L'ABBÉ CHATEL
Une vieille femme s'approcha de moi pendant que j'écoutais le prêche, et me dit mystérieusement en me tendant la main :
« C'est pour la fête de mossieurf »
Voilà tout ce que j'ai retenu de cette cérémonie ennuyeuse qui se tenait dans une ancienne écurie des pompes funèbres. Oui, pompes funèbres que celles de Pabbé Châtel ; et le hasard ne préside pas à ces rapprochements divers!
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À la rue de Cléry, M. Chatel avait vomi force injures contre le clergé, qui exige une minime rétribution pour les chaises; l'église française s'adressait gratis aux fidèles. Mais le primat se reprocha cette générosité : aussi les bancs, les tabourets, les baptêmes, les mariages, les enterrements, furent-ils tarifés avec grand soin, rue du Faubourg-Saint Martin.
Ce ne fut qu'une église au rabais.
Des milliers de prospectus furent distribués dans Paris, offrant aux catholiques des avantages : on mariera sans confession, toutes dispenses sont supprimées, les paroisses sont supprimées, à toute heure on dit des messes. Le clergé catholique français se transportera à domicile pour les enterrements.
Puis, les dimanches, l'abbé Chatel montait en chaire et annonçait force promesses de mariage, avec des noms et des adresses impossibles. En même temps, il faisait publier dans les journaux quantité de baptêmes et d'enterrements menés à bonne fin par l'église française.
Monseigneur Chatel, primat des Gaules, fut FAymès d'une religion. Ce que ce dernier déploya de ruses, d/annonces et d'invention pour les saucissons qui pleurent sous le couteau, M. Châtel le dépassa en annonces, réclames et effronté charlatanisme.
Chaque prêche se terminait ainsi : « J'invite mes frères à venir, après l'office, à leur tour dans la sacristie, où des communications importantes leur seront faites. » Les crédules y allaient, ainsi que les incrédules, curieux de voir un primat dans les coulisses.
ùHt LES GRANDS HOMMES DU HUÏSSBAIT.
bans la chapelle, deux registres étaient ouverts; l'un pour recevoir les deniandes d'actions des fidèles ; ce n'étaient pas des actions de grâces, mais bien des souscriptions d'actions pour constituer définitivement l'église française. Peu d'amateurs se laissèrent prendre au premier registre.
Le second registre engageait les fidèles à reconnaître par signature M. Châtel pour primat des Gaules; les tailleurs, les concierges et les vieilles femmes, cercle habitué des cérémonies de l'Église française, signèrent hardiment. Ceux qui ne savaient pas signer mettaient des croix.
Beaucoup de croix émaillèrent ce registre défunt. Une telle signature est si vite donnée ; en même temps on signait la constitution qui établissait la suprématie du temple du faubourg Saint-Martin sur toutes les églises de France.
Bientôt un événement changea la face du culte ; M. Auzou sentit l'ambition lui monter au cerveau. Envoyé par son chef dans la commune de Clichy-] a-Garenne, il ose se dire : curé de Clichy-la-Garenne par Y élection du peuple. De plus, il tonne en chaire contre l'abbé Châtel.
À Nancy, l'abbé Lot essaya de se faire nommer évèque; il obtint une triste chute.
A Villa-Favart, l'abbé Reb lutta quelque temps avec le clergé de Limoges ; cependant il reconnut ses erreurs et publia son abjuration.
L'abbé de R... s'imagina qu'il allait être poiié en
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triomphe à Tévêché deNevers; mais bientôt il fit amende honorable.
Ces prêches entraînèrent un schisme comique; M. Châtel fut traité de simoniaque, hérésiarque, démoniaque, vastes injures qui, dans d'autres temps, auraient fait élever un bûcher. La scène de l'Eglîse joannite et de l'Église française se renouvela ; ingrat envers le Temple, Chatel trouva un ingrat. Il voulut ôter à l'abbé Auzou son titre de vicaire primatial ; il lui défendit de porter la molette violette ; il cassa son élection ; M» Auzou répondit ce qu'il avait répondu jadis an grand bailli : Monseigneur le primat, c'est moi fui vous tftèerdis l'en* trée de ma cure de Clichy-la-Garenne ; it si vofis dépasses le champ de blé qui appartient 4 mon paroissien Naigeon, je vous fais poursuivre à coups d§ fourche par les paysans.
L'abbé Châtel, avec grand courage, se rendit à Clichy ; il y allait avec la louable intention de soustraire le petit Laverdet aux intrigues d' Auzou. Laverdet, jeune villageois, avait été sacré prêtre français rue du Faubourg- Saint-Martin ; mais le petit paysan préféra rester avec son supérieur Auzou.
Enfin le temple croula ; il n'y eut plus de schismes et de schismatiquesà l'exception de quelques apôtres arriérés qui coururent la province, espérant donner plus avantageusement la parole de Châtel,
En 1845, il se forma une espèce de queue de l'abbé Châtel. J'y allai un matin, — L'église française, s'il vous plaît. — Au cintième, la deuxième porte à main gauche, me dit la portière.
Je montai un escalier aux murs suintants, imprégnés de Fodeur des plombs domestiques, un de ces escaliers où le chapgau coudoie le plafond. Au v cinquième, ne trouvant que de mauvaises portes peu dignes de figurer l'entrée d'un temple, j'allai à deux hommes qui conversaient.
— Ah! c'est toi, farceur, me dit l'un en m'offrant la main* — Pardon, monsieur, vous vous méprenez sans doute; pourriez-vous m'indiquer M. Lhôpital? — C'est moi, me répondit-il, et je vous prenais pour un autre ; c'est assez farce.
S'il y eût jamais quelqu'un d'étonné, ce fut moi ; j'allais à la recherche du dieu Lhôpital, et le dieu avait une calotte, des mains calleuses et noires, un tablier de serge plus noir que ses mains, montant jusqu'au cou, à la manière des cordonniers.
Est-il possible que ce soit là le dieu? Le dieu qui m'a envoyé cette lettre : « Monsieur, l'administration de l'Église chrétienne française croit vous être agréable en vous informant des jours et heures de ses réunions
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religieuses, et vous prie de lui faire l'honneur d'y assister. »
— « Donnez-vous donc la peine d'entrer, me dit-il. » J'entrai avec lui et je vis une mansarde assez nue, trois chaises, un lit de bois blanc, un poêle et une bibliothèque. Une porte fermée donnait dans cette pièce.
— Je viens pour la réunion, dis-je.
— Très-bien, monsieur, dit le dieu Lhôpital, nous ne sommes pas au large, comme vous voyez ; mais, patience, nous allons descendre de trois étages. L'église est trop petite. Ce qu'il y a de plus embêtant, c'est le propriétaire qu'est chien comme tout. Il veut 800 fr. de son second, nous lui en avons offert 700 fr.
— Effectivement, répondis-je, c'est cher. — Et dire qu'il partage nos doctrines! — Vous savez, dit celui qui m'était inconnu, que les propriétaires rançonnent toujours les prolétaires.
— a A cré guerdin de poêle, dit tout à coup le dieu Lhôpital, il ne veut pas tirer.» Il alla chercher du charbon de terre. Pendant qu'il essayait de ranimer le feu, je m'approchai de la muraille, curieux de lire une espèce de proclamation renfermée dans un cadre. Je lus :
« Les catéchismes, pour les enfants, ont lieu les dimanches après l'office du matin, et les jeudis après l'office du soir.
» La première communion, ou cène fraternelle pour les enfants, aura lieu vers le mois de juillet ; les parents sont invités à faire inscrire leurs enfants.
» L'administration a fondé une bibliothèque dont les volumes sont mis à la disposition des fidèles.
» Chaque personne ne pourra emporter plus d'un volume à la fois et le garder plus de quinze jours.
» M. Lhôpital est nommé bibliothécaire.
» M. Délit est nommé sous-bibliothécaire. » Au nom du conseil d'administration.
» Le président, » A. -H. COHENDET. »
La bibliothèque contenait à peu près cinquante volumes dépareillés. Ces volumes étaient le Dictionnaire philosophique, de Voltaire, Y Histoire parlementaire de la Révolution, de M. Bûchez, le Voyage en I carie, de M. Cabet, quelques ouvrages de MM. Quinet, Michelet et de Lamennais. Ces ouvrages, «destinés aux fidèles» devaient former une religion bizarre. Quant à l'invention du sous-bibliothécaire, rien n'était plus gai en présence de ces cinquante volumes.
— « Si nous mettions la serrure ! » dit le dieu Lhôpital. Et il passa par un trou de la porte un bout de ficelle attachée à un morceau de bois qui permettait aux fidèles d'ouvrir eux-mêmes la porte. Un jeune homme entra. — Ça va toujours bien, papa Lhôpital? — Comme vous voyez, Vavasseur. — Bonjour, Biilaut. — Est-ce vous qui dites l'office, aujourd'hui? dit le nouveau venu à celui qu'il appelait Biilaut. — Non; vous devriez bien vous en charger, Vavasseur ; depuis deux ou trois jours, j'ai une colique d'enragé.
L'homme à la colique, Biilaut, était un dieu;
Lhôpital était un dieu ;
Vavasseur était un dieu.
La conversation s'engagea entre les trois dieux. On parla de confession; entre autres paroles qui me frappé-
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rent : — Le frère Quentin, dit le dieu Vayasseur, ne veut pas plus de confession que de perruque à la 6roche. — A cré farceur, dit en éclatant de rire à cette facétie le dieu Lhôpital.
Le dieu Vavasseur était mis comme un honnête homme qui n'est pas dieu. Dans la rue, on aurait pu le prendre pour un second clerc d'huissier. Il avait un paletot, je n'oserais affirmer que son pantalon fût à souspieds. Il raconta diverses anecdotes de séminaire, où il avait été, disait-il (de fait, il lui en restait quelque teinte); mais ses opinions avancées, ses questions sur la théologie qu'il voulait approfondir, l'en avaient fait chasser. Plus tard, les prêtres, sachant qu'il faisait partie de l'Église française, l'avaient invité à venir chez eux, lui avaient fait expliquer sa religion nouvelle, et avaient essayé de le ramener dans le sentier de la vertu : mais lui les avait bien roulés; il les avait confondu s par ses théories superlatives. De plus, il se vantait de ne pas suivre celles de l'abbé Chatel :
— Car, continua-t-il en me regardant, nous ne sommes ni catholiques, ni protestants, nous ne suivons aucune religion. Nous les avons toutes fondues ensemble pour en extraire le superfin.
Je me hasardai à lui demander quelle était leur religion.— Vous n'avez donc pas lu notre profession de foi? dit-il. — Non, monsieur. — Alors, il toussa, se recueillit et me dit :
— Quand elle apparut en 1830, comme l'atteste l'Eu* cologe publié en 1832, l'Église française ne différait guère de l'Église romaine, qu'en ce que la liturgie y
était célébrée dans la langue nationale ; mais dans les Eucologes postérieurement imprimés, c'est-à-dire en 1839, la doctrine se développe, prend une forme plus décidée et reproduit plus complètement, ou plutôt commence à reproduire la lumière évangélique, dont fut illuminée la glorieuse et sainte Église primitive.
Cependant, bien des abus, bien des erreurs existaient encore; la forme et le cérémonial démentaient à chaque instant la doctrine; mais comment détruire ces abus, redresser ces erreurs, réformer un cérémonial ridicule? Qui eût osé l'entreprendre? Qui eût pu le faire? On nous vint en aide; on se chargea de ce soin; on nous rendit un immense service, on nous fit beaucoup de bien en croyant nous faire beaucoup de mal. Le coup de tonnerre du 29 novembre 4842 a fait tomber, a réduit en poudre les idoles installées imprudemment dans la nouvelle Église ; l'ouragan a emporté les ornements du vieux paganisme, dont nous avions formellement paré le temple et les pontifes; nous sommes revenus tout à coup à la simplicité de l'Église apostolique.
Le dieu Vavasseur attendait avec confiance la fin de sa harangue.
— Eh bien ! me dit-il. — Il faudrait, lui répondis-je, assez embarrassé, que j'eusse étudié la matière. — C'est pourtant bien simple; Châtel n'était pas un aigle. Il appelait son Église : l'Église catholique française ; nous autres, nous avons bien changé tout cela; nous appartenons à l'Église chrétienne française. Châtel avait une église, nous n'avons pas d'église; un autel, nous n'apas d'autel'; un costume, nous n'avons pas de costume.
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J'avoue que j'ai peu vu dans ma vie de bavards aussi intarissables et plus ennuyeux que ce dieu. La porte s'ouvrit, une Vieille dame, suivie de sa demoiselle, entra et salua les dieux. — Est-ce que nous n'aurons pas Gohendet aujourd'hui, dit le dieuBillaut? reprit la vieille dame. — Il va venir.
Je croyais être quitte du dieu loquace; mais il continua :
— Châtel avait fait la même bêtise que les prêtres ; il se servait du mot messe, qui ne signifie rien. Que veut dire messe? Messe vient de missa, en français mission. Ayez la bonté de me dire le rapport qui existe entre la mission et la messe que font les prêtres ! Quant à vêpres, c'est autre chose. Vêpres vient du latin vesperum, qui veut dire soir. Comme ces offices ont lieu le soir, le mot est rationnel ; vesperum lui-même est formé de vesper, c'est-à-dire étoile du soir.
A coup sûr, le dieu tenait à paraître savant; la demoiselle Técoutait avec une attention soutenue. C'était mademoiselle Cohendet, la fille d'un autre dieu, d'un plus que dieu, puisqu'il était leur président. Dans cet Olympe, Cohendet était une manière de Jupiter.
— Nous n'aurons pas grand monde aujord'hui, dit le dieu Lhôpital, qui avait changé son tablier contre une veste, et sa calotte contre une casquette; il fait un brouillard, qu'on ne s'y reconnaît pas. — C'est un mauvais temps pour les rhumes, dit la vieille dame. — Qu'est donc devenu Délit? dit Billaut.
Délit était aussi un dieu.
— Je ne sais ce qu'il a depuis quelque temps, répon-
dit le dieu Lhôpital, il est tout drôle. — Il est de fait, dit le dieu Vavasseur, que Délit est bien grave.
Les fidèles rirent beaucoup de l'aimable jeu de mots du dieu.
— A cré farceur f dit Lhôpital, qui paraissait tenir à ce mot. Le dieu Lhôpital me parut avoir toutes les qualités requises pour présider une goguette.
En ce moment, diverses personnes entrèrent : quelques femmes hors d'âge, un petit garçon et deux ou trois ouvriers endimanchés. Je remarquai avec surprise Lepeintre jeune. Lepeintre jeune serait-il un dieu? Malheureusement, ce n'était pas lui, ce n'é tait que son ventre. Cette façon de tonneau marchant s'avança, salua l'assemblée en souriant, et dit au dieu Vavasseur : — Auriez-vous lu les prêtres dans le Constitutionnel? — Non. — Je l'ai sur moi. — Le dieu Vavasseur lut aux fidèles le canard suivant : « Un mourant ayant légué sa bibliothèque à des prêtres, ceux-ci avaient brûlé, dans la maison, une édition complète de Voltaire. » Les fidèles étaient indignés. Pendant cette conversation, madame Cohendet racontait à une de ses voisines comme quoi on avait fait récemment cadeau à son mari d'un chien-loup.
— Oh! je n'aime pas ces bêtes-là, moi, ça me paraît dangereux, répondit la voisine; M. Marival, le locataire du second, en avait un pareil, il a été obligé de s'en défaire. D'ailleurs, des enfants de loup, c'est tout dire. — Mon Dieu, dit madame Cohendet, c'est simplement des loups bien élevés. — Faut pas s'y fier. — La louve, reprit mademoiselle Cohendet, jalouse de faire briller ses
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connaissances en histoire naturelle, fait neuf petits. Dans ces neuf loups, il y a toujours un chien. La mère s'en doute, mais elle ne le reconnaît pas tout de suite. Qu'est-ce qu'elle fait? Elle les mène-boire à une fontaine; celui qui lape est un chien-loup. Alors elle le dévore...
— Voyez-vous ça; mais alors comment-ce que font les personnes qui ont des chiens-loups? Puisque la mère l'a détruit, où monsieur Marival l'aura-t-il eu?
— Cela se trouve, reprit mademoiselle Cohendet sans se déconcerter. Il y a toujours des gardes dans les bois... Ils empêchent la mère de massacrer son petit chienloup et ils l'emportent... D'ailleurs c'est dans BufFon.
— Messieurs et Mesdames, dit Lhôpital, si vous voulez passer de l'autre côté, nous allons commencer.
La seconde pièce (c'était l'église) était aussi nue que la première. Une table ornée d'un tapis vert et une carafe, des bancs de bois blanc étaient les seuls meubles. Chacun s'assit. Autour de la table prirent place les dieux Billaut et Moulin, au milieu d'eux Vavasseur. Ces trois messieurs se décorèrent d'un ruban moiré violet auquel était attachée une petite médaille d'argent. Le dieu Vavasseur agita une sonnette, et le silence se fit. On commença par une prière en français. Le dieu Billaut eut la bonté de m' apporter un petit volume pour suivre l'office; c'était l'Eucologe, inventé par monseigneur François-Ferdinand Châtel, ex-primat des Gaules.
Je me souviendrai longtemps de cette messe ou plutôt de cette réunion religieuse, ainsi que l'appellent les initiés. J'étais entre une vieille dame, qui me prenait à tout instant mon Eucologe pourm'indiquer les endroits
à suivre. De l'autre côté, un vieillard m'offrait sans relâche du tabac à priser.
Les hommes chantaient des vers d'almanach sur une musique de café du Sauvage. Les femmes répondaient. Mademoiselle Cohendet me parut conduire les chœurs ; peut-être est-elle une déesse? Jamais je n'ai entendu de voix si fausse.
Le dieu Vavasseur se leva et prononça un discours incompréhensible qui parut faire beaucoup d'impression sur l'assemblée et sur mademoiselle Cohendet.
Après le discours, le dieu Lhôpital fit la quête. La recette, comptée aussitôt, put monter à 50 cent.; puis un homme se leva. Ma voisine m'apprit que c'était le président Cohendet.
— Mes frères, dit-il, mercredi étant le jour de l'an, nous dirons seulement une petite messe pour ne pas vous déranger. Car, le lendemain de Noël, le lévite est venu et il a trouvé visages de bois. — Les fidèles s'amusèrent infiniment de cette locution. — Mes frères, chantons l'hymne pour le service anniversaire des ministres de l'Église chrétienne française.
L'assemblée entonna l'hymne. Je regrette beaucoup de ne pouvoir en donner un échantillon. Je sais seulement que cette hymne, composée par une demoiselle Mignard de Nantes, se chante sur l'air de : Des rives de la Seine.
Je sortis avec les fidèles, tout pensif, et n'y suis plus
retourné.
Plus tard, j'ai appris que le dieu Cohendet est imprimeur, le dieu Vavasseur est pion dans une pension (il
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touche 300 fr. en sa qualité de lévite); le dieu Délit est relieur, et le dieu Lhôpital, cordonnier.
De tous ces Luther de ruisseau un seul est resté, M. Châtel; et encore la république lui a-t-elle donné le coup de pied de l'âne. Cependant, dans le mois de janvier, les journaux judiciaires ont inséré cette petite note laconique, pleine d'enseignements :
« M. Auzou, ancien prêtre catholique, ancien vicaire de l'Église française, ex-directeur des postes à Givry, vient d'être condamné par la cour d'assises de Saône-et- Loire, pour un détournement de 1,060 fr., avec des circonstances atténuantes, à cinq ans de détention et dix ans de surveillance de la haute police. »
J'avais cru le christianisme français éteint, lorsque j'ai eu connaissance d'une nouvelle petite chapelle, plus inconnue que les précédentes, mais qui compte un certain nombre d'adhérents.
L'église de M. Châtel est aujourd'hui passage Dauphine, « tout en haut de l'escalier, » ainsi que l'annonce une petite affiche manuscrite, placardée au bas de l'escalier C. L'ex-primat a pour vicaire M. Riboulot, jeune néophyte qui a la mine d'un clerc d'huissier.
A la fête de mai, tous les curieux ont pu lire cette réclame, insérée dans quelques journaux: « Banquet religieux et social, présidé par le citoyen Châtel, fondateur de l'Église française, en mémoire de la naissance du Christ, le grand apôtre du socialisme. Cette solennité étant la fête de la fraternité universelle, les dames y seront admises, ainsi que tous ceux qui veulent commu-
nier en Dieu et en l'humanité, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions politiques et religieuses. »
Le banquet coûtait 1 fr. 25 c. par personne et avait lieu barrière du Maine, maison Ragache.
Je rencontrai en chemin l'abbé Châtel qui arrivait à pied comme un simple citoyen; il était vêtu de noir, et portait un manteau à double collet, l'un de drap, l'autre en poils de lapin imitant la fourrure de l'ours. Le célèbre socialiste mettait soigneusement en évidence deux grandes bandes de velours qui s'étalaient sur le devant du manteau.
Arrivé chez Ragache, il ôta son chapeau pour saluer les rares vieilles femmes qui avaient devancé l'heure. L'abbé a des cheveux gris bouclés qu'il porte derrière les oreilles. En public, il est aimable, mielleux, et cause beaucoup avec les femmes. Il semble un pauvre directeur de théâtre de la province, qui a fait sa grande toilette pour aller en ville prier les bourgeois de souscrire à une représentation à bénéfice.
Quand tout le monde fut arrivé et placé à la longue table de cent couverts, l'abbé Ghâtel alla vers chaque convive, disant un mot gracieux aux jeunes filles, plaisantant avec les hommes, souriant aux vieilles femmes.
Après un mauvais dîner, l'abbé Ghâtel monta à l'orchestre, ainsi que son disciple Riboulot; derrière eux dormait une contre-basse insonore; devant eux les pupitres de la clarinette et du trombonne. Alors commença un concert d'imprécations où l'Évangile se mêlait au socialisme, où le fusil résonnait.
Mais, je le dis avec bonne foi, aucun enthousiasme ne
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pénétra dans le cœur des convives. Ce n'étaient pas des ouvriers, ce n'étaient pas des bourgeois; les convives étaient des demi-bourgeois, des demi-ouvriers qui n'apportent même pas la foi dans ces festins orduriers.
L'abbé Xihâtel s'intitule socialiste. Veut-on savoir comment le traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche le satirique P.-J. Proudhon qui a été le premier à montrer aux partis que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire avancer des idées et non ce vil troupeau, cette écume, cette lie qu'on rencontre à la queue d'une école, espérant en manger la tête un jour!
« Voilà ce que dit l'esprit d'ordre, le génie aux ailes de flamme, qui veille aux destinées de la France :
» Il écrit à l'abbé Chatel, anti-pape :
» Je t'ai fait prêtre de la canaille, afin que tu serves d'exemple aux ambitieux et aux charlatans. Tu as été la première dupe, la dupe de ton ignorance et de ton orgueil. Tu croyais qu'au nom de liberté le peuple en foule courrait à ton autel et que tu serais pontife de la France raisonneuse. Tu t'es trompé, téméraire! Tes mascarades font pitié, tes scandales soulèvent le dégoût. Tu le sais, et tu t'obstines ; mais plus tu étales d'impudence, plus ton cœur est abîmé, et plus je sens redoubler ma joie. »