LE CHER FANTOME, I
Ne sentant même plus le froid qui le dévore Ni le ruissellement glacé, gémit encore Parmi Vobscurité murmurante des flots, Même dans mon sommeil je poussais des sanglots.
Mais une nuit, au sein des sinistres féeries, Tandis que je dormais sous le fouet des furies, Et que dans le cruel silence mes tourments S'' exhalaient par des pleurs et des gémissements, Je la revis, c'' était bien elle! dans un rêve. Oh ! si belle toujours ! Sa chevelure d^Ève, Comme une vapeur d^or, voltigeait à Ventour De son front ; son visage étincelait d'amour, Et mes regards, fermés pour les choses profanes. Voyaient le sang courir dans ses bras diaphanes! Lumineuse , traînant un long vêtement bleu, Co7Xtre la cheminée oi( brillait un grand feu Elle appuya sa main d'opale radieuse.
Et toute son allure était mélodieuse !
L'ardent rayonnement que projette Vesprit La faisait resplendir tout entière; elle ouvrit Sa bouche dont la ligne eût ravi Praxitèle Et parla : u Cher, 6 cher exilé, disait-elle En laissant résonner le cristal de sa voix,
l30 LES EXILÉS.
Ne pleure plus ! Je vis telle que tu me vois. Fraîche comme le lys et la rose irémière. Mes cheveux fulgurants, effluves de lumière, Vivent : et ces couleurs, ces formes, ces contours Que tu nommais jadis mon corps, vivent toujours, Mais beaux, mais rajeunis par une apothéose, Et ma lèvre d'oifant sourit, sanglante et rose! Uâme silencieuse et le corps sont tous deux Immortels sans retour, et ce serpent hideix Qiii mord, en se tordant, le talon de ses maîtres, La Mort, ne détruit pas les figures des êtres. Ce qui meurt ici-bas naît dans Vinfini bleu.
Ecoute bien ceci : Quand le pouce de Dieu S^est imprimé, rêveur, sur une face humaine, Vempreinte vit, malgré la mort, malgré la haine. Malgré la sombre nuit, d'oîi Vesclave aux beaux yeux Une seconde fois s'élance radieux.
Oui, sans doute, la Mort, Vétre affreux que tu nommes
La Mort, mange et détruit V enveloppe des hommes ;
Elle plante sa dent cruelle dans nos chairs.
Et, pour le désespoir de ceux qui nous sont cher.t.
Avec les ossements d'oti veut sortir un ange
Elle fait de la cendre inerte et de la fange ;
LE CHER FANTÔME. l3l
Mais, quand son noir travail est fini, quand sa main
A pendant bien des jours torturé Vctre humain
Et qu''elle a transformé ce chef-d^œuvre en poussière,
Alors, du limon vil, de la cendre grossière,
Où tout s^arrêterait pour le stoïcien.
Renaît un corps nouveau, tout pareil à Vancien,
Effrayant comme lui pour la Mort altérée,
Mais fait d'une substance cncor plus éthérée.
Dans SCS veines, après le formidable exil De la terre, circule un sang vif et subtil ; Sa lèvre, qu^un rayon touche, se rassasie D'air immatériel saturé d'' ambroisie ; Son esprit est lumière, et ses sens plus parfaits Pénètrent d''un seul coup la cause et les effets. Mais ce qui fut d'abord sa beauté sur la terre Survit dans son aspect divin que rien n^altère, Et, lorsquUl est permis à l'homme sans remords De les voir dans un rêve, il reconnaît les morts. Oui, regarde-moi bien, je vis, blanche, enfiammée. Pure, mais telle enfin que tu m^as tant aimée. Superbe comme Hélène à la clarté du jour.
Et quand, né de la fange et de l'ombre, à ton tour Tu te verras surgir éperdu vers Vaurore,
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N^emportant dUci-bas que ta lyre sonore, Nos chers liens d'amour ne seront pas brisés, Et tu retrouveras mon front sous tes baisers.
Seulement, désormais, les ombres sépulcrales Ont fui mes yeux emplis de lueurs sidérales; Mon pied, qui de Vespace ouvert n^est plus banni, Bondit d''un vol charmant dans le libre infini ; Mes sens plus compliqués et qui percent les voiles Perçoivent dans Véther le parfum des étoiles Et voient distinctement les formes de Va\ur. La musique des deux, le chant jadis obscur Des sphères, dans son rhythme arrive à mon oreille , Les constellations de la voûte vermeille Pendent à ma portée, et je touche à leurs nœuds Epars, et dénouant mes cheveux lumineux Au vent du ciel baigné dans le concert des astres, Je Vécoute, appuyée au pied des bleus pilastres, Tandis que tout un chœur au vol démesuré Accourt au flamboiement de mon vol a^uré.
Vois-les, ces cheveux d'or oii le rayon se pose. Ce front, ces bras de neige et ce talon de rose. Et cette bouche folle heureuse de fleurir, Ne pleure plus jamais ce qui ne peut mourir,
lp: cher fantôme. i33
Et que ta voix parmi les hommes se déploie
Dans un immense chant lyrique, ivre de joie. »
Vision, vision ! toujours tu brilleras
Devant ma face, avec la neige de ses bras,
Et je suivrai toujours dans une ombre sacrée
Sa chevelure d'or par des flammes dorée.
Oest pourquoi je serai joyeux, comme un sculpteur
Dont Vâme virginale et dont l'œil contempteur
Ne veut pas une tache à la blancheur des marbres;
Près de la source froide, ange, et sous les grands arbres.
Dans un chant triomphal qui se rit du tombeau,
Je redirai la gloire immortelle du Beau.
Tout brûlant du baiser céleste d'' Eurydice,
Je chanterai V Amour , la Clarté, la Justice,
Et les hommes pensifs s'éblouiront de voir
Mes regards de héros, fixés sur le Devoir,
Mépriser tous les vils intérêts de la terre,
Cependant que mon Ode ouvre, fleur solitaire,
Son calice de pourpre ardente épanoui,
Et que je sentirai, dans un rêve inou'i.
Cet ange glorieux, vainqueur des épouvantes,
Secouer sur mon front des étoiles vivantes.
J\iin i8'o.