LA LUTTE CONTRE LA CONCURRENCE
Ce désordre social, Godin le connaissait bien, puisqu’il en avait souffert comme ouvrier avant d’en profiter comme chef ^ d’industrie. Devenu le maître d’une usine florissante, il se , rappelait le temps où, compagnon du tour de France, il recevait des mains d’un petit serrurier de sous-préfecture un mince écu de trois livres comme salaire de douze à quatorze heures d’un labeur épuisant : « Tous les jours, écrivait-il plus tard * « en évoquant ces souvenirs de jeunesse, se renouvelait pour
(1) Cf. Marie Godin, Doc. biogr. t. III, p. 90. ^2) Ibid., p. 62 et 63.
« moi la dure épreuve d’un travail qui me tenait à l’atelier « depuis cinq heures du matin jusqu’à huit heures du soir. Je « voyais à nu la misère de l’ouvrier et ses besoins ; et c’est au « milieu de l’accablement que j’en ressentais que, malgré mon « peu de confiance en ma propre capacité, je me disais : Si « un jour je m’élève au-dessus de la condition de l’ouvrier, « je chercherai les moyens de lui rendre la vie plus supportable « et plus douce, et de relever le travail de son abaissement. » (1) Cette promesse, on sait que Godin l’a tenue, non pas comme tant d’autres, en établissant sur le papier un de ces plans dans lesquels la réalité se plie complaisamment aux caprices de l’inventeur, mais en construisant, sous l’inspiration de son maître Fourier (demeuré, lui, et pour cause, simple théoricien), une cité ouvrière réelle et prospère, transition harmonieuse entre les nécessités du présent et les progrès de l’avenir.
La solution du créateur du Familistère tient en une brève et simple formule qu’il a empruntée, comme Stuart Mill, avec qui elle lui est commune (2), aux socialistes de 1848 : l’association du capital et du travail. En lui imposant, avec des risques nouveaux, les responsabilités qu’il avait jusqu’alors esquivées, l’association met entre les mains du travailleur l’outil de production sans lequel il ne saurait y avoir pour lui d’émancipation véritable. Du même coup, elle fait du salarié de la veille tout à la, fois l’auteur et le vendeur du produit ; elle réconcilie en les confondant en une même personne deux des adversaires du combat social : l’employeur et l’employé (3). Dès lors, ce que touchent les travailleurs pris dans leur ensemble correspond bien à l’accroissement de valeur que le produit a reçu de leur travail. Entre la somme que l’acheteur a versée pour entrer en possession de ce produit et celle qu’ont touchée les ouvriers dont il est l’oeuvre, il n’y a plus cette sorte de solution de continuité qui résultait de l’intervention mystérieuse de l’entre-
(1) Grodin, Solutions sociales, 2® édition, Paris 1871, p. 14.
(2) Dans ses Principes d'Economie politique dont la première édition a paru en 1848, Stuart Mill (cf. notamment liv. IV, ch. VII), bien avant Q-odin, qui, d’ailleurs, ne semble pas l’avoir lu, a conclu en quelques fortes pages à l’abolition du salariat par l’association coopérative de production,
(3) Cf. Marie Godin, Doc. biogr., t. III, p. 131-132 ; p. 284.
preneur et de son prélèvement invérifiable. Dans le même ordre d’idées, ce ne sont plus seulement des conditions étrangères , à la valeur d’échange de la richesse produite, (les besoins du travailleur, par exemple, ou le nombre des bras disponibles), qui déterminent le salaire, c’est-à-dire la part que l’ouvrier acquiert de cette richesse ; c’est le prix de vente du produit, c’est-à-dire l’utilité que lui reconnaît le consommateur, le service ou le plaisir qu’il en attend ; — et la collectivité des producteurs reçoit enfin le fruit intégral de son travail.
D’ailleurs, n’y a-t-il pas quelque abus de langage à parler encore de salaire sous ce nouveau régime ? Ramenons l’association à sa forme la plus simple. Quel en est le mécanisme ? Les associés établissent la somme de toutes les ventes de l’exercice ; ils en déduisent le prix d’achat des matières premières, les frais généraux, les réserves, les amortissements, les impôts, les assurances, etc., et ils se partagent l’excédent. Gela étant, le salaire payé à la semaine ou au mois est-il autre chose qu’une avance faite au cours de l’exercice sur l’excédent dont il vient d’être question, ou, en d’autres termes, sur les profits de l’entreprise ? Pour la commodité des intéressés, ces avances peuvent bien leur être versées au fur et à mesure de l’exécution du travail et à échéance périodique, mais alors, c’est le reliquat de la somme sur laquelle on a prélevé ces acomptes qui est variable avec les résultats financiers de l’exercice. Dira-t-on qu’il s’agit bien réellement d’un salaire, parce qu’en cas de perte constatée à l’inventaire, les sommes touchées par les travailleurs ne sont pas récupérables ? — Elles le sont, répondrons-nous, dans la mesure où les réserves et l’avoir social, propriété collective des associés, permettent de couvrir ce déficit. Enfin, s’il arrive presque toujours que l’avance ainsi consentie en cours de route, — nous continuerons à l’appeler salaire pour nous conformer à l’usage — est, en fait, sensiblement égale à ce que touchent pour un laps de temps ou pour une quantité de travail identique les salariés de la même profession, cela vient de ce que la concurrence oblige l’association à vendre au même prix, et, par conséquent, à produire aux mêmes conditions que les patrons qui luttent avec elle sur le marché.
Nous venons d’évoquer, à propos de l’association, le spectre
(Je la concurrence : c’est qu’elle est la mauvaise fée 'qui menace, dès sa naissance, toute société autonome de production. Pour qu’une association tienne toutes ses promesses, il faut qu’elle assure à ses membres le maximum de sécurité et de justice. Or, la sécurité, ce sont surtout les concurrents du dehors qui la mettent en péril. Trop rares sont les associations qui jtrouvent en venant au monde ce que Godin déposa tendrement dans le berceau de celle dont il était le père : une usine en pleine prospérité, une firme réputée, des brevets d’un excellent rapport, des capitaux abondants, bref, tous les éléments du succès. Que d’associations, faute de rencontrer de pareilles bonnes fortunes, meurent comme l’agneau de la fable, étranglées par les loups dévorants de l’industrie compétitive, ou même, découragées de naître, restent à l’état de projets avortés ; que d’ateliers coopératifs furent ainsi créés en rêve, dans l’ivresse d’un jour de grève, et s’évanouirent sans avoir vécu(l) !
A cette perpétuelle menace du dehors s’ajoute un péril intérieur qui n’est pas moins grave. Il a pour cause la difficulté de réaliser parmi les associés cette équitable distribution des fruits du travail dont nous disions tout à l’heure qu’elle est impliquée dans le principe même de l’association. Il est bien vrai que celle-ci restitue à l’ensemble des travailleurs qu’elle solidarise la totalité du profit. Mais il faut que cette justice économique à forme collective en arrive à se résoudre et, pour ainsi dire, à se monnayer en justice individuelle. Il faut, en d’autres termes, répartir les bénéfices en proportion exacte du droit qui revient à chacun sur la richesse issue de l’effort de tous. L’union des associés, leur dévouement à l’œuvre commune, leur confiance dans le succès final, l’existence même de l’association sont à ce prix.
Pourvoir à ces nécessités, parer à ces dangers, tel fut l’objet que s’assigna Godin, une fois qu’il eut établi, avec plus de netteté qu’on ne l’avait fait avant lui, la formule de l’association de production. Et, de même que cette formule, il ne s’est
(1) On lira avec fruit à ce propos l’intéressant article de M. Joseph Cernesson : Les associations ouvrières de production. — (Revue p es Deux- Mondes, 1911).
pas contenté de la concevoir en pure théorie, dans l’abstrait et dans le vide, mais qu’il l’a appliquée à une association vivante et agissante, ^de même, pour prémunir cette association et, avec elle, toutes celles à créer sur le même type, contre les causes d’échecs que nous venons d’indiquer, il a combiné certains moyens, imaginé certaines précautions, capables, il l’espérait du moins, de conduire au résultat cherché. Voulant enfin éprouver la valeur de ces mesures de sauvegarde, il a procédé expérimentalement, suivant sa méthode favorite. Achevons de mettre en lumière la raison d’être de ces expériences et de discerner les enseignements qui s’en dégagent.
V. — Les dangers de la concurrence (suite). — L’Association OUVRIÈRE DE PRODUCTION NE LES ÉVITERA PLEINE- MENT qu’en SE METTANT AU SERVICE DE LA COOPÉRATION DE CONSOMMATION.
Nous avons dit plus haut que la concurrence fait planer sur l’association de production un danger de tous les instants. On sait, en effet, que le résultat involontaire vers lequel tend incessamment la concurrence, en vertu de son âpreté même, c’est la réduction à zéro du profit, c’est-à-dire de la différence entre le prix de vente et le coût de production. Obligée de lutter sur le marché avec des compétiteurs qui ont presque toujours sur elle l’avantage de l’ancienneté, de l’expérience acquise, et aussi de l’absence de scrupules, l’association est d’autant plus menacée que, si son organisation et ses principes lui font une loi de mieux répartir les bénéfices, ils sont loin de lui 'en faciliter l’acquisition. Pour nous servir d’une comparaison que nous aurons plusieurs fois l’occasion d’employer, l’entreprise patronale est une monarchie, une tyrannie, si l’on veut ; l’association est une république. Dans l’usine du chef d’industrie régnent la discipline, l’unité de direction, la fermeté de commandement. S’il y a des exceptions, à moins d’être servies par des conditions artificielles d’existence, ces exceptions ont la vie courte. Garde-chiourme incomparable, l’intérêt personnel de l’employeur veille sans répit, toujours en quête
d’une économie à réaliser, d’un salaire à réduire, d’un emploi à supprimer. Si l’industrie est en péril, si le profit menace d’atteindre le fatal zéro dont nous parlions tout à l’heure, l’art de produire à peu de frais s’élève alors au maximum d’ingéniosité et même de cruauté : faut-il rappeler la misère à laquelle sont condamnés tant d’ouvriers des industries textiles, ou encore les hontes du sweating-system ? Dans l’association, au contraire, l’intérêt personnel se trouvant affaibli et comme dilué au sein de la masse, la direction risque d’être plus molle, la discipline plus flottante, les frais généraux moins compressibles. A armes égales, la lutte devient vite insoutenable pour la société ouvrière de production. Elle en est réduite alors à vivre d’expédients. Elle a recours aux emprunts, implore l’aide de l’Etat ou des communes, sollicite un traitement de faveur dans les adjudications publiques, ou bien, s’armant de courage à l’exemple de la Verrerie ouvrière, réduit momentanément les salaires de ses membres.
11 lui arrive parfois de conquérir ainsi, à force d’obstination, de dévouement et d’énergie, un succès qui, d’abord précaire, se confirme et se stabilise par la suite : le nombre des associations prospères est assez grand dans notre pays pour que tout pessimisme, à cet égard, nous soit interdit. Mais parfois aussi, l’entreprise, acculée à la faillite, capitule et disparaît : ce jour-là, le martyrologe de la coopération enregistre une victime de plus.
Comment remédier à cette sorte de faiblesse organique qui j infériorise l’association en face de ses concurrents mieux taillés pour la lutte ? La première idée qui vient à l’esprit, c’est de lui faire des muscles, de lui infuser un sang plus vif dans les veines, c’est-à-dire, pour parler sans métaphore, d’accroître j sa productivité, tout en dotant ses produits d’une supériorité qui les impose sur le marché, et c’est à cette solution, nous le verrons, que Godin s’est arrêté. Mais il en est une autre, infiniment plus radicale, et dont, en l’état des choses, il a dû laisser le soin à l’avenir : c’est celle qui consiste à supprimer l’adversaire. Si l’organisation des consommateurs suivant la méthode rochdalienne (sociétés de distribution, magasins de gros, coopératives industrielles et agricoles) se développe comme les faits actuels permettent de l’espérer, un jour viendra où la
consommation sera maîtresse de la production à qui elle assurera débouchés et capitaux. Ce jour-là, il est évident que c’en sera fait, non-seulement de l’industrie fondée sur le régime de la concurrence, mais encore du salariat, c’est-à-dire du mode de rétribution du travail en qui s’incarne ce régime. Seulement, l’association de production devra, elle aussi, s’effacer devant la consommation triomphante et changer radicalement de caractère. D’autonome, elle deviendra <' fédérale ». Elle n’aura plus à conquérir des clients avec la terreur continuelle d’être abandonnée par eux. Elle ne sera plus obligée de lutter d’ingéniosité, d’audace, et quelquefois de fourberie avec des rivaux dont elle était réduite à adopter les mœurs pour les vaincre. Elle perdra peut-être à cette transformation les quelques satisfactions, d’ailleurs trop chèrement achetées, qu’elle partageait avec ses ennemis de l’industrie à forme patronale : la liberté de ses mouvements, l’espoir des gros bénéfices, ou bien encore l’orgueil de certaines victoires difficilement remportées ; mais, commanditée, contrôlée, domestiquée, si l’on veut, par la coopération de consommation, elle remplira avec probité et sécurité sa destinée, qui est d’être la pourvoyeuse attentive et docile des besoins humains.
La probité lui sera facile parce qu’elle ne sera plus réduite à faire la chasse au profit, et que, d’autre part, elle ne risquera plus de se transformer, par un resserrement accidentel ou voulu du nombre des associés, en une sorte de tontine ou d’entreprise patronale à plusieurs têtes. Sa sécurité, enfin, sera absolue, car, soustraite aux aléas de la concurrence, elle ne demandera au magasin de gros qui absorbera sa fabrication que l’équivalent de ses frais de production, et, dans ces frais, elle fera entrer en première ligne un salaire largement suffisant pour garantir à ses travailleurs un légitime bien-être. Si même il arrivait que la consommation, abusant de sa force, voulût, sur quelques points, abaisser injustement la rétribution des producteurs, l’industrie ainsi sacrifiée se verrait, par le jeu de l’offre et de la demande, abandonnée de ceux qu’elle employait, et, pour y ramener le nombre de bras nécessaire, il faudrait bientôt en arriver à un relèvement des salaires.
Rien n’indique d’ailleurs que le syndicalisme, qui a pour
fonction propre de défendre les intérêts des producteurs, n’aurait aucun rôle à remplir dans cette organisation nouvelle, et l’on aurait tort de se représenter la République coopérative, que certains entrevoient déjà dans les brumes de l’avenir, comme une sorte de paradis où les hommes, réconciliés mais inertes, vivraient dans la béatitude d’une paix sans nuages. Seulement, tandis qu’aujourd’liui le travailleur, actif comme producteur, est -passif comme consommateur, ce qui entraîne une rupture de l’équilibre économique, en régime coopératif, la consommation, prenant enfin conscience de ses devoirs et de ses droits, enfermerait la production dans les limites du juste salaire, après l’avoir supplantée comme bénéficiaire transitoire du profit.