‹ Les exilésChapitre 2 sur 13 · SI · texte numérisé non relu

SI

ainsi! Elle avait toute les grt^ices d'une jeune fille et toute la candeur d'un enfant. C'est elle, madame, que m'a rappelée votre fdle. Celait la même physionomie juvénile et naïve, le même œil bleu pur et velouté ! Elle se nouïmait (Claire ; en cet instant j'appris son nom , il fut prononcé par une voix qui disait :

— Eh bien 1 Glaire, comment va-t-il?

— Mieux, mon ami, répliqua la jeune fille, je crois qu'il revient à lui, il commence à rouvrir les yeux.

Et je vis à travers les arbres un jeune homme de haute stature qui se dirigeait vers nous. Quand il nous eul rejoints, il se pencha près de la jeune fille qui soutenait encore ma télé endolorie , et il me fit boire un cordial qu'il venait de chercher à la ferme voi-

sine. Mon visage loiichn presque le sien , mou regard fut frappé et se troubla; je laissai ééhapper.un cri, puis par un mouvement électrique, je nie levai malgré ma faiblesse et je Tétreignis dans mes bras en disant :

— Mon fils !

Quelle illusion, madame, quelle ressemblance surnaturelle! ce jeune homme qui venait de me sauver la vie était l'image parfaite de mon fils , il avait cette noble et belle tête dont je vous ai montré l'effigie.

Sans doute il ne comprit rien à mes embrassements, mais il les reçut avec bonté. Il me dit avec un accent étranger qui me rap pela celui de ma femme :

— Je suis heureux de ce que j'ai fait pour

v<)i^^ j ï\'q\\ pmluiis plus; juis il tu'odVil son bras pouv marcl^çr.

— Lpv^^n?) , dil la jeune fille avec efTroi , vous clos lilossé à la main... voire sang coule (il s'i'lail blesse'; en arrelaol mon cheval ! ) El d'un nu)uvenienl passionné , elle coUa ses lèvres sur le poignet déchiré de celui qu'elle aimaïL Gh l je compris bien vite qu'ils s'aimaient, car lui s'écria :

— Celle blessure n'est rien , mon ange , ce baiser l'a guérie; Je n'osais leur demander quel lien les unissait, niais pour les disposer à 1(\ confiance^ je commençai moi-même par mecanfior à eiix; je leur parlai de ma femme, de moii en fa ni : puis Je dis au jeune homme quelle étrange et douce vision sa vue avait évoquée pour moi, un instant il m'avait rendu mçA ÇJs J # \o pktJir^s en prononçant ces pa-

luk'S. 11 arrcla sur niui scj ^iraïKls veux noirs si pcnctranls :

— Couiuie la mcrc de voire fils, je suis Italien, me clit-il; qui sail si le même sang" ne coule pas dans mes veines ?

— Ohl ce n'est qu'une illusion, lui dis-je.

— Oui, sans doute, mais ne la repoussez pas si eile vous est douce; je suis un pauvre exilé, ramiliéd'un brave soldat comme vous me sera bonne; acceptez la mienne.

— Acceptez la nôtre, ajouta Glaire avec un charmant sourire.

Je pressai la main de ces deux beaux enfants. Tout en causant 5 ils m'avaient reconduit jusqu'au château ; la nuit était venue.

Le prince et sa suile éîaient déjà de retour.

— Adieu , me dircnt-iis, el au revoir.

— Où dcmeurcz-vous, repris-jc , afin que je puisse aller vous remercier encore et vous bénir?

— C'est nous qui reviendrons, répliqua la jeune fille; et ils s'éloignèrent sans me laisser le temps de leur répondre.

Le lendemain et les jours suivants j'espérais les revoir; ils ne reparurent point; je m'étonnai de leur oubli , je leur en voulus de leur indifférence ; ils m'intéressaient déjà : je laiu^ais, lui , en souvenir de mon fils qu'il

nie rappelait si miiaciileusciiicnl; quaulàelie^ sabeaulc et sa caiiclciraltiraienl loul nalurcllemcnl. Après huit jours cratlenlc dccue , je me mis à leur recherche. J'allais de porte en porte, les demandant à toutes les maisons de la ville ; il était si beau de taille et de visage, qu'en donnant son signalement, j'eus bientôt découvert la maison où logeait Lorenzo.

— Il est parti, me dit son hôtesse, mais il m'a laissé ses eifets , et j'espère qu'il reviendra bientôt.

— Parti!... Où donc est -il allé?

— A Paris, je suppose; pourtant je n'en suis pas sure.

J'aurais voulu demander des nouvelles de Claire, mais l'hôtesse ne m'en parlait pas et je n'osais la questionner. Je revins plus triste

au chaîeau; ainsi, sna doiioo vision s'clait évanouie, je l'avais peut-êlrc à jamais perdue, el ce jeune homme qui m'avait causé une émotion si subite et si vraie, ne me gardait sans doute pas même un souvenir! Je ne pouvais me délaciier de cette pensée; j'aî)pelais son reîour avec ferveur; je demandais à Dieu de me rendre celle bienfaisante illusion qui m'avait arraché à \a torpeur de mon long désespoir. Mais les jours s'écoulaient, et je ue revoyais pas Lorenzo; j'étais allé plusieurs fois demander de ses nouvelles à son hôtesse :

^-Je n'en ai pas, me répondait-elle, ses livres, ses esquisses, sa musique sont toujours là-haut, il faudra bien qu'il revienne!

Insensiblement ma trisîesse, que ce souvc» nir avait quelques jours distraite, revint plus morne cl plus accablante; il me semblait que

l'ombre de mon fils, de mon vrai fils, morl dans le désastre de Moscou ., me reprochait celte espèce de trêve que j'avais faite à mon deuil de tant d'cînnées ; je m'abandonnai de nouveau à toutes les images douloureuses du passé, elles m'accompagnèrent plus sombres , plus éplorées dans mes excursions à travers la forêt, et éloignèrent de mon esprit les images riantes et pleines de vie de Claire et de Lorenzo.

Un matin , par une journée de février qui présageait déjà le printemps , je marchais lentement au bord de la longue pièce d'eau qui a pour ceinture les magnifiques avenues de chênes el de frênes séculaires et où se mirent à l'est les grands bois. J'étais parvenu à celte partie déserte de la promenade, lorsque j'entendis derrière un massif d'arbres le timbre de deux voix qui me fit tressaillir. Je

m'approchai et je chancelai crémolîon en reconnaissant Claire et I.orenzo. Ils étaient assis l'un près de l'autre au pied du môme arbre. Lorenzo tenait les mains de la jeune fille dans les siennes et la regardait avec ravissement. — Comme la première fois , l'illusion pour moi fut complète, il me sembla retrouver mon fils.

— Oh! c'est mal de m'avoir quitté ainsi, m'écriai-je.

— Je le savais bien que vous ne nous aviez point oubliés, dit Glaire avec un charmant sourire; mais lui qui doute de tout n'a pas compris que vous nous aimiez, et il a été ingrat, il vous a laissé dans l'inquiétude sur notre sort.

— J'aurais dû vous écrire , continua-t-elle, mais si vous saviez tout ce qu'il m'a fallu faire

depuis Irois mois pour prouver à ce méchant liomme que je l'aiiMC, que je n'aime que lui! Oh! j'ai été bien occupée, je vous assure; et elle regarda mah'cieusement Lorenzo qui ajouta :

— Nous sommes arrivés seulement ce matin, nous avons parlé de Vous tout-à-l'heure, nous devions aller vous voir aujourd'iiui même; Claire a tort de dire que je vous avais oublié.

— OIi ! merci , merci , m'écriai-je, et mes larmes firent explosion. Il mé comprit , il apprécia la vérité de mon émotion , et il me pressa dans ses bras comme un fils aurait embrassé son père. Dès ce moment il me sembla que ces deux en fan! s ne m'étaient plus étrangers, que j'étais devenu pour eux un appui, un parent, un guide. Ils devinèrent mes sentiments avec l'instinct du cœur.

— Vous désirez savoir notre histoire , me dit Claire, et moi je serai charmée de vous la dire. Laissons Lorenzo à ses rêves ; je le puis maintenant sans danger, il n'en aura plus de mauvais.

A ces mots elle entoura avec grâce le cou de son amant, et imprima pendant quelques secondes ses lèvres sur son beau front. Il répondit avec transport à ses caresses, mais elle lui écliappa et vint rieuse se suspendre à mon bras.

— Promenons-nous dans cette allée ^ me dll-clle (eu me montrant l'avenue qui s'ouvrait en face du bouquet d'arbres ou je venais de les trouver) et à chaque tour je lui enverrai une parole, un baiser, puis je continuerai mon récit.

Nous marchâmes, elle tourna encore plu-

sieurs fois la loto on sYloîgnant, ot ce ne fut que lorsqu'elh* oui cessé d'apercevoir i.orenzo qu'elle commença :

« Mon père a éié un des peintres les plus distingués de l'empire, et, chose inouïe dans les artistes de tous les temps et surtout dans les artistes de ce temps-là, il faisait bon marché de son talent; il avait trop d'étendue dans l'esprit pour être vain de ses succès; il disait souvent qu'en fait d'artistes, lorsqu'on n'était pas Phidias ou Raphaël, on n'était pas grand'chose, et qu'on ne devait guère compter sur la postérité. Ce qui le rendit si insouciant de la réputation et de la gloire que ses confrères recherchaient avec tant d'ardeur, ce fut le bonheur. Il pensait avec vérité qu'excepté l'amour il n'y a pas d'ivresse ici-bas qui puisse adoucir nos douleurs et nous arracher pour un temps à l'accablement et à l'é-

pouvante de notre néant. Il avait été aimé de Dia mère autant que j'aime I.oi enzo ; ee fut un roman enchanteur. On a tort de dire qu'il n'y a plus de belles amours, il y en a toujours; les jeunes filles n'ont pas cessé d'avoir un cœur aimant, désintéressé, enthousiaste; les hommes n'ont qu'à aimer et à vouloir se laisser aimer. Ma mère était ce qu'on appelait alors et ce qu'on appelle encore aujourd'hui dans un certain monde une fille de grande maison; mon père lui donnait des leçons de dessin; il était si distingué de figure et d'esprit, c'était un talent si prôné, si à la mode, qu'il n'avait qu'à se montrer pour plaire. Mais il voulait mieux, il voulait être sérieusement aimé : il le fut par ma mère; elK* rom[)it avec sa famille pour devenir sa femme, et elle fut si heureuse qu'elle ne regretta jainais ce que seé illustres parents appelèrent une mésalliance. Mon père mit son orgueil à lui don- II. â

ncr non-soulemenl le bonheur, ninîs encore Trclnl, la forliine^ les haules r(îlalions , tout cedonl elle avait fait volontairement l'abandon en s'unissanl à hii. Par son talent il pouvait tout. Il était si fier d'elle, il l'aimait tant ! Je ressemble tellement au portrait que mon père a fait d'elle, que je n'ose vous dire que ma inère était belle. Ils furent heureux, brillaiils, enviés, durant bien des années; ils surent garder le bonheur au milieu du monde; je fus leur unique enfant, ils m'aimèrent avec idolâtrie. Mon père m'enseigna la peinture : ma mère, qui avait une voix magnifique, m'apprit à chanter. Comme mon père, je pense que tous ces lalen's sont passagers , parfois dangereux, souvent iautiles , et seulement bons dans la mauvaise fostune à nous assurer une vie indépendante et honorée. Pourtant j ai une tendre reconnaissance pour les arts : mon pbv(' et ma mère se plaisaient à m'enten-

dre chanter. Lorenzo aussi aime ma voix , et c'est à la pointure que je dois de l'avoir connu, de l'avoir aimé. J'avais quinze ans quand je perdis ma mère; ce fut une telle douleur en^ tre mon père et moi , une telle douleur que nous restâmes durant plusieurs mois comme anéantis. Une vieille gouvernante, qui avait élevé ma mère et qui avait aussi soigné mon enfance, s'e (Forçait malgré sa propre affliction d(^ nous arracher à la noire. INous nous ahandonnions inachinalemenl à son dévoûment; son zèle nous faisait vivre, mais c'était tout. Aussitôt que nous nous reîrouvious seuls, mo!î père (*t moi, nous pleurions silencieuse- Uient; les heures, les jours passaient ainsi, ^îon père dépérissait, je m'aifaiblissais moiménie, mais nous ne remarquions pas les ravages que le chagrin faisait en nous, lli) soir noire vieille gouvernante entra dans le cabinet démon père et hîi remit \\n {oapitr qu'on ve-

naît d'apporter pourlui; c'claîtla rc^'clamatîon d'une ancienne dette. Après l'avoir lue, mon père me regarda d'un air profondément ému ; il fit plusieurs fois le tour de l'appartement, puis, me pressant dans ses bras avec force :

— Pauvre et chère enfant, s'écria-t-il, nonseulement je suis ingrat erivers toi, mais je le suis envers la mémoire de ta mère qui me reproche dene pasassezl'aimcr, denepas songer à ton avenir, à ton bonheur, à ta sanîé qui s'altère chaque jour; à toi enfin, ma fille, qui nous a rendus si heureux pendant quinze ans, et que j'oublie dans l'égoïsme de mon désespoir. Ce papier me rappelle à mes devoirs ; je dois travailler pour toi comme je l'ai fait pour ta liîèie : si ma vie est finie, la tienne commence; je veux avant de mourir assurer ta destiriée; dès demain je reprends mes pince;uix, nous travaillerons ensemble , je per-

feclioiincrai loii lalenl : plus de lachc douleur, plus de douleur muelle; nous parlerons de ta mère, nous ranimerons son souvenir, elle sera toujours là avec nous; toujours présente à nos efforls, elle encouragera nos bonnes résolulions, elle recevra notre culte, elle sera noire exemple : oh! c'est ainsi qu'il faut honorer les morts aimés , et non par un abattement indigne. Ma fille, au nom de ta mère, vis pour moi comme je vivrai pour toi!

11 parlait ainsi pour me relever, car pour lui tout était fini, je le voyais bien, et l'idée du devoir qui l'avait tout à-coup frap[)é s'éveilla en moi simultanément; à mon tour je compris que je me devais à mon père, et que la mémoire de ma mère m'ordonnait de l'arracher à son morne chagrin.

Le lendemain Tatelier de mon père était

— fri —

roiivorl ; drs Ir niai in il triiv.iill.iil à un la. bleau qu'on lui ;;vail coiniuaudc dopiiis ioui^temps et qu'il avait oublié. Je m'assis auprès de lui, et de souvenir je (is une esquit^se de ma mère mop.ranle; nous parlâmes d'elle avec amour, avec respect, avec résignation ; mon prre s'imposait pour moi c(^ courage, et je sentais que mon devoir était de l'inuler. Le temps n'e(îaça pas dans mon âme l'image de ma mère, mais il adoucit mes regrels; quant à mon père, ce fut dillérent; il cachait sa douleur, oiais il en uîcurail lentement. Plusieurs années s'étaient écoulées, mon âme était redevenue sereine malgré le fond de tristesse qui ne m'a jamais quittée^ j'aimais la vie et ses promesses (qui devaient hientôl êlrc de douces réalités) comme on l'aime à mon âge.

Un matin, c'était le jour du troisièiue annivetsaire de la mort de ma mère, mon

père cnlra dans ma chambre et m'embrassa avec un sourire plus doux qu'a l'ordinaire, il avait l'air presque heureux :

— Claire, me dit-il après un moment de silence, j'ai été bien coupable envers toi, mon enfant; je puis aujourd'hui te faire l'aveu de mes fautes, car elles sont à moitié réparées, et j'espère vivre assez pour n'avoir plus à te demander grâce.

Je regardai mon père avec étonnement.

— J'ai tant aimé ta mère, poursuivit-il, que j'ai voulu qu'elle fiit complètement lunireuse; heureuse, non - seulement par mon amour, mon dévoùment, mon culte de tous les jours, mais encore heureuse comme l'entend le monde, en étant brillante, admirée, enU)uré(î de ce luxe et de celle élégance qui sont à 11 beauté des femmes ce qu'un ciel

éclatant est h un beau paysage. Les premiers temps de notre mariage elle me voyait si ravi de la j)arer, de l'embellir, d'en faire mon idole et l'envie de tous, qu'elle me laissa faire librement ce que le monde appelle des folies; douces folies qu'un rrgard, un sourire, une parole d(; satisfaction de la femme aimée payent mille fois; mais aussitôt qu'elle fut mère, aussitôt qu'elle put te presser dans ses bras, tout changea, mon enfant : elle devint sévère envers moi, elle me reprocha sévèrement mes dépenses insensées, elle me fit promettre de réformer notre luxe, de devenir avare, de thésauriser pour toi. Je promis tout ce qu'elle voulut , mais le courant était pris. Je ne songeai qu'à redoubler d'ardeur au travail pour suffire à tout, à la position que j'avais faite à ta mère et à la dot que je voulais t'assurer; liélas ! il n'en fut pas ainsi, je gagnais moins d'argent que nous n'en dé-

pensions, et je cachais la vérité à la mère, je la lui cachai jusqu'à sa mort ; eiie expira avec sérénité pensant que je te restais pour appui et que ta forlune était assurée. J'avais des dettes; un soir, il l'en souvient, on me présenta un papier qui m'arracha tout-à-coup à ma douloureuse torpeur, c'était le billet d'une somme considérable que je devais acquitter le lendemain. J'avais tout oublié. Mais dès ce jour la con!^cit'nce de mon devoir me revint; je me remis au travail avec énergie, il me semblait que la voix de ta mère m'encourageait; celle illusion m'a soutenu pendant trois ans, et aujourd'hui la moitié de ma tâche est accomplie, j'ai payé toutes mes dettes sans te soumettre à aucune privation, sans diminuer en rien les jouissances auxquelles tu fus habituée dès ton enfance. *

A ces mots je me jetai dans les bras de mon

pcro cl j(» inoiiiilai son visngci (1(î larmes de rcconnaissaiico.

— Tu ne me dois rien encore, ponrsuivilil, rien, car si je mourais demain lu resterais seule au monde sans fortune, el l'âme de la mère recevrait ia mienne avec sévérité; mais je ne veux point qu'il en soit ainsi, j'accomplirai ma lâche jusqu'au bout.

— Non, mon père! m'écriai-je avec émotion; non, je n'accepte point votre sacrifice; jusqu'à ce jour je vous ai laissé faire, pensant que le travail était pour vous une distraction, mais à présent que je connais voire secret, je ne veux plus. Votre santé s'altère ; travaillons ensemble, mais modérément, sans songer à amasser pour l'avenir; qu'ai-jc besoin de dot? j'ai votre talent, je continuerai votre carrière, je serai toujours assez riclie.

— Paresseuse enfanl, me dit mon père avec un sourire de divine honlé, il faiU m'ol)éir, il faut travailler sans relâche avec moi, et profiter du bonheur que le ciel nous envoie.

— Quel bonheur ?

— Une coir. mande de deux cent mille francs ; des copies à faire pour un riche anglais de tous les tableaux de Raj.haël qui sont au Louvre : mes toiles sont [)r(^partes, dès demain nous commençons ensemble; je compose très-iiiédiocromeiît un tableau, mais ma peinture est d'un extrême fini, c'est ce qui m'a donné sous i'cm|ure une grande réputation comme peiiUre de porlrails. Les femmes élaienl enchantées de la manière dont je rendais leur beaulé. Je l'ai donné în^n fab^e , à nous deux noiis copierons fidèlement le divin Raphaël, dans un an tout sera fini, et alors je pourrai...

Je compris sa Irislc pensée et je Tenibrassai en pleurant.

— Pas de faiblesse , me dil-il, mon enfant, je compte sur ton énergie pour soutenir la mienne; et maintenant allons passer à la campagne cette belle journée. Imprégnons notre pensée et notre regard de toutes les couleurs vivantes dont le printemps abonde, et demain à Tœuvre l

Le premier tableau que mon père voulut copier, fut Tadmirable figure de l'archange Michel foulant aux pieds le mauvais esprit; j'aimais cette tête pleine d'inspiration et de vie, CCS grandes ailes déployées vers le ciel,

toute celle composition cncrgîqno et suave à la fois; j'aimais surtout le l)eau visage de l'ange, son regard profond, sa bouche sérieuse. Mon père fit l'ébauche d'un seul jet , puis passa à un autre tableau, me laissant à terminer cehii-là, auquel il se réservait pourtant de donner après moi quelques touches de maître. Ainsi nous nous étions divisé le travail : à mon père les difficultés, le dessin , l'ébauche et plus tard les derniers coups de pinceau; à moi l'exécution facile des parties déjà esquissées par lui. Je travaillais avec émulation, avec joie; mais bienlôl; cette sérénité d'esprit qu'on acquiert toujours dans l'exercice d'un travail régulier fut profondément troublée. Les forces de mon père trahirent sa résolution , et après quinze jours de labeurs assidus il fut obligé de laisser sa nouvelle ébauche inachevée. Parfois il (^savait de la reprendre, nuiis le pinceau échappait à ses

mains débiles; je le suppliai de cesser

Alors il s'écriait en nrcmi3rassanl avec allcndiissement : .

— Il est donc trop lard, je no pourrai réparer mes torts envers loi.

Pour le satisfaire, pour adoucir ramerlume des regrets qu'il m'exprimait, je continuais à peindre avec ardeur; il s'asseyait auprès de mon chevalet, il ni'aidait de ses conseils, il m'encourageait du regard; il souffrait, il se sentait mourir, mais il me cachait son dépérissement. Bientôt une toux sèclie et continue me révéla la grisvilé de son étal ; je le suppliai de renoncer à nos séances, il y consentit, mais àrondilion que je les conlinuerais seule accompagnée de ma vieille gouvernante. Il voulait me dérober le triste spectacle cîe sa lente agonie; toute son étude durant les heures

que jo passais loin de lui était de se rafformÎT pour me paraîire calme à mon retour; il me recevait toujours avec un sourire, et ce mieux apparent m'empêchait de croire à Tafireuse réalité.

J'allais chaque jour passer cinq heures au Louvre, gaie, insouciante, car je ne prévoyais pas l'imminence du malheur qui me menaçait alors. Yéritable artiste, j'avais les joies pures et vives d'un enfant; à vingt ans aucune passion, aucun orage ne m'avait effleurée; l'amour de mon art, le désir d'y exceller, l'affection de mon père, puis ces calmes délices d'une âme qui s'ouvre à la vie, qui compte dans son. court passé des jours de douleur, mais pas un remords, pas un soupçon du mal, pas une défiance de l'humanité. Que de belles heures j'ai passées dans celte vaste galerie, entourée des chefs-d'œuvre des maîtres,

les conlemplnnl chaque jour, mVn înspîrnnr, puis reprenant mon travail, enlliousiasio et pourtant abattue par la conviction de mon impuissance! Mais celle tristesse de mon infériorité n'élait que {îassagère, j'avais pour la gloire toute l'insouciance de mon père, je m'eObrçaîs de bien faire par conscience plutôt que par vanité; d'autre part le travail était pour moi une distraction qui me tenait en santé et en bonne humeur. Quand j'étais debout devant ma toile, la j)alelte à la main, les cheveux à l'air, tombaîU en boucles inégales sur ma blouse de talFelas noir d'où sortaient uîes bras nus, j'étais une rieuse jeune fille toute entière à son ouvrage, indifférente à ceux qui passaient, et par cela même les regardant hardiment et écoutant sans émotion leurs exclamations (laiteuses.

Un matin, par une chaude atmosphère de

printemps, les fenêtres du Louvre et lent ou-

vorl'.'S, l'air frais qui r^V^Icvail du cours de la Seine in'arrivail par boufrées el soulevait uies chevc u\ ; en cet instant je in'elïbiçais de parfaire la chevelure de Tarchange aussi so.ulcvéc pai 1(^ soufïle célestejCl, par un singulier elFet, la sensation que j'éprouvais au contact de l'air se traduisait inslinclivemcnt à ma vue et me faisait peindre avec unehcureuse fidéiilé celle chevelure si divinement agilée. Je travaillais con amore ; durant quehjues instanls j'oubliai de regarder mon modèle; quand je levai les yt?ux pour m'assurer que j'avais réussi, je ne vis plus la lêle de l'archanfie ; un homme de liante stature debout devant îe tableau m'en dérobait la perspeclive. J'^qjpelai ma gouvernante el je lui dis de prier cet im|)ortun de se reculer un peu. Mais soit qu'il m'eut entendue, soit qu'il fût sorti de son extase, l'inconnu tourna lou(-à-c('U|) la têle et je pus voir Be.*^ îrails; j'en fus soudaineroent fr;q)'

pée, cY'lail la beaiito inspirée de l'arehangc : quel feu clans ce regard ! quelle puissance irrésistible dans ce sourire! — Vous l'avez deviné , cet inconnu c*était Lorenzo , Loronzo que j'aimais des ce jour et qu'à présent j'idolâtre.

Au moment oii Glaire prononçait ces paroles, nous nous retrouvions près du bouquet d'arbres ou nous avions laissé Lorenzo assis ; il rêvait délicieusemeiit ; on le devinait au doux sourire qui eriail sur ses lèvres. Claire quitta un instant mon bras pour embrasser son amant : puis, revenant à moi, elle continua :

— Ce jour-là nous ue nous parlâmes point, mais involonlairement nous écbangeâmes plus d'un regard; il fit plusieurs fois le tour de la galerie et toujours, en passant devant î)ioi, il s'arrêta^, regardant tour h tour le tO'

l)lcau cl(î Raphaël, ma copie, et mon visago empourpré par l'omotion. Oui, j'étais émue, irrcsislihiemcnl émue; mon cœur, jusqu'à lors si calme, avait des pulsations rapides; mon regard nageait dans le vague ; j'aspirais un air brûlant, je pressentais l'amour, ou plutôt je l'éprouvais.

On a souvent disserté sur ce sentiment : il nous élève ou il nous humilie; lyrannique, absorbant, il vient à nous à notre insu, il s*empare de notre âme, il l'attire, il l'enlace, il l'embrase, il la consume et il la perd à jamais si l'objet aimé est indigne d'un culte si aveuglément voué; car si renchanîement est prompt, la désillusion est lente; l'âme a été brisée avant d'élre détrompée; on a aimé fatalement et dans les ténèbres, et lorsque l'âme s'ouvre à la lumière il n'est plus temps. Depuis qiie j'aime avec sécurité et que j'ai pu

analyser mes senlimcnls , je nie snis souvent de-iianclc ce qui serait advenu de moi si Lorenzo n'avait pas répondu à mon amour, ou s'il eût éléun élre corrompu, sans croyances, sans bonté; car, Iiélas! indifférent et perverti, je l'aurais aimé, j'aurais élé attirée vers lui ; ne lui avais-jc pas ouvert mon ame dès le premier jour, dès le premier regard? Oh! que j'aurais souffert si j'avais éîé déçue ! combien je bénis Dieu de m'avoir épargné ces angoisses éprouvées par tant d'autres! Lorenzo était noble, lovai, el il m'aima; je le sus bientôt.

Le soir de ce jour tout semblait sourire autour de moi ; mon père paraissait mieux, il me disait qu'il vivrait ; en me voyant si joyeuse, il se ranima pour me complaire; nous fîmes ensemble mille projets d'avenir, et toujours l'image de l'étranger glissait dans ma pensée, m'agitait délicieusement, et m'en-

li'oMvrail loul un monde de scnlimcnls jusqu'alors inconnus pour aïoi. En donnant à mon père le baiser du soir, je lui dis que je voulais être matinale le lendemain, que mon tableau avançait, qu'il serait terminé avant huit jours, que je travaillais maintenant d'inspiration, qu'il serait satisfait de ma copie, que je me sentais pleine de force; je babillais comme unécolier, j'étaisgaieet légèrecomme un oiseau au printemps. Mon père m'écouta avec un tendre et fin sourire; puis il me dit :

— Je suis moins faible, j'irai te voir au Louvre dans trois jours.

Le lendemain j'arrivai devant mon archange au moment où huit heures sonnaient; je parcourus la galerie déserte comme pour y chercher quelqu'un, je ne rencontrai que le regard inspiré de mon modèle, qui me rappela celui de l'inconnu; je fis ma palette en rê-

vaiil; [)uis je^ne mis à poindre avec ardeur Je travaillais depuis près d'iiiie heure, lorsqu'un bruil de pas que je crus reconnaître me troubla lout-à-coup, ; je levai la tête: c'était lui, lui qui venait à moi; je compris qu'il allait me parler, et je sentis une telle émotion que, lorsqu'il fut tout près et me salua, je crus que j'allais m'évanouir; mon appuie-iuain s'échappa de mes doigts, je regardai Lorenzo sans distinguer ses traits.

— Mademoiselle, me dit-il, avec son accent italien si pénétrant, et qui a un charme si doux, si musical en passant par sa voix, je vais vous paraître bien importun, je suis forcé de me placer près de vous pour faire un dessin du tableau que vous copiez; j'ai longtemps hésité, j'ai craint d'être un obstacle à votre travail; mais je n'ai [)lus que quelques jours à passer à Paris, et je veux emporter

avec moi le souvenir de ce clief-d'œuvre du divin Riiphaël.

— Qiioil vous parlez ? vous ne pouvez pas allendre! m'ccriai-jc. — Car de tout ce qu'il m'avail dit, la pensée qu'il allait s'éloigner m'avait seule frappée. Il ne pouvait deviner le sens de mes paroles, il répliqua :

— PSon , je ne puis allendre, car dans huit jours je neserai plus en France. Voyez, ajor.ta-til en ouvrant un grand album qu'il tenait à la main, j'ai là les dessins de tous les tableaux de Raphaël qui sont au Louvre ; celui-ci seul me manque; pardonnez au désir d'un pauvre exilé, je tiens à remporter aussi; nous n'avons plus de patrie; mais partout nous retrouvons la trace denosgloires, et partout j'en recueille avec amour les vestiges. Eh ! qui nous égala jamais dans les arts? qui nous égale même

— Gi —

aujourd'hui? Sublime et puissant Rossini, tendre et suave Beliini, quelle musique étrangère a le charme de vos harmonies divines?

— Tandis qu'il parlait ainsi, Tenthousiasme ennoblissait encore ses traits déjà si nobles, ses yeux avaient dos rayons attractifs, il était beau comme l'idéal, plus beau que l'archange de Raphaël, et je pensais en le regardant :

« iNon-seulement pour les arts, mais encore pour la beauté vivante, l'Italie est la nation élue. » Pour échapper aux sensations brûlantes qui me pénétraient sous le feu de son regard, je parcourais son albani, qu'il tenait entr'ouvert, el où il avait reproduit dans d'admirables dessins toutes les compositions du

maître; puis, me rappelant son désir, j'écartai mon chevalet pour lui faire place en face du tableau de l'archange; ce mouvement l'ar-

radia à loxlaso claiislaquollcil semblait plonge^! depuis quelques iiislaiils.

— Merci mille fois, me dit-il, et pardonnez à Texilé l'attendrissement et l'admiration que lui cause la patrie absente.

— Et s'asseyant auprès de moi, il se mit à dessiner. Je repris mes pinceaux. Nous gardâmes quelques instants le silence; il le rompit le premier.

— Hier, me dit-il, j'ai été bien impoli, je n'ai pas osé même vous parler j'en ai eu pourtant plusieurs fois l'intention; je ne sais qui m'a donné aujourd'hui plus de hardiesse.

— La néressilé, lui dis-je en souriant ; puisque vous avez pris la résolution de partir, il fallait bien faire ce dessin que vous voulez emporter.

— ïi est vrai, il le fallait...

— Ainsi, vous quittez la France?

— Je vais tenter d'aller embrasser encore une fois ma mère. Et alors il me conta tout naturellement son histoire. Il se nommait Lorenzo INevelio : c'était un de ces nobles enfants de rilalie que i83o exalla, et qui crurent que l'indépendance de leur patrie sortirait de la révolution française; il se battit comme un lion contre les troupes papales, et il n'échappa à ia mort que par l'exil. Errant depuis onze ans, il habitait tour-à-tour les Etats-Unis, l'Angleterre ou la France; artiste et lettré, comme le sont presque tous les Italiens distingués, il avait vécu noblement dans l'exil du fruit de son travail; tous ses biens avaient é!é confisqués en Italie, et il restait à peine à sa vieille mère de quoi vivre.

— Oli ! qu'il clail touchant et dignement inspiré en me parlant de sa mère; de sa mère qui avait parlagé ses convictions politiques, et qui, tout en tremblant pour les jours de son fds, l'avait cependant engagé à combattre pour la délivrance de leur patrie! Gomme je comprenais leurs angoisses pendant la lutte, leur désespoir lorsque Tenfant proscrit dut quittera jamais l'Italie 1 Quelle émotion profonde je ressentis lorsque Lorenzo médit que chaque année, pour revoir un instant cette digne mère, il s'embarquait sur un de nos paquebots à vapeur qui longent les côtes de l'Italie, et que là caché abord il attendait la pauvre femme, qui , tantôt à Gênes, tantôt à Livourne, lanlôl à Civitta-Yecchia, pour déjouer les soupçons , montait sur une frêle barque, et dans un de ces différents ports allait visiter le bâtiment francaie où se trouvait son fils! Que de dangers

à siirmonler ! combien d'heures crallente à passer 1 que de cruelles allernalives! Mais enfin ils se revovaienl; la mère et le fils étaient dans les bras l'un de l'autre, et tout était oublié. C'est pour accomplir ce pieux pèlerinage que Lorenzo allait quitter Paris.

—Tandis qu'il me faisait le récit de sa vie je Técoutais avec une telle absorption que mon pinceau restait immobile dans mes doigts; toutes mes facultés restaient suspendues ou plutôt se concentraient dans le ravissement que j'éprouvais à Tentendre; je ne peignais plus, je ne voyais rien, excepté le beau visage de Lorenzo, encore ennobli par le reflet des souvenirs qu'il évoquaiten me racontant sa vie. Je fus rappelée à mes babiludes de chaque jour j)ar la voix de ma gouvernante qui m'avertit qu'il était len)ps de partir. En saluant Lorenzo, je m'aperçus que lui aussi n'avait pas travaillé.

— A demain, me dit-i! avoc grâce.

— A domain, répotai-joen rougissant.

Mon pcrc me reçutj comme toujours, avec un baiser et un sourire : ii souffrait pourtant beaucoup ce soir-là ; mais j'étais si rayonnante qu'il ne voulut pas troubler ma joie.

— Eh bien ! infatigable enfant, me dit-il avec bonté, la séance a élé longue; j'espère que nous avons bien [ravailié?

Ces paroles me rappelèrent que j'avais une confidence à lui faire; car, me rendant compte du sentiment que m'inspirait Lorenzo, je ne voulais pas le cacher on seul instant à mon père ; je lui dis louto II répondit à mon récit en me racontant encore avec une toochanle émotion l'amour qu'il avaiieupour ma mère; puis il ajouta.

rr^ Si cet étranger est die-ne do toi» si lu

l'aimes rèelloment, ce sera pour toi un grand bonheur, une grande consolation; l'amour console de tout, mon enfant, même de la mort.

Je le regardai avec effroi, il me sembla plus pale et plus défait. 11 s'aperçut de mon impression, et continua en souriant :

Je t'accorde encore demain pour l'examen des sentiments que lu éprouves pour ce bel étranger ; puis je veux le voir etle jugera mon tour. Dans deux jours j'irai au Louvre. Bonsoir, ma Claire.

Et nous nous séparâmes.

Le lendemain, c'était Lorenzo qui m'avait devancée. En arrivant dans la grande galerie, je le trouvai à dessiner notre modèle. 11 se leva, vint à moi et m'offrit avec une sorte de trouble un gros bouquet de jolies (leurs des champs encore imprégnées de rosée,

— J(- les ai cueillies, il y a une heure sur les coteaux de Sèvres, me clil-il. J'ai voulu voir sur ces hauteurs se lever le soleil de celle belle journée : la conleniplalion de la nature est le seul bonheur de l'exilé, le seul amour qui lui soit permis, le seul dont ilpuisse jouir sans humiliation.

— Que voulez-vous dire ? m'écriai-je avec

ime vivacité involontaire. ^

— Que l'exilé, ne pouvant donner le bonheur, ne doit ni le désirer, ni même l'accepter; que, lorsqu'on est malheureux, les senlimenls qu'oii inspire ont toujours un mélange de pitié intolérable pour une ame (ière.

— Q'joi ! vous redouteriez d'inspirer de la sympathie 1 pour&uivis-je, me laissant entraîner par mon cœur.

— Je n'oserais v croire.

— Et si en riiispiraiit vous la partagiez?

— Alors j'en souffrirais, me dit-il en arrêtant sur moi un regard attendri ; mais je saurais être maître de moi, résister à toute faiblesse ; je n'oublierais pas que le proscrit doit s'abstenir sur la terre étrangère de tout lien, de tout amour !...

— En entendant ce dernier mot qui brulait dans mon cœur, je sentis un choe intérieur qui ébranla tout mon être, et je lui dis avec exaltation :

— Oh ! vous parlez en aveugle; vous ou- }>lie2 que pour le- îjuI)1<'s a{neî^ le dévorimenl est un bonheur, le >:iCi'ihce ua ravissemeîU ; vous oubliez que iursquiî l aifeciioa iiuit deux cœurs, joies ou Cortunes ne se partagent plus, mais s'éprouvent de concert. Et alors, comme une histoire où je pouvais épancher tous

Us sonlimcnts passionnels que je scnlnis pour lui, je lui dis comment mon pèie el ma mère s'étaient aimés et comment mon père se mourait depuis que la mort lui avait pris celle qu'il pleurait toujours, el qu'il aspirait à rejoindre. La fin de mon récit parut l'émouvoir beaucoup.

— Heureux ceux, me dit-il, qui ont renconlré dans la vie un senîimcnt assez foit pour résister à toutes les épreuve.^, assez durable pour survivre à la personne aimée.

— Pour rencontrer ce sentiment, il faut y croire ;pour le comprendre quand on l'a rencontré, il faut l'éprouver soi-mêiue.

Lorsqiie j'eus p^ononcéces n)ots, qui étaient uii aveu dont la nudité me frappa après qu'il me fut échappé , j(^ couvris mon visage de mes mainsjétjest^ntis de douces larmesmouiller mes

yeux. Lorenzo sVlait levé, il vint à moi: je le regardai, il prit ma main avec respect, et me dit sans embarras :

— Permettez-moi de me présenter ce soir chez monsieur votre père; ce que vous m'avez dit de lui me fait désirer de le connaître.

— Oh! oui, venez, lui dis-je; déjà il sait qui vous êtes, et il vous recevra bien.

— Merci, mademoiselle, merci.

Sa voix était émue en prononçant ce dernier mot : ses regards m'en disaient plus que ses paroles. Sentant que le trouble et le ravissement m'égaraient, je m'écriai «A ce soir! n Et je le quittai comme une insensée, laissant là mes pinceaux et ma palette en désordre. Je courais dans la galerie, ma gouvernante avait peine à me suivre. Quand j'arrivai chez mon père, je me jetai dans ses

Ijras, je lui dis tout : mon eulraîncmont, mes Càpérannos. Il m*aiinait lanl qu'il se ranimait en m'écoulanl parler. Lorenzo vint le soir, il causa lout naUirellcmcnt avec mon père , comme s'ils se connaissaient déjà. J'avaisété entre eux une tendre intermédiaire, puis la droilureet rélévalion de leurs cœurs les attiraient l'un vers l'autre. Lorenzo ne se déclara ]>oint, et pourtant je fus complèlemeiit îhhireuse et rassurée; ses regards, l'inflexion de sa voix, tout me disait qu'il m'aimait; et, quand il fut parti, mon père, qui n'avait pas cessé dt* l'observer, fut de l'avis de mon cœur.

\.v )rndein;nM c'f les jours sui^nat^ nous iion? r?'lrou> àîues aiî t.oiuri'^, i-i^>rtn/o rtviiit cliaqiie soiî • luv. iiion [)èie. Nous ne faisions aucun projet d'avenir, nous ne nous parlions j)oint de nos tenlimenls, nous nous aimions h\ nalnrellement et avec tanl de sécurité qu'il

nous ?en)ljlail q^i'unc convention lacile et in- >i()lable nous avait unis; nous vccriiiies trois semaines dans celle sereine intimité, oubliaiU tout ce qui n elait pas notre amour; lui ne se souvenant plus que sa mère l'altendait sur les côtes de l'Italie, et moi ne m'aj)ercevanl pas que la maladie de mon [)ère faisait des progrès effrayants! 0 égoïsme enivrant de l'amour! tout en te condamnant, qui ne t'envierait? Dans quelle extase divine tu nous plonges! tu verses dans nos âmes l'oubli de nos maux pour n'y laisser pénétrer que tes félicités. Mon père, qui se senlait mourir, dit un soir à Lorenzo :

— Mon fils, il est temps de partir, votre mère vous allend, et dans un mois il faut que vous soyez de retour, dans un mois... Il ne faut pas que ('laire soit seule...» Il [)rononça ses mots avec un accent si douloureux que l'idée d'une séparation éternelle me frappa

loul-ù-coup ; je iiK* jetai dans les bras de mou père eu sanglollaïU.

Lorcnzo garda quelques instauls le fc>ilence, puis il dit d'une voix grave :

— Je vous comprends, monsieur, à mon retour un grand devoir et un grand bonheur m'attendent; mais en suis-je digne? puis-je sanslâcheté,moi pauvre et proscrit, enchaîner à ma destinée une autre destinée qui pourrait êtrebrillante, enviée, heureuse, sansmélange?

— INon, jamais heureuse autrement, jamais heureuse sans votre amour, m*écriai-je. Lorenzo, votre orgueil vous égare; vous êtes cruel par délicatesse, vous prévoyez du dé- Yoûment dans ce qui ne sera pour moi qu'une satisfaction profonde... Il m'interrompit :

— Vous êtes belle, riche, vous avez un nom,

une palriu ; moi je n'ai rien au monde : ne regrcUcrez-vous pas un jour d'avoir partagé mon sort?

— Oli ! mon père, rcntendcz-vousPil doute démon cœur; il ne m'aime donc pas? Mon père prit ma main et ciille de Lorenzo, et, les unissant dans l(*s siennes, il nous dit avec une louchante émotion :

— Enfants, pourquoi ces combats? vos cœurssontalléâ l'an vers l'autre; laissez t'ai revus cœurs. Il en est de certains sentiments comme des croyances, il ne faut pas les analyser, il faut s'y confier. Partez, Lorenzo, un double devoir vous l'impose; allez embrasser votre mère ; mais jurez à un mourant que vous reviendrez, et que vous serez d ms l'avenir l'appui de Claire.

Lorenzo tomba à ses pieds, je m'agenouil-

lai aiiprc^s de lui, cl mon pcro nous bénit tous les deux. Puis celle scène ayant épuisé ses forces, il nous quilla |)our nous dérober le spectacle de son accablen^enl. Je n'oublierai jamais Celte soirée soleniiclle. La pièce où nous élions reslés , Lorenzo et moi , s'ouvrait sur une terrasse qui, du haut de la rue Blancbe, dominait les vastes jardins do Tivoli : c'était au mois de juin, la nuit élait cliaude et pure, les grands arbres nous jetaient leurs brises et leurs senteurs pénétrantes, le croissant de la lune brillait sur leur cime, la voie lactée semblait suspendre à chaque feuille une étoile étinccianle. Nous nous senlîmes attirés vers la terrasse^ct nous y marchâmes, nous tenant encore par la main, ainsi que mom père nous avait laissés. Nous reslâmes là plus d'une heure silencieux et ravis. Que nous serions-nous dit? quelles paroles auraient pu rendre ce que nouséprou-

vioris? Assise sur un bancaupiès de Lorenzo, charmée et comuie endormie dans mon bonheur, j'avais penché ma tête sur son épaule; lout-û-coup, comme s'il eût voulu échapper à la langueur qui nous gagnait tous deux, il se leva, m'étreignit dans ses bras, posa sur mes lèvres un baiser bridant, un premier baiser, puis il s'éloigna précipitamment en s'écrianl :

— Adieu, Claire, adieu, avant un mois je serai de retour.

D'abord je ne compris pas qu'il s'était éloigné; son souffle, qui m'avait pénétrée, courait en moi et embrasait l'air que je respirais. Il était là, je le sentais, je lé voyais encore, je lui parlais mentalement et il me répondait; celte hallucinalion dura plusieurs heures; quand je rcwins à la réalité, je fus triste, mais résignée. Lorenzo me quittait pour aller revoir sa mère; à mon tour, je de-

vais m'arrachera rcnclianlemenl de son image pour donner tous mes soins à mon père mourant : c'était un devoir qu'il nous fallait pieusement accomplir tous les deux; notre amour s'y épurerait et s'en augmenterait encore.

Dès ce jour je ne retournai plus au Louvre, mon père s'éteignait lentement, je ne pouvais conserver aucune illusion; Lorenzo , en s'éloignant, avait fait tomber le voile qui me dérobait le danger de mon père sous le charme de l'amour; maintenant, quelle que fût la puissance du souvenir de Lorenzo, elle ne me suffisait pas pour m'arracher à la réalité de cette agonie présente.

Hélas I je fus seule à l'heure terrible et déchirante de la séparation; mon père mourut entre mes bras en prononçant le nom de ma mère... Ce qui se passa alors en moi fut

VJ

une de ces douleurs sans nom qui ébranlent rintelligcncc et l'aliènent parfois à jamais. Quand la couche de mon père resta vide , quand j'errai seule dans cette maison déserte où il avait vécu de si beaux jours avec ma mère , où ils s'étaient tant aimés , où ils m'avaient entourée moi-mênie de tant d'amour et de soins, je nie reprochai comme une ingratitude, comme un sacrilège, toute autre afFeclion que celle que j'avais eue pour eux , je n'aimai plus Lorenzo qu'avec une sorte de remords: ma raison s'égarait, je fuyais tout ce qui n'était pas ma douleur; j'allais chaque matin au cimetière m'asseoir dans le caveau funéraire où mon père venait d'être déposé auprès de ma mère. Je restai là tout le jour, morne, silencieuse, abandonnant mon cerveau aft'aibli aux plus lugubres méditations; les lariues et les prières de ma gouvernante ne pouvaient m'arracher de

cclieu.Je v('ciis ainsi liois sc'niaiMCs,si Ton peut apju'k'i vie celle presciencoel cet avanl-goûlde la inorl où loulcs nos fiiculU's s'anéantissent.

J'avais vingt aris qnand mon père mourut , et afin de dOrober à l'orgueilleuse proleclion des parcnls de ma mère l'année qui me restait à passer avant d'avoir atteint ma majorité, mon père eut la simple et bonne pensée de nommer ma vieille gouvernante ma tutrice; ainsi je n'aurais pas à redouter les intolérables tyrannies d'une famille étrangère qui, sous prétexte de sauvegarde, aurait voulu m'imposer ses passions et ses préjugés, faire dévier la droiture de mon cœur, et , comme il arriva plus tard , tenter de remplacer par l'amour du monde et de ses vanités ce grand et sincère amour que m'avait inspiré Lorenzo Cet amour seul pouvait m'arracher au sombre allaitement qui menaçait d'éteindre ma vie. Il y avait plus d'un mois

que Lorcnzo m'avait quittée et je n'avais reçu de ses nouvelles qu'une fois ; il m'avait éerit du port de France où il s'était embarqué. Mais, depuis que la mort de mon père m'avait laissée seule et désespérée, pas un mot de lui ne m'était parvenu. Ce silence rendait mon deuil plus sombre; lui aussi m'avait-il été enlevé par la mort? Je ne redoutais pas son abandon, j'étais sûre de son cœur comme du mien; mais les périls qu'il pouvait courir m'apparaissaient menaçants, inévilahles ; peut-être la police autrichienne ou papale Tavait-elle surpris?.., je le voyais traîné dans un cachot, dans rimpossil>ilité de m'écrire, IwnguisSfHil cl iiMMiiah! \t*'\\\ de nîoi .. Tîniibre du Spi<;îbri<: )^»^ dfssîiu.Hi à siics y<Mi\ : .; travers les barreaux de fer des étroites aieur- Irières de la prison il le beau visage de borenzo , pâle et amaigri , me souriait de ce sourire triste et résigné du mourant qui avait

erré jusqu'au dernier moment sur les lèvres de mon père. Un jour celte vision s'élait lellenienl emparée de ma tête aflaiblie par le jeûne et la douleur, qu'assise sur les dalles du caveau funèbre il me sembla que les murs qui m'entouraient étaient ceux de la prison de Lorenzo , et que la porte de fer à treillis , refermée sur moi , était la fenêtre sombre à travers laquelle sa têle bien- aimée m'apparaissait : attirée par cette image je m'élançai vers elle , j'ouvris la porte du caveau , ce n'était point un rêve: Lorenzo était là, debout, pâle et défait; je reculai épouvantée comme devant un spectre et j'allai tomber sans mouvement sur le marbre du double cercueil de mon père et de ma mère. Quand je revins à moi , je me retrouvai sur la terrasse où j'avais reçu l'adieu de Lorenzo , il me soutenait dans |

ses bras et ses lèvres imprimées sur mon vidage y rappelaient la chaleur et îa vie. Lorsque

je fus sûre que je ne me trompais point, que c'était bien lui ; au désespoir qui tout-àl'heure encore submergeait tout mon cœur, succéda une réaction de bontieur si vive, si cxpansive, qu'elle se traduisit à la fois par des larmes et par des sourires, par des sanglots et des embrassements. Je me suspendis à son bras avec force, et, l'entraînant dans la chambre de mon père en lui rappelant la promesse qu'il lui avait faite de ne jamais me quitter, je m'agenouillai et je lui dis en pleurant :

— A mon tour je vous jure, Lorenzo , de partager vos douleurs et vos joies , d'être votre compagne fidèle et tendre, et de vous rendre par mon amour tout ce que vous avczperdn, vos parents, votre patrie...

— Enfant, me dit-il en m'atlirant vers lui

avec cloucour, mais d'un air grave qui me fît mal ; pour partager toutes mes douleurs il faudrait les couiprendr(î toutes, et pourrez-vous comprendre jamais toutes les tortures de l'exilé, le désespoir d'avoir perdu sa })alrie, le désir immodéré d'y revenir à quelque prix que ce soit, fut-ce au prix de tout son sang répandu pour elle? Pourrez-vous comprendre ce désir de vengeance qui couve brûlant dans le sein du proscrit, ce désir qui demande la ruine et la niort des oppresseurs de son pays?... iNon, vous endormirez ma haine par votre amour, vous voudrez que je sois indulgent et paisible, qne je goûte sans altération le bonrH'ui' dn v/mjs ahveer v\ J'ctro aimé de vous; vous OU' nrêcl^rtîî le ]>rsrdon oi i'onbli même pour les persécuteurs de ma mère, pour les bourreaux de l'Italie! enfin, Claire, vous me rendrez lâche en me rendant heureux !

Je me levai et je lui dis à mon tour avec fermeté :

— De quel droit doutez-vous de moi, Lorenzo? ne suis-je pas prêle à vous suivre au milieu de toits les [>ériis? Si vous conspirez pour une sainte cause , croyez-vous que voire conjuration m'cpouvanle? Si un jour vous prenez les armes pour votre patrie , croyezvous que j'aurais peur de marcher à vos côtés et de mourir avec vous si vous succombiez?

— Je ne doute pas de voire cœur, Claire, mais puis-je accepter votre dévoûment?

— Demandez-vous plutôt, Lorenzo, si vous

avez le droit de refuser mon amour? si cet

amour vous est à charge, s'il met obstacle à

vos désirs, s'il n'est pour vous qu'un fardeau

et non un allégement à vos douleurs? dile^^-le IL 6

simplement, Lorcnzo; j'allais mourir quand votre vue m'a loul-.i-coup ranimée; dccidez, Lorenzo, si Je dois vivre!

Pour toute réponse il me prit dans ses bras et m'y retint longtemps silencieusement enlacée ; après celte douce extase il me dit :

— Claire, dans celte chambre où votre père est mort , je vous jure que nos destinées seront unies aussitôt que vous aurez atteint votre majorité. D'ici là j'exige; de vous deux épreuves, l'une vous sera douce, je le sais, car maintenant j*apprécie toute votre tendresse, 6 ma Claire l l'autre, vous la subirez pour me délivrer à jamais d'une crainte qui empoisonnerait même le bonheur que je vous devrais.

— Quelles épreuves? q\ielle crainte! expliquez-'Vous, Lorenzo.

— J'arrive d'Italie, roprit-il, mais je n'ai j)u voir ma voir ma mère; le vice-légal, gouverneur de Bologne, avait donné l'ordre qu'on l'empêchât de sortir de la ville et d'accomplir son pèlerinage sur les rôles de l'ilalie. Ne recevant pas d'elle l'avis accoutumé, l'ayant vainement attendue dans les divers ports où elle était venue me trouver lesannées précédentes, je fus toul-à coup frappé par cette pensée que je ne la reverrais jamais, que peut-être elle était morte ! Alors, j'ai tout bravé; je ne me suis plus souvenu de ma proscription et du supplice qui m'attendait si j'étais surpris ; j'ai mis le pied sur la terre interdite, j'ai revu l'Italie , j'ai baisé son rivage, et , durant quelques minutes, j'ai tout oublié, vous-même, Claire , vous , la douce lumière de mes jours d'exil ; je n'ai senti en ce moment qu'un amour, l'amour inaltérable de la patrie!

Hélas ! bien des angoisses vinrent em-

poîsonnor cello heure de ravissement: je revoyais mon pays, mais je le revoyais esclave; j'y revenais occultement, cachant mon nom , masquant mon visage , oblige d'errer la nuit comme un criminel. Je parvins ainsi jusqu'aux environs de Bologne, où, à ma grande surprise, je rencontrai dans les montagnes des bandes organisées pour l'insurrection, lleconnu par plusieurs des coujurés. Us m'apprirent que des soulèvements germaient dans toute l'Ilalie, que le peuple de Bologne, énervé et avili par le gouvernement papal , sentait pourtant comme un retour électrique de vie morale , que les oppresseurs devinaient CC& symptômes (ît redoublaient de surveillances et de tyrannies. Ma mère, soupçonnée comme mère de proscrit, ne pouvait sortir de Bologne et n'osait m'écrire; un de ces braves se chargea de lui donner de mes nou- Vi lies et de me rapporter des siennes: mais je

n*ai pu la voir, jo n*ai pu l'embrasser ! L'heure de la luUc n'était pas soniié(\.. je quittai les conjurés en leur faisant jurer de me rappeler quand il sérail temps. Pour le moment je ne pouvais que leur nuire : j'appris que, reconnu dans le port où j'avais débarqué , j'étais dénoncé , poursuivi , traqué dans toute l'Italie. Je pensai à vous, Claire, à vous pour qui je devais vivre, et à force de prudence et de ruse je parvins exténué de fatigue aux frontières de la France! Me voilà, Glaire, ma vie est à vous; mais ma mère! ma pauvre mère! elle est seule, sans consolation, je ne puis la revoir; mais vous, Claire !...

— Je vous comprends, m'écriai-je, moi, je suis libre, je puis voyager comme un artiste : Lorenzo, j'irai voir votre mère I Voyons, quand voulez-vous que je parle ? je suis prête;

lialons-nous, mais au retour plus de scparalion!... je veux ma récompense.

El je m'enlaçai h son cou. L'amour avait ranimé pour moi celle vie de jeunesse et de passion que la mort de mon père avait quelque temps suspendue.

— Claire, reprit Lorenzo^ vous oubliez la seconde épreuve.

— Ne pourriez-vous m'en faire grâce pour mon empressement à remplir la première?

— Laissez-vous guider par moi, me dit gravement Lorenzo ; vous allez me quitter pour quelques mois; vous allez visiter mon pays, voir ma mère qui vous aimera et que vous aimerez. Oh! là-bas, j'en suis bien sûr, toutes les impressions que vous recevrez vous conserveront à moi ; je connais l'issue de celle première épreuve, vous me reviendrez

plusaimanle, plus dévouée... mais raulrc... je la reiloule el pourtant je l'exige.

— Mais, qu'est-ce donc, Lorenzo?

— A votre retour je veux, Glaire, que vous alliez dans le monde, que vous vous jetiez pour un temps dans ce tourbillon de fêtes et de plaisirs qui peut-être vous entraînera loin de moi, mais qui peut-être aussi vous rendra heureuse.

—«• Jamais, Lorenzo, et que m'importe le monde !

— Du moins. Glaire , vous n'aurez pas à le regretter un jour et vous ne serez à moi qu'après l'avoir dédaigné.

— Etrange amour; lui dis-je avec un air doucement railleur, que celui qui retarde toujours l'heure des télicilés.

— Vcrilabh; et saint amonr, ré[)cla-lil on iniprimanl ses lèvres sur mon front, que celui qui sait attendre l

Les jours suivants furent consacrés aux pré])aratirs de mon dé[)art. Ma gouvernante devait me suivre en Ilalie, et Lorenzo m'accompagner jîisqu'à Marseille où j'allais m'embarqucr. Que ce court voyage avec lui me parut beau, que de iariiies nous répandîmes l'un et l'autre au moment des adieux! 11 suivit sur une chaloupe, durant plusieurs heures, le Ijateau à vapeur qui m'emportait. Quand je ne le vis plus, je tournai mes regards vers les côtes de l'Italie, vers cette terre qu'il aimait tant et que j'allais visiter pour lui.

Avant que j'eusseconnu Lorenzo, lorsque le

rêve d'un voyage en Italie s'offrait à ma jeune

imagination, ce qui m'attirait surtout dans

ces belles contrées c'étaient les splendeurs du

passé, les vcstii^cs de la puissance romaine, les grands monuments de Rome païenne et chrélienne, tout ce qui depuis des siècles convie sur ces rivages Tarliste et le penseur! Aujourd'hui une Italie plus humble et plus touchante appelait toutes mes sympathies , captivait toutes mes émotions; pauvre esclave couchée sans force au soleil énervant de son beau ciel , je la voyais avec compassion dans celte torpeur maladive, et n'essayant pas môtne de se ranimer à l'appel de ses fils généreux corn nie Lorenzo. Lente mais sûre influence de la tyrannie! elle a façonné durant des siècles ce peuple cà la mollesse, à la somnolence et maintenant il se soulève à peine aux cris de ceux qui tentent de l'éveiller. Le mal est profond, sera-t-il incurable? telle était ma préoccupation en passant à travers ces populations affaissées. Enfin j'arrivai à Bologne! Lorenzo m'avait décrit si souvent la

modeste maison qu'hahilail sa mère que je la reconnus bien vite dans la rue qu'il m'avait indiquée; — je m'y glissai quand la nuit fut venue. Je vois encore la salle basse et obscure où la pauvre mère languissait dans l'isolement ; je la trouvai là assise dans un grand fauteuil, vis-à-vis d'un portrait de son fils qu'elle me rappela mieux encore que cette toile inanimée. Elle avait ses nobles traits et tout le feu de son regard; sans doute, dans sa jeunesse, quelque chose de plus féminin et do plus doux avait dû être empreint sur son visage , mais la vieillesse et la douleur avaient rendu sa physionomie aussi mâle et aussi imposante quecelle de Lorenzo. Je meprécipitaià ses geaoux en l'appelant ma mère : d'abord elle resta froide et surprise, mais en jetant les yeux sur une lettre de son fils que je lui tendais, elle laissa échapper un cri de joie et m'exprima sa reconnaissance par les plus lou-

chants Iransports. Elle lui la lettre de Lorenzo, elle apprit ce que je lui étais, ce que je lui serais un jour; dès ce moment elle m'appela sa fille et je lui donnai le doux nom de mère. Je passai auprès d'elle environ deux mois ; que de projets nous fîmes ensemble! l'amour maternel la rajeunissait , qu'elle vigueur d'imaginalion elle avait encore! Nous réunir tous les trois , soit en Italie (quand l'Italie serait libre comme elle l'espérait encore, la mère Spartiate!) soit en France où son fils et moi nous lui rendrions une patrie, tel était notre rêve.

Chaque semaine j'écrivais à Lorenzo par notre ambassadeur à Rome, et je recevais ses réponses par le même intermédiaire. Ses lettres étaient brûlantes d'aEiiour; lui si contenu d'ordinaire s'abandonnait en m'écrivant à son exquise sensibilité : il souiliait beaucoup de

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