LA MORT DE L AMOUR. 2D
Tout à coup le soleil reparut, et le dieu Se releva, charmé, vivant, riant. L\iir bleu Baisait ses cheveux d^or, d^oii le :{éphyr emporte Vextase des parfums, et Psyché tomba morte.
Er os emplit le bois de chansons, fier, divin ,
Superbe, et d^une haleine aspirant, comme un vin
Doux et délicieux, la vie universelle ,
Mais sans s''inquiéter un seul moment de celle
Qi<i gisait à ses pieds sur le coteau penchant,
Et dont le front traînait dans la fange. Et, touchant
Les flèches dont Zeus même adore la brûlure,
Il marchait dans son sang et dans sa chevelure.
Décembre 1862.
ROLAND
Roncevaux! Roncevaux .' que te faut-il encov? Il s''est éteint Vappel désespéré du cor. Hauts sont les puits et longs et ténébreux , mais Charle De ses hautbois sonnants au loin menace et parle , Et, couchés à jamais pour V éternel repos , Les païens gisent morts par milliers, par tt oupeaux , Sur le sable, à côté des Français intrépides. Ah ! les vaux sont profonds, et les gaves rapides , Et la rafale fait tournoyer sur les 7nonts Ces âmes de corbeaux qiCemportent les démons. Tandis que V Empereur à la barbe fleurie Accourt, hélas ! trop tard vers Vaffreuse tuerie, O douleur ! dans le fond des défiés étroits ,
ROLAND. 27
Au pied des i-ocs de marbre, ils ne sont plus que trois: Varchevêque Turpin, qui, la mort sur la joue , Navre encor les païens, qu'on l'en blâme ou Ven loue , Et le brave Gautier deLu^, et puis Roland. Olivier est tombé, qui, déjà chancelant , Et V œil au paradis qui devant lui flamboie, Hauteclaire à la main, criait encor • Montjoie ! Jl dort, le jier marquis, auprès de Veillantif. Cependant, à venger notre France attentif, Sous son armure d'or, pâle, souillé de fange, Roland, sanglant, blessé, poudreux, fier comme un ange, Combat en vaillant preux qui sait bien son métier. Turpin de son épieu fait merveille; Gautier Est plus rouge partout qu'une grenade mûre ; Le sang de tous côtés tombe de son armure , Et Roland porte ouverte une blessure au flanc. Durandal avait tant travaillé que le sang Ruisselait sur sa lame, et l'enveloppait toute D'un humide fourreau vermeil, et goutte à goutte Pleuvait en même temps de tous les points du fer.
On eût dit que Roland, revenu de l'Enfer, Tînt un glaive de feu levé sur les infâmes , D'où sa main secouait de la braise et des flammes. Tout ce sang tombait dru sur lui, sur son coursier ;
Débordant , émoussait le tranchant de Vacier, Et, lorsque le héros s''élançait comme en rêve, Bouillonnait en Jlot clair à la pointe du glaive. Son odeur enivrante attirait les vautours. " Ah ! s'écriait le bon Roland, frappant toujours Devant lui, si, ma main étant moins occupée, Je pouvais seulement essuyer mon épée!»
Il dit, et sur le front du Sarrasin maudit Frappe; alors monseigneur saint Michel descendit Du ciel, et vers Roland, occupé de combattre, Accourut, enjambant dans Véther quatre à quatre Les clairs escaliers bleus du Paradis. Il vint Au comte qui luttait, souriant, contre vingt Mécréants, et son fer n''était qu'une souillure. Mais V Archange éclatant, dont Vample chevelure De rayons d'or frissonne autour de son front pur, Essuya Durandal à sa robe d'azur.
Ensuite il regagna les deux. Dans la mêlée Roland continuait sa course échevelée.
Comme le biichcron s'abat sur la foret, Sa grande épée, heureuse et rajeunie, ouvrait Les fronts casqués ; à chaque estocade nouvelle. On en voyait jaillir le sang et la cervelle ;
ROLAND
Et les noirs bataillons qiCil touchait en marchant Disparaissaient, ainsi que les épis d'un champ Se renversent , courbés sous le vent qui les bouge.
Une minute après, Durandal était rouge.
Février 1863.
La reine Ompliale était assise, connue un dieu, Sur un trône ; ses lourds cheveux d^or et de feu Étincelaient ; Hermès, pareil au crépuscule. Posant sa forte main sur Vépaide d'Hercule, Se tourna vers la reine avec vn air subtil. Et lui dit : « Le marché des dieux te convient-il ? — Messager, répondit alors dhine voix grave La Lydienne, pars, laisse-moi pour esclave Ce tueur de lions, de sa forêt venu, Et je rachèterai pour le prix convenu. » Hermès, gardant toujours sa pose triomphale. Reçut les trois talents que lui donnait Omphale, Et, montrant le héros aux muscles de titan, « Cet homme, lui dit-il, f appartient pour un an. » Parlant ainsi, le dieu souriant de Cyllène, Comme un aigle qui va partir prit son haleine Et bondit ; il vola de son pied diligent
LA HEINE OMPHAI. K. 3l
Plus haut que Véther vaste et les astres d'argent ; Puis au ciel, qu''une pourpre éblouissante arrose, S^enfuit dans la vapeur en feu du couchant rose.
La Lydienne au front orné de cheveux roux
Abaissa vers Alcide un œil plein de courroux,
Et lui cria, superbe et de rage enflammée,
En touchant la dépouille auguste de Némée :
« Esclave, donne-moi cette peau de lion. »
Hercule, sans colère et sans rébellion,
Obéit. La princesse arrangea comme un casque,
Sur sa tête aux cheveux brillants, Vhorrible masque
Du lion, puis mêla, plus irritée encor,
La crinière farouche avec ses cheveux d'or.
Et, levant par orgueil sa tête étincelante,
Se fit de la dépouille une robe sanglante.
« Esclave, que le sort a courbé sous ma loi,
Reprit-elle en mordant sa lèvre, donne-moi
Tes flèches, ton épée et ton arc, et déchire
Ce carquois. » Le héros obéit. Un sourire
Ineffable éclairait, comme un rayon vermeil.
Son front pensif, hdlé par le fauve soleil.
« Pourquoi vas-tu, couvert de meurtres et de crimes. Par les chemins, sous Vœil jaloux des dieux sublimes?
Dit Oinphale. Tu fuis dans Vunivers sacre.
Toujours ivre de sang et de sang altéré ;
Tu fais des orphelins désolés et des veuves
Dont le sanglot amer se mêle au bruit des fleuves ;
Ton pied impétueux ne marche qu''en heurtant
Des cadavres ; Vhorreur te cherche, et l'on entend
Crier derrière toi les bouches des blessures.
Comme un chien dont les dents sont rouges de morsures,
Et qui, repu déjà, pour se désaltérer
Cherche encore un lambeau de chair à déchirer,
Tu peuples d'ossements la terre et les rivages,
Et tu n'épargnes même, en tes meurtres sauvages,
Ni les rois au front ceint de laurier, ni les dieux ;
Mais s'ils ont fui devant ce carnage odieux.
Comme rougir la terre est ton unique joie.
Tu cherches les serpents et les bêtes de proie.
C'est par de tels exploits que tu te signalas ;
Mais la terre en est lasse et le ciel en est las ;
Les fleuves rugissants, dans leurs grottes profondes,
Ne veulent plus rouler du sang avec leurs ondes ;
Tes pas lourds font horreur aux grands bois chevelus,
Et, lasse de te voir, la terre ne veut plus
Cacher au fond du lac pâle ou de la caverne
Ta moisson de corps morts promis au sombre Averne.
Et c'est pourquoi les dieux, qui seront tes bourreaux.
M'ont fait des bras d'athlète et le cœur d'un héros Pour vaincre Voiseleur affreux du lac Stymphale, Car ils réserveront à la gloire d'Omphale De dompter un brigand, pourvoyeur des tombeaux Ouverts, dût-elle avoir comme toi des lambeaux De chair après ses dents et du sang à la bouche. Et déchirer le cœur d'un assassin farouche.
— O reine, répondit Hercule doucement, Amazone invincible au cœur de diamant!
Qiiand tu parais, on croit voir, à ta noble taille, Un jeune dieu cruel armé pour la bataille. Ton regard, que la Grèce a tant de fois vanté. S'embrase comme un astre au ciel épouvanté, Et sur ton sein aigu, que la blancheur décore. Tes cheveux rougissants ont des éclats d'aurore. Encor tout jeune enfant par le jour ébloui, J'eus pour maître Eumolpos, et je puis, comme lui, Célébrer la fierté charmante et le sourire D'une déesse blonde , ayant tenu la lyre. Mais lorsque je parus sous le regard serein Des deux, portant cet arc et ce glaive d'airain , La terre gémissait, nourrice des colosses. Sous la dent des brigands et des bétes féroces. Des bandits, embusqués près de chaque buisson,
Arrêtaient le passant pour en tirer rançon;
Dans leur démence avide, ils bravaient les tonnerres
De Zeus ; tout leur cédait , et les plus sanguinaires,
Ayant jeté V effroi dans les murs belliqueux
Des villes, emmenaient les vierges avec eux.
Les dieux même oubliaient la justice. La peste
Soufflait sinistrement son haleine funeste
Dans les marais par Veau dormante empoisonnés ;
Mordant les arbres noirs déjà déracinés.
Des monstres surgissaient, hideux, couverts d'écaillés.
Renaissant du sang vil versé dans leurs batailles.
De lourds dragons ailés se traînaient sur les eaux
Dans leur bave, jetant le feu par leurs naseaux,
Et flétrissaient les fleurs de leurs souffles infâmes.
O reine ! j^ai pitié des fleurs comme des femmes.
Quand j'avais nettoyé les sourds marais dormants
En détournant le cours d'' un fleuve aux diamants
Glacés ; quand les dragons, le long des feuilles sèches,
Se traînaient sur le sol, déchirés par mes flèches.
J'allais porter secours à des vierges, tes sœurs ;
Je tuais les brigands furtifs, les ravisseurs.
Et, près des lacs noyés dans les vapeurs confuses.
J'écrasais de mes mains les artisans de ruses,
Afin de ne plus voir leurs vols insidieux,
Et sans m'inquiéter s'ils étaient rois ni dieux !
Reine, tu te trompais, tout ce qui souffre m'aime.
Ah ! si fai quelquefois combattu pour moi-même
Et pour sacrifier à mon orgueil, du moins
Ce fut contre les dieux indolents, qui, témoins
De mes travaux, craignaient la terre rajeunie,
Et mettaient pour une heure obstacle à mon génie.
Oui, parfois, las d'errer seuls dans leurs durs exils,
Je les ai défiés ; mais comment pouvaient-ils.
Sans craindre avec raison que tout s'' anéantisse,
Entraver le héros qui s'' appelle Justice?
Et 7ie savaient-ils pas que, sur cet astre noir.
Si tout les nomme Loi, je me nomme Devoir?
Qiiand, cherchant, pour ma tâche incessamment subie,
Les bœufs de Géryon, j'entrai dans la Libye,
Le dieu Soleil lança sur moi ses traits de feu.
Et moi, de même aussi, je lançai sur le dieu
Mes flèches, et je vis vaciller à la voûte
Céleste sa lumière, et je repris ma route
Sur Vorageuse mer, dans une barque d'or.
Quand donc ai-je offensé la vertu, mon trésor !
J'ai combattu la Mort qui voulait prendre Alceste ;
J'ai violé la nuit de VHadès, où V inceste
Gémit, et fai marché dans le nid du vautour.
Mais pour rendre Thésée à la clarté du jour !
La femme, dont le front abrite un saint mystère, Est la divinité visible de la terre.
Elle est comme un parfum dans de riches coffrets; Ses cheveux embaumés ressemblent aux forets ; Son corps harmonieux a la blancheur insigne De la neige des monts et de Vaile du cygne ; Habile comme nous à dompter les chevaux, Elle affronte la guerre auguste, les travaux Du glaive, et comme nous, depuis qu''elle respire. Sait éveiller les chants qui dorment dans la lyre. O est pour elle, qui prend notre âme sur le seuil De la vie, et pour voir ses yeux briller d^orgueil Que f allais écrasant les hydres dans la plaine, Sachant, esprit mêlé d^a^^ur, quelle est sa haine Contre Vimpureté des animaux rampants.
Partout, guidant ses pas sur le front des serpents. Et cherchant sans repos la clarté poursuivie, J^ai détesté le meurtre et protégé la vie; Et, calme, usant mes mains à déchirer des fers, Quand je ne trouvais plus, entrant dans les déserts, Les bandits à détruire et leurs embûches viles. J'y tuais des lions ctfy laissais des villes! Et si toujours le bras armé, toujours vainqueur, J'ai répandu le sang humain, c'est que mon cœur Est rempli de courroux contre les impostures,
Et que je ne puis voir souffrir les créatures. »
La grande Omphale avait les yeux baignés de pleurs. Palpitante, le front tout blêmi des pâleurs De Vamour, comme un ciel balayé par Vorage S'éclaire, elle sentait les dédains et la rage Loin de son cœur blessé déjà prendre leur vol Vers le mystérieux enfer, et sur le sol Tout brûlé des ardeurs de Vâpre canicule, Elle s'agenouilla, baisant les pieds d'Hercule. Elle courbait son front orgueilleux et vaincu, Et ses lourds cheveux roux couvraient son sein aigu. « Digne race des dieux! vengeur, 6 fis d'Alcmènc, Dit-elle, j'ai rêvé. Qtd donc parlait de haine? Je t'ai volé cet arc pris sur le Pélion, Tes flèches, cette peau sanglante de lion, Et ce glaive toujours fumant, tes nobles armes. Vois, je lave à présent tes pieds avec mes larmes. Ces joyaux, dont les feux embrasent mes habits, Cette ceinture d'or brillant, oîi les rubis Se heurtent quand je marche avec un bruit sonore, Sont mes armes aussi, que l'univers adore Et qu'a su conquérir la valeur de mon bras; Tu peux me les ôter, ami, quand tu voudras. JJL Mais, afin que je sois à jamais célébrée
Par les chanteurs cpars sous la voûte apurée, Et que cette quenouille, où seule j'ai fié La blanche laine en mon asile inviolé, A jamais parmi les mortels surpasse en gloire Le foudre ailé du roi Zeus et la lance noire D^Athènb, qui frémit sur son bras inhumain, Daigne, oh ! daigne toucher avec ta noble main Cette quenouille, chaude encor de mon haleine, Où je filais pensivement la blanche laine ; Et songe que ma mère a tenu ce morceau D'ivoire en m'endormant dans mon petit berceau !
Hercule souriait, penché ; la chevelure D'Omphale frissonnait près de sa gorge pure. La Lydienne, proie adorable d'Eros, Languissante, et levant vers les yeux du héros Ses yeux de violette où flotte une ombre noire, Lui posa dans les mains sa quenouille d'ivoire.
Juin 1861.