‹ Les ExilésChapitre 36 sur 65 · LE CHER FANTOME · texte numérisé non relu

LE CHER FANTOME

Et dans son effrayante et chaste et fière allure Cet or en fusion qui fut sa chevelure!

Qiioi ! disais-je, cet or, ces roses, ces blancheurs,

Cette chair, oit couraient les plus douces fraîcheurs,

Ces noirs sourcils, les cils que la brise querelle.

Sa prunelle oîi la flamme était surnaturelle,

Son bras pur, ces lueurs fauves qui m'enivraient.

Ces pourpres, ces rougeurs, ces lèvres qui s'ouvraient

Voluptueusement ainsi que des corolles.

Tout cela n'est plus rien désormais; ses paroles

Xe dérouleront plus des notes de cristal!

O douleurs, ô ruine, 6 délire fatal !

Quoi! ce chef-d'œuvre entier de formes et de lignes,

Son jeune sein, plus blanc que la plume des cygnes,

Et ce vague frisson de rose d'Orient

Oîi la lumière passe et joue en souriant,

Ces dents oîi la caresse aimante se mutine.

Cet ensemble de grâce et de force enfantine.

Ce beau type idéal sur la terre jeté

Dans sa perfection et son étrangeté,

Va s'endormir sous l'herbe et, dépouille flétrie.

Cet objet merveilleux de mon idolâtrie

Dans la nuit du tombeau, dans l'immuable hiver,

Lambeau meurtri, pâture effroyable du ver.

Sentira donc sur lui ces bouches assassines Dans la terre gluante oîi passent des racines! Puis sa chair, ses os même en cendre s''en iront ; L^arbre insensible et dur poussera dans son front, Et les buissons, les fleurs, Vherbe du cimetière. Nourris d''elle à jamais, la boiront tout entière ! Elle fera grandir les rameaux chevelus. Et de tant de trésors il ne restera plus Que le lys meurtrier et la l'ose sanglante !

Oest ainsi qu'en ma tête en feu, de pleurs brûlante

Je roulais ma misère et mon affreux souci.

Moi, le fougueux athlète à la lutte endurci.

Je sentais mon courage, archer vainqueur de Vombrc,

Fuir étonné devant Vhorreur de la nuit sombre,

Comme aussi ma vertu, ce cavalier géant,

Frisson)ier sur le gouffre immense du néant.

Pâle, éperdu, pensif, pris dans un noir délire.

Je n^osais même plus toucher la grande lyre.

Pendant plus de trois ans privé de ma raison,

Et revoyant toujours le verre de poison

Dans sa petite main tremblante, avec délice

Je pleurai cette enfant qui fut mon Eurydice,

Et, comme un naufragé qui sous le gouffre vert,

Evanoui, rigide et par les eaux couvert.

Page 1