des perroquets , celles de grimper et de v<der , mes perruches , lorsque je les fais sortir de leur csge pour monter sur les bâtons de leur petite échelle , ne grimpent pas toujours et emploient souvent un saut latéial et oblique ? L'exemple du frtquet me mit bientôt sur la voie, et je vis très-clairement des habitudes communes entre deux animaux itè^ifférents , mais semblables par la couleur.
M. 'de Machado soutient que la pie-grièche n'est grièche qu'à cause de la ressemblance d'une partie de sa xdbe avec la petite mésange-charI)onnière.
<« La couleur , dit-il , est le vrai pilote de la nature , pour donner la connaissance de la valeur de ses productions , dans les trois règnes , animal , vé'^étal et minéral. *» Il est vrai que Bernardin de Saint-Pierre n'était pas éloigné de ces idées. Dans les Études de la Nature , i! dit que les couleurs des animaux indi-
28 LES EXGE^ aHIQUËS.
quent , peut-être plus qu'oii ne pense, leurs caractères, et que la couleur de\ié<Tlra peut-être le germe de toute une science. Les fameuses ana/o^t^^ de Fourier partent du même principe.
Mais il vaut mieux citer cjs faits curieux observés par M. de Machado : <« J'ai élevé des torcols, dit l'auteur de la Théorie des Ressemblances, Ils sont très-familiers, comme les troglodytes -, ils dorment souvent accrochés, comme les colimaçons, et grimpent continuellement , bien que Buffon dise qu'ils ne sont pas grimpeurs. Je n'ai pas réussi à les conserver vivants au delà de quelques mois. Le bec se couvre d'une matière visqueuse qui les empêche d'avaler,' et ils meurent. J'en possède un dans ce moment que je nourris principaiement de soupe au lait. Je l'avais mis dehors dans une de jues volières , mais les nuits froides du mois d'octobre l'incommodaient. Je l'ai repris dans l'intérieur , et il est actuellement bien portant. Le torcol , dont la robe ressemble par sa couleur à celle des petits serpents, en a le sifilement; il tord son cou dans tous les sens , et se cache dans les trous comme les reptiles ; habillé avec les couleurs du roitelet, de la bécasse et de la phalène-agriphine, il en a aussi les mœurs. »»
M. de Machado a chez lui un cmmiri très-doux qui prend du lait sucré tous les matins : il dédaigne la viande. Ce caïmiri est inconstant ; il ne souffre pas qu'on lé tienne trop longtemps dans les mains. Contrail^ement aux habitudes des singes à queue à demi prenante, il préfère dormir perché, comme les oiseaux. Il s'endort difBcilement de même que les ducs et au-
DA GÂMii MACHADO. 29
très oiseaux de proie nocturnes; et il a le goût le plus vif pour les insectes, ainsi qu^^ Jes reptiles. On remarque les mêmes habitudes chez la chouette et la raine, espèces qui se tiennent sur les arbres. Par là M. deMachado explique l'analogie de la forme 4as yeux de son singe avec la chouette. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, le caîmiri a sous les doigts une viscosité comme la raine. D*où l'axiome : <« Quelque sorte d'animal que ce soit, qui porte la ressemblance d'un autre animal , il lui est aussi seHiblable ou en approche en mœurs et naturel. »
Le savant portugais avait un petit-duc qui mourut d^une maladie de cœur, mal très-commun parmi les oiseaux. Le petit-duc, qui ressemble à un chat, en avait les meeurs et les goûts. 11 faisait entendre un ron ron ; il mangeait des souris. Ses yeux avaient quelques rapports avec ceux de la grenouille \ de temps en temps on pouvait entendre un véritable coassement. M. de Machado trouvait à son petit-duc « un grand avantage sur l'homme, en ce qu'il tourne sa tête tout autour de de la colonne vertébrale , tandis que nous ne tournons la tête que d'un tiers. »
M. de Machado a horreur du scalpel ; jamais il ne s'en est servi pour ses observations. U laisse aux zoologistes de l'Académie la connaissance ' de la structure intérieure des oiseaux , persuadé que plus importante est la 'structure extérieure.
M. de Machado s'écrie : <• J'ai une passion déterminée pour les animaux ; la tête dégagée de préjugés , je ne me crois supérieur ni à l'homme ni à la plante ; j'ai la connaissance des doctrines de Porta et de Gall ; je m'abs-
30 LES EXCENTIUOVËS.
tiens des classifications ^ poux moi fou ta une valeur quelconque dans la nature, et je sais que les différents dessins colorés sur la robe des animaux n'y ont pas été placés pour satisfaire la curiosité et la vanité de Thomme. »
Et il observe non-seulement la couleur, mais la forme. Personne avant lui n'avait traité des différentes textures des plumes, de leurs teintes mates, brillantes, changeantes , soyeuses et métalliques. Il va traiter de la couleur des becs.
La loxiefaciée est un oiseau paresseux et voluptueux. Elle a le caractère querelleur. <« Il fallait constamment veiller à la femelle pour la soustraire à la brutalité du mâle^ qui la maltraitait parce qu'elle ne voulait pas céder à son amour effréné. ^ La loxie faciée a le bec du moineau ; elle ne pouvait être que très-médiante.
Cependant quelquefois la couleur l'emporte sur la forme. Le pinson-royal a la même taille et le même bec que le cardinal de Virginie. Le cardinal a un chant trèsbeau : le pinson-royal ne chante pas. Un autre que M. de Machado serait embarrassé ; mais il s'en tire par l'observation suivante : ** Les robes des deux oiseaux sont différentes. Le cardinal a une robe rouge*, stms la couleur rouge le cardinal ne chanterait pas. n
J'avoue que je m'égare dans ce raisonnem^t : je comprends que la forme soit inférieure à la couleur et qu'un bec d'oiseau soit moins important que le pltunage coloré; mais M. de Machado, qui affirme que c'est la couleur rouge qui fait chanter le cardinal, aurait dû expliquer l'influence du rouge^ qui sans doute à ses yeux représente la joie.
DA GAMÂ MAGHADO. SI
Je préfère et J'ai plus de confianoe dans l'histoire du ouistit! qui s'élança la tête la première dans un grand bocal de poissons rouges. Ce malheureux dnge allait être noyé, victime de sa ressemblance ayec les chats, si M. doMachado ne l'eût repêché à temps.
L'illustre Portugais rapporte qu'en 1830 il faisait ap* porter à son réveil six roitelets qui voltigeaient autour du lit ^ ils prenaient grand plaisir à grimper le long des rideaux, à se cacher dans les plis-, quelquefois ils cherchaient tous les trous de la chambre comme une souris. Après examen, Vk de Machado reconnut dans leurs yeux le regard perçant de la souris. Leur robe était de la même couleur que celle de ces rongeurs. Letrs ailes étaient placées comme les ailes du papillon ; en voltigeant, les roitelets produisaient un susvrrus très-faible, de même que le bruit des ailes du papillon. Enfin une ressemblance frappante fut démontrée entre les roitelets et le papillon erycina thersander, dont la robe offrait également les mêmes couleurs.
Le Uèvre a la tête de la même forme que celle de l'écureuil et le même grognement ; ses pattes ressemblent à celles du renard par la couleur ; il grimpe comme celui-ci à une assez grande hauteur. Le lièvre est extrêmement propre ; il a un coin d'habitude. Celte propreté tientà son poil soyeux comme celui du chat, qu'on ne garde dans Tes petits appartements qu'à cause de sa propreté.
«Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. » dit Da Gama Machado. Ainsi il a deviné les rapportsdu tabac et du laurier-rose. Ces deux plantes présentent la même couleur rose, le même calice à cinq
divisions, la même corolle en entonnoir ^ les feuilles ont la même forme. Toutes les deux sont lancéolées. Aussi M. de Macbado entend-il ces confidence» qui sortent du calice des deux plantes. La nicoUane (tabac) dit : « Une prise de tabac produit quelquefois une heureuse pensée, mais redoutez Tabus. Une goutte d'huile, distillée de ma fleur, donne la mort. »» Voici ce que fait entendre le nerium (laurier-rose) : « Ma fleur fait l'ornement des jardios, mais vous ignorez mes qualités pernicieuses ; les animaux périssent soils mon influence délétère, et la poudre sternutatoire,préps^ée avec ma feuille, cause de graves accidents. »
Cest d'après les mêmes principes que M. de Machado a compris les propriétés d'une fleur de nos jardins, la fritillaire, d'après un damier qui a de l'analogie avec la robe des reptiles. La fritillaire, plante bulbeuse, renferme des principes acres. Son poison agit avec plus d'activité au printemps qu'en automne. Elle semble dire : » Évitez mon odeur. »»
Le serpent angaha de Madagascar a juste la même robe 5 il crie : « Redoutez mon venin. »
M. de Machado, l'un des fervents disciples de Gall, nie le libre arbitre chez l'homme et chez l'animal. H a trouvé des exemples assez curieux pour être cités.
Le dioch du Sénégal est occupé toute la journée à travailler et fait des ouvrages d'un tissu remarquable. Il est né architecte. M. de Machado prétend qu'il faut qu'il obéisse à l'impulsion irrésistible de l'organe où siège la mécanique, d'après Gall. Deux^ de ces animaux cons- ' truisent d'une manière différente -, l'un bâtit en laby-
fm^e^ l'autpê a un penchant pour la forme sphérique. Il arrive souvent que la bâtisse ne parait pas satisfaisante au dioch ^ aussitôt il démolit ce qu'il a commencé, abat ses fondations et recommence pour arriver à une précision mathématique qui ferait l'admiration d'un maître maçon. M. de Machado a fait sur la doctrine de Gall une expérience curieuse. Ses deux diochs, qui habitaient ensemble, avaient construit un immense • labyrinthe. L'homme détruisit l'édifice de l'animal, se disant que, si l'animal avait réellement l'instinct de la mécanique, il reprendrait bientôt ses travaux. Les diochs parurent affligés un jour ou deux, mais le troisième ils se remettaient à la construction d'un nouvefiu labyrinthe.
La seconde observation est encore plus concluante et facile à vérifier. 11 s'agit delà tortue, qui cherche toujours à grimper aux murs , quoiqu'elle retombe perpétueUement^ avec l'obstination insensée que mettaient les Danaïdes à remplir le tonneau vide.
«* La tortue a la tête du lézard, et, comme lui, cherche toujours à grimper 5 cependant la forme massive de cet animal n'est point celle d'un grimpeur, mais sa ressemblance avec un autre individu lui ôte son libre arbitre j il faut donc qu'il monte malgré lui, et qu'il tombe à chaque instant ; la tortue s'apprivoise facilement comme le lézard-, la mienne cherche toujours la société. Les pattes ayant de l'analogie avec celles de l'éléphant, et étant ridées comme elles, il en résulte jme marche semblable. Cet animal/ quoique classé parmi les chéloniens, n'est dans le fait qu'un lézard portant sur son dos son habitation. **
11 ne nous reste plus qu'à citer quelques maximes de M. de Machado, qui avoue hautement son fatalisme :
« Les guerres de religion vengent bien les animaux du mépris que nous leur témoignons.
« Les animaux naissent savants sans passer par Téducation, tandis que les hommes n'acquièrent l6Drs connaissances qu'au moyen de mauvais traitements.
«« Les protubérances représentent les fruits de l'arlM^ humain, de même que les oranges représentent les fruits de l'oranger.
« Il y a contradiction à donner la pensée exclusivement à l'homme, en la refusant à l'animal, qui présente la même conformation que lui.
a L'homme est-il véritablement un être intelligent? S'il faut en croire M. de Paw, le doute sur l'intelligence humaine est bien permis.
« La parole manquant au singe, cet animal a conservé sa pleine liberté.
«< Bien loin de s'enorgueillir de sa station verticale, l'homme devrait peut-être la maudire.
«< Les oiseaux chantent rarement &ux *, ches l'homme le chant n'est pas naturel.
«* La couleur est le mobile des mœurs chez les ani«maux.
« Le corps humain est une machine composée de mauvais ressorts en partie rouilles.
« La nature semble avoir privé l'homme du sens commun et l'avoir donné aux animaux. »
On voit cfue l'homme est assez maltraité par Da Gama Machado ; cependant ses opinions, qui sont étranges dès
Tabord, ont été soutenues plus d'une fois par de grands savants. C'est Linnée cpii a dit :
«* En conséquence de mes principes d'histoire naturelle^ je n'ai jamais pu distinguer l'homme du singe ^ la parole n'est pas pour moi un signe distinctif. »
Seulement les plus audacieux s'arrêtaient au singe. H. de Machado a été plus loin.
« Tout ce qui vit sort d'un cmf^ »» dit-il ^ et, s'appuyant sur ces similitudes d'origine, il a fait peindre un tableau qui est une sorte d'échelle des êtres naturels. Dans ce [tableau, Yhomme ouvre la marche, suivi du sansonnet ;yieiit\arraietorpilleyW^Tès elle la vipère, ensuite la fourmi, pni&lsi jonquille.
Les premiers seront les derniers.
Vhomme est tour à tour insulté, méprisé, vilipendé par les oiseaux, les insectes et les fleurs, qui lui montrent clairement son infériorité.
C'est uiif morceau d'une haute fantaisie, telle qu'on en rencontre peu dans les livres de science habituels. Je le cite dans toute son exactitude :
I/H«iiiiiie.
Je viens au monde nu ; je conserve, pendant mon existence, ma nudité ; j^emprunte aux animaux et aux végétaux mes vêtements ; je débute par des larmes, je termine par des larmes. L'anatomie comparée me classe \e premier parmi les mammifères : mon imagination détruit le travail du scalpel ; je me suis créé être raison^» nable, Suis-Je bien raisonnable dans Tivrcsse deTamonr ? suis-je bien raisonnable quand je détruis mon semblable ? '
Mon cerveau et mon cervelet , partagés en deux bcmisphrres ,
sont semblables aux vôtres. Par le sens de la vue, le sens de Fouîe, le sens du goût, le sens de l'odorat, je remporte sur vous. Le sens du toucher je vous Taband onne. Mon estomac , muni de muscles rigoureux, est plus parfait que le vôtre. Je n*envie point votre messie qui fait le tourment de votre vieillesse. Vantez la perfection de vos nombreux organes ; travaillez jour et nuit pour gagner yotre nourriture ; terminez votre existence dans les angoisses, pour la prolonger de quelques heures ; recourez à vos ventouses, vos vésicatoires, vos cautères, vo^ sinapismes, vos sangsues, votre saignée, votre moxa , votre calomel, votre ipécacuanha : mes ailes valent bien vos ballons et vos machines à vapeur.
Haie Torpille- Vénus est sortie du $em des eaux, Neptudé est le dieu de la mer. Le continent que Thommc habite est sorti du fond des eaui; d*un habitant des eaux , la grenouille, Lavater s*élève jusqu'à FÂpoUon. L^argonaute .papyracé servit à Thomme de modèle pour construire sa barque. Avec nos batteries électriques nous lançons la foudre et la mort à nos ennemis. Fécondité, beauté, existence très-prolongce, tels sont nos trois remarquables attributs ; cependant nous sommes classés au troisième rang tlans Téchelle des êtres!!!
Tlpière.
Destinée à ramper sur la terre, je suis armée par la nature de deux vésicules remplies d'un poison ftineste qui me rend redoutable à mes ennemis, jamais à mes semblables. La nature vous a privés de mâchoires avancées, de canines saillantes et d'ongles crochus; mais un moine , doué d'une intelligence supérieure , a inventé la poudre à canon ; ainsi vous exécutez avec plus de rapidité les lois de la nature basées sur la destruction Réciproque des êtres. Si ma morsure est souvent mortelle, par compensation ma chair guérit bien des maladies.
DA GAMA MACUADO. 37
Fonmii.
Vous m'avex classée bien bas dans votre échelle , cependant jq fis en société comme vous ; mon cerveau est bien petit, il est vrai, mais la qualifô en est bonne. Graniologisles, peut-être un jour découvrirez-Tous quelques protubérances sur mon front, je ne suis ni la machine de Descartes, ni la bêle des théologiens. Si dans notfe république bien ordonnée, nos travaux sont constamment les mêmes, c'est à cause de nos ressemblances individuelles. La même cause produit les mêmes effets chez les castors, les hirondelles, etc«, etc. Le docteur Gall a paredlement classé vos penchants par ses identités de protubérances. Peut-être un jpur ferez«vous des lois pour protéger les animaux, unique moyen de rendre notre espèce plus humaiue : votre inquisition avec ses bûchers ne souillera plus l'histoire des nations civilisées.
Jooqaiile.
Nos germes sont pareils. Linnée a dévoilé nos amours, Ovide a célébré les vôtres. Éclairées sur les propriétés spécifiques de notre semence, nous n'établissons aucun libre arbitre; ainsi je ne f^is nul reproche à la rose de ce que sa graine produit une rose ; à son tour elle ne me reproche point d'être jonquille : moins instruits sur Torigine de votre organisation, vous avez créé un libre arbitt'e, et par cette erreur, la paix a disparu pour toujours de votre intérieur 1 1 ! Par une culture physique nous obtenons la santé et la beauté : votre culture morale vous offre-t-elle les mêmes avantages ? notre matière et la vôtre sont temblables, crisiallisées. Prenez votre microscope^ examinez.
12 janyier 1830.
L'APOTRE JEAN JODRNET.
De notre temps, où la civilisation a donné à chacun -on chapeau, un habit noir et des bottes, j'ai été heureu3f de rencontrer un homme qui n'ait pas le cœur habillé de cet habit noir, les pensées' couvertes par ce chapeau et les actions emprisonnées dans ces bottes.
Il n'est pas question ici de parler pour ou contre le fouriérisme , il s'agit de raconter avec le plus de fidélité possible, l'odyssée d'un apôtre qui a parcouru un quart de l'Europe, semant la parole de Fourier, récoltant parfois, d'autre fois martyr, et, malgré tout, croyant,
Jean Journet, quoique apôtre, n'a aucun point de resseihblance avec les nombreux inventeurs de religions que nous avons vu depuis quinze ans mourir délaissées et n'ayant pas même un chien à la suite de leur corbillard : il n'a rien inventé, il a connu Fourier, il a étudié le fouriérisme, et il propage le maître et le système.
Journet n&quit à Carcassonne, en 1799. On le mit au collège, où il devînt un des plus mauvais élèves, par la raison toute simple que l'Université d'alors, non plus que l'Université d'ai^ourd'hui , n'avait songé à rendre le travail attrayant. Les professeurs qui ne se doutaient pas alors du nom de Fourier, crurent vaincre la paresse de Jean en lui donnant des douches de pensums. Il envoya au diable les pensums et le collège. Après ne pas avoir terminé ses études, il vint à Paris, 1819 avait sonné. Dans ce temps-là, conspiration rimait avec restauration ; J^n se. fit carbonaro : un terrible jeu où la tête servait ^ fiche. La vente qui avait admis Jean dans son sein s'appelait la vQUte de Washington. Un matin la vente est découverte ^ il iolj avait de salut que dans ta fuite. Jean Journpt eut le bonheur de se sauver en Espagne. Au moins là se* battait-on en plein soleil. Notre carbonaro retrouva é l'armée, dans la légion française, pendant la guerre de l'indépendance, Armand Carrel, sous-lieutenant, et Joubert, sergent-major, ses confrères en carbonarisme, ^happé à la prison civile, Journet ne put en faire autanf de la' prison militaire.. Il fut fait prisonnier dans l'aSàire de Hiez et Hiado et conduit comme transfuge en France, à Perpignan, au Çastillet.
Le Çastillet* n'a Jamais été une prison bien réjouissante-, mais on prenait à tâche d'augmenter encore les souffrances de la détention aux transfuges. Provisoirement, l'ex-dirbonaro fût déposé dans le cul-de-bassefosse Je plus infâme ^ c'était un trou sans lumière, sans PBillemème, fétide et malsain au suprême degré. A
éO LES EXCENTRIQUES.
travers les murs sum talent les égoûts de la maison. Jean Journet ne se découragea pas trop ^ il avait trouvé en entrant un camarade, un condamné à mort. La nourriture, OQ la devine. Ceux qui I'appo*rtaient ne (fisaient mot, et il eût été impossible de se rendre cooipte des nuits et des jours , sans une diligence cpii, en faisant treflibler le sol à Pheure àt minuit, apportsdt uiie foible distraction quotidienne.
Journet entendit neuf fois le sourd roulement de la diligence : après quoi on vint le chercher ; il dit adieu à son comps^on à tnort^ croyant qu^on allait le juger. Mais il se trompait ; le provisoire du culnle-basse-fosse n^était rien en comparaison du nouveau provisoire que la justice lui ménageait. Il fit dix-huit mois de prévention dans un nouveau cachot ; enfin, il parut devant le tribu^ nal et fut acquitté, peut-être parce qu'il avait eu soin de se parer de sa profession de pharmacien, les pharmaciens ne pouvant être regardés sérieusement comme des conspirateurs.
Jean Journet, échappé par miracle ^ la guillotine, aux balles des Espagnols et aux balles des Français , jugea ô propos de rentrer dans la vie tranquille. Il s'établit pharmacien à Limoux, petite ville aux alentours de Carcassonne. Il se maria et vécut de la vie heureuse et facile du Midi. Cependant, comme ï\ avait ujie tète ardente et s'impressionnant vivement aux nouvelles Idées^ il étudia le saint^-simonisme. Hais un jour dans une conversation, le nom de Fourier est prononcé; il est question de ses doctrines! Journet se procure un livre de Y inconnu; il le Ht , le relil
JEAN JOURNET. él
avec passion; il l'étudié, le commente sans relàdie.
Ptûs, il abandonne tout, agriculture, industrie, femme, enfants, pour venir trouver le maître. Il arf ive à Paris et api^read rexidtence d'une école fouriériste. Le soir même, lean- s'introduisait dans l'assemblée, curieux d'y entendre discuter les doctrines socialistes par des gens intelligents. La séance a^ouvre, et voilà le néophyte qui tombe dans le huitième dessous de la déception. Dans ce cénacle fouriériste, on Usait des travaux sur la poé* sie dramatique au xiii® siècle. Jean pensa avec raison qu'il eût dû se présenter au Caveau^ même à la société des Bergers de Syraeuse\ plus certain d'y entendre parler de la réalisation du phalanstère.
Heureusement, quelques jours après, Pouriér le re-i Coït ^ et le futur apôtre remarque avec peine et sitrprise que le sauveur du monde est triste, chagrin, malade, au lit, dans une chambre nue, manquant du nécessaire. Deux moitiés de tisons mal allumés cherchaient inutilement à s'enflammer dans un pâle baiser. Sur la table, ^^ngt>quatre sous^'ensous, ^ déroulaient tristement et disaient la détresse du maitre du logis.
Jonmet ?'en retourna à Umoux, désolé d'avoir vu le chef de l'école dans un tel isofement. Il continua à étudier avec plus d'ardeur que jamais les œuvres de Fourier; et^ de 19S1 à 1836, il applique ses théories à l'agriculture et à' l'industrie. Seulement il s'étonnait de ne pas voir dans les gazettes le nom de Fqprier ^ tous les matins il se réveillait persuadé qu'il était couché 3U pt^alanslère. Enfin , ' tourmenté , un jour Jean s'écrie : « La réalisation n'arrTve pas, je vais la cher--
kà LES EXCENTRIQUES.
cher. *> C'est de 1& que conunença son apostcdai. Journet comptait qu*eii arriyamt à Paris, tout le moi»)e lui parlerait du maître*, mais on ne le connaît pas. Alors il va droit à l'école phalanstérienne qui s'était constituée depuis la mort de Fourïer *, fl dit son enthousiasme , il annonce ses projets. L'éeole , qui ne voulait pas brusquer Popinion et qui avait adopté un sy«tème timide, traite l'apôtre d'illuminé et de plu» qu'illuminé.
Jean ne sedécoun^e pas pour si peu. 'Il est apôtre, c'est-à-dire il a la fbi, la persévérance et la tenacilé, son front peu développé en est la meilleure preuve ^ alors il songe à la brochure, un moyen usé aujourd'hui, mais qui a renversé des royaumes. Journet croit qu'en vendant q, très-bas prix des brochures dans lesquelles il expliquera en quelques pages les doctrines du maître, le peuple deviendra aussitôt fouriériste ; mais dès l'abord il trouva si peu d'acheteurs qu'il résolut de les distribuer gratuitement.
Le 8 mars 1841, onjouaitiïoft^rt-/6-/>môi^ à l'Opéra; pendant un entr'àcte, l'apô^jre distribua ses brochures. Un sergent-de-ville l'arrêta et le conduisit chez le cornmiasau^e de police. Interr(^é sur ce fait^ Je|in Jeurnet répondit : « Le besoin irrésistible d'annoncer au lûonde en général et aux riches en particulier l'^parition de la loi de justice et de» vérité, ^ l'espoir que sur tant d'individus, Félite^de la société, il y -en aurait quelquesuns qui ddignoraient se détourner un instant, pour juger i avec connaissance de cause , si cet îévénement, UïOt miraculeux qu'il paçjaît êt1Pe,^e trouvait réelleinent juslifié par les travaux (te rimnïorlel l'ouricr. »
JEAN JOURNET. 4ft
Un peu surpris de cette phrase touffue , le coounissaire demanda à voir un exemplaire de la brochure, la lut et ne fut pas édifié. Après âe nouveaux interrogatoires, il déclara à l'apôtre qu'il allait en référer au préfet de police. Ou" l'emmena donc à la préfecture où ii passa la nuit danai^ un cachot. A midi, il fut invité à monter en voiture cellulaire. Dans cette voiture se trou* vait une folle qui riait, criait, chantait. La voiUire s'arrêta au parvis Notre-Dame. La folle et l'apôtre en descendirent. Deux personnes interrogèrent Jean Journet, qui, malgré ses malheurs, répondit gaiement.- Sur un signe des interrogatairs, la voiture les reprit, lui et la foUe. La folle s'arrêta à la Salpêtrière, l'apôtre à Biaètre : il avait répondu plaisamt^ent à deux médecins. Je laisse raconter à Journet les malheurs qu'il a consignés dans Cris et Soupirs.
«* Les formalités des bureaux apcomplies^ le nom;de Jean Journet se trouva, inscrit au nombre des aliénés le 9 mars 1841, 3« divisicm, .3* salle, 10« lit, et cela 33 ans après l'apparition de la Théorie des quaite mouvements. L'on me conduisit daus un dortoir occupé par une centaijpe de fous ; l'on me fit quitter absolument tous mes vêtements, qui furent remplacés par des bardes très vieilles, mais trèspropres.
<* Je fus dans la cour, et à tous lesemployés ou infirmiers ^e je pus trouver, je leur demandai avee instance une conférence avec le directeur 5 mais les uns souriaient, i^s autres levaient les épaules. Je courus me perdre, jusqu'au coucher, dans la foule des fous, des idiots, des êpileptjques. J'avais observé que le n^ 9, mon voisin de
droite, était malade, puisqu'il se ifoùvait du petit nombF^ de ceux qui ne s'étaient pas levés. A son immobilité, à son oppression, je pus même juger qu'il était un des plus malades; cette circonstance augmenta la tristesse qui présidait à mon coucher. Sur les dix heures, on lui administra une pilule qu'il ne put avaler, mais qu'il mâcha et délaya dans sa bouche. Dès lors, à l'odeur cadavéreuse qui m'avait si horriblement oppressé Jusque-là, se joignit line odeur de musc et d'assa-fœtida, et des maux de tête s'ijoutèrent à mes maux de cœur. J'étais (tepuis environ deux heures dans cette disposition, lorsque d'affreuses convulsions, précédées d'un cri long, creqx, déchirant, un ciiqui n'appartenait pas à l'ordre des choses de notre nature, me contraignit à tourner mon regard vers mon malade, et je vis une &çe ronde, plate, violacée, hideuse. L'infirmier accourut-, bientôt après le cèle se fit entendre, et le veillair, après l'avoir arrangé, s'en alla en disant : // sonne le premier, '^seul propos impie, au reste, que j'aie entendu dans cettetlemeure.
« Le jour parut, la cloche sonna^lô lever. Depuis quarante-huit heures, à peine j'avais fermé les yeux -, il fallut s'habiller. On lava et balaya les dortoirs. Les lits furent dressés ; tous rangés à la. file, nous attendons la visite : pour moi, ce moment était solennel, -je m'y préparait Le docteur parut avec son état-major aun^ 9; ISnflrmier ditt Nuit agitée, crise ierrible, maïs plus calme depuis deux ou trois heures, — Le no 10 est un nouveau-, dit le médecin ; pourquoi ne Part-on pas mis à l'admission ?— Son état inoffensif, reprit le garçon, a fait supposer au chef du bureau qu'il serait placé ici plus
JEAN JOURNET. é9
convenablement. — Qu'on répare cet oublf au plus tôt. £t, 6é tournât vers moi : Racontez-nous les circonstances principales de votre vie. — Ce 'que je fis a^ec naïveté; et, protestant, avec verve et logique, contré rincurie des agents subalternes': Je remets ma cause entre les ukains d'un homme dont T^périenee et la positi(m scientiflcpie doivent me mettre à fabri de toute méprise. ».
La docteur ayant demandé à Jean Journet de lui réciter
quelques fragments de ses œuvres, celui-ci déclama répitre aux élèves de TEcole Polytechnique. Le docteur comprit qu'il s'agissait de fouriérisme ; mais il était de ces gens qui ne connaissent Fourier que par les petits journaux et qoi croient avec la meilleure foi du monde qu'on ne trouve dans l'auteur de la Théorie universelle que. la bataille des petits pâtés^ les mers de limonade et les aftti'lions; pour lui Fourier n'était qu'un fou, à plus forte, raison les apôtres de ce fou -, aussi, quand il entendit la fin de la strophe : <* Mon caractère apostolique ne sera plus un objet de ridicule', de misère », s'écria-til en s'adressent à ses élèves: Ave;(-vous compris? monomanie de la grandeur.
Or, vc^ci le traitement appliqué à ces monomanes : bains de trais heures, a^rsions d'eau froide sur la tète, demi-pdrhon, la barbe rasée. En attendpnt ce territdia catflogue^ }ean Journet tressaillit et implora le docteur, qui répondit sans Fécouter : « Que l'on conduise cet hwme à l'admission. » Nous laissons l'apôtre raconter ses nouveaux malheurs.
** L'admission esLune cour plantée d'arbres, précédée*
ffune fbrte tiàuraille el terminée par nm griUe solide, élevée. A amie et à gauche sont des loges destiaées chacune à une seule personne. Quatre pavillons, dont deux sont occupés par les malades, symétrient cette habitation. Chacun des deux pavillons contient six lits, trois au re^de-chaussée, trois au premier et unique étage, communiquant par un escalier rapide et étroit.
«* En entrant dans là cour, je la trouvai peuplée de presque tous ses habitants, livrés à ces habitudes qui ' pénètrent d'une si profonde mélancolie les personnes qui ne font que visiter, même un iQstant,'ces infortunés, devant former dès lors mon unique société. Le lit m 1 me ftit assigné. Le n<» 2 était dans la cour -, le n^^ 3 gisait lié dans son lit, s'étant la veille grièvement blessé à la tête et aux genoux, dans un accès de frénésie. Je sortis, je m'aventurai avec précaution dans un coin, et immobile je m'exposai aux douces influences du soleil ; il faisait un temps magnifique. Peu d'instants après, plusieurs visiteurs, précédés et sliivis des infirmiers, accompagnés des agents de surveillance, vinrent visiter PétabHsseaient. Tftvais tracé quelques fhots A la hâte, espérant donner de mes nouvelles à mes amis. Je m'avançai mystérieusement vers l'un des visiteurs, pour le charger de ma commission ^ mais, malgré mes signes, il s'éloigna épouvanté. Il était inutile et imprudent d^nsister ; je fus attendre avec résignation le moment que je redoutais le plus, le coucher. Il arriva. Les infirmiers me rassuseront un peu en me disant que la nuit il était rare qu'il y eût autre chose quedu bruit *, en effets les gémi^semeirts , les rugissements, les convulsions
me tiiuent en .émoi pendant- de. longues heures.
« II y avait peu de temps que je m^élais assougi, lorsque la cloebe et les tiraillements du garde de nuit m'arracbèfent à* mon ei^ourdissement \ le médecin devait paraître, il m'avait promis de lire entièrement mes œuvres^ j'avais préparé mille argumentations qui, déve* loppées s^ec ohaleur et dignité, devaient nécessairement, selon mol, triompher de ses préventions. >r * Le méd^in parait, il avait lu les œuvres de Jean Joumet ', mais c'était un nouveau malheur pour l'apôtre. Tous deux discutent avec acharnement-, le médecin sou* tient que son malade est un anti-poète ; le malade répond que le doeteur n'entend ùen k la vraie poésie. Il parait quCf dans la discusûon, l'apôtre blessa l'amour-propre du médemn qui, pour se venger, ordonna l'enlèvement du papier, de l'encre et des plumes, de la pipe et du tabac, et pour compensations force lavements. Les gardiens firent subir à l'infortuné Jean un affreux remède à ses poésies et à ses doctrines phalanstériennes. — ^Le remède était à l'assa-fœtida ! ! I — « D me sembla, écrit l'apôtre la tète en féu, que mon corps et mon ftme étaient semblables & une paire de meules qui, poussées par une force incommensurable et en sens opposé , se dévoraient mutuellement, faute de substance intermédiaire sur laquelle elles pussent exercer leur énergie. »
Le lendemain le docteur trouva son malade tellement feible, qu'il crut devoir supprimer tous traitements. Jean Jonrnet commençait à devenir réellement fou ; heureusement la nouvelle de son arrestation était parvenue à quelques personnes,' et il Ait, malgré l'avis du docteur
implacable, envoyé à la salle des convfiàescents. Enfin M. Mongolfler parvint, non sans peine, à le foire sortir de Bicétre.
Il y a tant d'événeihents si bizarres dans la vie de Journet, que je passe des faits très importants-, je -ne réponds pas non plus de bien classer à leurs dates* des aventures bonnes à noter \ ainsi je m'aperçois cpie j^ai. omis de foire mention du phalanstère de CiteauK, réalisation qui eut le tort d'être prématurée. Quand tes pha* lanstériens discutent avec un ignorant ^u un homme de mauvaise foi, le civilisé lance immédiatement, comme coup de massue, le mpt de Citeaux. Ypîci I4 vérité sur cette malheureuse entreprise. .
Un Anglais, John Young, qui voyageait en Belgique, apprit qu'une école fouriériste existait à Paris sous la direction de Jean Czinski et de madame Gatti de Gammond. L'Anglais accourut trouver madame Gatti et proposa sa fortune pour bâtir un phalanstère. La proposition fut acceptée avec enthousiasme, .et les terrains furent achetés près de Dijon. Jean Journet, déjà connu, fit partie de l'entreprise. Mais les fouriérisfôs s'aperçurent trop tard que John Young avait des* idées ollapodridées; il mêlait ensemble Fourier, Saint-Simon, Babœuf, Owen, Rétif de la Bretonne , Campanella et tous les idoplogues de l'univers -, avec ce ragoût indigeste , on n'obtint qu'une réalisation rachitique. L'Anglais y dépensa sa fortune ^ madame Gatti de Gammond se retira de l'école à la suite de cet échec, et Jean Journet se remit à l'apostolat.
Jean Journet réfléchit qu'avant d'instruire les peu-
JEAN iOURNET. é»
pies il fallait insiruire les rois, les rois de nntelligence -, aussi à pfiurtir de ce jour s'introduisit-il chez les poètes, chez les princes," chez les romanciers, chez les ministres et chez lés artistes pour les prêcher. Jean fut reçu partout, excepté chez madame Sand, comme l'affirme cette épHre :
Jean a George Sand. — « Vingt fois je me suis présenté inutilement chez vous pour toucher votre cœur , éclah^er yotre esprit. Tout ce qu'on Cuvait dire ,' je l'ai dit; tout ce qu'on pouvait foire, je l'ai fait. Si, dans cette horrible époque, il me restait encore un sourire à utiliser, je l'emploierais volontiers à rencontre des procédés dont je suis l'objet. Le poète méconnaît l'apôtre, le philosophe méprise le poète , l'écrivain me consigne à la porte, le député philanthrope ne s'occupe pas de questions sociales . . . Amen ! n '
Mais rapôtre était trop entier dans ses opinions ; il manquait d'mmtwinc^ ;au lieu d'accepter les grandes intellt gences d'aujourd'hui, il les niait et ne leur accordait l'avenir qu'en tantqu'ellesse convertiraient au fouriérisme. Ainsi ce mot à l'auteur de Notre-Dame-de-Paris :
Jean a M. Victor Hugo. — « Vous chetchez la gloire cl le bonheur, suivez-nous. Quinze jours d'études fortes et consciencieuses et vous verrez.
«* Mais, de grâce, n'oublie pas l'apôtre , lorsque sainement sibyllique, tu fulmineras le cantique des cantiques. Je vous aime (l). »»
(i) En 1S46, Jean Jonrnet a fait retentir de sa parole les salons <ln n«>6 de la place.Royale. Les invilés de M. Hugo furent un peu effrayés de la sauvagerie dti disciple de Fourier.
se LES EXCENTRIQUES.
Ainsi cette épitre à l'auteur des Paroles étun Croyant:
Jban a Lahbhivais. — « 11 s*agit de comprendre, monteur; il s'agit de prêter voire concours à l'œuvre de soluteny appliquant votre éloquence, votre énergie, votre célébrité. Il s'agit de vous élever au comble de la gloffe. Il me tarde de vous admirer comme bientôt vous mériterez de l'être. »
Nôusne savons trop quelle réception M. de J^amartine put foire à l'apêtre, pour s'attirer cette épitre foudroyante :
Jean a H. de Lamartine. — « Poète, tu as des yeux pour ne point entendre. Le cri des enfants, les gémissements des vieillards te trouvent sourd. Les pleurs de la femme, le désespoir de l'homme te trouvent aveugle. Poète, à bas l'hypocrisie, Assez de semblant de religiosité ! La force est jouée ^ étoile nébuleuse, il faut s'éclipser ! le soleil des intelligences inonde l'horizon. Le jugement dernier " va précéder la résurrection sociale. Tout s'émeut, tout s'agite, tout s'apprête 5 avenir, avenir!
« Dieu vous éclaire! »
L'Académie n'est pas mieux traitée, et l'apôtre s'écrie dans le premier vers d'un cantique :
Vous dormez, lAches sentinelles I
La lettre adressée à un célèbre condamné politique est conçue dans des sentiments plus convenables et plus dignes (1).
(1) Jean a Babbès. — « Que n'ai-je, ami, pa connaître vos desseins! Un effort sarDaturel m'aurait peu coûlé> pour arracher
JEAN JOUIUnT. $i
■ Jeaa Journet, ne trouvant ttas les rois de rintelUgence guère mieux disposés en faveur du fouriérisme que le peuple, pensa à la province. Cest alors qu'il devient véritable ap^re, marchant tout le jour à pied, un sac sur- le dos et vêtu avec une simplicité antique. Ses aventures provinciales voudraient un volume aussi reo^U que le Gil Bios. En effet, vous voyez d'ici Peffroi et la surprise des provinciaux, si tranquilles d'ordinaire, lorsque dans leurs cafés paisiUes entre un 'homme qui se meta prêcher. Ces braves provinciaux, qu'un commis^ voyageur étonne par son verbiage, que vont-ils penser d'un commis-voyageur fouriériste ? — Qu'est-ce* que c'est que Fourier? Entrez donc en relation avec des gens qui n'ont Jamais ouï parler de l'auteur de la Théorie des quatre mouvements ?
Cependant, à Toulouse, Jean Journet rencontre des étudiants curieux qui lui demandent une séance dans un café. Ceux-là qui passent quatre heures à jouer aux dominos sont trèsi-mécontents . de se voir troublés par la parole de fapôtre; la séance devient aussi orageuse qu'aux be^ux temps de la convention \ mais Jeaû se tient ferme et il est mené au<}6pitole. • Quelle amère dérision! CeCapitoleest synonyme 'de Roche Tarpéia!
▼olre Ame aoi sublimes ballucinalions dont elle était oppressée. Vous vouliez trancher par ripée un nœdd que nos efforts inQiiis s'Appliquent à délier par le concours inespéré des rois et des peuples. Je vimdrais étce asseï riche pour tous envoyer les oeuvres de- Voarier.Lâ, vous apprendriez que la richesse» Tordre et la liberté
^ P'^vent nattre pour tous que du coacours harmouieui de tous. » .«>'
m LES EXCENtRlQUI^S.
Ce CapUole est une prison ! On y va en' triomphé, escorté (}e quatre hommes et d'un caporal .
Heureasement il y a des fouriéristes partout. Le préfet, vivement sollicité, ordonne la mise en lil}erté de Tapôtre, à la condition qu'il ne prêchera plus. De Toulouse Jean va à Montpellier.^ A, qui pensez-vous qu'il s'adressera en arrivant? -—à l'évéque'sans hésiter. II entre ; le secrétaire, un jeune vicaii^e, voyant un homme assez poudreuxde vêtements, lui dit tout d'abord : «Monseigneur est malade. — N'importe, j> veux le voir. *» Ce vouloir impose au vicaire. « Qui faut-il annoncer? »» dit-il. — L'apôtre! *» répond fièrement Jean.
On comprend facilement la surprise du yicaijre, qui s'en va cependant prévenir l'évèque de l'arrivée d'un apôtre. Il y avait réunion à Tévêché : tous les dîgnàtaires de l'église, du grand séminaire, étaient assemblés. Jean Journet entre en déclamant :
RéveiNez-TOQs ! lévites sacrilèges, Ivres d*eDcens, dans la pourpre endormis ; Le SafaitrEsprit a dévoilé -vos pièges, Il va saper des sépulcres blanchis.
Tous les prêtres se regardent, nésaHBhant que penser de cet homme en^ souliers boueux qui débute gar un exorde aussi violent. L'apôtre continue^ mais en prose cette fols : « Prêtres marchands, vêtus d'un manteau de pourpre, qu'est devenu le culte entre vosmaina?Qu^est dèvwiu le dogme sous le scalpel de vos interprétations? Un squelette sans vie, une momie recouverte de bandelettes de soie. » *
L'évèque de Montpellier était un homme d'esprit 5 il écouta l'apôtre jusqu'à la fin et lui demanda quel était le
JEAN JOURNET. 5i
remède à tant de crimes. « Foirrier, » dit Jean Journet. Les ecclésiastiques ne connaissaierit pas Fourier *, Tapôtre leur expliqua sa doctrine d'une manière plus paoi- Qque qu'à son entrée. Alors Féglise voulut bien s'entendre avec l'apôtre. La soirée dura longue et si bien que tous les prêtres, Févêque en tête, ach^rent à Jean des^ exemplaires du maître.
Peu après, l'apôtre, ayant exp-oré tout le midi de la France, partit pour la Belgique^ où 11 continua son système apostolique, allant frapper aux portes des grands et des pettts, implorant la reine des Belges.
Pierre qui roule n'amasse pas mousse ^ l'apôtre dçnna raison au proverbe, il revint à Paris fort à juste d'argent. Pour surcroît la famille lui tombe sur les bras. Aussi pourquoi l'apôtre a-t-il femme et enfonts? Cela n'est pas dans les règles. Cela va coùtre toutes les lois de l'apostolat. J'aurais voulu le taire 5 mais mon caractère d'historiographe me force à dire tous les détails. Non seulement l'apostolat ne rapportait rienjà Jean; il lui * coûtait encore des frais d'impression,* des torrents de brochures gratuites, des voyages, -enfin toute 4a mise en scène voulue. Journet fut obligé de renoncer momentanément au prêche; il lui fallut gagner sa vie, avec ses niains. Le dirai-je? l'apôtre se fit fleuriste, et sa femme,, et ses filles aussi. Ainsi ils réalisaient par avance le O^oupe des fleuristes dont il est question dans Fourior. A force de courage et àe veilles, la femille (jnit par Réaliser* quejc^ues bénéfices. En route donc!"*
Journet jgpntinua à harceler de visites les grands de la ^crre. 11 débute, poui* ses rentrées, par M. Casimir Dela-
vigoe. Trois fois il y va, et trois fois un domesticpie en livrée lui répond que l'auteur de la Parisienne est malade. A la troisième fois, Jean s'éerie : « On n'est pas malade aussi longtemps , il faut vivre ou mourir. » Comme il prenait sur un ton assez élevé, M. Casimir Delavigne parait et s'incpiiète de tout ce bruit : « Je suis Tapétre. » M; Casimir Delavigne s'iaciine. « L'apôtre Jean Joumet. — Monsieur^ veuillez entrer, — Avezvous lu la brochure que je vous ai fait remettre?-î- Non, monsieur. — Qu'en avez-vons fait , où es^elle ? » demande Jean avec son accent impéraOf .
M. Casimir Delavigne avait dans le caractère un peu de œtte timidité qui s'est glissée dans ses œuvres bonnfttes ; toutes ces ques^ons brèves le troublèrent. « Je m*en vais chercher,'» dit-il. Et il trouva Cris et soupirs dans le panier afTecté aux papiers de rebut. « Ah ! s'écrie Kapôtre, voilà donc le cas q\Sb vous feites de mes brochures ! » Et là-dessus la tirade obligée sur les civi- Usés qui laissent périr tous les jours trente mille individus, victimes des institutions subversives. - Peu de temps après, Jean Joumet se présenta au minifitère et obtint une audience du secrétaire du ministre. M....: se gourmanda bien d'avoir signé cette lettre d'audience^ mais il &llait en terminer. « Serez-vou^ long, monsieur? denjanda-iL —Très-long, répondit i'apôtre sans se déconcerter. — C'est que beaucoup de personnes attendent leur admission. — Chacune de ces personnes ne représente qu'une affaire-, moi, je représente trente mille victimes. »
Jeéfli iournet 8'était.assis ] le secrétaire- du ministre
était près d'un bureau^ feuilletant une liasse de papiers. — Monsieur, je yous écoute, dit-il. -^ Et moi, dit
l'apôtre, je voos attends. «» M déposa ses papiers et
s'assit en face de Jean, qui alors se leva et tint une heure durant Iç secr^ire du ministre courbé sous sa parole.
Je sais bien d'autres aventures dans lesquelles l'apôtre eut toujours l'avantage, ^- lUi avantage momentané, il est vrai, mais qui montre de quelle audace et de quelle ténacité il est doué. On a raconté entre autres l'événement du' concert Pleyel, que Jean interrompit tout à coup pour se fJBûre entendre^ — Il n'était pas annoncé sur les affiobes! — Les gens de servioe voulurent le foire sortir. C'est là qu'il fait bon à vcsr le geste et la parole de lean. n terrifie les valets avec un mot. Après la valetaille vînt la garde. D'ordinaire les municipaux ne s'émeuvent de rien. Eh bien ! c^te fois encore, l'apôtre sut renvoyer la garde à vide. « Je me meta, s'écria-t-il, ^ottô lapfotecKon des^dames ! « Un moyen de poète de l'empire, mais rcyeuni par la vigueur et l'enthousiasme du disciple de Fourier.
Jean Joumet a fréquenté tous les artistes et tes titté-* rateurs de ce temps-d. Il était un jour à dinerchez M. Jules Janin \ notre héros s'était tenu assez tranquille pendant le repas ^ yoilà qu'au dessert il se met à traiter du haut en bas tous les civiftsés. — Comment! apôtre, dit M.* Janin, vous nous arrangez de la sorte, nous, vos amis 5 je ne vous ferai p!.uâ boire de vin de champa^gné... C'est qu'il faut le dire à la louange de Jean, il se soucie mé4iocreipent d'iyi dîner, et il ne-trouve.lcs
convives aimables qu'autant qv'ifs parlent avec vénération de Fourier.
^ l«s relations avec M. Dumas ne datent pas de si longtemps. L'apétre était parti un matin pour Saint-Germain avec l'intention d'y feire de la propagande. A cet effet, il entre dans Je premier café venu et phalanstérim tout un régiment de carabiniers. Il entend , prononcer le nom d'Alexandre .Dumas, c'est une illumination. Alexandre Dumas a publié un roman à la Démocratie pacifique, pense l'apôtre ; il doit être des nôtres.
Introduit non sans peine auprès du romancier, Jean Journet le prêche, lui raconte ses malheurs, ses espérances. M. Dumas, qui aie cœur généreux, lui dit : apôtre! vous êtes mon ami.
Ce fut à la suite de ce repas que M. Alexan'âre Dumas constitua une renie de douze cents francs à Jean Journet, jusqu'à ce que la société lui vînt en aide, c'est-à-dire une rente perpétuelle.
Cependant l'apôtre est bien loin d'avoir perdu son temps à fréquenter les poètes, les^ïeintres et les romanciers. Après avoir été renié par la Démocratie paôifique^ qui pense comme M. de TaHeyrand, que le « trop de zèle t> est nuisible, Journet n'a plus penséiiu'à la fondation définitive d'un phalanstère. Cette idée, il l'a poursuivîe-^ans tous ses petits livres : Cris et soupirs, Résurrection sociale universelle^ la Bonnfi-Nouvelle ^ Jérémie, Cri suprême, Cri d'indignation^ Cri de délivrance : il est arrivé à réaliser une souscription pour fonder un phalanstère d'enfents, à laquelle ont répondu immédiatement des romanciers., des artistes et des poètes.
JEAI^ JOURNET. 57
Jean Journet s'est peint d'une pJiMse dans une lettre à M. de Chateaubriand : «« L^pôtre est celui qui condamne, qui absout, qui juge -, c'est le dernier de la terre, c'est celui qui est fort, c'est celui qui est apôlre, c'est moi, c'est Jean Journet. »
i7janvieFlS47.
ir.
A lapraaaîëre séapce du Congrès de la paix, le 21 août 1849, à peine M. Victor Hugo avait-il terminé son discours d'ouverture qu'un homme se leva et cria :
« Je demande la parole pour une coiîimunication im^ portante. »
C^était Jean Joumet, qui, aussitôt la parole accordée^ prit une posa ; « 11 ne suffit pas, dit-il, de faire de beaux, discoizrs, il laut chercher le& voies et moyens^d'arriver au.
but de nos désirs... Il faut se demander si là Providence
n'a pas donné aux hommes de ce temps le moyen d'établir la paix universelle. . . Je sais que ma position est terrible, et j'ai besoin de vos encouragements. . . Encourage^^rmoi \ &icouragez-moi ! »»
Pour la majorité des assistants, Jean Journet était inconnu^ cependant les Anglais, les Hoilapdais^ les Américains n'osèrent refuser les CMOiirag^ments demandéa
A LES ËXCENTftlQUES.
par l'apôtre avec Taudace des vaudevillistes dans le couplet au public. Seuls, MM. Victor Hhigo et Emile de Girardin tremblèrent de voir leur congrès compi^Nuisdès la première séance. Le poète et le journaliste c(Minais- ' saient depuis longtempsl'apOtre et ne tenaient j[)as à re^ nou vêler connaissance.
Jean Journet, ayant été vivement encouragé, dit à l'assemblée qu'il allait expliquer les moyens d'établir la paix universeHe : « Qu'était le Christ? s*écria4-il, le fils d'un charpentier. Eh bien, dans quelle position est-Kse que je me trouve? Nous n'en savons rien, mais nous le saurons peut-être plus tard. *»
Ici l'apôtre se frappa la poitrine, leva les yeux au ciel, et continua : « Je suis sur la croix, et si j'avais le bonheur d'exciter vos sympathies..'...-, »• mais le Congrès de la paix comprit qu'il fallait découraéer l'orateur ; des murmures se firent entendre ; un membre invita le présidfent, dans l'intérêt de la dignité de l'assemblée, à rappeler l'orateur à la question. — Dites-nous votre idée? cria une voix. Jean Journet, sans se troubler, répendit: « Mon idée! mais j'en al cent mille, des idées. » Enfin, après des rires, des interruptions : « J'aurais trahi ma mission apostolique, dit l'orateur s'échaufïantet gesticulant de plus en plus^ si j'avaisnéf lige de vous annoncer l'événement suprême. Réfléchissez à ce que je vous ai dit, et vous verrez bientôt l'univers reconnaissant se lever pour crier : « Paix universelle I association univéfselle ! harmonie universelle ! ! ! »
Ayant dit, Jean Journet descendit de la tribune, fendit la feule et disparut. Peut-être allaitai prêcher auke
JEAN JOURNET. ft9
part ! Mais )1 ne revint plus aux deux d^niëres séanoes du Congrès de la paix. Ce discours ftit sa rmitrée offl* cielle dans le mondaparisien, car il sortait depuis peu d'une maison de détention, où Tavait fait aller un es* clandre au Théâtre de la République.
Jean . Journet avait profité d'une répi'ésentation extraordinaire pour rencontrer plus de monde ; et, pendant une scène de Molière, du haut de la* seconde galerie, il avait jeté sur le balcon, sur les premières galeries, sur rorchestre, sur le parterre^ des quantités innombrables de petites lurochures, qui semblaient sortir de sa poche comme par enchantement. Le parterre se mit à crier \ mais les brochures n'en tombaient que plus abondantes.* Il fallait ym au milieu du tumulte les comédiens s'enfuir, le souffleur sortir de son trou, les cent mille tôtes de la foule se levant en l'air, les spectateurs monter sur les banquettes^ et au giilieu de cet orage, aux secondes galeries, un homme debout, impassible, jetant cette pluie de brochures comme pour ensevelir les spectateurs. Il en tirait de ses poches de derrière, de ses poches de côté, il en tirait de son pantalon, il en tirait de ses goussets, il en th^ait de son chapeau, il en tirait de ses bottes.
Les municipaux et les sergents de ville vinrent un peu tard meitate ordre à ce déluge de papi^s , qu'on aurait pu prendre pour une vaste librairie secouée du ciel. Vapôtre fut arrêté, et il savait ce qu'il faisait , après sa première visite à Bicêtre pour un semblable fait à l'Opéra. Mais e'est son moyen de publicité. Quand il a im~ primé un nouveau Cri, car il en à déjà imprimé sept ou huit, entre autres Cris et soupirs, Cri suprême, Cri
d? indignation, Cri de délivrance , etc., Jean Journet cherche un moyen brutal de publication. Les apôtres sont rusés, et emploient des moyens inconnus aux libraires d!aujourd'hui. Le nôtre se passe de timbre, d'affiches, de prospectus , d'annonces ^ il envoyait aux amis de l'art dramatique huit ou dix mille exemplaires de sa brochure pour en &ire parier.
Effectivement tous les journaux rendirent compte du scandale, mais le fait Paris ne s'amusa pas à analyser le nouveau cri de Jean Journet. Encore il aurait été pardonnable si, au heu de troubler une comédie de Molière, il avait jeté ses brochures pendant le récit d'un confident de tragédie. Personne ne se serait plaint \ mais l'apôtre a trop de respect pour la tragédie, tant de respect, qu'en 1847 il alla frapper à la porte de rOdéî)n , espérant un ordre de début du directeur Boccage. Sa demande fut rejetée; et je vis arriver chez moi Jean Journet désespéré, abattu par ce refus. A cette époque, il se sentait grand acteur tragique ; son projet était de débuter à Paris, d'obtenir* de grands succès dont il était certain, et d'aller porter en province la parole de Racine et de Fourier. Il voulait, à l'aide de Britannicus^ faire passer la Théorie des quatre mouvements. Cette combinaison de l'école classique et de l'école phalanstérienne peut sembler bizarre ; mais rien n'est impossible à l'apôtre Jean Journet.
Il finit par donner une représentation au théâtre Chantereine; je ne sais où il alla chercher les amateifrs pour jouer avec lui, je ne sais €fui paya les frais de cette solennité dramatique; mais ce fut pour Jean Journet un Wa-
JEAK JOU&NET. 61
terloo. Lui qui n*6st point ému par les grands de la terre, lui qui affrontait un cénacle de prêtres etd'évêques, lui qui lève le front et fait baisser les yeux aux intêili-* gences, il se troubla devant six malheureux quinquets et autant de spectateurs . Son organe méridional se révéla dans toute sa richesse ; ses camarades ne pu* rent continuer la tragédie , tant l'apôtre était comique dans son emploi ie Britannicus. La représentation n'alla pas plus loin que le* premier acte^ seulement alors Jean Joumet comprit que l'art dramatique n'était pas inné en iui.
C'était un moment d'erreur. 11 en aura quelquesuns dans sa vie, entre autres sa création des sousapôtres ; c'est-à-dire qu'il fit chez lui quelques cours à des jeunes gens, espérant en faire des doublures intelligentes. La foi ne se commande pas 5 et il faut une foi robuste pour quitter Paris, le sac sur le dos, an ballot de livres fouriéristes dans le sac, arpenter la France à {lied, ne pas savoir où on mangera, où on couchera -, en somme, coucher le plus souvent en plein air et le ventre creux. Les sous-apôtres abandonnèrent la partie, hownis un qut profita de l'aventure, suivit Jean Joumet en province , parla en public. Et qviand le jeune homme fut rompu à l'exercice de la parole, il abandonna le fouriérisme pour fonder une utopie rivale.
Jean Journet se consola par un seul mot : Profane! s'écria-t-il. Dans ce temps-là l'avenir lui souriait. Alexandre Dumas lui avait donné cet autographe :
vigne. Trois fois il y va, et trois fois un domestique en livrée lui répond que Tauteur de la Parisienne est malade. A la troisième fois, Jean s^éerie : « On n'est pas malade aussi longtemps , il faut vivre ou mourir. » Comme il prenait sur un ton assez élevé, M. Casimir Delavigne parait et s'inquiète de tout ce bruit : « Je suis l'apôtre. » M: Casimir Delavigne s'incline. « L'apôtre Jean Journet. — Monsieur, veuillez entrer. — Avezvous lu la brochure que je vous ai fait remettre?-^ Non, monsieur. — Qu'en avez-vous fait, où est^lle? «^ demande Jean avec son accent impéraOf .
M. Casimir Delavigne avait dans le caractère un peu de œtte timidité qui s'est glissée dans ses œuvres konnètes^ toutes ces ques^ons brèves le troublèrent. « Je m'en vais chercher,'*» dit-il. Et il trouva Cris et soupirs dans le panier afTecté aux papiers de rebut. « Ah ! s'écrie Kapôtre, voilà donc le cas qil^ vous faites de mes brochures ! » Et là-dessus la tirade obligée sur les civi- Usés qui laissent périr tous les jours trente mille individus, victimes des institutions subversives. • Peu de temps après, Jean Journet se présenta au ministère et obtint une audience du secrétaire du ministre. M....; se* gourmanda bien d'avoir signé cette lettre d'audience; mais il fallait en terminer. « Serez-vou^ long, monsieur? denjanda-il. -^Très-long, répondit i'apôtre sans se déconcerter. — C'est que beaucoup de personnes attendent leur admission. — Chacune de ces personnes ne représente qu'une affaire ) moi, je représente trente mille victimes. »»
Jeéfli iourtiet 8'était.assis 5 le secrétaire- du ministre
était près d'un bureau^ feuilletant une liasse de papiers. — Monsieur, je vous écoute, dit-il. — Et moi, dit
Tapôtre, Je vous attends. » M déposa ses papiers et
s'astit en face de Jean, qui alors se leva et tint une heure durant le secrétaire du ministre courbé sous sa parole.
Je sais bien d'autres aventures dans lesquelles Fapôtre eut toujours l'avantage, — un avantage momentané, il est vrai, mais qui montre de quelle audace et de quelle ténacité il est doué. On a raconté entre autres l'événement dijT concert Pleyel, que Jean interrompit tout à coup pour se faire entendre^ — U n'était pas annoncé sur les affiehes! — Les gens de servioe voulurent le faire sortir. C'est là qu'il fait bon à vtir le geste et la parole de Jean, n terrifie les valets avec un mot. Après la valetaille vkit la garde. D'ordinaire les municipaux ne s'émeuvent de rien. Eh bien ! cette fois encore, l'i^tre sut renvoyer la garde à vide. « Je me mets, s'écria-t-il, *ous laproteçtionde^damesl » Un moyen de poète de l'empire, mais rfi\iwni par la vigueur et l'enthousiasme du disciple de Four|er.
Je«n Journet a fréquenté tous les artistes et tes tîtté-* rateurs de ce temps-ci. Il était un jour à dinerchez M. Jules Janin; notre héros s'était tenu assez tranquille pendant le repas; yoilà qu'au dessert il se met à> traiter duhsiuten bas tous les civiftsés. — Comment! apôtre, dit M.^ Janin, vous nous arrangez de la sorte, nong, vos ^mis-,jenevous ferai p!.u^ boire de vin de champargné... C'est qu'il faut le dire à la louange de Jean, il se sogeie mé4iocreipent d'up ijlîner, et il ne* trouve .tes
vigne. Trois fois il y va, et trois fois un domestique en livrée lui répond que Tauteur de la Parisienne est malade. A la troisième fois, Jean s'écrie : « On n'est pas malade aussi longtemps , il faut vivre ou mourir. » Comme il prenait sur un ton assez élevé, M. Casimir Delavigne parait et s'inquiète de tout ce bruit : « Je suis l'apôtre. » M. Casimir Delavigne slacline. « L'apôtre Jean Joumet. — Monsieur, veuillez entrer, — Avezvous lu la brochure que je vous ai fait remettre?-^ Non, monsieur. — Qu'en avez-vous fait, où esWelle? » demande Jean avec son accent impératif.
M. Casimir Delavigne avait dans le caractère un peu de œtte timidité qui s'est glissée dans ses œuvres honnêtes \ toutes ces quêtons brèves le troublèrent. « Je m'en vais chercher,'»» dit-il. Et il trouva Cris et soupirs dans le panier afTecté aux papiers de rebut. « Ah ! s'écrie Fapôtre, voilà donc le cas qil& vous faites de mes brochures ! >» Et là-dessus la tirade obligée sur les civilisés qui laissent périr tous les jours trente mille individus, victimes des institutions subversives.
Peu de temps après, Jean Journet se présenta au ministère et obtint une audience du secrétaire du ministre. M....: se gourmanda bien d'avoir signé cette lettre d'audience 5 mais il fallait en terminer. <• Serez-vou^ long, monsieur? denjanda-U. -^Très-long, répondit J'apôtre sans se déconcerter. — C'est que beaucoup de personnes attendent leur admission. — Chacune de ces personnes ne représente qu'une affaire -, moi, je représente trente mille victimes. »»
Jewfi iourtiet s'étaitassis 5 le secrétaire^ du ministre
était près d'un bureau^ feuilletant une liasse de papiers. — Monsieur, je vous écoute, dit-il. — Et moi, dit
l'apôtee, je vous attends. » M déposa ses papiers et
s'assit en face de Jean, qui alors se leva et tint une heure durant le secrétaire du ministre courbé sous sa parole.
J&sais bien d'autres aventures dans lesquelles l'apôtre eut toujours l'avantage, — un avantage momentané, il est vrai, mais qui montre de quelle audace et de quelle ténacité il e^ doué. On a raconté entre antres Tévénement dtf concert Pleyel, que Jean interrompit tout à coup pour se fiBdre entendre^ — U n'était pas annoncé sûr les dlBohesl — Les gens de servioe voulurent le faire sortir. C'est là qu'il fait bon à vmr le geste et la parole 4e Jean. D terrifie les valets avec un mot. Après la valetaille vint la garde. D'ordinaire les municipaux ne s'émeuvent de rien. Eh bien ! celte fois encore, Tapétre sut renvoyer, la garde à vide. «Je me mets, s'écria-t-il, sous laprotecHon des>.dames ! » Un moyen de poète de l'empire, mais rcywni par la vigueur et l'enthousiasme du disciple de Four^r.
Jean Joumet a fréquenté tous les artistes et 4es îitté^ rateurs de ce temps-ci. U était un jour à dinerchez M. Jules Janin; notre héros s'était tenu assez tranquille pendant le repas ^ yoilà qu'au dessert il se met à» traiter du haut* en bas tous les civiflsés. — Comment ! apôtre, dit M.^Janin, vous nous arrangez de la sorte, noog, vos amis^jenevous ferai pluâ boire de vin de champa.gné... — C'est qu'il faut le dire à la louange de Jean,
il se soucie mé(liocreipent d'up tfîner, et il ne-trouve.tes
comme un modèle, comme un chdfrd'o&uvre, c*est:
Cependant l'école phalan^térienne et son chef résistèrent à ces dures apostrophes, même à Vomniarqm omnivore. Jean Journet continua ses prédits, sous la République. Mais il était dépassé; chibiste original sous Louis-Philippe •parce qu'il était seul, les véritables clubistes du gouvernement provisoire le laissaient bien loin derrière eux.
Il essaya un soir de parler au âub Blanqui ; mais il fut entendu avec moins de tolérancâr qu^aa^ Congrès de la paix. Il envoya force brochures aux membres dti gouvernement provisoire, aux citoyens repi:éBentant3 du peuple, comme il en avait envoyé aux ministres el aux députés sous la monarchie ^ il ne fut pas écouté.
Jean Journet, dans un écrit du 20 février .1848, prophétisait presque les événements' arrivés en mai A la Démocratie pacifique : « Nous supphons tout homme <« de cœur, vu le cas d'urgence et à défaut d^exécuteiftf <« des hautes œuvre^, nous le supplions instamment de « lacérer et brûler au milieu mèihé de la place publi- « que la moderne tour de Babel, le tonneau des Dana!- «• des, la machine infernale, le brandon des discordes, « rinsidieuse Démocratie pa(:ifigue. »»
Mais ceci n*est qu'une colère d'éerivaln qui ne pensait guère alors h la République, aux affaires de mai, au pillage de l'imprimerie par les bounr^isetaux poursuites dirigées contre le représentant du peuple chef de r-éoole. Cependant, comme tous les croyants, les
illuadnës, les apôtues, dans cette mène lettre qui précède de quatre Jours la révolution de février, Jean Journet s'écriait en augure :
o La France, la reine 4es nations ^ la France, le « jcceur et la tête de Thumanité ; la France, atteinte de* «• puji3 si longtemps d'un marasme vertigineux, va « succomber sous les énervantes étreintes de ses dépré^ • dateurs littéraires et politiques, religieux et sociaux.
• Le vertige grandit d'heure en heure, V abîme attend m toute sa proie \ le cataclysme est imminent. — Il est « imminent et nul d'entre nous ne t ignore! ! I »
tO octobre 1849.
On ne 8*imagioe ^as le nombre de cervelles à Tenvers qui passent tous les Jours sous la porte cochère de la Bibliothèque nationale. Il faut de certains yeux poui* les reconnaître. Ces gens sont habillés comme tout le monde, vous saluent au besoin, et portent tranquillement des livres sous le bras.
Ils arrivent à dix heures du matin, les premiers, de- ' mandent des livres, travaillent cinq heures d'arrache- *pied, et s'en vont dans leurs galetas, dans leurs mansardes, dans leurs familles. Ce n'est guère qu'au bout dû quelques heures que commerce la danse des idées. Alors arrive une sorte d'indigestion, juste en tout semblable à celles des gros mangeurs. Les malheureux se sont Jetés comme des goulus sur des phrases énormes qu'ils ont avalées précipitamment sans les mâcher; il leur revient de temps en temps des mots désagréables dont il est impossible de saisir la forme et le sens- Le
JtUCAS. 69^
cerveau s'habiUie à ces sortes d'indigestion -, il devient, entêté contre une nourriture saine et régulière ^ il se brûle.
On vit très-longtemps affecté de maladies pareilles. Voyez-vous celu^là^qui est grand et maigre, habillé de noir, qui gesticule »ir le& trottoirs, dont les coudes menacent à tout instant les passants et les caureaux des boutiques? cehii-là vient de prendre sa nourriture à la Bibliothèque. Prenez gôrde! il ne ferait pas bon de Tinquiéter -, il n'aime pas beaucoup à causer, car il est tout à la fois demandeur et répondeur. Il tient de grandes conversations avec lui-même; et il n'a pas. toujours raison : car quoique composé d'affirmations , il se répond des négations très-amères. Je sais bien. que, finalement, le négateur est battu, et qu'il remplit un peu le rôle du diable dans les pi'éches catholiques; mais l'affirmateur a affaire à un rude adversaire, et il faut qu'il ait des raisons bien solidement campées pour né pas. être renversées par les arguments du négateur. ' Mais il serait inutile de causer avec lui, son langage étant toute Mt incompréhensible.
L'homme qui dit tout à la fois oui et non s'appelle Lucas. Il a trouvé la quadrature du cercle, et il ne deïïiânde qu*à le prouver.
Ceci a l'air tout simple au premier abord ; malheu-. ïeusement l'Europe savante nie la quadrature du cercle ^t ïi admet pas de preuves.
Terrible position qte celle de cet homme qui a une foi immense dans sa découverte, ^t qui ne peut prouver qu'il a raison. On connaît, jusqu'à présent, beaucoup.
âe savants qui ont prétendu avoir trouvé la quadrature du cercle; les quais sont couverts de leurs brochures; mais au moins ces savants avaîent-ils la faculté de faire juger leurs travaux par leurs pairs.
Monge sollicita de la ConveutioR un décret qui mit à prix la solution de cet étrange problème. La Convention, qui ne reculait devant rien^ nomma une commission de cinq mathématiciens chargés de dépouiller les mémoires qu*on ]ui adresserait. Il arriva tant de travaux embrouillés que la commission désespéra d'arriver aux preuves demandées. Mbnge lui-même, lui qui avait demandé à la Convention le décret, recula, ainsi que Lagrange, devant l'immensité de la découverte. Laplace et Legendre furent du même avis.
Depuis cinquante ans^ une vingtaine d^ mathématiciens , inventeurs de la quadrature du cercle, ont vu leurs travaux repoussés p&ur l'Institut. Au Conservatoire des arts et métiers, M. Dupin harangue aussi -ses élèves : - Je vous défends expressément de vous occuper de la solution de la quadrature du cercle, partie que c'est chose inutilç et nuisible, les savants ayant la preuve que oette solution est impossible. Je vous préviens en outre que, si, par la suite, il se reupontrait parmi vous (tûelqu'un qui ne tint pas compte dé cette défense, je le congédierais immédiatement, sans qull pût même prétendre à être. admis dans les autres cours publics. • • En 1844, à propos de la question des brevets, M. Arago, dans une réponse au ministBe du commerce, s'en tirait par une plaisanterie légère : « Je sais, disait M. Arago, comme M. 4e ministre Fa dit^ qu'il y a bep-
coup d'inventions inutiles. Ainsi le mouvement perpétuel et la quadrabtre du cerele arrivent toujours au printemps, y» Par ces mots, M. Arago rappelait l'opinion des paysans qui, traitant à leur manière la question de folie, ont remarqué un moment de surexcitation du cerveau « quand les colzas sont en fleurs. •
Mais les opinions des académiciens^ des professeurs, n'arrêteront jamais les pas de ces pauvres rechercheurs d'absolu qui trouvent le moyen de vivre sans bottes et $ans pain. D'ailleurs, s'ils ont contre eux les savants du dix-neuvième siècle, ils ont pour eux Charles-Quint, qui avait promis cent mille écus à celui qui résoudrait ce fameux problème. Les États de Hollande avaient mis la même question au concours, avec une focte récompense. Et bien d'autres académies. H. Lucas continua son chemin^ il savait ce qu'il faisait, il savait où il allait. Versé dans les sciences exacteé, il n'ignorait pas quels ennemis allaient se dresser contre lui.
Mais d'abord peut-être est-il important de le faire connaître au physique et au moral, tâche d*autant plus facile que M. Lucas s*est peint lui-même :
« Il est, dit-il, favorisé par la nature sous le rapport des facultés intellectuelles \ elle l'a également pourvu de grands avantagés physiques. Il jouit d'une constitution robuste, quoique sa physionomie semblerait indiquer le contraire. Il possède une vue pénétrante, il a le goût exquis, l'odorat le plus impressionnable, Touïe fine et le toucher délicat. Sa force physique est considérable, si l'on a égard à sa structure, qui paraît grêle ; et cela est si vrai 4û*îi peut dans lé même jcmr faire vingt-cinq
lieues à- pied cl recommencer le lendemain; il s'est d'ailleurs livré avec avantage à tous les jeux gymnastiques, au grand désappointement de ses adversaires.
•« La nature l'a également pourvu è'une grande -dextérité, puisqu'il lui est possible de se livrer avec succès à telle partie des travaux d'art qu'il plaira d'^assignerj car, il est bon que vous le sachiez , la nature aime et protège les arts. A neuf ans, il était forgeron-, il est dcr venu charpentier, charron, menuisier, mécanicien, constructeur de navires (car il a fait des modèles), sculpteur, tourneur sur bois ; il çst maçon, tailleur de pierres, appareillèur, chaudronnier, vitrier, décorateur, peintre, dessinateur, architecte, lithographe, tailleur d'habits, cordonnier même, car il est parvenu à faire le soulier sans coutures \ cependant il n'a rien appris ] il lui suffit de voir opérçr, il comprend de suite les difficultés à vaincre ; il se met à Tœuvre et réussit. »•
M. Lucas ne doute de rien -, il pourrait, s'il le voulait, s*occuper avec succès de littérature, d'histoire ou de politique. Il t>rétend ne pas connaître les règles de la poésie, cependant « il fera des vers aussi beaux et aussi corrects que ceux sortis de la plume des poètes les plus célèbres. » C'est un des rare» points sur lesquels je ne m'accorde pas avec M. Lucas. Quant à sa haine contre le latin, le grec et les langues* étrangères, ou son impuissance à les comprendre, je m'étonne de les rencontrer chez un esprit aussi exact. L'auteur de la quadrature du cercle parle de ses facultés morales : «♦ Il possède les qualités du cœur-, il est sensible sans vouloir le paraître-, il est humain par nature et sans ostentation,
trouva son bonheur à obliger ^ il est simple dans ses mœurs, dans ses vêtements et sa manière de vivre ; il akne sa famille, et partllculièrement sa mère, à laquelle il n'a^manqué que deux fois et dans un but qui n*était pasbIâmaMe. Vif, pétulant et fort de sa supériorité, - A bait les contraâi(;|;enrs maladroits \ et, lorsqu'ils tentent de lui tenir tête, il s'enq^rte jusqu'à la colère et va quelquefois jusqu'à frapper. Ami sincère de la vérité, il combat à outrance les menteurs et les hypocrites, et plus particulièrement encore les corrupteurs et les intrigants. Enfin, semblable à la nature dont il est en quelque sorte la repré^ntation vivante, il terrasse sans pitié ses ennemis et leur pardonne sans rancune lorsqu'ils recomkaifisent leurs torts. «
H. Lucas, on le voit, est rempli de bonnes qualités, et je trouve sa biographie tfautantplus vraie, qu'il signale sa colère contre les contradicteurs et sa manie de les firapper ^Mi que j'ai observé fréquemment et qu'on retrouvera chez plusieurs personnages de ma galeri«^. L'apôtre Jean Joumet appartient à cette école.
Jusqu'à présent je n'ai pas traité à fond la question de la quadrature du cercle, et il ne m'est guère possible ici d'en donner que la définition.
C'est un problème par lequel on cherche la manière de faire un quarré dont la surface soit égale parfaiteuient et géométriquement à celle du cercle. M. Lucas en a donné une définition plus romantique. U appelle la quadrature du cercle » les amours de la ligne droite et de la circonférence. •» Pour arriver à des preuves plus
sérieuses, il me serait facile de (^nner des chiffres, do
remplir des pages de signes algébriques, d'emi^oyer le vocabulaire scientifique et de parler trisection, polynôme, périmëtpe, cœfflcient, cosinus, abscisses, eiCt« eic*
Mais cette étude demanderait les colonnes dtiJotiriMi/ des savants. J'ai voulu seulement montrer un type d'inventeur, qui se trouve seul contre la société scientifique, qui passe son temps en calculs et en rêves, qui dépense sa fortune à publier de grandis livres qu'on ne lira pas et qui lutte corps à corps avec l'Institut.
La nuit joue un grand rôle dans l'existence de ces pauvres savants -, là nuit amène le sommeil, le sommeil le rêve et le rêve l'espoir. Dire les rêves q^i sont leurs meilleurs amis, c'est impossible. Ils sont souvent baroques, illogiques et se rattachent à des faits domestiques que l'acteur seul de ce^ comédies terribles peut comprendre.
Cependant ces sortes de rêveurs ne soni pas emba^ rassés des drames qui se sont joués dans la boîte de leur cerveau. Us y trouvent un grand plaisir, une réelle Jouissance. En se couchant, ils sont très-heureux de penser que l'heure des mystères et>des révélations est arrivée. De même que dans la vie diurne, M. Lucas se questionnait et se répondait à la fois ; de même, dans la vie nocturne, il devenait le Pharaon et le Joseph de ses songes.
M. Lucas eut trois rêves singuliers qu'il est bon de lui laisser expliquer : « Bn me promenant sur lesboulevarts de Paris, dit-il, mes yeux se portèrent par hasard sur TafBche de la Porte- Saint-Martin où figurait en léte
une pièce ayant pour titre : « 1844 et 194i, ou Aujourfkuiet d<m$ cent ans. » Comme Tannée 1844 est celle assignée par la nature pour la publication de la quadrature du cercle, je compris que mes adversaires auraient bien pu découvrir que cent ans après paraîtrait l'ouvrage du nouveau génie dont Je viens de parler. Ce qui donnait de la consistance à cette opinion, c'est que le nombre 1944 se compose de quatre quarrés; le second chiffré 9 étant le quarré de 3, je compris cependant qu'il existait dans la distribution de ces quarrés des rapprochements irrationnels. Le quarré 9, comme sa racine, n'ayant aucune sympathie avec la racine 2, qui établit les rapports du temps, je dus en conclure qu'il ne s'agissait que d'un piège adroitement jeté afin de m'inspirer des craintes. Pour m'éclairer à cet égard, je priai la nature de me venir en aide 5 elle m'envoya un songe împarfeiit, j'entends dire que les faits dont il se composait n'avaient aucune suite, mais-il se termina cependant d'une manière assez caractérisée pour me faire comprendre que l'ouvrage annoncé pour 1944 ne paraîtra pas. Il s'agissait d'une discussion engagée entre ma mère et un individu, que j'avais cru être mon frère, qu'elle finît par obliger de monter à sa chambre. Je le suivis et, le poussant par derrière, je prononçai ces paroles : Nous sommes deux. Alors je m'éveillai, et sachant que l'individu qui me précédait était un faux frère, je compris enfin que l'auteur annoncé pour 1944 ne paraîtrait pas. Fixer l'époque de l'apparition du véritable auteur me serait impossible, j'observerai seulement fgie l'année 4444 doit présenter de grandes chances. »»
Ce premier songe se distingue des deux suivants en ce qu'il est prophétique et critique. Prq)héti€[ue, il annonce pour l'année 4444 la solution, aux yeux de tons, de la quadrature du cercle ; critique, il parte d'un faux frère, allusion à un membre de l'Institut qui, lui aussi, aurait découvert le fameux problème et ne voudrait pas le montrer. Le second rêve est plus matériel :
« Après avoir fait nuit blanche, tourmenté que J'étais par les punaises, dit M. Lucas, Je finis par m'epdormir entre quatre et cinq heures du matin, et, dans le court rêve que je fis, Je vis apparaître le charbonnier qui me fournit à Paris les articles relatifs à son état ; il me dit en venant à moi : « Je viens pour régler notre compte.» Je lui répliquai immédiatement que ce compte était terminé dès le 10 du même mois, et que depuis je n'avais rien pris chez lui. ** C'est égal, examinons de nouveau le compte, il n'est pas complet. » Je lui soutins le contraire; il persista, et alors je m'éveillai.
« Je supposai d'abord que ce rêve avait de la sympathie avec les punaises qui me tourmentaient. La présence de la personne du charbonnier, malpropre par profession, devait naturellement me porter à penser que le compte à régler avec les punaises consiste dans la propreté, et qu'il fallait tout nettoyer pour m'en débarrasser. Il n'est pas inutile d'observer que depuis trois jours j'avais prié la nature de me mettre à couvert dé ce fléau. Je me levai précipitamment pour nettoyer, afin de repousser par la propreté les insectes malfaisants. Cette occupation terminée, je. repris mes travaux, afin de clore la discussion relative aux pyramides. Uneétin-
ceHe de lanière m*ar!4va alors, et Je compris cnQn que le songe s'apfdiquail à ces pyramide^*. «•
On voit dans le troisième rêve ce qu'élaieBt ces pyramides, amenées par la succession immédiate des punaises et du charbonnier :
« Après avoir essayé inutilement de cuber les deux pyramides, jeAms par y renoncer^ néanmoins Je laissai dans la composition une lacune, de iriHnière à revenir, s'il était possilde, sur cet objet, parce que J'avais dans Tesprit, d'une manière confuse il est vrai, que mes adversaires avaient ^es sohitiofis remarquables; et ea laissant Paris, 1^8 mai 1844, pour aller visiter ma mère, qui, depuis trds Jours, était tombée malade. Je me proposai de m'occuper de cette recherche dans mon pays natal. On va voir par ce qui va suivre que ma persévérance fut couronnée de suecès, puisque la nature voulut bien me venir eij aide ; ainsi, il arriva que la nuit du 27 au 28 mai Je m*éveillai vers les trois heures du matin et me rendormis quelque temps après. Je rêvai pour la première fois à mon ouvrage 5 voici eu reste le songe que je fis : Je me trouvai tout à coup transporté à Dunkerque, port de mer extrême fontière de la France^ ma patrie, chez M. Cavois, négociant, avec lequel ma mère fit dans le temps des opérations commerciales assez considérables ; j'avais sous le bras une petite bcîte dont J'ignorais le contenu. M. Cavois en fit l'ouverture -, elle renfermait des crayons et divers objets convenables pour le dessin ^ il en retira un crayon rouge de mauvaise qualité qu'il essaya en me disant : vous devez avec cela laire de mauvais ouvrage. Je lui répon-
78 LES ^CENTKIQUES.
dis que J/e ne dessinais pas, nmis que J'étais géotaètre et que je m'occupais d'un grand ouvrage qui ferait époque. Il remit, je crois, le crayon dans la boite en me disant : Nous allons voir celn, TeneZy me &ib-il, voici un jeune homme qui doit avoir votre âge. En effet, je vis ce jeune homme s'avancer vers moi et lui demandai son âge. Il me répondit : J'ai^quaranterSix ans. C'est comme moi, lui répliquai-je, car je suis né en 1797 (j'aurais eu alors 47 ans). Je mentais doublement dans cette circonstance, ainsi que cela m'arrivait toujours lorsqu'on me demandait mon âge, voulant me faire passer pour avoir une année de moins que je n'avais réellement. En effet, je suis né le 16 septembre 1796, j'aut«is donc' quarantehuit ans cette année; le jeune homme déclarait en avoir quarante-six, il était donc né en 1798; en prenant la moyenne des " deux auBées 1796 et 1798 on obtient 1797, nouvelle année qui m'a.procuré dans le songe quarante-sept ans. Ainsi, je mentais en disant que j'avais quarante-six ans, je mentais en outre en disant que j'étais né en 1797. On va voir cependant qu'en mentant sous le rapport de l'âge je disais vrai relativement à la cubature de «les pyramides. A l'instant, je vis apparaître les deux jeunes filles de M. Cavois^ non encore nubiles, et qui jouaient ensemble-, la plus grande resta à sa place, tandis que sa plus jeune sœur s'éloignait. Cette jeune fille prirla parole : Voilà ma sœur qui s'en va (elle me la désignait du doigt ; elle se dirigeait du côté de son père, mais au-delà). Voici ma mère, me dit-elle encore (cette dame se trouvait à l'extrémité opposée de la droite conduite par la position qu'occupait
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lejeune homme et celle que j'occupais moi-même, droite qui était perpendiculaire à celle déterminée par les jeunes filles), et maintenant je suis seule, ajouta-t-elle. Je vis en effet madame Cavoîs placée dans son appartement^ la fenêtre était fermée*, j'allai la saluer, elle avait Tair grave et réservé -, elle était seule, coiffée en cheveux, qui étaient noirs et parfaitement Ussés. Alors je me réveUlai, car la nature m'avait transmis par ce rêve tout ce qui m'était nécessaire pour cuber les deux pyramides.
« En me reportait au songe, je me rappelai que les. deux jeunes filles de M. Cavois étaient à lorigine placées ensemble et à une certaine distance de ma personne et (ju^il arriva que la plus grande resta à sa place, tandis qu'au contraire la plus petite s'éloignait. D'ailleurs la plus grande des jeunes filles, en me déclarant qu' elle était seule, devenait par cela même cubique, c'està-dire une valeur quarrée doubb; et comme elle me fit voir sa mère, qui représente une valeur quarrée, je dus comprendre qu'il fallait quarrer le chiffre 4, puisque le jeune homme, madame Cavois la mère et moi, selon le songe, étions placés sur la verticale élevée sur la droite déterminée par les jeunes filles. »•
De la franchise de ces martyrs de la science, viennent toutes leurs infortunes. Ils racontent leurs rêves dans des livres de science Ils font entrer la vie privée à côté d*une équation de premier degré. Comme tous les gens qui ne pensent qu'à une idée, ils font de la nature le complice de leur cerveau.
Une affiche de la Porte-Saint -Martin n'est plus pour
M. Lucas un hasard ^ il se dit que, si les frères dogniard ont intitulé, sans s*en douter, leur férié « 1944 •», une force mystérieuse les poussait à apporter cette preuve à l'homme obscur qui travaillait alors à la quadrature du cercle. Cette honnête famille Cavois,ces estimables oommerçants de la province, le père, M. Cavois, les deiaoiselles Cavois seraient aujourd'hui dans le plus grand étonnement s'ils apprenaient : 1® que M. Lucas est entré dans le salon et s'est placé avec madame Cav<ns sur la verticale ; 2o que la même madame Cavois est une valeur quarrée; 3® que mademoiselle Cavois aînée n'est autre qu*une personne cubique.
L'Institua juge un peu comme la famille Cavois. La section des sciences exactes n'approuve pas ces savants étranges qui mêlent le chiffre aux détails trop dômes • tiques.
Les mathématiciens ont ceci de commun avec les banquiers, que le chiffre est pour eux la seule langue du monde. Et les belles arniées qu'ils disposent, les uns sur des tableaux noirs, les autres en colonnes sur des grands livres. 11 n'y a pas de général plus glorieux quand il passe en revue ses troupes alignées. Pour eux les chiffres sont pleins de poésie claire et sonore. Les chefsd'œuvre de la sculpture leur sont tout à fait indifférents vis-à-vis du chiffre. Car il a une physionomie et un aspect tout à fait singuliers.
Le 1, roide et droit comme la queue d'un soldat prussien.
Le 2, qui semble un cygne sur l'eau d'un bassin.
Le 3, chiffre bien portant, mais sévère.
Le 4, une charpéilte de loit.
Le 5, qui est la girouette de eette charpente.
Le 6, doux et porteur d'un gros ventre.
Le 7, qui est la hache de ce régiment.
Le 8, serpent qui s'enroule sans commencement ni fin.
Le 9, hydrocépliate sur un petit ^ed.
Le 0, niais et important.
Et les joueurs de loto, qui ont inventé des définitions si plaisantâS) n'ont pu vivre avec les chiffres sans les baptiser. Il en-est de même des mathématiciens. Je ne veux pas dire qu'ils approuveront ou qu'ils soient com*
plices de là physiognomonie que j'ai essayé d'appliquer aux chiffres, mais ils me comprendront.
Toute chose morte trouve son PygmàRon. Et, apr^s des fréquentations assidues, le ohiffire vit comme la statue.
Les rêvas de M. Luca&, le charbonnier ^ mademoiselle Cavois, eul»que, se retrouvent dans tous les mémoires qu'on env(H0 à l'Institut. Seulement ifs prennent îl'autres formes et d'autres non^s. Alors le corps savant, jugeant qu'il a affairée un mathématicien déraillé, n'analyse pas ses études.
Mais M. Lucas ne se tint pas pour battu : après avoir publié son grand ouvrage, il se dit que l'Institut, quoique composé de savants inférieurs, à son avis, n'était pas assez ignorant cependant pour ne pas avoir compris la portée de sa découverte. Et il s'imagina qu'on s*était Servi de ses travaux, que la lumière avait lui* aux yeux des académiciens, que la possibilité delaquadratuse du
cercle avait été reconnue, et qu'enfin l'Institut avait fait imprimer en secret un ouvrage.» tiré à un seul exemplaire.
« L'auteur de Vouvrage en question, qui a même titre que le mien, dit M. Luoas, a pour nom de guerre Tobi, H s'était placé, pour l'écrire, aux pou.., et sal... rue... Ant... (Devinez, lecteurs). L'imprimeur est connu; il exerce toujours. Le dépôt a été fait! J'en ai dit assez pour qu'il soit possible de vérifier. ••
Ce passage est fort mystérieux, à part l'anagrame de Tobi^ qui désigne évidemment M. Biot. J*aurais voulu qu^-M. Lucas confirmât ce qu'il avait écrit dans une de ses notes : « Je désignerai plus tard, si Ton m'y force, l'auteur nominal de cet ouvrage*, qui appartient à tous. Je dirai dans quel lieu on s'est enfermé pour récrire, le temps qu'il a coâté, quel imprimeur a prêté ses presses, combien d'exemplaires on a tirés, ce qulls sont devenus, quelles précautions on a prises pour s'affranchir de lois qui, en matière d'imprimerie, rendent obligatoire le défiôt de tout ouvrage nouveau^ et comment il arrive enfin qu'un livre destiné, s M en fut, à la publicité, reste encore absolument inconnu. Que l'on se contente de savoir pour le 'moment que le livre fatidique est sous quadruple clef, et que des initiés, aucun ne peut le lire sans l'assentiment de ses collègues. >»
Mystérieuse afEaire que celle-là. Et on croit que tous les drames se passent dans la Gazette^des Tribunaux ! Les cartons de l'Institut sont pleins douces drames inconnus, dont les auteurs obscurs et humbles disparaissent pleins de confiance, car ils ont foi dans la nature.
« Les principes que j'établis ne m*appartiennent pas, dit M. Lucas, ils sont ceux de la nature, dont je ne suis que l'interprète : comme elle ils sont immuables, c'e3tà-dire qu'ils ne peuvent changer. »
20 novembre i9jn.