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Les exilés

JVUais à Fontainebleau vers la fin de Tautomne. Une aiilorisalion spéciale el toute gracieuse du commandant me permettait de visiter chaque jour, et dans tous ses détails , le château ; je m'y rendais souvent avec ma fille

tlnranl los malinijos, lorsque la fraîchonr de ratiiios[)hère interdisait les excursions dans la forél. J'allais sonner à la cour du Cheval- Blanc , et un des gardiens, assis au soleil, se levait pour m'accompagner. Je traversais cette vaste cour, je montais l'escalier d'honneur où l'ombre de INapoléon semble planer encore, et j'arrivais dans les appartements royaux par celle charmante galerie en boiseries incrustées de médaillons de porcelaine de Sèvres , qui fut construite à l'époque du mariage du duc d'Orléans et de lu princesse Hélène.

Dès le premier jour la figure du gardien qui m'accompagnait m'avait frappée. C'était un beau vieillard droit, robuste, à chevelure blanche, mais ayant encore des moustaches d'un noir d'ébène, et des yeux très-vifs, aussi noirs que ses moustaches , rensen)l)le de son

visage clail noble el grave, sa parole polie mais brève : Ici il me parut d'abord.

Insensiblement, quand je le connus mieux, car ce fut toujours lui qui vint m'ouvrir la porte du palais et m'y accompagna, je découvris sous cet air sérieux une bonté louchante; il commença par faire connaissance avec ma fille, il causait avec elle, il expliquait à cette enfant de quatre ans les sujets des tableaux et des fresques , la faisait se mirer dans les grandes psychés qui ornent les chajul.res des princesses , l'asseyait sur le trône où s'étaient assis plusieurs rois, où s'était assis remj)ereur I Enfin il se prêtait à tous ses caprices : un jour nous étions arrivés dans ce délicieux appartement durez-de-chaussée qui fut habité par madame de Maintenon , par celte femme reine de fait, qui eut plus que le pouvofr d'une reine, mais sans en obtenir jamais le titre.

Cet apparlomcnt a gardé le nom de l'auilnlieuse maîtresse de Louis XIV, el mieux que son nom ; on y sent encore comme un reflet de toute sa personne, dignité un peu raide , dehors de componction , tout s'y révèle dans la couleur des tentures, les ornements des plafonds , les tableaux , et jusque dans la forme des meubles. C'est le seul apparlement d'un aspect vraiment chaste qui soit dans le palais; en tout, cette femme songeait au masque. J'aimais à me reposer dans cette calme enceinte après avoir parcouru le château.

Ce jour -là je m'étais assise dans le petit boudoir rond qui sert d'antichambre à l'appartement. La porte- fenêtre ouverte devant moi , donnait accès aux exhalaisons du parterre ; la brise m'apportait par bouffées les parfums des roses et des jasmins; tandis que je rêvais à la destinée de cette femme, à son point de déj^arl si humble, puis à son éleva-

lion, à sa fortune, à tant clt» puissance el de vanités, puis enfin au néant de toutes ces choses dont il ne survit pas même pour nous un sentiment touchant. Le vieux gardien, toujours attentif auprès de ma fille, parcourait avec elle. la chambre de madame "^ ^\ ^^ Mainlenon et lui faisait admirer chaque .objet. Tout-à-coup l'enfant se mutina , elle ;S^ je {venait de découvrir devant le lit majestueuse- S /5^/uient drapé une délicieuse chaise basse en forme de lyre, qui avait servi de prie-dieu à la favorite dévote. Ma fille voulait jouer avec cette petite chaise à sa taille, la prendre dans ses bras et l'apporter dans le boudoir pour s'asseoir près de moi. Le gardien résista :

— Celte chaise sert à prier Dieu, dit-i!, elle ne sort point d'ici. A ces mots, l'impatient désir de l'enfant parut céder, elle s'agenouilla sur lachaise, entoura de scà deux pe-

lits bras la lyre qui se dossinai! an dossier cl se reçu ci 111 1 quelques inslauls; ses ])eaux cheveux blonds se déroulaient en boucles alîondanles autour de son front, de ses joues fraîches, de son jolicou^ et se détachaient en se déployant sur l'azur de sa robe de laine; ainsi, dans rallilude de la prière, ses yeux bleus grandouverts et levés vers le ciel, on eût dit un ange en extase. Celte pose ne dura que quelques secondes; je regardais mon enfant avec un ravissement maternel , mais ce qui m'étonna, ce fut le regard du gardien; dans ce regard il y avait tant d'attendrissement, tant d'admiration, que j'en fus surprise, puis émue, en voyant une larme rouler sur sa joue ridée ; je m'approchai de lui :

— Ma fille vous rappelle un souvenir doux et triste, un enfant peut-être que vous avez perdu ?

— Oui, je r^ii perdue... je les ai perdus , dit-il, comme se parlant à Ini-mcme, car ils m*ont oublié , j'ignore où ils sont !

— Vous avez des enfants éloignés de vous ?

— Des enfants ; oui , tous deux étaient mes enfants... Puis, comme s'arrachant à luimême , il ajouta :

— Votre fille, madame , cette jolie enfant de quatre ans vient de me rappeler une jeune fille belle, touchante, et que j'ai vue là agenouillée sur cette chaise. Oh ! cette ressemblance est frappante! Quoique la jeune fille eut vingt ans , elle avait l'expression de candeur de cette enfant, son regard, le pur incarnat de ses joues. Quel doux souvenir! Et lui, comme il l'aimait. . Il s'arrêta, j'écoutais encore, mon silence l'interrogeait.

^ — C'est une simple et touchante histoire ,

me dit-il; vous la raconlor, co sera parler d'eux; durant une heure je croirai l(^s revoir encore, se ressouvenir est le seul bonheur des vieillards : Écoutoz-nioi , madame , avec indulgence.

En ce moment ma fille jouait devant la porte-fenêlre avec le sable fin des allées du parterre, je repris ma place, le gardien s'assit vis-à-vis de moi et commença son récit :

— Avant que je vous parle d'eux, me ditil, il est nécessaire que je vous apprenne qui je suis; je serai bref. J'ai fait toutes les campagnes de l'empire; ne sachant pas lire , je ne pus devenir officier ; mais l'empereur, à Marengo , me donna lui-même la croix que je porte. Durant les campagnes d'Italie, je connus à Gênes une femme d'une rare beauté; elle m'aima , je l'épousai , je fus le plus heureux des hommes; j'eus dix-huit mois de fé-

licite, puis je la perdis. Elle mourut en me donnant un fils , il devait plus lard me rappeler sa mère; il fut beau comme elle. Mon enfant devint enfant de troupe , je ne voulus pas mVn séparer, il me suivit dans mes campagnes. Tant qu'il fui au maillot, la cantinière en prit ^oin ; silôî qu'il put marcher, chaque soldat se le dispulait, mon sergent lui enseigna à lire ; à six ans il apprenait tout ce qu'on voulait, il chantait la Marseillaise j faisait l'exercice sans broncher, il était ma joie et l'orgueil du régiment. Un jour mon colonel me dit : Ton enfant est j^lein d'intelligence , il ne faut pas qu'il reste ignorant; je le recommanderai à l'empereur, il sera placé dans une école militaire , il en sortira officier : cela te va-t-il?

— Oui, mon colonel, sans doute... et je sentais mes larmes m'étouffer à l'idée de me

séparer do mon fils; mais j(; sentais aussi ((uo celait mou devoir de couseulir et de préparer à cet enfant une ])elle carrière. On me l'enleva, il avait dix ans; je pleurai à cette séparation comme j'avais pleuré à la mort do sa mère. Dix ans après, c'était un des plus beaux et des plus intrépides sous-lieutenanls de la garde de l'empereur. Moi , j'étais mis à la retraite , et lui partit plein d'ardeur; je ne pus le suivre dans cette désastreuse campagne de Russie. Madame, il ne revint pas!... Ici le le vieillard s'interrompit quelques instants comme vaincu par l'émotion, puis il reprit d'une voix ferme :

J'avais eu une sorte de pressentiment de sa fin prochaine. Avant ce fatal départ, nous véciimes un an réunis ; je fus bien heureux , et je m'elForçais de rendre sa vie douce et et brillante; j'étais si fier de lui! moi, le

pauvre troupier, le vieux soldat illettré , j'avais pour fils un homme beau et intelligent que toutes les femmes adoraient; je voulus que rien ne manquât à sa jeunesse, qu'il <ût l'élégance et le luxe des plus riches , les jouissances du petit nombre ; avec le fruit de mes épargnes , je parvins à lui faire une année de plaisirs, presque de bonheur. Il venait toujours à moi le sourire sur les lèvres, les yeux rayonnants ; mon Dieu , qu'il était beau ! Jo ne m'étais rés(»rvé qu'une petite somme; je Ic^ portai à Isabey, le peintre des rois et des reines, et je lui demandai avec instance de me faire le portrait de mon fils. Le grand artiste consentit. Madame, c*est tout ce qui me reste de lui.

Ici le vieillard tira de sa poche une grande tabatière d'argent bruni sur laquelle se détachait une magnifique miniature ; il me lendit la boîte; j'examinai le portrait.

C'était une tele brune , pleine de vie et d'expression , l'ensemble inale et fier de ses grands traits rappelait le visage de Michel- Ange, mais le sourire de la jeunesse tempérait cette sévérité de lignes, et l'œil noir, limpide, éclatant, était d'une beauté parfaite.

— L'œil italien de sa mère , me dit le vieillard qui observait mon examen ; et morts tous deux , tous deux perdus pour toujours. Il couvrit son visage de ses mains; quand il le souleva, il était inondé de larmes.

Je suis bien faible pour un vieux soldat, n'est-ce pas , madame? je devrais être maître' de ma douleur, mais je ne le cherche pas, je m'y abandonne, je l'excite, je voudrais qu'elle me tuât , qu'elle mît un terme à ma njisérable vie , et chose horrible , depuis trente ans je vis avec elle . c'ei^t mou unique comj-agne le our et la n u ii : 1 1 ] ( 8 ! ( H n

mon corps de fer : les années s'accumulent et je vis , mon supplice se prolonge. Si vous saviez, madame, ce que c'est que d'être seul dans le monde, d'avoir perdu ainsi tout-à-cou[) et pour jamais deux affeclions passionnées; elle qui fut le bonheur el l'ivresse de ma jeunesse, /wt la consolation, l'orgueil de mon âge mûr, et aujourd'hui ie vieillard n'a plus rien. J'ai vécu trente ans de solitude et de larmes , trente ans d'égoïsme douloureux ; car, lorsque j'eus perdu mon fils , auprès de mon malheur, tous les malheurs , même ceux de mon pays, me trouvèrent presque insensible.

A la chute de l'empire, à la perte de nos gloires, tous mes braves camarades exprimaient des regrets et des vœux; moi, je ne sentais plus rien, les événements el les jours se sont succédé et m'ont trouvé sans émotions; à chaque aube nouvelle , je dis à Dieu : Quoi, le terme

n'est pas venu ! quoi , ma vieillesse est élernelle! Seigneur, Seigneur, rappelez-moi.

Quelle uniformité dans mes longfies années! Avant la rencontre dont je vais vous parler, pas un événement extérieur ne m'avait touché, pas une crise intime ne s'était opérée en moi ; toujours , à chaque heure , je n'avais qu'une pensée : elle et lul\ une immuable douleur : ne plus les voir!

J'habite Fontaînecleau depuis ïSSoj à la tévoUition de Juillet, on se souvint des vétérans de la Grande Armée , et je fus placé icî comme gardien. Je m'y trouvai bien; j'aime ces grands bois. Mon père était un bûcheron; je suis né dans une forél , et quand je sentirai mon dernier moment arriver, il me sera doux d'aller m'asseoir au pied d'un de ces vieux arbres et d'v mourir. J'aime aussi la

chasso, les grandes chasses royales; antrefois j'ai suivi celles de l'empereur. Un jour, mon fils en faisait partie.., qu'il était beau... qu'il était vaillant... Napoléon le complimenta sur son adresse, la princesse Borghèse lui jela un tendre regard... Mais j'oublie le but de mon récit, je reviens toujours à moi, toujours à cet enfant.

Depuis i85o, chaque fois que les princes venaient chasser à Fontainebleau, malgré mon âge, je les suivais; ils me consultaient sur les battues. Il y a bientôt deux ans, à la dernière chasse que le duc d'Orléans fit ici avant sa mort, il demanda le vieux grenadier^ c'est ainsi qu'il me nommait, il m'invita pour la chasse; je montai un des chevaux du prince. Le froid était des plus vifs, une gelée superbe ; je me sentais rajeuni; le son des cors , les aboiements des meutes , la détona-

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lion clos armrs, la marche des chnvanx... cVîlail prosquo nn siuuilacro de guerre. Quel |5laisir polir un \[v,\\\ soldat! dans une sorlo d'iviesse , je lançais mon cheval à Iravers la forêt; j'étais presque heureux, et je sentais plus profondément mon chagrin : Mon fils ii'éfail pas là !

• La chasse fut magnifique au retour; je la précédais pour annoncer au palais l'arrivée du prince. J'avais lancé mon clicval au galop, ii descendait ven'rc-à-lerre , l'avenue raidn ûu Calvaire j dont le pavé élait couvert do verglas. Toul-à-coiip il bronche, je perds l'eliier, je m'affaisse sur l'animal qui bondit sous le poiîîs pour bi^n débarrasser, et s'élance de noilvc^-'.u en me traînant après lui. J'allais éîre broyé sur le pavé, quand deux bras vigoureux arrélent le cheval, me dégagent do

Télrier, et uVertipoi-tcnl aii j)îdd de \h ttôW do pierre voisine de ci) lieu.

Elôurdi par la chute et par Une blesàurc que je in étais faite à la tête et d'bù le Sîing jaillissait, je fus qUélqUes instants â l'évfenlr a moi et à distinguer les traits de liiort sauveur ; quand j'ouvris les yeux , je vis Une jeune fille penchée près de moi et qui étanchait avec son mouchoir ma blessure saignante. Jamais plus gracieuse apparition! Elle paraissait avoir dix-huit ans : grande, svelle, la perfection de sa taille se dessinait sous une robe de laine bleue collante , ornée d'une bordure de martre; son cbii j d*line blancheur de neige, s'élandait pliîs tîHlytifîssanl de son collet de foUrrUre sOtfibre, tU Son beau visage, encadré de boucles blondes, sV britail sous un chapeau de velours cerise qui en relevait l'écîat. Qu'elle était charmante

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