L'HOMME AUX FIGURES DE CIRE
Les promeneurs qui vont tous les jours de la place de la Concorde à Tare de triomphe de l'Étoile , se souviennent peut-être encore qu'en \ 848, non loin de Beaujon, il existait une petite baraque de figures de cire. Les tableaux éraillés et en loques, l'annonce d'un animal extravagant, n'attiraient aucun visiteur. Ce spectacle était d'un extérieur morne et dégradé, trop peu engageant pour le public des Champs-Elysées. Aussi, le rideau rouge en calicot, orné de crasseux glands blancs en coton, restait-il dans un repos triste ; et ce n'étaient pas les visiteurs qui faisaient grincer les anneaux de ce vélum, sur la tringle de fer.
On aurait pu prendre le bouge pour un spectacle en faillite, si, à de certaines heures, les deux figures de cire habituelles qui servent de spécimen à ces sortes
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d'établissement, n'eussent donné quelque ^igne de vie. Une femme de cire, vêtue en saltimbanque, que le Cm> tius des Champs-Elysées s'était imaginé pouvoir figurer une puissante princesse, tournait les yeux tantôt à droite, tantôt à gauche , par un mécanisme grossier. Mais de telles agaceries n'arrêtaient pas plus ceux qui venaient de l'arc de l'Étoile que ceux qui arrivaient de la place de la Concorde. L'autre figure de cire représentait un criminel sans titre, vêtu d'un modeste habit noir, les bras tendus en avant, comme pour engager le public à entrer. Ma longue étude de cet art populaire me donne aujourd'hui à penser que celui que j'appelle le Criminel, n'était autre chose que le témoin d'un crime. J'entends par là que l'homme en habit noir avait été sans aucun doute détaché d'un groupe représentant un assassinat. Honnête homme, caché, il avait vu le crime, et il étendait par un mouvement d'horreur ses bras en avant... sous son chapeau gris, ses cheveux se dressaient... une sueur froide s'emparait de son corps (impressions irréalisables dans l'art du mouleur en cire); mais le moyen le plus brutal n'avait pas été négligé. Il criait; c'est-à-dire sa bouche s'ouvrait avec prudence et se refermait avec lenteur.
Ainsi, la porte était ornée de cet ex-témoin, dont les anciens gestes et cris avaient été conservés sans en garder la signification première. Les beaux bras qu'il faisait pour attirer le public, furent anciennement un geste d'horreur; et cette bouche qui jadis semblait crier : au meurtre ! devint le pendant mécanique des œillades de la princesse*
Pour ces raisons et bien d'autres, le pauvre spectacle des Champs-Elysées était presque mort. Une femme culde-jatte vint le ranimer un peu. Elle dansait la polka à la porte sur un tabouret, ce qui fut une séduction de curiosité pour les moins curieux.
J'entrai un jour, après que le rideau en calicot rouge eut été tiré, dans une grande salle basse et longue, où le soleil ne daignait pas se montrer. Il y avait beaucoup de figures de cire échelonnées les unes derrière les autres, arrangées tout autour de la salle, en forme de fera cheval.
Un homme, tenant une longue baguette, était au milieu du Musée. Il salua les six ou sept visiteurs qu'avait attirés la parade de la femme cul-de-jatte, et il demanda la permission de garder son chapeau, à cause de l'humidité de la salle. Bientôt il commença son pallas par Henri IV monté sur un âne derrière un paysan. Le paysan ne reconnaissait pas le roi qui s'était égaré à la chasse et lui disait de dures vérités sur les amours de la cour. « C'était un Boirrbon, disait l'homme à la baguette, brave comme tous les Bourbons. » Papavoine succéda à Henri IV; il tenait un couteau à la main et ne se laissait pas fléchir par les supplications de deux enfants à genoux devant lui. Puis vint la cour d'Espagne actuelle,„c'est-à-dire un groupe de dames richement habillées et assises autour d'une table sur laquelle était servi un repas de carton. Le démonstrateur profita de cette circonstance pour traiter longuement de la fameuse question des mariages espagnols et il se répandit en diatribes si amères et si mordantes contre le minis-
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tère et contre M. Guizot, que je commençai à prendre garde à lui.
On n'était pas encore sous la République ; et il me semblait étrange qu'un directeur de spectacle autorisé par la police, se permît de telles critiques. Il continua sans paraître s'inquiéter de rien, par la figure de M. de Talleyrand qui avait, dit-il, sur la poitrine autant de crachats qu'il aurait dû en recevoir sur la figure, à cause de ses nombreuses trahisons. Ce jugement grossier m'en rappela un autre bien plus fin de Ludwigh Bœrne, le démocrate allemand, qui ne se fâchait pas trop des variations de M. de Talleyrand. Seulement le poète, s'il avait été roi, aurait accroché le ministre dans son cabinet et l'aurait regardé de temps en temps, comme on regarde les capucins de carton, ces naïfs baromètres, qui remettent ou défont leur capuchon suivant les caprices de l'atmosphère.
Arrivé à moitié de l'explication de ses figures, Thomme à la baguette demanda à se reposer un moment. — Pendant ce temps, dit-il, madame va travailler; ensuite je continuerai à vous expliquer toutes les pièces de ce beau cabinet. — La femme cul-de-jatte était prête; elle montra avec beaucoup de sang-froid les genoux qui terminaient ses jambes. Un seul doigt s'était formé dans ses chairs; ce n'était pas un spectacle attrayant. — Maintenant, dit-elle, je prierai une personne de la société de s'avancer et de me toucher le côté droit. On remarquera que j'ai une pendule dans le côté. « Monsieur, me dit-elle, en me faisant un signe gracieux, uniquement parce que j'étais le plus rapproché... » —
Mais je reculai; les monstruosités en cire, les monstruosités en chair m'inspirent plus de dégoût que de curiosité. Une spectatrice s'avança, mit la main au-dessus de la hanche de la cul-de- jatte et fit un signe d'approbation. Pendant que le phénomène racontait que l'Académie royale de médecine n'avait pas eu raison du mouvement intérieur qu'elle qualifiait de pendule, les autres visiteurs s'étaient approchés et palpaient le côté mystérieux de cette femme. Elle donna ses nom et prénoms, son âge, son lieu de naissance et raconta sa vie pour les six juges d'instruction qui avaient donné six sous à la porte. — Charles, cria-t-elle. Un petit garçon accourut et vint se frotter contre les jambes du tabouret. — C'est mon fils, dit-elle, il va faire le tour de la société. Je prie le public de ne pas l'oublier, c'est pour le racheter de la conscription. — Le futur conscrit, qui n'avait que cinq ans, recueillit quelques sous dans sa sébille en osier; et la mère phénomène dansait sur son tabouret, en s'accompagnant elle-même d'une rauque chanson.
L'homme à la baguette reparut et continua ses explications ; elles sont trop partout les mêmes pour être reproduites. D'ailleurs, ce genre de littérature - daguerréotype, a été si souvent employé et devient si fatigant pour le lecteur, qu'il doit être supprimé. Je n'aurais conservé aucun souvenir particulier de l'exhibition; mais, dans la seconde partie de l'explication, l'homme à la baguette se montra de plus en plus hostile au gouvernement de Louis-Philippe ; il attaquait le roi, ses fils, ses ministres avec tellement d'audace, que ma première supposition demeura entière dans mon esprit.
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Je retournai plusieurs fois dans ce cabinet de figures étranges. En plein midi,, il entrait un jour vert et malsain, qui se répandait avec chagrin sur les figures de cire. Depuis, je n'ai plus revu de ces exhibitions, et je crois qu'il faut attribuer leur décadence à la trop grande popularité des figures de cire par différents industriels.
A toute heure de la journée, en tous lieux de Paris, dans les passages, sur les boulevards, les dentistes ont dévoilé les mystères de ces mâchoires mécaniques qui travaillent sans s'arrêter, avec la régularité d'un battant de pendule, à montrer les trente-deux plus belles dents du monde. Une figure de cire dont la bouche s'ouvrait fut évidemment une source de fortune dans le principe : aujourd'hui cet effet est si* usé, que j'ai vu un gamin audacieux qui n'avait rien trouvé de plus original que de s'arrêter devant la porte d'un dentiste et de mettre au repos avec sa main ces mâchoires désespérantes à regarder, rien qu'à cause de leur voir mâcher du vide.
Si les dentistes n'ont pas peu contribué à l'inattention qu'on accordait au témoin dubouge des Champs-Elysées, les coiffeurs doivent se sentir presque aussi coupables. Combien dans Paris de ces belles dames en mariées, en Kettly, en amazones, en danseuses, qui tous les jours tournent dans de superbes accoutrements pour un public désœuvré. Et leurs agaceries sont bien plus perfides que celles des spectacles de cire.
Elle^ ne craignent pas le plein jour, sont à la hauteur raisonnable ; le corsage est indiscret, les hanches accusées, les formes toujours ronflantes, l'œil noyé est plein de promesses. On comprend h mot d'uû provincial qui
resta dans le passage Choiseul, deux heures, en contemplation devant une de ces sirènes de cire.
— La belle brune ! s'écria-t-il transporté.
— Ali ! dit la nourrice de Roméo et Juliette, en s'extasiant sur la beauté du comte de Paris : A man ofvax. C'est-à-dire, c'est un homme de cire, il est fait comme de cire. Ce qui montre qu'à Londres, du temps de Shakespeare, l'expression populaire qui rendait le mieux la beauté, était de la comparer aux figures de cire.
A cette race de purs admirateurs appartiennent ceux qui guejtent le matin le petit lever des figures de cire aux montres des coiffeurs. Car les propriétaires sont pleins de soins minutieux pour la beauté de leurs enseignes. Quand l'homme au gaz a annoncé par le bruit de son instrument de fer qu'il va fermer les tuyaux, après que les volets discrets interdisent au public toute communication avec la boutique, le coiffeur prend délicatement dans ses bras la fiancée de cire qui tournait comme dans la douce walse du premier jour des noces, il lui ôte sa robe. C'est la toilette de nuit de la mariée; bientôt sa fausse chevelure est mise sous clef et montre une tête niaise, sans bosses, d'un ton rosé charmant, mais où jamais ne durent pousser ces cheveux nattés et crêpés qui tout à l'heure donnaient la vie à cette personne.
On enlève la robe, la chemisette ; seul, le coiffeur peut jeter un regard ardent sur cette belle poitrine nue. Seulement quelques rares amateurs ont découvert qu'à sept heures du matin, se faisait le petit lever de la mariée. Alors ces enthousiastes amis des formes plastiques
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jouissent en secret de la vue de ces trésors matutinaux.
J'attribue donc avec assez de preuves, aux exhibitions des coiffeurs et des dentistes, la disparition des cabinets de cire. D'autant plus que quelques chapeliers ont encore empiété sur le genre, en étalant audacieusement de monstrueux bustes en cire d'hommes célèbres à différents titres, MM. de Lamennais, Béranger, etc., qui se voient encore place des Victoires.
Le plus célèbre cabinet de cire disparut, tué par ces spectacles gratis : j'ai vu la fin de Gurtius, si longtemps connu au boulevard du Temple. Il ne pouvait pas lutter contre les dix spectacles autorisés et contre les mille spectacles imprévus du boulevard. D'ailleurs deux ou trois générations avaient connu « la femme qui offre un million à celui qui voudra l'épouser. » Les voyoux, sans candeur et sans surprise, ne s'effrayaient plus quand au lieu d'une figure charmante, la millionnaire laissait voir une tête de mort. Peut-être quelques provinces des fonds de la France sont-elles tour à tour alléchées et épouvantées par cette fiancée à double visage! Gurtius ne laissa ni trace ni élève, à l'exception du cabinet des Champs-Élysées dont le propriétaire ne pouvant vivre de ses figures de cire, jugea prudent de s'adjoindre la grosse dame sans jambes. Depuis longtemps je désirais visiter l'exhibition, car j'aime à voir l'agonie de pareils spectacles. J'ai la cruauté de rire en les trouvant pauvres, malades et infirmés. S'ils sont borgnes, je me réjouis que le lendemain les verra aveugles; s'ils sont boiteux, je suis heureux de les penser cul-de-jatte. Les habits se déchirent, ce n'est pas assez, je veux les voir
ramasser par le chiffonnier. L'amour du laid n'a rien à voir là-dedans ; au contraire me pousse l'amour du beau.
Ces spectacles corrompent et rendent mauvais ; surtout la vue des cabinets de cire. On est troublé en entrant dans les salles ; on pense au meurtre, à l'assassinat. Cela ressemble tout à la fois à la Morgue et à l'abattoir.
La sculpture peinte , employée par tous les peuples sauvages, touche à nos figures de cire ; mais il y a un sentiment grossier de réalisme ; il y a une naïveté d'exécution dans les dieux des peuples primitifs qui les sépare complètement des moulages en cire. Les Espagnols, s'ils mettent des cheveux, des vêtements vrais à leurs statues coloriées de saints, se sauvent par une foi ardente qui veut comprendre d'une manière exacte et matérielle la représentation de leurs saints.
Au contraire, nos figures de cire avaient fini, abandonnant les sujets bibliques, n'apportant plus autant de soins aux rois et empereurs, par être la Gazette des Tribunaux en pied, grande comme nature, avec des habits et coloriée. C'était la consécration du crime ; ceux qui n'avaient pu aller à la barrière Saint-Jacques, retrouvaient, à l'exhibition, le criminel avec sa tête. Ceux qui n'avaient pas lu le procès, assistaient au crime, groupé et parfaitement ressemblant.
Et je voudrais que les auteurs dramatiques assez coupables pour se servir de Fualdès, de madame Lafarge, de Castaing, m'entendissent ; ils font là un vilain métier; ils sont un peu plus bas placés sur l'échelle des arts que les Curtius, car ils ne sauraient pas mouler une figure de cire. Ils volent et coupent dans les Causes célèbres;
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mais ils coupent mal, et n'ont même pas le talent de tailler un vice ou un crime, dans les conditions de l'art. De si coupables moyens au théâtre, en livres, en baraques de foire, corrompent plus qu'on ne croit. Un petit groupe de la nation accuse sans cesse les autres vingtcinq millions de Français de ne pas croire au beau; mais le groupe est trop intelligent pour se faire comprendre des masses, trop restreint pour empêcher et détruire la bande nombreuse des faux artistes, faux savants, faux poètes, faux philosophes, qui passe son temps à distiller du poison et à le faire boire au peuple.
Une des impressions d'enfance qui m'est restée la plus vive, c'est d'avoir été porté à bras dans un cabinet de figures de cire à la nuit.
JJeus très-peur. Bien des fois j'ai pensé à cette impression; j'ai tâché d'analyser, car V enfant a raison; il ne sait pas la vie, il n'a pas de préjugés, il connaît la nature et ignore l'art. En même temps et à diverses époques, j'ai regardé longuement des figures de cire de toutes les conditions et de toutes les formes. Plus je regardais, plus je me disais qu'enfant j'avais eu raison d'avoir peur. Mais pourquoi? Ce n'était pas l'immobilité et le calme de ces figures, la statuaire partageant ce calme et cette immobilité. Je comprenais que mon effroi naïf venait de cette apparence de vie qui n'est pas la vie, de cette apparence de réalité qui n'est pas la réalité, de ce plus complet que la sculpture et la peinture, qui cependant est moins complet que la peinture et la sculpture, lorsqu'un jour il me tomba sous les yeux un livre scientifique qui contenait les procédés par lesquels on
peut donner une apparence de vie à un cadavre.
Ma peur venait de la ressemblance des figures de cire avec les cadavres que je devinais. Plus tard, j'allai à la Morgue. Je compris alors pourquoi l'aspect des figures de cire était odieux. Il arrive souvent que des meurtriers , pour faire disparaître leurs victimes, les coupent en morceaux. La morgue retrouve ces morceaux, les joint autant qu'elle peut et s'essaie à offrir un corps complet, plus facile à reconnaître. Mais quoique rajusté par des mains habiles, ce corps coupé n'a jamais Y entier, même d'un cadavre. Les personnages célèbres dans les cabinets de cire, n'ont que la figure et les mains moulées en cire, par économie. Le corps, les jambes sont faits avec plus ou moins de soin par des bourres d'étoffes ; quelquefois c'est un mannequin de carton. Aussi, la figure et les mains presque réelles du personnage ne s'harmonisent-elles plus avec les mouvements faux et guindés du mannequin. A la Morgue, on injecte les vaisseaux du cadavre d'un liquide conservateur qui a les apparences du sang; le visage est enduit d'un coloris léger. Malgré ces peintures, un cadavre de la Morgue ressemble toujours à un cadavre. Les figures de cire ne sont-elles pas fardées de la même manière? A la Morgue, des yeux artificiels sont placés dans les orbites oculaires. Les mouleurs de cire se fournissent d'yeux de verre exactement semblables.
Ainsi peut-on expliquer les sensations terribles, les cauchemars en plein jour que vous occasionnent les cabinets de figures de cire, et il a fallu l'esprit un peu vulgaire d'un réformateur moderne, M. Cabet, pour ne
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peupler son Icarie « que d'artistes qui se livreront à la confection des automates de cire, portraits des hommes utiles. »
Huit jours après, passant dans les Champs-Élysées, je m'aperçus que le cabinet de figures de cire était fermé. Alors je pensai que l'homme à la baguette était fou, que la police avait eu vent de ses propos et qu'on lui avait retiré sa permission. Du côté opposé, je retrouvai la cul-de-jatte qui exploitait sa personnalité, soûle et en plein soleil ; j'oubliai tout à fait le sombre hangar des figures de cire.
La révolution de février arriva, qui coupa brusquement le carnaval en deux. Un événement si inattendu offrait tant de motifs d'étonnement et de curiosité, que le bœuf gras fut vaincu par la République. Il n'y eut pas de bœuf gras en 4848; on trouva sans doute que c'était un animal courtisan dont les parents, sous la monarchie, avaient été saluer trop d'autorités constitutionnelles. Le bœuf resta aussi gras qu'avant; mais il fut abattu entre quatre murs, sans avoir eu l'honneur d'un triomphe.
À la seconde année de la République, nous étions quelques-uns qui s'imaginèrent qu'elle avait porté un aussi rude coup au carnaval qu'au bœuf gras. Et comme il se pouvait que 1849 devînt le terme des mascarades
de nuit, je résolus, afin de me souvenir plus tard, de visiter avec courage tous les lieux où on va se réjouir dans ces folles saturnales. Il n'y a guère de différence entre les unes et les autres ; et, ce qui le prouve, c'est l'ancienne coutume des gens de l'Opéra d'aller trouver les gens de la Courtille. Les riches soûls de Champagne ont toujours eu la curiosité d'aller voir les pauvres soûls de vin à quatre sous.
Moi, j'allai avec deux de mes amis voir des bals plus curieux et moins connus, à la barrière du Maine et à la barrière Mont-Parnasse. Ce que j'y ai. vu sera raconté ailleurs; mais je sortis d'un de ces terribles endroits, quasi halluciné, ne me connaissant plus, ayant remarqué des confusions de sexes, des hommes et des femmes hybrides, dont les sculptures et peintures licencieuses des antiques ne peuvent donner aucune idée. Cependant j'avais entrepris cette tâche difficile, et il fallait voir tous les bals de la barrière. Quelquefois l'entrée était dangereuse, à cause des gens ivres qui encombraient et se disputaient aux portes. C'est ainsi que je fus séparé de mes deux amis par un groupe d'hommes en blouse, qui criaient à tue-tête. . Mes compagnons avaient dû entrer par une cuisine enfumée qui est au rez-de-chaussée et qui conduit à un escalier, en haut duquel se trouvent les danseurs. Je restai sur la porte, tâchant de voir clair sur la chaussée, pour m'assurer qu'ils n'avaient pas pris une autre route ; puis je regardai dans la salle.
— Entrez, me dit un homme qui se disputait avec une vieille femme. Je ne répondis pas. — Entrez donc,
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répliqua-t-il, vous n'avez pas peur qu'on vous assassine. Je le regardai. — Pourquoi voulez-vous qu'on m'assassine? — Ne l'écoutez pas, monsieur, dit la vieille, il ne dit que des bêtises. — Je gage que c'est un étudiant, reprit l'homme, les étudiants sont bien reçus là dedans,
— Je ne veux pas entrer, dis-je, je cherche mes amis.
— Bah, répondit l'homme, je les ai peut-être vus. — Ça doit être les grand cheveux, dit la vieille, et l'autre a un chapeau à larges bords. — Eh ! les autres ! cria l'homme, on vous attend par ici, étudiants.
Mesamis étaient descendus pour me chercher; l'homme les avait reconnus descendant l'escalier. — Il n'y a rien de curieux là dedans, me dit le peintre Courbet. — Ça ne vous amuse pas, vous autres, dit l'homme, je conçois ça, il vous faut la Chaumière. — Allons, viens, dit la vieille, il est temps de rentrer. — Laisse-moi un moment, j'aime à causer avec les étudiants; et il parla bas à la vieille. — Non, dit celle-ci. -—On ne sait pas, répondit l'homme, et il se retourna vers nous : — Ah! vous êtes comme les Mystères de Paris, vous aimez le curieux... J'en ai du curieux, moi, dit-il à voix basse, en mettant la main devant sa bouche pour que la vieille n'entendît pas. — - Qu'est-ce que vous avez? lui dis-je.
— Psch! ça ne se dit pas comme ça. Est-ce que vous descendez dans Paris? — Oui. — Eh bien ! nous allons toujours faire un bout de route ensemble... si ça ne vous gêne pas. Ça nous est égal. — Et je vous montrerai des choses comme jamais vous n'en avez vu de votre vie. — Très-bien. — Voilà ma maison, dit-il, tout d'un coup; ne faites pas de bruit et n'ayez pas peur.
Allons, la vieille, la clef? La femme avait l'air de ne nous voir arrêtés qu'à regret; elle se fouilla longtemps, pendant que son mari jurait. C'était une maison bâtie nouvellement, à en juger par la lune qui nous éclairait. La porte étant ouverte, nous entrâmes tous les cinq dans un corridor étroit. L'homme nous répéta ses premières instructions, de faire silence et de n'avoir pas peur; la porte de la rue s'était refermée sur nous et nous étions dans la plus profonde obscurité. — Attention pour la seconde clef, la vieille, s'écria l'homme bizarre qui nous avait invités si spontanément à entrer chez lui. Enfin, il finit par ouvrir cette seconde porte, nous recommanda d'entrer prudemment et de ne pas remuer tant que la chandelle ne serait pas allumée.
La pièce où nous venions d'entrer n'était ni parquetée, ni pavée ; un froid pénétrant saisissait, et le vent semblait annoncer un grand appartement. Une troisième porte fut ouverte dans l'obscurité. J'avais un frisson de froid qui se changea subitement en frisson de peur. Il me semblait que je venais de frôler avec mon habit un habit inconnu; machinalement j'avançai la main et je touchai un corps. Mes amis ne parlaient pas, La troisième porte qui venait de s'ouvrir, donnait sur une chambre attenant à la rue ; et la faible lumière de la lune qui passait à travers des carreaux élevés, m'avait fait voir un homme d'une grande taille. — Êtesvous là, Courbet? dis-je à voix basse.— Oui, répondit-il. — Avez-vous remarqué qu'il y a un homme étranger dans cette salle? J'en ai vu deux, me dit-il, en se rapprochant de moi.
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Pendant cinq minutes, les idées les plus terribles s'emparèrent de nous ; la lumière n'arrivait pas ; nous avions été bien insensés de suivre cet inconnu ; il m'avait dit qu'on n'assassinait pas à la barrière ; il nous avait recommandé à deux reprises de ne pas avoir peur; il avait causé à voix basse avec la vieille. Si la femme n'avait pas une avenante figure, la physionomie de l'homme n'était guère plus aimable.
L'homme entra avec une chandelle à la main ; il y avait peut-être cinquante personnes dans la salle. — Mais vous êtes l'homme des Champs-Élysées, m'écriaije, en reconnaissant seulement à cette heure les figures de cire et leur cicérone, que j'avais perdus de vue depuis deux ans. — Ah! vous m'avez vu là-bas, dit-il. Eh ! la vieille, voilà une ancienne connaissance. Je suis mon maître à présent; Monsieur, en mourant, m'a laissé une belle collection..., il y en a pour de l'argent, allez ; rien que les habits des généraux et des maréchaux, tout en or, les broderies, les fleurs... faut pas croire que c'est faux.- J'ai deux chiens à nourrir, deux boule-dogues, qui sont occupés toute la nuit à ce qu'on ne vienne pas voler les habits des généraux... C'est les compagnons de l'empereur, le brave Bertrand ; son habit a été acheté par Monsieur à la famille, ça vaut des mille et des cents. On ne se figure pas quand ils sont brossés, comme ca va briller...
Cette salle de figures de cire, éclairée par une seule chandelle, est impossible à décrire. Jamais je n'ai vu rien d'aussi lugubre. Chaque figure s'allongeait, suivie de son ombre; les criminels étaient plus criminels que
jamais. Les généraux étaient pâles, jaunes et décolorés comme s'ils avaient reçu un coup de couteau des criminels. M. de Talleyrand faisait une grimace sinistre. La cour d'Espagne à table paraissait s'être nourrie de poison pendant un mois. Plus de fard aux joues; les dernières comédiennes de la province auraient refusé de porter les robes de soie des princesses. Le pauvre âne en carton peint, qui supportait Henri IV et le paysan, avait une jambe cassée et écrasait une malheureuse femme nue, aux longs cheveux épars, femme sauvage trouvée dans la forêt de Compiègne.
Ah ! M. Cabet ! votre enthousiasme pour les « automates de cire » portraits des hommes utiles, se serait écroulé bien bas en présence d'un semblable cabinet.— La vieille, cria l'homme, ma baguette ? « Mais pendant que nous écoutions et que nous regardions, la femme s'était endormie sur une chaise. — Tant mieux, dit l'homme en haussant les épaules, elle me laissera tranquille... Je veux vous faire une explication de mes figures, mais une bonne; je sais à qui je m'adresse. Groiriez-vous, dit-il, que Monsieur ne m'a laissé ces figures de cire qu'à la condition d'épouser la vieille qui dort... C'était sa bonne, sa gouvernante, pas grand' chose de bon, elle l'avait entortillé si bien qu'il a fallu en passer parla... Et elle est jalouse ! oh! tout à l'heure je vous montrerai des choses bien plus curieuses... J'ai là une femme disséquée... je ne montre ça qu'aux amateurs... ah! bah! vous en avez vu assez, vous autres étudiants... — Nous ne sommes pas étudiants, lui disje. — Il ne me manque plus qu'une chose, continua
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l'homme, c'est de nettoyer les figures, on ferait de For avec, bien exploitées. Il faudrait les repeindre surtout, le voyage leur a ôté la santé, c'est un peintre qui me serait nécessaire, pour les figures. — Je peux faire votre affaire, dit Courbet, pour entrer dans les idées de l'homme. — Ah! vous êtes peintre, bon, touchez là. Qu'est-ce que ça vous fait de me donner trois, quatre heures par jour ? Je sais ce qu'un peintre vaut ; vous aurez un tiers dans la recette; si vous vous défiez de moi, vous recevrez l'argent à la porte. — C'est convenu, dit Courbet. — Ah ! ça, vous ne badinez pas, dit l'homme.
— Jamais je ne plaisante, dit le peintre. — Alors, reprit l'explicateur, nous n'avons pas de temps à perdre, dès demain vous viendrez avec vos couleurs, vos outils, et nous commencerons... De là nous retournerons aux Champs-Élysées où il y a du beau monde; moi je m'y connais pour faire l'article aux milords. Je ne leur fais pas l'explication comme je la ferais à des pauvres ; je les flatte et ça rapporte gros. Il y a des Anglais qui ne reculent pas à donner un écu en sortant, mais il ne faut pas faire l'éloge du brave des braves, du grand Napoléon... Et pendant que vous êtes là, je vais vous demander un conseil : j'ai le brave Duroc, encore un bon, un fameux, mais qui a été abîmé; regardez-le. J'ai envie d'en faire un Wellington ? — C'est une idée, lui dis-ie.
— C'est ce que j'ai bien pensé ; dans le commerce, dit l'homme, nous ne sommes pas libres ; il en faut pour tous les goûts. Le peintre Courbet s'était arrêté devant une figure de criminel, aussi endommagée que le brave Duroc; ce personnage était vêtu d'un habit noir et je le
reconnus pour celui qui, les br.is en avant, servait d'enseigne au cabinet des Champs-Elysées. — C'est Peytel, dit Thoinme à la baguette, une figure qui a eu du succès dans son temps, mais qui est tombée bien vite. — Comment, tombée ? demandai-je. — Oui, tombée ; j'entends que ce n'est pas un criminel important. Nous avons des criminels qui réussissent et nous en avons qui ne réussissent pas. Regardez Lacenaire qui est derrière la reine de Saba ; celui-là sera toujours bon. Il est connu, on le regarde, ça fait plaisir au public. Papavoine, qui est encore plus âgé, n'est pas mauvais non plus ; Fieschi et sa maîtresse Nina Lassave, les mêmes qui sont représentés avec les habits qu'ils portaient le jour de l'attentat , on aime à les revoir. Ceux qui sortent vont le dire à leurs parents, à leurs amis ; la foule vient. Voilà ce que j'entends par de bons criminels. Mais il y en a, on ne sait à quoi ça tient, qui n'ont point de succès. Aussitôt le procès fini, on n'en parle plus. Je me tue pour ceux tels que Peytel, à faire des explications soignées, rien n'y fait.
Pendant qu'il faisait à mes amis l'explication de ses figures, je regardai cet homme plus curieux que tout son musée. Ses habits semblaient avoir servi à une des pièces de la collection, mises au rebut. Sa figure était pâle et jaune, comme flétrie par la poussière. L'œil était vitreux, d'un bleu clair ressemblant à de certaines porcelaines. Si on avait pu retrancher la voix, cet homme eût pu passer pour une figure de cire ; car ses gestes en avaient le décousu et la roideur. Sa physionomie générale n'offrait rien d'humain, il semblait sortir du moule
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où se coulent les criminels. Le vice se montrait dans ses deux paupières bordées de rouge et dont la majeure partie des cils était partie. La boisson avait dû déformer
la bouche qui était lâche, d'un dessin effacé. On ne vit
pas impunément au milieu d'êtres sans vie sans en prendre les formes. Il a été donné à l'homme de se rendre meilleur par la vue d'objets fabriqués par la main des hommes ; mais une contemplation perpétuelle de la laideur, du crime, mène à la laideur et au crime.
C'est ce qui fait que Diart, car tel était son nom, avait pris les manières et la physionomie des figures de cire, sans s'en douter. Un grand savant a expliqué ces métamorphoses : «Les travaux de l'intelligence rendent l'homme toujours beau. » La laideur primitive de Diart s'était accrue par ses passions, par ses vices et par sa fréquentation continuelle avec les moulages de son exhibition.
— Maintenant, nous dit-il, nous allons passer dans une autre chambre, et je vous ferai voir la pièce la plus curieuse de l'univers. Il s'arrêta devant sa femme toujours endormie.— Je vais laisser la porte ouverte, me dit-il, et vous regarderez de temps en temps si la vieille ne se réveille pas, car tout serait manqué. Nous entrâmes dans un petit cabinet donnant sur la rue, qui était le taudis le plus confusionné qui se puisse voir. C'étaient pour ainsi dire, les coulisses des figures de cire, le magasin d'accessoires, la friperie où on les habillait : habits en loques, vieux meubles, mains sans doigts, figures sans nez, les unes sans yeux, enseignes déloquetées, instruments de musique, tout cela était entassé pèle-
3i8 LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.
mêle, comme au sortir d'une voiture de déménagement.
Au milieu de cette chambre se tenait une figure de cire représentant une jeune fille habillée én grisette, robe d'indienne, foulard sur la tête. Les pieds ne touchaient pas à terre; elle était montée comme les poupées, sur un pied. Elle paraissait mieux entretenue que les autres sujets du cabinet, à l'exception des joues et des lèvres dont le rouge était envolé par endroit, comme si on eût passé les doigts dessus.
— C'est la reine des belles, s'écrie Diart en approchant sa chandelle de la figure pour nous la faire mieux voir. C'est Julie... attention, la vieille n'est-elle pas réveillée? ™ Non! répondis-ie. — Avez-vous vu jamais une perfection pareille... la belle créature! Les empereurs n'ont rien eu de pareil à ma Julie. Regardez la bouche, c'est une rose. Et il alla déposer un baiser sur la bouche. Et ces dents blanches qui brillent dans la bouche entr'ouverte... J'en ai connu des riches dames qui lui auraient arraché les yeux à Julie, tant elles auraient été jalouses. Diart courut embrasser les yeux de la figure de cire. — Tenez, vous qui êtes peintre, trouvez-m'en beaucoup de seins comme ceux-là, sous le fichu. C'est une merveille... Elle est tout entière, nous dit-il, en relevant légèrement la robe pour nous faire voir que la Julie n'était pas bourrée comme les autres figures. — Je ne la donnerais pas pour tous les trésors de l'univers... aussi la vieille est jalouse et lui en veut. Mais qu'elle y touche, qu'elle lui fasse du mal et je lui ferai bêcher des briques avec son nez, dit-il d'un air terri ble.
l'homme aux figures de cire. 319
Un tel mot fait comprendre un homme." — Julie est la perfection, continua-t-il; elle est aimable, empressée et bonne. — ïl lui avait pris la main dans ses mains et la massait comme de la chair, — Il faut la voir quand elle danse; elle valse mieux que personne, mais avec moi, seulement; avec d'autres, je ne le permettrais pas, n'est-ce pas ma Julie? dit-il, en s'effo'rçant de sourire amoureusement et lui donnant une petite tape sur la joue.
Pendant un quart d'heure, Diart prodigua à Julie les noms les plus doux, les épithètes les plus amoureuses. De temps en temps, il s'en approchait, la pressait dans ses bras à la dérobée, et lui lançait des regards enflammés. — Si ces messieurs, nous dit-il, voulaient faire un peu de musique, je leur montrerais comment Julie valse. — Diart nous montra un orgue dans un coin, une grosse caisse était à côté, avec sa paire de cymbales. Mes deux amis ne se firent pas prier; l'un tourna la manivelle de l'orgue, l'autre saisit la baguette de- la grosse caisse.
Alors commença une valse étrange, auprès de laquelle la fameuse valse de Famt, dansée par Frédérick, n'est plus qu'un enfantillage. Diart semblait plongé dans une ivresse extatique; il serrait contre lui la figure de Julie, dans une telle étreinte, que je m'attendais à la voir crier ; ses mains se crispaient sur la taille de la grisette; quand il passait devant la triste chandelle qui éclairait le taudis, son œil brillait et retrouvait des éclairs éteints par la débauche. ïl haletait, mais il semblait reprendre à chaque tournoiement de nouvelles
forces. Il valsait avec une rapidité sans égale, en portant dans ses bras la figure de Julie. Des sons sans nom sortaient de sa poitrine, qui étaient un mélange d'imprécations et de joies amoureuses. Au milieu de ces onomatopées fiévreuses, il disait le nom de Julie.
— Ah! fainéant! lâche! misérable! scélérat! je t'y prends encore, s'écria la vieille, que la musique avait réveillée en sursaut et qui entrait dans la salle de bal avec une provision d'épithètes. N'as-tu pas honte de recommencer encore tes horreurs devant le monde; mais tout ça finira, et ta Julie paiera pour deux? S'est-il mis dans un état, messieurs, regardez-le, on dirait qu'il va rendre l'âme. Et cette autre Julie... tu crois que je n'ai pas deviné le secret de tes abominations, monstre cruel! Allons, essuie-lui la figure, débauché, tu l'as encore dévorée de caresses. Seigneur! faut-il que je sois mariée à un pareil homme, qui boit tout, qui est en-dessous, qui ne vit que pour sa Julie, et qui ne parle qu'à elle... Patience, va, nous verrons qui l'emportera d'elle ou de moi... Je ne sais pas ce qui me retient de lui déchirer la figure...
La vieille s'élança pour accomplir son dessein, mais elle fit tomber la chandelle. Nous sortîmes tous les trois effrayés et sans nous dire un mot.
— Ils vont se tuer, dit plus tard le peintre Courbet, nous aurions dû rester. — Non, mon ami, croyez que nous ne serons pas appelés -311 cour d'assises comme témoins, — Cependant ce Diart a l'étoffe d'un échappé de bagne. Croyez-vous que sa femme qu'il appelle la vieille, ne soit pas à sa hauteur? — Et la "uïieU!
l'homme aux figures de cire. 321
Quinze jours après la curiosité nous reprit, et il fallut emmener à la barrière du Maine, un ami incrédule; nous ne lui garantissions pas une seconde représentation de la nuit à la valse. Tout avait été si imprévu, si spontané, qu'on ne pouvait demander à Diart de recommencer.
La femme était seule et paraissait plus maussade que d'habitude. — Et votre mari? demandais-je. — Vous ne le verrez plus... ici... répondit-elle. — Il se porte bien? Elle ne répondit pas. — Nous sommes partis un peu brusquement à cause de l'heure avancée, lui dis-je, aussi venions-nous pour acquitter une petite dette. Et comme nous lui donnions quelque monnaie, elle demanda si la personne étrangère qui était avec nous, désirait voir le cabinet.
Tout était comme par le passé ; mais comme nous jetions un coup d'œil dans la petite pièce où se voyait la grisetts de cire, la vieille Diart se laissa aller en flots de paroles. — Elle n'y est plus, messieurs, la Julie; la coquine a perdu mon mari... Vous vous rappelez encore la nuit où j'ai voulu la démolir, ça s'est encore bien passé; mais le lendemain, pendant que j'étais allée aux provisions hors barrière, je rentre.... Qu'est-ce que je vois? Diart dans le lit avec la gueuse. Il m'a sauté au cou, j'ai encore les marques... 11 m'aurait tuée sans les voisins... La nuit, il a enlevé la Julie..... Ce que c'est que la passion Elle était faite au tour!
M. Petrus Borel (ce nom vient tout naturellement quand on parle croque-morts) écrivit jadis sur cette profession un article d'un goguenard inouï. Un matin, on sonne à sa porte, il va ouvrir.
— Je suis Bug-Jargal, dit l'entrant.
— En quoi puis- je vous être agréable, monsieur?
— Laissez faire, vous nous Pavez été déjà assez
Nous voulions vous voir et nous sommes venus
Vingt-cinq cercueils ! Nous vous remercions de tout notre cœur... Ah! sacristi, quand vous mourrez, nous vous porterons comme un prince, tout à la douce et sans vous secouer...
M. Petrus Borel ouvrait de grands yeux.
— Il y a un petit malheur, c'est que vous ne soyez pas du 11e arrondissement. On vous aurait porté au Mont-Parnasse; on est là comme chez soi. Pas besoin de tombeau. Moi, je me chargerais de vous entretenir
de bon terreau, j'ai un ami jardinier par là ; il ne faut, pas autre chose sur un cadavre que des fleurs, c'est plus gai.
Alors seulement , l'homme de lettres commença à comprendre que le personnage qui débutait par un tel discours pouvait bien être un croque-mort. Si l'accoutrement de Bug- Jargal était insolite, sa physionomie ne l'était guère moins. Une petite tête ronde grêlée, égayée par trois fossettes sur les joues et sur le menton; le nez rouge et gros comme celui d'un buveur de Teniers ; des besicles, instrument inaccoutumé aux gens de cette profession ; et sur le tout un crâne nu comme un ver. L'habit-veste de drap noir, la cravate blanche, le gilet et le pantalon noirs donnaient l'idée d'un huissier de province endimanché.
— Monsieur Bug-Jargal , répondit M. Petrus Borel, je suis très-charmé de votre aimable visite et vous remercie de vos non moins aimables propositions ; mais je n'ai encore aucune idée de faire un tour à Mont-Parnasse ou au Père-Lachaise...
— Je l'entends bien ainsi, reprit Bug-Jargal; histoire de rire tout simplement. Faut-il faire monter les autres?
— Quels autres?
Bug-Jargal alla à la fenêtre et montra du doigt à l'écrivain une cinquantaine de croque-morts qui se pro* menaient gravement dans la rue, les uns causant, les autres fumant. Tous avaient revêtu le costume officiel.
— Eh î quel est votre dessein»
— Les faire monter ici.
— Non, non et non.
— Sacrés cercueils, ils ne seront pas contents. Voilà ce que c'est. Je suis leur doyen, tel que vous me voyez. Je leur ai lu votre travail entre deux verres de vin, et ils m'ont dit : — Ça ne peut pas se passer comme ça, allons remercier Y auteur. Et puis, nous sommes venus. Voilà donc pourquoi ils ont pris la liberté de m'envoyer en avant.
— Je vous remercie, vous le leur direz de ma part ; mais ils me feraient grand plaisir de ne pas rester là trop longtemps... On pourrait croire qu'il y a un mort dans la maison...
— Bon, reprit Bug-Jargal, je saisis vos systèmes; les auteurs ont des drôles d'idées, enfin n'importe. Nous allons vous obéir; au moins faites-nous un petit plaisir... Après nous partons.
— Je suis tout à votre service.
— Allons, vous êtes un brave auteur, monsieur Petrus Borel. Puisque vous ne pouvez pas recevoir mes camarades, montrez- vous une minute à la fenêtre; qu'ils puissent vous voir.
— C'est convenu. Adieu, monsieur Bug-Jargal.
— A l'avantage de vous revoir, monsieur Petrus Borel ! Surtout , si le malheur voulait que vous vous trouviez un de ces quatre matins in extremis, vous pouvez compter sur nous.
Bug-Jargal descendu conta à ses amis son entrevue avec Y auteur et leur dit :
— Attention, la fenêtre s'ouvre.
L'homme de lettres parut à son balcon.
— Vive M. Petrus Borel ! crièrent les cinquante croque-morts.
Ce hurrah étonna beaucoup les boutiquiers du quartier^ qui sortirent de leurs maisons, fort surpris d'entendre les croque-morts faire des souhaits de vie en l'honneur de quelqu'un , ce qui va contre leur métier.
Bug-Jargal est le doyen des croque-morts. Il y a trente-deux ans qu'il est à l'administration des pompes funèbres ; pendant ces trente-deux ans, il n'a mérité que des compliments de ses chefs, Depuis deux ans, il aurait pu se retirer du service, il a droit à une pension, mais Bug-Jargal a l'amour de l'art.
— Un croque-morts, l'amour de l'art, vous voulez rire !
Je me garderai bien de rire en pareille occurrence. Cela semble en effet bizarre pour ceux qui n'ont pas remarqué que les individus s'attachent à leur profession en raison de leur bassesse.
La seule faveur que demanda Bug-Jargal aux Pompes fut d'être employé à l'avenir au transport des petits.
Ce n'était pas le zèle qui faisait faute, mais la force. Un matin, il avait laissé glisser d'un second étage une bière contenant un très-gros grenadier de la garde nationale, mort d'apoplexie. Ce lui fut un avertissement du ciel, « Mes bras s'en vont ! » dit-il.
L'administration lui accorda sa demande ; et depuis Bug-Jargal fut chargé du service des petits. Le petit, en style des Pompes, correspond à enfant, en français. Voilà Bug-Jargal heureux, pouvant travailler à sa
fantaisie et vivre libre comme l'air ; car le petit s'en va plus qu'on ne le croit, isolé, au cimetière. Quand le petit est mort, les parents disent souvent : Un fier débarras !
Donc, Bug-Jargal s'en allait plus d'une fois au Mont- Parnasse, sous-entendu cimetière, portant la biérette sous le bras. Le doyen des croque-morts était en même temps l'homme le plus poétique, le plus buveur, le plus philosophe et le plus lacrymal des Pompes. Quand il était seul par les chemins, servant tout à la fois de corbillard, de convoi, de parents et d'amis , pour se distraire, Bug-Jargal composait des manières d'oraisons funèbres rhythmées qu'il adressait à son mort» Il avait adapté à ces discours de petits airs de fantaisie qui en relevaient la monotonie.
Voici une de ces ballades que nous tenons de l'amitié de l'auteur :
« Eh bien ! petit, te voilà donc dans un bon lit de planches? »
«Tu es heureux, petit; à ton âge, on est mieux couché dans le sapin que vieux dans un lit de plumes.»
« Comme tu vas faire un bon somme, petit, le sommeil de l'éternité. »
« C'est que, vois -tu, petit, la vie est une mort quotidienne, tandis que la mort est une vie perpétuelle. »
« Là-bas, petit, où tu vas reposer, ton corps va faire pousser de la belle herbe verte et des marguerites. »
BUG-JÀRGAL. 327
« Tu quittes, petit, une vallée de larmes pour une vallée de joies. »
« Le bon Dieu va faire de toi un ange, petit, parce que tu n'as pas encore péché. »
« Quand tu seras un ange, petit, souviens-toi de moi, le vieux Bug-Jargal, qui seul t'accompagne. »
« Adieu, mon petit, et prie pour moi. »
Bug-Jargal n'a jamais eu aucun penchant voltairien, et il croit sérieusement que les petits s'occupent de lui. « J'ai déjà là-haut, disait-il, deux cent cinquante-trois anges qui me connaissent. » Car il les compte et les inscrit sur un livre.
Quand il a remis la hiérette aux fossoyeurs, Bug-Jargal s'en revient tranquillement faire un tour chez la mère aux chiens. On nomme ainsi la propriétaire d'un cabaret de la barrière d'Enfer. Là, se donnent rendezvous les employés des Pompes, qui viennent vider nombre de fioles en mémoire des morts.
Ce cabaret, qui a pour enseigne à la Girafe, n'est pas des plus remarquables à l'extérieur. Il est même vilain avec le badigeon rouge criard dont on a jugé à propos de l'orner. Mais il existe une grande salle, exposée à tous les vents, avec un toit de bois, des tables et des bancs de bois solidement fichés en terre. Le jour n'y pénètre qu'à demi et donne à cette longue salle un aspect tout particulier, qu'on ne retrouve guère que dans les brawery de Hollande,
La cabaretière, une grosse personne, incessamment suivie d'une légion de jeunes chiens, d'où lui vient son surnom, est depuis longues années en fort bonne intel-
ligence avec Bug-Jargal. La calomnie, qui s'assied même au cabaret, a prétendu qu'elle était sa maîtresse. Nous n'en croyons rien, pas plus qu'à la nouvelle de son mariage, facétie inventée par un croque-morts plaisant.
L'origine de ces bruits vient de ce que Bug-Jargal prend ses repas à la Girafe. Aussi bien le vénérable doyen a le mariage en horreur, et il répète souvent.
« Le mariage est un corbillard rempli de cahots. Il y a des mariages de première classe qui sont aux corbillards de première classe ce que les mariages de dernière classe sont aux corbillards de dernière classe. »
La conversation de cet homme étonnant est semée de mots en harmonie avec sa condition. Il a composé même une chanson latiflaiiquê sur la mort, qui est dans le sentiment jovial et mélancolique des fresques de la Danse des Morts, que peignait à Bâle Holbein. Nous en donnons trois couplets pour qu'on juge du ton philosophique qui est empreint dans cette chanson. La poésie n'en est pas des plus fines ; mais à quoi bon des règles qui gêneraient les pensées de Fauteur ?
Âm : Bu Larifla.
Là mort pour tous est bonne.
Oh ! la belle besogne, Quand aux petits et vieux Elle éteint les deux yeux.
Larifla, fla fia, Larifla, fla, fla.
Brrr, la froide fille!
Disait un joyeux drille,
Sentant à son grabat Claquer de maigre s bras.
Larifla, fla, fia.
La folle personnière Enfourne dans la bière Les soucis du passé Avec le trépassé.
Larifla, fla, fla.
Le public n'a pas grande sympathie pour les employés des Pompes. Cela vient de ce que les croque-morts, en général, n'ont pas de dehors. D'ordinaire, ils sont vêtus de noir, mais on ne sait pourquoi leurs habits de drap deviennent tout d'un coup de lasting, et de noir passent à un ton verdâtre et malheureux qui chagrine la vue. Leurs crêpes sont tout de suite loques, et plus d'un chiffonnier en ferait fi l Voilà ce qui indispose le public.
Au contraire, Bug-Jargal a le sentiment du costume. Son habit ne se déforme pas : son drap reste du drap et le noir demeure du noir. De cette tenue magistrale lui arrivent en foule les sympathies. Il a de tout temps exercé une certaine suprématie sur ses camarades : ils admirent non-seulement le doyen, mais encore l'homme.
Du temps qu'il exerçait pleinement son métier, il reçoit Tordre d'aller encercueiller un homme de haut parage. Les parents avaient recommandé au concierge de les avertir quand les croque-morts se -présenteraient. Rien ne ranime la douleur comme un affreux croquemorts. Bug-Jargal monte et sonne ; il s'adresse justement
à Fépouse du défunt, qui le prit pour le notaire. — On ne peut pas faire de plus grand éloge à un employé des Pompes. Ce n'est pas tout, la bonne le voyant tout frisé et guilleret, — Bug-Jargal était jeune alors, — ne sut contenir son admiration et s'écria :
— Seigneur ! qu'il est donc gentil et propre... On dirait qu'il sort d'une boîte,..
Cette expression, que quelques lecteurs pourraient prendre pour une allusion, et qui est très-usitée dans la province, prouve simplement la tonne tenue et les soins exquis que Bug-Jargal a pour sa personne.
D'où vient-il ? d'où sort-il? demanderont les personnes qui veulent savoir l'alpha et l'oméga d'un personnage. D'autres vont dire : On ne s'appelle pas Bug-Jargal, et mille autres réclamations fort désagréables à tout biographe.
Il n'avait pas de nom, quand il sortit des enfantstrouvés. On l'appelait Pierre, singulière prédestination quand on songe à l'état qu'il devait embrasser dans la suite. Chose plus étrange encore ! il entra en apprentissage chez un menuisier. De menuiserie en menuiserie, il arriva chez l'entrepreneur des cercueils. De confectionneur à porteur de cercueils, il n'y a qu'un pas. Ce pas, il le franchit. Alors paraissait un des premiers romans de M. Victor Hugo ; Fex-menuisier le lut, le relut et le lut encore. Il en parla et reparla à qui voulait l'entendre ; il le récitait à ses amis ; ce fut une rage telle que celle de La Fontaine parlant à tout le monde du prophète Barruch.
Bref, on surnomma Pierre Bug-Jargal enraisondesa
BUCWAR&AL. 331
profonde admiration pour le livre ; comme il n'avait pas de nom /il garda celui-là. N'en valait-il pas un autre ?
Les entasseurs de tomes, qui se piquent d'écrire des choses en dix volumes, peuvent aller trouver Bug-Jargal. Il les recevra comme un marquis ne reçoit pas et leur racontera des histoires étranges qui laissent de bien loin en arrière madame Radcliffe et qui surpassent en invention les Mijslères d'Udolphe. Bug-Jargal, par sa position, ne sait-il pas tout? N'a-t-il pas remarqué dans les familles, au jour de l'enterrement, les douleurs et les larmes qui ressemblent tant à des pâtés d'opéra-comique : — des douleurs et des larmes de carton ?
N'ayant voulu tirer qu'un simple crayon de cette figure originale, je me bornerai à citer un seul fait observé par Bug-Jargal.
— Un homme pas riche, dit-il, venait d'être enterré au Mont-Parnasse. Je dis pas riche, à cause de son convoi qui était maigrelet. Huit jours se passent. Voilà un matin une femme, longue et maigre, pâle comme la lune, qui demande la place où était son mari. Le concierge l'y mène. Elle tombe à genoux sur la terre et fond en sanglots. Nous sommes habitués à cela, pas vrai? eh bien ! ça nous faisait de la peine. Ces sanglots-là n'étaient pas naturels. Il n'en sortait pas de larmes. Après, elle tire de dessous son châle une bouteille, mon Dieu! faite comme toutes les bouteilles ; et puis elle ôte le bouchon et verse de l'eau sur la terre. Ensuite, elle s'en va. Une semaine après, elle revient. Toujours les mêmes san-
glots et toujours la même bouteille. — « Madame, que lui dit le concierge, faut pas vous gêner à apporter de l'eau, nous en avons ici à votre service. » Elle le regarde avec ses grands yeux fixes et ne répond pas. Ce commerce dura je ne sais combien. Pour lors, nous apprenons que la pauvre affligée passait son temps à pleurer ; et ce qu'elle apportait dans sa bouteille, c'étaient des larmes, oui, monsieur, ses larmes de la semaine.
Ce simple narré, qui laisse bien loin la douleur mythologique d'Artéinise en l'honneur du roi Mausole, est un des mille faits dont est chargée la mémoire du croque-morts.
Tout dernièrement il a eu une idée originale. Il fît placer sur la tombe d'un ouvrier qui s'était acquis une réputation par ses chansons dans les goguettes, une bouteille cassée.
Bug-Jargal a peut-être un défaut. Il n'aime pas la nature, il lui préfère le vin ; ou il ne voit la nature qu'à travers un prisme sépulcral. Il regardait une plantation de jeunes arbres que faisaient sur le boulevard d'Enfer des ouvriers.
—> Ces arbres-là, dit-il, c'est des cercueils qui poussent.
Le Pont-Neuf, le plus vieux des ponts, a été étrenné par Brioché, saltimbanque. Brioché fut le premier qui exécuta des tours sur ce pont, qui a eu l'honneur d'être décrit longuement en un volume, le Voyagd autour du Pont-Neuf, et qui, du vivant de MifeSe, donnait son nom à un journal. Après Brioché ilnreno d'autres saltimbanques, des comédiens ea plein veiti} des montreurs de marionnettes, des arradieors de ëm% Ce fut le meilleur endroit de Paris pou? les facettes; mais la statue de Henri IV, érigée sur le terre-plein, chassa les donneurs de spectacle, le préfet de police interdit le pont aux saltimbanques. Mieux valaient les faiseurs de tours; ils étaient plus divertissants que ce bronze, œuvre d'un sculpteur médiocre de la Restauration.
Miette vint un jour recueillir l'héritage de Brioché ; il s'établit au bas du Pont-Neuf, sur le quai des Augustins. ïl est là depuis vingt-cinq ans; il le dit avec or-
gueil et il a raison. Qu'on en cite beaucoup de comiques qui aient conservé aussi longtemps la faveur du public ! La raison du succès de Miette tient à des causes occultes. Ce ne sont pas la Poudre persane, le taffetas pour les cors, les escamotages et lepallas de Miette qui ont fait son succès ; il le doit au magnétisme qu'il exerce sur les spectateurs par des yeux petits et brillants, d'où s'échappe une flamme qui fascine l'auditoire.
Miette sait bien quelle influence il a sur son public, mais il ne s'en rend pas compte. Dans la vie privée, il a l'œil d'un honnête homme, d'un père de famille; ce n'est que le soir qu'il allume ses prunelles insidieuses.
Il y a cinq ou six ans, un directeur du petit théâtre de Bobino, vint faire des offres à Miette. On avait écrit une pièce pour lui, dans laquelle il devait réciter son boliment habituel. Les propositions étaient avantageuses. Miette refusa. — Monsieur, dit-il, je suis escamoteur, je ne veux pas êtie comédien!
Au premier àbofâ* celle réponse paraît digne des temps antiquee; elle n'est que rusée. Miette craignait le gaz; il craignait plus encore de ne pas retrouver ce public vierge, ce public naïf qui l'écoute la bouche ouverte, qui est plus attentif à ses moindres paroles qu'à un cri de rage de Frédérick Lemaitre, à un cri de douleur de madame Dorval.
Dans la journée, rien ne révèle l'existence de Miette. Seulement, la place où il exerce, le soir^ est occupée par un petit étal sur lequel sont exposées diverses porcelaines, les unes neuves, les autres cassées. Une bonne femme garde cette boutique en raccommodant force
nippes. Saluez! passants, cette femme est madame Miette; oui, madame Miette, la légitime épouse du saltimbanque. Vous la reconnaîtrez, Tété, à un vaste chapeau de paille qui protège du soleil sa bonne vieille tête ridée. L'hiver, elle porte assez ordinairement une marmotte ornée d'agréments en plumes noires, comme en mettent à leurs chapeaux les charbonniers. Donnez-lui vos porcelaines à raccommoder, évitez de l'interroger sur son mari. Elle cause peu habituellement; mais quand il s'agit de son mari, elle devient âpre et revêche.
Madame Miette croit à son mari. Trente ans de ménage n'ont pu affaiblir son enthousiasme. Singulier privilège du génie masculin! Depuis vingt-cinq ans, elle assiste à ses exercices, et elle les trouve toujours agréables et nouveaux. Elle ne se mêle pas aux travaux de Miette : elle s'y associe à la manière des chats qui occupent le premier plan de la baraque de Polichinelle, et qui en jouissent sournoisement sans faire mine de le regarder.
Sitôt que l'horloge de la Vallée a annoncé aux libraires du quai la cinquième heure du soir, Miette arrive. Il ôte sa redingote et endose une petite veste d'artilleur dont les avant-bras sont coupés. Cet habit coupé, dont on ne se rend pas compte d'abord, indique assez l'habileté de l'escamoteur et le mépris qu'il montre pour le charlatanisme. A un certain cri lancé dans les airs et obtenu sans pratique, les habitués accourent. Le fond des habitués se compose de jeunes vauriens du faubourg Saint-Germain, des apprentis de tout âge et de tout état.
Les soldats, les intrépides amateurs de spectacles gratis et qui donneraient tous les arbres des Chainps-Élysées pour un arracheur de dents, s'empressent de profiter d'un saltimbanque aussi proche. Les paysannes, les bonnes d'enfants se groupent. Le public est complet.
Miette, pour allumer l'assistance, commence par des tours d'escamotage. Il ne manque pas un jour d'exécuter le tour de la poule, avec imitation de ce volatile en travail d'enfantement. Vient ensuite le chapeau d'Adam, qui consiste à donner à une casquette vingt formes différentes. — c< Le chapeau de nos pères, s'écrie Miette en se coiffant de la casquette affectant deux formes bien accusées de cornes, ce qui met l'assemblée au comble de la jubilation. »
La corne n5a jamais manqué son effet.
On rit de la corne le même soir aux Français et aux Funambules.
Une comédie où il n'y aurait pas de cornes n'aurait pas grandes chances de succès.
Les pièces où un mari passe sa tête par un œil-debœuf au-dessus duquel est suspendu un bois de cerf, sont à peu près assurées de cent représentations.
La corne sera toujours le comble du drôle, et le plus comique des effets comiques connus.
Tout en faisant ses tours d'escamotage, Miette commence ainsi (1) :
(1) Ces discours, que je lâche de rapporter avec une grande fidélité, ne seront peut-être pas intéressants pour le public qui n'a pas entendu Miette, li y manque le ton? il y manque la vie de l'acteur.,. On peut nier tout acteur
« Je ne vous dirai pas que je suis l'élôve de mademoiselle Lenormand... Mademoiselle Lenormand n'a jamais fait d'élèves. Je ne vous dirai pas que je suis le gendre ou le successeur du célèbre Moreau; mossieu Moreau n'a jamais eu de gendre ni de successeur, Mais qu'es4u donc alors ? Messieurs? je n'emprunte le nom à personne, je me nomme du mien, je suis MIETTE, l'un, des sept fils du dragon de Paris, Feu mon père était escamoteur, mon frère était escamoteur, je suis escamoteur. Je demeure rue Dauphine, n° \ maison du marchand de vin, ce qui ne veut pas dire que je demeure chez le marchand de vin, c'est au contraire le marchand de vin qui demeure chez moi... J'ai travaillé trois fois devant l'ambassadeur de Perse, mais je ne me targuerai point de ce vain titre pour vous dire que c'est l'ambassadeur de Perse .qui m'a découvert le secret de la POUDRE PERSANE... ïi ne m'a jamais parlé.., D'ailleurs l'eût- ii fait, je ne l'eusse pas compris, car il m'eût parlé persan, et je l'avoue à ma honte, je n'ai point étudié les langues orientales ; mais ce fut un des officiers de sa maison, mossieu Ugène BARRRBARRROUX... Curieux d'apprendre à faire des tours, il m'en demanda et je les lui démontrai. C'était un élève agréable... Il ne me payait pas avec des pommes de terre. (Miette tire des pommes de terre de dessous tes gobelets.) Et voici des pommes de terre. Il ne vous tirait pas de carottes (il fait surgir une carotte) , et voici des carottes; mais il y avait de Pognon (même jeu), et voici de Pognon; aussi me faisait-il des compliments. Il me disait : mossieu MIETTE, pour les tours de passe-passe et de gobelets, à vous le pompon {il mordre an pompon), et voici le pompon ! J'en étais donc très-content, aussi vrai que voici la petite balle (il escamote une petite balle), la moyenne balle (même jeu), et leur camarade la grosse balle (même jeu). Un jour je me présentai chez lui; il était en train de se nettoyer les dents. Cela ne m'étonna pas, la propreté de la bouche
mort,,. Si ies vieillards savaient quels ennuis ils font éprouver à leur auditeurs avec Lekain ou Talma...
étant de tous les âges et de toutes les nations ; mais ce qui m'étonna, c'est ce qui va vous surprendre, c'est ce que, depuis trente-cinq ans que j'exerce sur cette place, je n'ai point encore vu ailleurs... La poudre dont il se servait était blanche comme de la neige (il ouvre une boîte et la montre en faisant le tour du cercle), à peine introduite dans la boche, elle devenait cramoisie comme de la lie de vin. » (Il introduit dans sa bouche un linge frotté de poudre persane, s'en frotte les dents et fait le tour du cercle en montrant au public le linge devenu rouge. Il tient aussi la bouche ouverte de manière à faire voir ses dents). « Voici, je l'espère, du cramoisi. (77 remet la boîte en place). Curieux de ce phénomène, je m'en informai, il me le dit, et je l'ai gardé pour moi.,. Voilà tout mon talent. Tant que Tambassade de Perse resla en France, je ne pariai plus à personne ; une fois qu'elle en fut partie, je me présentai à l'académie rrroyale de MÉ-DE-CINE, j'exposai ma recette et j'obtins mon brevet, co n'est pas plus malin que ça... La POUDRE PERSANE, Messieurs, n'a que cinq propriétés; mais elles sont irrécusables (pause). Elle blanchit en deux minutes, montre en main, les dents les plus noires (pause). Elle calme à l'instant la douleur de dents la plus vive (pause). Elle corrige la mauvaise haleine, toutefois et quantes la mauvaise haleine n'est point le produit de la putréfaction de l'estomac (pause), Elle raffermit les dents ébranlées dans leurs alvéoles, en arrête la carie, en arrête le tartre et le tuf (pause). Les dents sont un des agréments de la physionomie... Une bouche qui est démeublée n'en offre plus, et pourtant les dentistes vous les arrachent. L'homme le plus hardi tremble à la vue des instruments qu'il faut introduire dans la boche pour opérer l'extraction de la dent la plus simple. » (A ce moment, Miette déroulait une trousse de dentiste dans laquelle se trouvaient des instruments énormes et rouilles, espèces de tirebottes monstrueux qui faisaient frissonner L'auditoire; Miette se plaisait à prolonger la terreur en gardant le silence le plus complet, en promenant ces appareils de terreur devant toutes les bouches des curieux } qui se fermaient instinctivement).
« Me direz-vous que vous voyez entrer ces instruments de sang- froid dans la boche? (Nouvelle promenade autour du cercle avec la terrible trousse). Non. Eh bien ! gardons les ornements que la nature nous a départis, sans nous livrer aux mains barbares des opérateurs. La POUDRE PERSANE nous épargne ces désagréments, et voici la manière de s'en servir : Vous prenez un linge blanc, de lessive, que vous enroulez autour du doigt comme ceci (il opère en même temps et montre chaque exercice à la ronde) ; vous le trempez dans l'eau, l'appliquez sur la BOATTE, l'introduisez dans la boche et vous frottez les dents avec... puis vous prenez une gorgée et vous rincez (il l'avale; marque d'étonnement). Comment, quoi,
c , tu l'avales? Oui, Messieurs, la POUDRE PERSANE
laisse dans la boche une odeur si suave, si exquise, si agréable, que je ne suis pas assez ennemi de mon estomac pour l'en priver volontairement... Avec toutes ces qualités, la POUDRE PERSANE coûtera donc bien cher? Non, Messieurs, nous l'avons mise à la portée de toutes les bourses. Il y a des boâtes de un franc cinquante centimes ou trente sous (pause). Il y a des boâtes de un franc ou vingt sous, qui sont les deux tiers des boâtes de trente (pause), ii y a des boâtes de soixante et quinze centimes ou quinze sous, qui sont les deux tiers des boâtes de vingt et la moitié des boâtes de trente (pause). Il y a des boâtes de cinquante centimes ou dix sous, qui sont les deux tiers des boâtes de quinze, la moitié des boâtes de vingt et le tiers des boâtes de trente (longue pause). Enfin, Messieurs, il y a des boâtes, dites boâtes d'essai ou d'épreuve, et que je ne vends que dix centimes ou deux sous (1), Messieurs, si la POUDRE PERSANE n'a pas rendu blanches en deux minutes, montre en main, les dents les plus noires... si elle n'a point arrêté la carie... si elle n'a point enlevé le
(1) Les jours où il vendait peu, il cherchait à humilier les pratiques
qui n'achetaient que des boîtes de deux sous, en appuyant sur ces mots : « une boâle de DEUX SOUS à moissieu, » au lîeu de se servir du terme poli èoâte d'essai qu'il employait seulement dans les occasions de forte vente.
tartre et le tuf... si elle n'a point corrigé la mauvaise haleine, toutefois pourtant que la mauvaise haleine ne provient pas de la putréfaction de l'estomac... si elle n'a point raffermi les dents dans leurs alvéoles, rendu leur couleur naturelle aux gencives... si elle n'a point enfin calmé en un clin d'œil la douleur de dents la plus vive, entrez dans ce cercle, démentez-moi, traitez-moi de fourbe et d'imposteur, prenez mon ordonnance, déchirez-la et jetez-m'en les morceaux à la figure... Au cas contraire, dites-le à vos amis et connaissances, et rendez-moi justice? »
Mais ce qui a fait le malheur de Miette, ce qui l'irrite quotidiennement, ça été l'invention de la lime chimique pour la destruction des cors. Tous les soirs, il se répand en imprécations contre la lime chimique. Ne serait-ce
point là un bas mouvement de jalousie, car Miette s'occupe aussi de la guérison des cors, oignons, durillons et autres (sic), qui font le désespoir de tout homme qui descendrait assez" gaîment le fleuve de la vie sans ces infirmités de bas étage.
« Mais on vous dira peut-être, ne Pécoutez pas, c'est un charlatan... Charlatan! (avec indignation contenue). Savezvous., Messieurs, ce que c'est qu'un charlatan, la liste des charlatans est entre les mains de mossieu le procureur du roi et non point sur la place publique. — - Un charlatan est un homme qui promet ce qu'il ne peut pas tenir. Découvertesuniverselles? — Charlatans ! Un homme ne saurait tout découvrir à lui tout seul. Eh bien ! et les autres, ils seraient donc là les bras croisés à le regarder faire. — Allons donc ! ! ! Panacées, remèdes à tous maux? — Charlatans! Un remède qui est bon pour une maladie n'est pas bon pour une autre. Me fercz-vous croire que vous guérirez le mal de tête avec
ce qui guérit les cors aux pieds. — Charlatans, et qui plus est, charlatans imbéciles,
» ils Font pourtant essayé. — Ils ont pris vos pieds pour des barres de fer; et la preuve, c'est qu'ils les ont limés. — Vous irez donc, quand vous souffrirez d'un cor, chez le serrurier voisin, poser le pied sur son enclume, et lui direz : limez-moi mon cor ! ! ! CharÏÏfotans. Oui, Messieurs, il y a bien un moyen de guérir les cors; mais ce n'est point avec leur lime 'chimique. — Lime chimique! pourriez-vous me dire ce que c'est qu'une lime chimique? vous m'obligeriez infiniment (s'adressant à un gamin), Peux-tu me le dire, toi?— Non, tu n'en sais rien, ni moi non plus. — J'ai consulté Boiste, Vailiy, Restant, Poche (il confondait avec le dictionnaire de poche), Napoléon Landais, le dictionnaire universel, le dictionnaire de pharmacopée, et nulle part je n'ai trouvé ce mot lime chimique. Est-ce donc à dire que la lime chimique n'existe pas? Si, Messieurs, malheureusement elle existe, mais elle ne sert à rien qu'à faire des dupes; car que peut avoir de commun un composé de bois, de verre pilé, de ver*millon pour la rendre rouge, d'indigo pour la rendre bleue, avec les cors aux pieds qui sont un produit des humeurs cynoviales. Répétons-le donc: limes chimiques, charlatans ! — Mais ils ont vendu cent mille limes chimiques à un franc la lime, cela leur a fait cent mille francs avec lesquels ils ont passé pied en Belgique. Voulez-vous savoir où se trouve le dépôt général des limes chimiques? Doubles guides sur la route de Bruxelles.
» Oui, Messieurs , les cors se guérissent, et j'en ai le moyen. «—> Je ne Fai pas inventé, je n'ai rien inventé; mais je l'ai pris dans un livre que voici et que vous pouvez vous procurer comme moi. Il se vend cul-de-sac Paron, à l'enseigne du Chat-qui-Pelotte. — Imprimé à Paris en 1738, par mossieuLaîoiè'i, chirurgien pédicure de Sa Majesté Louis XV, membre de l'académie de médecine de Paris, de celle de Montpellier, de la société libre des sciences de Turin, et de plusieurs autres têtes couronnées et corps savants; celui-là
n'était pas un Charlatan. Le remède qu'il donne est bien simple, vous pouvez le préparer vous-même comme moi; car je vais vous en dire ia recette.
» Il se compose de :
» Tout cela compose le ciroëne royal. Si vous ne voulez pas vous donner la peine de le faire vous-même, je me la suis donnée pour vous.
» Avec ce morceau de ciroëne, qui vous coûtera deux sous, vous aurez de quoi guérir trois cents cors aux pieds. Pour le franc que vous aurait coûté la lime chimique, qui n'a jamais guéri un cor, vous aurez de quoi en guérir radicalement six mille.
» Rentré chez vous le soir, vous défaites votre chaussure, vous mettez le pied à nu, vous le dégagez de sa sueur, vous coupez sur le ciroëne un emplâtre de la grandeur du cor, vous l'amollissez avec votre haleine et l'appliquez dessus en entortillant l'orteil d'un îinge pour qu'il ne s'en aille pas. Le lendemain matin le cor est-il guéri? — Non, mais il ne fait plus de mal.
» Répétez plusieurs jours de suite, et le cor sera radicalement guéri. »
Une des preuves du génie de Miette, c'est qu'il n'emploie pas de compères. Il travaille seul. Ce n'est pas lui qui se servirait d'un pitre grossier qui arrête un public grossier, par de sales histoires remplies de mots obcènes. Il sait qu'il a un public jeune, et il ne s'est jamais permis le moindre mot à double entente, n'étaient les cornes, sa seule faiblesse. Et qui n'en a pas?
Miette est petit et gros. Son sac à la malice est attaché par des cordons qui s'enroulent difficilement à sa
» Térébenthine » Gentiane. . .
8 gros.
2 grammes.
taille. Il a un petit nez en l'air d'une grande finesse de dessin, qui est bien un nez d'observateur. Chose étonnante, Miette a très-peu de front; joignez à cela Phabitudede faire avancer sur les yeux une touffe de cheveux grisonnants. La puissance de son œil est masquée par deux paupières très-avancées, qui forment presque deux écailles d'huître. Comme toutes les personnes qui ont des paupières de cette nature, il est obligé de rejeter un peu sa tète en arrière, pour regarder en face. Une de ses épaules est un peu plus forte que l'autre, ce qui a fait avancer à quelques envieux, sans doute, que Miette était bossu. Les gens de génie ont ont toujours eu des détracteurs ! Miette n'est pas bossu, mais il en a l'esprit.
Son organe lui a été très-utile; aussi, faut-il ravoir entendu au moins cinq fois pour comprendre la dominationqu'il exerce sur les masses. La voix de Miette est aigre et stridente; on la croirait le fruit des relations d'une girouette et d'une crécelle. Cette voix rend merveilleusement chaque phrase; elle s'enfle, elle arrive à un crescendo extraordinaire pour le mot de la fin qui retentit longuement dans les airs, comme s'il était répercuté par un écho.
Dans son intérieur de la rue Dauphine, Miette devient simple comme bonjour. Il est très-aimable avec les personnes qui vont lui rendre visite. Il apprend à faire des tours de cartes — un moyen, dit-il, de se rendre agréahle en société. Il parle avec enthousiasme de Napoléon, dont il possède le portrait. Il raconte volontiers la connaissance qu'il fit avec Carie Vernet. L'obscur Miette d'alors ne s'était pas encore trouvé. Carie Vernet, grand
chercheur de figures curieuses pour ses caricatures,, le rencontra faisant des tours de gobelets, mais entouré d'un public pâle. « Il attendit jusqu'à la fin, dit Miette, et il me proposa de me faire mon portrait. Vous pensez bien, monsieur, que j'acceptai. Nous entrons chez le marchand de vin du coin. Le peintre fait venir une bouteille à quinze. Nous buvons, le voilà qui se met à en conter de toutes les couleurs, il fait des calembourgs, j'en ris encore. Et puis il me dit : — C'est fini, voici cent sous pour ta peine... — Je ne voulais pas recevoir, moi, de l'argent d'un homme si amusant, que c'était moi plutôt qui devais le payer. — Bon, que je lui dis en riant, vous êtes artiste, j'en sais quelque chose, vous n'en avez pas trop pour vous. . . Âh ! bien oui, il n'entend pas tout ça; il ne veut pas reprendre sa monnaie... — Moi, je veux payer le vin... le vin était payé... — Àh! çà, camarade, je lui dis^ je me fâche pour de bon; nous allons redoubler... Garçon, une autre bouteille à quinze... Figurez-vous^ Monsieur, qu'il était sauvé avec le portrait, sans crier gare, sans me laisser son nom... Qu'est-ce que je vois un jour à l'étalage de Martinet, mon portrait tout craché, ma ressemblance, quoi!... 11 y avait un nom au bas, Carie Vernet.... J'entre chez le marchand ; il me dit que c'est un grand peintre qui fait de la caricature pour s'amuser.. « Je suis été trois, quatre fois chez lui, on ne le trouvait jamais; c'est si coureur ces artistes... Enfin, Monsieur, il m'a porté bonheur ; on a voulu voir si je ressemblais à la caricature... ïly a peut-être de ça huit ans, je travaillais sur le quai. Un vieux monsieur bien mis, décoré, s'arrête à m'écouter.
— « Je connais ce vieux-là, que je dis à ma femme.
« Âpres la séance, il me dit : Vous ne me reconnaissez pas, mon brave.— Attendez donc un peu, je réponds, je vous ai vu quelque part... Ah ! vous êtes mossieu Carie Vernet, je gage. — Vous avez la mémoire des physionomies, dit-il en riant. — Oui, et j'ai encore la mémoire d'autres choses. Pourquoi que vous vous êtes couru comme ça de chez le marchand de vin, l'autre fois ?...
— L'autre fois, il y a dix-huit ans de cela! Il avait raison; il était bien vieilli, bien cassé. Je n'ai pas osé lui offrir une bouteille, c'était bon dans le temps que je ne le connaissais pas.— Eh bien! les affaires, qu'il me dit»
— Là, Mossieu Carie, ça va et vient, je ne me plains pas. - — Allons, tant mieux, mon ami, et il me donna une poignée de main... Depuis, j'ai su que ce pauvre vieux mossieu Carie Vernet était mort... Ma parole, j'ai pleuré... Tenez, j'ai là son portrait que j'ai acheté... Ah ! le brave homme. Il paraît que mossieu Horace Vernet est son fils... Ah! sacristi, en voilà un particulier pour la bataille. J'ai vu son fameux tableau de la Smalah. Eh bien, Monsieur, je ne demande qu'une chose avant de mourir, c'est de pouvoir dire au fils que je pense toujours à son brave père, mossieu Carie Vernet. »
Miette était ému en me racontant cette histoire. Je le quittai en songeant à ce grand cœur qui battait sous un habit de saltimbanque, et je compris alors cette phrase à la Bossuet, cette pensée qu'on jurerait écrite par La Rochefoucault et que Miette a le courage de crier tous les soirs en plein air :
« Un escamoteur est un homme qui est pétri du même limon qu'un maréchal de france. »
On devrait écrire, en lettres d'or, cet axiome, sur le tombeau de Miette, au cas où il aurait un tombeau (1).
(1) Mon admiration pour Miette date de loin. J'ai connu le célèbre escamoteur, il y aura tantôt sept ans. Alors j'étais commis-libraire sur le quai des Augustins; bien des fois mon patron me surprit la bouche ouverte, devant les tours de Miette.
Il n'est plus, hélas! J'ai appris Tan passé, en province, sa fin. Le convoi était triste et peu nombreux ; personne n'a récité de discours sur la tombe du saltimbanque. Que ceci lui serve d'oraison funèbre.