‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 1 sur 50 · I. — Justification du présent travail · texte numérisé non relu

I. — Justification du présent travail

Les Documents biographiques de Marie Godin.

En publiant le 3® volume des Documents pour une Biographie complète de Godin, dont l’apparition a précédé

de neuf ans celle du travail que nous donnons aujourd’hui au public, les exécuteurs testamentaires de M«^® Marie Godin (1) n’ont pas seulement la certitude d’avoir répondu à la volonté la plus chère de celle que la mort est venue arrêter en plein labeur ; ils croient aussi avoir comblé une lacune notable de l’histoire des sciences sociales. C’est la même conviction qui conduit aujourd’hui l’auteur de ce livre à présenter au public un résumé de quelques-unes des expériences de A. Godin. Reconnaître que ce résumé doit beaucoup aux Documents biographiques serait trop peu dire : il leur a emprunté les faits

(1) M“® E. Dallet, sa sœur, M. J. Prudhommeaux, sa nièce, et Fauteur du présent volume.

qui forment sa trame, il leur doit une part de sa substance. A la vérité, tous ceux qui écriront sur la vie de Godin devront recourir à la source où nous avons puisé nous-même. Une connaissance approfondie des choses et des gens du Familistère, une admirable probité scientifique et une patience plus admirable encore ont permis à Marie Godin d’élever

pierre à pierre, grâce à un travail acharné de vingt ans, le monument qu’au lendemain même de la mort de son mari, elle faisait le vœu de consacrer à sa mémoire. Que possédait-elle lorsqu’elle a entrepris le deuxième et le troisième volume des Documents ? — Des impressions et des souvenirs personnels, des recueils de procès-verbaux rédigés à la hâte par des employés pour qui cette besogne se confondait avec la paperasserie bureaucratique de tous les jours, des registres de comptabilité portant, alignés, des sommes et des noms, enfin, des notes de Godin et le texte analytique de ses conférences. Tels sont les matériaux, souvent rudimentaires, avec lesquels elle est parvenue à mener à bien une tâche que tout autre à sa place eût déclarée impossible. C’est de son œuvre qu’on pourrait dire qu’elle est, dans toute la force du terme, une résurrection.

Peut-être jugera-t-on dès lors que, cette œuvre se suffisant à elle-même, il était inutile d’en donner l’abrégé que voici. Des raisons que nous croyons sérieuses nous ont décidé à passer outre à l’objection. Tirés à un nombre restreint d’exemplaires, •les Documents biographiques , introuvables en librairie, ont été adressés uniquement, et sous forme d’hommage, aux grandes bibliothèques universitaires ou publiques de la France et de l’étranger. La complexité des sujets traités et l’extrême conscience de l’auteur rendent peu accessible aux lecteurs inexpérimentés ou simplement pressés l’intimité de ces trois gros volumes, dont le second, tout particulièrement, est bourré de tableaux de chiffres et de détails techniques ; des répétitions partielles, amenées par la nécessité d’utiliser certains documents découverts après coup, et des renvois fréquents à la revue Le Devoir (1) contribuent encore à en compliquer la lecture. H

(1) D’abord hebdomadaire, puis mensuelle, cette publication, fondée par Godin en 1878, a cessé de paraître à la fln de 1906.

nous a semblé qu’un sommaire des tomes II et III, ramassant en une revue rapide les faits les plus saillants, pourrait être une introduction commode à l’étude plus approfondie de l’ouvrage. Tout en gardant la liberté de nos appréciations, nous pensons être resté fidèle à l’esprit comme à la méthode Documents biographiques. Cela dit, et pour achever d’établir l’opportunité de notre travail, il nous suffira, croyons-nous, d’indiquer en quelques pages préliminaires le but et la portée des expériences de Godin : on verra que les préoccupations qui l’ont guidé sont plus que jamais les nôtres et qu’à près de quarante ans d’intervalle, son œuvre sociale est encore d’une saisissante actualité. Mais avant d’aborder cette œuvre en ellemême, peut-être ne sera-t-il pas inutile de justifier le mot (Vexpét'ience que nous venons d’employer à son sujet.

II. — Considérations sur le rôle et la nature DE l’expérimentation DANS LE DOMAINE DES FAITS SOCIAUX.

Que doit-on entendre exactement par une expérience sociale ? Ce n’est qu’en limitant le sens de l’expression et en l’éclairant par des exemples concrets qu’on peut lui donner une précision suffisante. Expérimenter, selon la définition courante, c’est provoquer l’apparition d’un phénomène en le réduisant à ses éléments essentiels et en le suscitant dans des conditions telles que l’étude en soit aussi simple, aussi directe, aussi profitable que possible. La connaissance dés phénomènes, la détermination des lois qui les régissent, tel est par excellence le but de l’expérimentation scientifique. Et voici que déjà surgit entre elle et l’expérimentation sociale une première différence. Il n’est guère qu’un moyen d’arriver à la connaissance des faits sociaux et de leurs lois, c’est l’observation sous toutes ses formes ; l’expérimentation, en pareille matière, ne peut intervenir qu’exceptionnellement. Aussi voyons-nous que, de Platon à Auguste Comte, tous les créateurs de la science sociale font édifiée en interrogeant celles des autres sciences qui ont l’homme pour objet et, quand

ils se sont trouvés en présence de faits spécifiquement sociaux, en s’attachant à les saisir sur le vif, dans leur mobilité et leur complexité caractéristiques.

L’obligation de suivre cette méthode provient tout d’abord de la nature de la réalité sociale qui, en vertu de sa complexité même, ne souffre pas d’être enlevée au milieu où elle se produit normalement : la soustraire à ce milieu, c’est l’altérer, et, par conséquent, frapper d’avance de suspicion les conclusions que l’on serait porté à tirer de l’expérience. Il faut tenir compte, en second lieu, de « l’éminente dignité » du sujet, — ici, c’est l’homme vivant en société, — sur qui l’on ne saurait sans abus, opérer in anima çili et simplement « pour savoir ». Le physiologiste peut bien, — et encore, ce droit même lui est parfois contesté, — étudier le mécanisme respiratoire de l’oiseau plongé dans un air vicié nu raréfié à dessein ; le sociologue devra se borner à constater sur tel ou tel de ses semblables les effets (économiques, intellectuels, moraux, peu importe) d’une cause donnée, l’alcoolisme, par exemple.

Il suit de là que l’expérimentation, dans l’ordre des choses sociales, ne trouve son emploi légitime que lorsqu’il s’agit de modifier soit les êtres humains qui vivent dans un milieu déterminé, soit ce milieu lui-même, et cette modification, pour les raisons que nous venons d’exposer, doit tendre à être une amélioration (1). C’est dire que l’expérimentation sociale se propose une fin essentiellement pratique et qu’elle n’a chance d’atteindre son but que si elle procède par des transitions sagement ménagées, en s’appuyant sur ce qui est pour instaurer ce qui doit être, en respectant dans la mesure du possible la dignité et la liberté de ceux qu’elle met en cause. Tantôt, elle résulte du décret d’une majorité qui s’impose à elle-même la modification dont elle attend d’heureux effets : c’est le cas, si l’on veut, du peuple suisse prohibant, il y a quelques années,

(1) Un admirable exemple d’expérience sociale visant à l’amélioration : d’un milieu donné nous est offert par Godin lui-même créant le Familistère | pour l’élévation graduelle du standard of life de son personnel. Icarie et tous les essais de cités communistes ont été inspirés par la même préoccupation, I mais leurs promoteurs ont manqué, à des degrés divers, du sens des transi- ! tions nécessaires.

la fabrication et la vente de l’absinthe. Tantôt le changement proposé, bien qu’émanant encore de la volonté du plus grand nombre, ne concerne qu’une partie de la collectivité : telles sont, par exemple, les mesures qui ont pour but le relèvement de l’enfance pervertie ou coupable. En ce sens, on peut dire que la plupart de nos lois instituent des expériences sociales et que si la machine législative fonctionne infatigablement, — elle n’a jamais tant travaillé que pendant la guerre actuelle, — c’est que la presque totalité de ces expériences, n’ayant pas donné ce qu’on attendait d’elles, ont besoin d’être sans cesse recommencées sur nouveaux frais.

Mais l’expérimentation sociale procède le plus souvent de l’initiative individuelle et, sous cette forme, son rôle est immense dans l’évolution des sociétés humaines, même si l’on prend le mot social dans le sens le plus strict (1). A l’origine des institutions les plus imposantes, il y a, perdue parfois dans la nuit où sombrent les événements indifférents, l’invention hardie, mais précaire, d’un novateur de génie, d’autant plus méconnu ou même combattu de son vivant qu’il a dû employer pour matériaux, au lieu des choses qui ont au moins la docilité de leur inertie, des hommes que toute nouveauté déconcerte et irrite. Il va de soi que l’hostilité des intéressés se manifeste surtout lorsque l’expérimentateur obéit dans ses essais à un plan préconçu et qui risque, par suite, de rester inaccessible au vulgaire parce qu’il est le résultat de longues méditations et de recherches approfondies. Ce qui donne alors du prix à l’expérience sociale, c’est justement ce qu’elle comporte de voulu, de combiné, de méthodique... La voie est neuve ; tout en cherchant à améliorer, l’expérimentateur se propose aussi d’explorer ; il veut être le savant qui découvre, en même temps que le médecin qui guérit, et c’est là vraiment la forme la plus haute de l’expérimentation sociale. Mais les « sujets » sur qui porte

(i) si on l’entend dans son acception large, il n’est pas de nouveauté, pas de progrès au monde qui n’ait un retentissement social. Lorsque Théophraste Renaudot lance le premier numéro de sa Gazette, lorsque Harvey découvre la circulation du sang et Davy la lampe des mineurs, il en résulte un changement dans la condition des hommes et les rapports qu’ils ont entre eux. La pensée de l’anachorète elle-même, si elle arrive par l’écriture sous les yeux d’un de ses semblables, acquiert de ce fait une valeur sociale.

l’expérience, sentant confusément qu’ils sont à certains égards des moyens utilisés en vue d’une fin qui leur échappe, entrent en lutte, ouvertement ou sourdement, contre l’intelligence dominatrice qui les fait agir.

Il peut arriver aussi que l’opposition provienne non de ceux que le novateur a engagés dans l’expérience, mais des témoins qui, du dehors, en suivent la marche d’un œil jaloux ou scandalisé. Lorsque J. -H. Noyés, avec une audace qui n’a jamais été dépassée, institue en 1846 le complex marriage parmi les trois cents membres de la communauté d’Oneida, et, peu après, entreprend de « contrôler » la mise au monde des selected children qui doivent être les prototypes d’une humanité nouvelle, il profite pendant un certain nombre d’années de l’admirable tolérance dont les Etats-Unis ont le privilège, mais il arrive un moment, àJa fin de 1878, où les habitants de la région, soulevés par leurs pasteurs, estiment qu’ils doivent se substituer au feu du ciel, trop lent à tomber sur Sodome... De pareilles entreprises, quels qu’en soient d’ailleurs la valeur et le succès, nous présentent le type le plus accusé de ce que peut être une expérience sociale.

Est-ce à dire que, dans l’ordre de choses qui nous occupe, toute création doive être qualifiée du nom d’expérience ? Assurément non. Quand un fait social a trouvé sa norme, déterminé sa formule et sa structure, il ne relève plus, semble-t-il, de l’expérimentation. Les ouvriers en flanelle de la ville de Rochdale qui ont ouvert dans Toad Lane, le 21 décembre 1844, l’huinble boutique des Equitables Pionniers, ont été de remarquables expérimentateurs sociaux ; mais les braves gens qui, en 1918, dans un faubourg de Zurich ou un village de la ^ Charente, installent une boulangerie coopérative, ne méritent pas ce titre. Ajoutons enfin que, lorsqu’une expérience sociale réussit, ou, en d’autres termes, lorsque la nouveauté qu’elle apporte est jugée, à tort ou à raison, meilleure que ce qu’elle I remplace, elle tend à sé consolider et à se généraliser, en vertu de cette loi de l’imitation dont il serait superflu, après Tarde, de montrer le rôle prépondérant dans les affaires humaines. Par contre, il arrive parfois (fue, faute de circonstances favorables, une expérience, même heureuse, disparaît sans laisser de

traces, tandis que celle qui a su s’imposer à l’attention trouve sa consécration dans les moeurs et, souvent aussi, dans la loi, qui reflète la coutume et la crée tout à la fois. Mais nous devons arrêter là ces quelques réflexions préliminaires. Si sommaires qu’elles soient, elles contribueront peut-être à jeter un peu de clai’té sur la suite de notre exposé.

III. — Les expériences de Godin ont eu pour objet UNE meilleure ORGANISATION DU TRAVAIL. — CRITIQUE DU SALARIAT.

Le problème qui a tourmenté le fondateur du Familistère, c’est celui de l’organisation du travail, tel qu’il s’impose à notre époque. Ses expériences, subissant le sort de toutes celles que l’homme entreprend avec des moyens toujours bornés, peuvent paraître menues, fragmentaires, étroitement limitées dans l’espace et dans le temps. En réalité, elles ont eu pour objet de battre en brèche, hardiment, un régime économique condamné sans appel dans la pensée de leur auteur, celui du salariat.

Pour Godin et pour la plupart des économistes modernes, doit être appelé salarié le travailleur qui renonce à toute revendication sur le produit de son travail, moyennant le paiement, susceptible de revêtir les modalités les plus diverses, d’une compensation à laquelle est réservé le nom de salaire. Comme ce marché n’est presque jamais conclu sur les bases d’une parfaite équité, il mécontente inévitablement l’un au moins des contractants. L’ouvrier qui a cédé sa part de propriété sur l’objet fabriqué ne tarde pas à regretter ce qu’il a perdu. Son état d’esprit est celui qu’il est permis de supposer chez Esaü après l’affaire, si médiocre pour lui, du plat de lentilles. Il est persuadé, — à raison, le plus souvent, — que le patron ne lui a abandonné qu’une faible ou, en tout cas, une insuffisante partie du produit du travail. La richesse dont il constate ou suppose l’existence entre les mains de l’employeur lui semble résulter d’une véritable spoliation. Oubliant alors les avantages, réels cependant, qui l’avaient décidé à accepter le marché (ou, si

l’on veut, les nécessités qui l’avaient amené à le subir), il n’en voit que l’injustice et poursuit de sa haine celui qui jouit à ses dépens de ce que les économistes de l’école anglaise appellent Vunearned incrément, le revenu non gagné.

Autre conséquence sur laquelle nous devons insister : l’ouvrier s’étant désintéressé du sort qui attend l’œuvre issue de son travail et, par conséquent, de la vente du produit, il se trouve que non seulement son salaire ne dépend pas exclusivement, en principe, du prix de cette vente, — c’est ce qu’implique la définition même du contrat de salaire, — mais encore qu’il est déterminé par un ensemble de conditions qui échappent à toute direction méthodique et, quelquefois même, à toute interprétation raisonnable. Rappelons à titre d’exemple l’une au moins de ces conditions : tandis que les salaires, dans une industrie donnée, varient suivant le nombre des bras disponibles, c’est la rareté ou l’abondance des acheteurs qui règle sur le marché le prix du produit. Or, qui ne sait que dans l’état d’incohérence économique où nous vivons, il n’existe aucune relation directe, systématique, entre la demande des objets fabriqués et l’ofîre des bras nécessaires à cette fabrication ?

Tout produit, en effet, est destiné à être vendu. C’est ce qu’oublient trop volontiers Karl Marx et ses disciples, lorsque, dans leur critique du capitalisme, ils dressent face à face le salarié et l’employeur, comme s’ils n’étaient qu’à deux de jeu, comme si le patron faisait travailler l’ouvrier pour son bon plaisir, comme si, enfin, le travail de l’ouvrier suffisait à donner au produit toute sa valeur ! En réalité, il y a trois parties en cause : le salarié, l’entrepreneur, l’acheteur, et c’est, somme toute, celui-ci qui, dans bien des cas, tient dans sa dépendance les deux autres. Dès lors, et puisque le dernier acte de la production, c’est l’exposition au marché, que devrait être le salaire ? En bonne règle, il devrait se définir : le prix qui rétribue équitablement V augmentation de valeur marchande incorporée par le travail au produit, au cours des opérations que celui-ci a dû subir pour passer de l’état de matière première à celui de richesse consommable. Or, en fait, qu’est-ce que le salaire, sinon le prix qui rétribue (exactement ou non) l’effort déployé par l’ouvrier en un temps donné et pour une quantité de production donnée ? — Peu

m’importe, dit le salarié à l’employeur, le prix que vous obtiendrez du produit que je vais fabriquer pour votre compte. Ce que je veux, c’est être payé de ma peine 3. Si, pour amener un mètre cube de charbon du fond de la mine sur le carreau, Pierre, exploitant un mauvais filon, est obligé de dépenser deux fois plus de temps ou d’énergie musculaire que son voisin Paul, il entend être rétribué deux fois plus que celui-ci, même si les deux mètres cubes de charbon se valent pour l’acheteur.

Et voici que déjà surgissent les contradictions, les conflits d’intérêt, les causes de haine. Pour l’acheteur, le travail n’est rien et le prix de vente est tout. La femme du peuple qui revient du grand magasin, toute joyeuse d’en rapporter une jupe ou une blouse achetée en solde à 3 fr. 95, ne songe pas un instant que sa bonne affaire a pour rançon la détresse d’une autre femme du peuple, celle qui a taillé la jupe ou façonné la blouse. Pour l’ouvrier, le travail est tout, et les besoins de la consommation ne sont rien. Lorsque Marx, au mépris de la réalité, enseigne que le travail est à la fois la cause unique et la mesure absolue de la valeur du produit, il n’ignore pas que sa thèse ira au coeur de ce prolétariat dont il annonce les prochaines revanches. Pour le patron, enfin, le travail n’est ni la cause^ ni la mesure de la valeur : il en est une condition, condition onéreuse, d’ailleurs, comme tout ce qui augmente ses frais généraux, et qu’il s’agit de réaliser au meilleur marché possible, en rognant sur le salaire. Comment l’harmonie sociale pourrait-elle naître de ces antagonismes ?

Poursuivons notre analyse. La rétribution de l’effort qu’exige toute production affecte deux formes principales qui, bien qu’en apparence irréductibles l’une à l’autre, en arrivent dans la pratique à se rejoindre : le salaire aux pièces et le salaire au temps. Un jour viendra peut-être où l’on parviendra à rémunérer directement l’énergie utile employée à l’œuvre de la production. Les recherches des Marey, des Moleschott, des Mosso, des Henry, des Solvay, des Imbert et de leurs continuateurs permettront, il n’est pas interdit de l’espérer, de la distribuer sous forme de calories ou de kilogrammètres, et l’on consommera du travail humain... au compteur I Mais nous n’en sommes pas là. Aussi est-ce le résultat du travail que l’on salarie, en prenant, quand

il s’incorpore dans des objets semblables, l’objet lui-même comme unité de mesure. Or, le temps, bien qu’absent en apparence, intervient pourtant comme facteur dans cette fixation du salaire aux pièces. On calcule en effet le temps moyen qu’il faut à un ouvrier de qualité moyenne travaillant avec une activité moyenne pour établir la pièce, et on paie par unité un prix étudié de telle sorte que cet ouvrier, travaillant un nombre d’heures raisonnable, puisse atteindre au gain moyen des membres de sa corporation.

S’agit-il du salaire au temps, le seul qui, dans un grand nombre de cas, soit encore applicable, c’est la marche inverse que l’on constate. Alors, on exige que l’ouvrier, dans l’unité de temps, livre un certain nombre de pièces, ou de mètres, ou de kilogrammes, et l’on a souvent recours à d’ingénieux systèmes de primes pour l’entraîner à se dépasser sans cesse lui-même. Il arrive de plus en plus fréquemment que le contrat de salaire, à l’heure ou à la journée, stipule ce minimum de productivité, mais, fût-il muet sur ce point, l’entrepreneur n’en serait pas moins obligé par la force des choses d’apprécier la quantité de travail produite par chaque ouvrier dans un temps donné et de régler sur elle l’échelle des salaires.

Au fond, et malgré l’évolution indéniable vers le salaire aux pièces, c’est encore le temps qui est le principal régulateur de la rétribution du travail. Mais du temps lui-même, du temps seul, on ne parviendrait pas à tirer une règle satisfaisante, ou seulement acceptable, du taux du salaire, si d’autres éléments d’estimation ne venaient à leur tour se situer dans le temps. Au nombre de ces éléments nouveaux, il faut mettre en première ligne les besoins du travailleur, envisagés dans leurs rapports avec le coût des subsistances. Si dans la ville de X. une journée de maçon se paie 15 francs en moyenne, c’est que, étant donné le coût moyen de la vie à X., il faut 15 francs à un ouvrier de cette profession rude, dangereuse, exposée aux intempéries, pour subvenir aux dépenses d’une de ses journées. A ce point de vue, et dans une certaine mesure, le salaire est presque toujours un lioing wage, ce qui ne veut pas dire, certes, qu’il s’abaisse nécessairement, en vertu de l’impitoyable loi d’airain, admise jadis comme un dogme, au minimum strictement néces-

s aire pour permettre à l’ouvrier de ne pas mourir de faim. Après cela, est-il besoin d’ajouter que beaucoup d’autres forces interviennent, qui contribuent, elles aussi, à élever ou à abaisser la valeur marchande du travail ? Sinon, comment expliqueraiton, par exemple, que, dans la petite ville de Guise où s’élève le Familistère, les salaires des tisseurs de fabrique étaient, avant la guerre, inférieurs de près de la moitié à ceux des ouvriers de la fonderie ? Ce sont ces forces économiques, plus mobiles que les vagues de la mer, dont la résultante, échappant souvent à tous les calculs, détermine pour chaque cas particulier le prix de la main d’œuvre. Pourquoi cet ouvrier de Puteaux, en 1910, gagnait-il 16 francs par jour à « carrosser » des automobiles de luxe, tandis que son camarade du textile s’exténuait pour quatre francs cinquante dans un peignage roubaisien ? Les savants ont édifié à ce propos de belles théories sur l’équilibre économique... En réalité, la formule de l’équitable répartition du produit entre le patron et l’ouvrier n’est pas découverte encore, et nous croyons avec Godin qu’elle ne le sera pas tant que la production devra subir la loi du salariat.

Mais il nous suffira d’avoir effleuré ces quelques aspects du plus ardu peut-être des problèmes qui préoccupent les économistes. Aussi bien, nous en avons assez dit pour laisser deviner les insuffisances, les contradictions, les injustices d’un régime qui, sous le perfectionnement apparent de ses procédés d’application, aboutit plus que jamais à l’écrasement du faible par le fort. Éliminé de la partie qui se joue au marché entre l’entrepreneur et l’acheteur, le salarié n’a pas le moindre souci de la quantité d’utilité marchande, monnayable, qu’il a mission d’inscrire par son travail dans l’objet fabriqué, et la répercussion de cette indifférence vient léser, si le contrôle de l’employeur n’y a pas mis bon ordre, l’acheteur qui n’en peut mais. En d’autres termes, il n’y a pas entre l’ouvrier et le patron une communauté d’intérêts, en vue de livrer au consommateur une marchandise dont la qualité soit d’accord avec le prix. Si l’entrepreneur est honnête, alors entrepreneur et acheteur, également désireux, l’un de bien servir, l’autre d’être bien servi, trouvent en face d’eux l’ouvrier dont ils ont à redouter les malfaçons. Si le patron est malhonnête, c’est l’acheteur qui est doublement

victime, bien qu’on ait vu des salariés qui, pour se venger d’un patron odieux, « finissaient » avec amour l’ouvrage qu’on leur avait dit de saboter... Ajoutez à ce trio d’adversaires un quatrième intéressé, l’intermédiaire, qui, pour prélever sa part, majore les prix quand il ne sophistique pas les produits, et dites si le sort du consommateur, sur qui portent tous les coups, n’est pas digne de pitié. Comme le héros du vieux Corneille, seul contre trois, il doit, ou succomber, ou, s’armant d’un « beau désespoir »,... appeler à son aide la coopération.

On dira peut-être que notre sollicitude ne sait pas choisir entre le salarié et le consommateur. Mais qui ignore que dans la réalité, ils ne font qu’un ? Sous la dualité des fonctions économiques, il y a identité des personnes, ce qui devrait impliquer, dans une société bien faite, identité des intérêts. Or, que voyons-nous ? Après avoir vendu, comme producteur, la seule marchandise dont il dispose, — son énergie musculaire ou cérébrale, sa force de travail, — notre ouvrier, semblable au Maître Jacques de la comédie, revient trouver, mais cette fois en qualité de consommateur, son employeur de tout à l’heure, — ou un aller ego de celui-ci, peu importe. Seulement, ce n’est plus alors de la force de travail qu’il entend emporter chez lui, en retour de son bel argent, ce sont des produits immédiatement utilisables, et acquis uniquement en raison de cette possibilité d’utilisation. Pour reprendre l’exemple que nous donnions plus haut, que le charbon dont la qualité lui agrée ait été extrait à grand’ peine par Pierre ou comme en se jouant par Paul, il est bien décidé, obéissant sans s’en douter à ce que devons appelle la loi d’indifférence, à n’en donner qu’un seul prix, et un prix qui soit le plus bas possible : c’est à l’employeur de Pierre et de Paul à déterminer, malgré l’écart des frais de production, le prix unique moyen des deux tonnes de charbon, en tenant compte de l’importance des besoins et des stocks, des tarifs de la concurrence, etc. Gomment l’homme qui, par suite de l’incapacité des salariés à faire leurs affaires eux -mêmes, assume un pareil rôle avec tous les aléas et toutes les difficultés que comporte l’adaptation perpétuellement changeante de la fabrication à la demande, ne détiendraitil pas la prépondérance économique et sociale ? S’il est adroit.

s’il sait réunir et manier en artiste toutes les conditions de la production avantageuse : capitaux à bon marché, main-d’œuvre au rabais, débouchés assurés, etc., il pourra vendre très cher à l’acheteur le fruit d’un travail qu’il aura très faiblement rétribué à l’ouvrier. De là le caractère mystérieux, inquiétant, trop souvent inique, de la fonction exercée par l’entrepreneur capitaliste, tour à tour «bienveillant et exploiteur » (1), qui profite, pour rançonner tantôt le client et tantôt le salarié, de ce qu’il n’y a en principe aucun rapport logique, aucune commune mesure entre la somme qu’il verse au vendeur du travail et le prix qu’il reçoit de l’acheteur du produit. Sans songer à nier l’évidence, à savoir que la concurrence, d’une part, et l’organisation ouvrière, de l’autre, tendent de plus en plus à faire du salaire payé au travailleur l’élément régulateur par excellence du prix de vente, il n’en demeure pas moins, — et la statistique des grèves est à ce sujet éloquente, — qu’entre les salariés, presque toujours ignorants des conditions de la production, et les patrons, retranchés derrière le secret de leurs affaires, la lutte se poursuit, âpre, obscure, incohérente, sans cesse renaissante malgré de passagères accalmies (2).

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