QUOI LE SUFFRAGE N’A PAS RÉPONDU A CE QU’ON ATTENDAIT
DE LUI. Les malheurs de la guerre et, plus TARD,
l’Élection de Godin a l’Assemblée Nationale interrompent les expériences a base électorale.
L’auteur du projet qui préconisait le vote sur bulletin collectif insistait dans son mémoire pour que, même en cas. d’insuccès, l’on fît plusieurs fois l’essai du système avant de l’écarter définitivement. Il reçut satisfaction, puisque ce fut ce mode de scrutin qui demeura seul en vigueur pour les répar-
(1) Edifié sur les sentiments de ses collègues à son égard, ce travailleur, M. B..., refusa de prendre part aux opérations électorales qui suivirent. Il convient cependant de remarquer que la faiblesse, choquante à première vue, du salaire moyen accordé à l’artiste en question i37 fr. 70 par mois), s’explique en partie par le fait que certains électeurs s’abstinrent systématiquement de voter sur son nom, en raison de la situation exceptionnelle qu’il occupait à l’usine, à laquelle il n’était attaché, comme collaborateur occasionnel, que par un contrat de durée limitée.
titions relatives aux mois de février, mars, avril et mai 1870 (1). Nous en connaissons la technique ; il nous suffira donc d’en enregistrer brièvement les résultats. Au jour marqué pour la répartition de février, 70 électeurs, sur 72 inscrits, se constituèrent en 7 groupes de 10 membres et émirent 4.550 suffrages,
dont voici le détail :
Votes de quotités inférieures à 20 francs 1803
» allant de 20 à 50 francs 1364
» dépassant 50 francs et allant
jusqu’à 150 francs 62
Abstentions ou zéros 1321
Total 4550
Ainsi, loin de se corriger de ses erreurs, le corps électoral les aggrave. Certaines allocations bondissent jusqu’à 150 francs ; 11 d’entre elles s’élèvent jusqu’à 100 francs. Mais comme la somme à distribuer ne dépasse pas 909 francs, on en est réduit, une fois de plus, à ne rien donner aux uns parce qu’on a tout donné aux autres. Un nom sur quatre se trouve, par suite,; affecté, sur chaque bulletin de vote, du zéro qui le priverait de toute gratification si des votes contraires ne venaient rétablir l’équilibre. L’examen de certains cas individuels est instructif au plus haut point. L’employé X, qui obtient d’un ami une allocation de 150 francs, voit' sa valeur estimée tout juste ài rien par 13 de ses collègues. Si deux bons camarades de Z inscrivent 130 francs et 120 francs en face de son nom, 29 électeurs^! en revanche, lui marquent un zéro. Enfin, cette fois encore, j les trois employés les plus hautement rétribués de l’établissement sont relégués aux 30®, 50® et 72® rangs. Le lecteur, averti des mécomptes électoraux survenus au sculpteur B, aura dési-; gné de lui-même le titulaire de cette 72® place.
Les expériences se poursuivirent pour les mois de mars, avril et mai 1870. Afin d’éviter des redites, nous condenserons!
(1) En réalité, les votes eurent lieu entre mars et août 1870, à des datesi irrégulières. Les graves événements qui aboutirent à la déclaration de guerrei du 15 juillet vinrent troubler les dernières opérations et en auraient arrêté! le cours, même si l’expérience n’avait pas été condamnée par ses propresi résultats. '
en quelques tableaux, en les empruntant aux Documents biographiques (1) , les résultats de ces essais et nous y joindrons, pour la commodité des rapprochements, ceux des deux répartitions antérieures. Quelques commentaires achèveront de mettre en relief l’enseignement qui se dégage des chiffres et des faits.
1 Prenons pour point de départ la réalité ; classons en caté- I gories, d’après leurs gains mensuels^ les 83 employés qui parti- I cipèrent à la répartition du mois de mai. On aura ainsi une idée ; au moins approximative de la hiérarchie de leurs salaires au I cours du premier semestre de 1870. Pour arriver à une exac- I titude absolue, il faudrait faire état des quelques fluctuations amenées par les entrées d’employés nouveaux, les promotions I ou les renvois et dégager de ces variations une moyenne appli- I cable aux cinq mois d’essais.
Catégories
Appointements payés en mai 1870.
Nombre des employés de chaque catégorie.
catég.
536 fr., 400 fr., 350 fr
250 fr
De 150 fr. à 200 fr
De 100 fr. à 150 fr
De 50 fp. à 100 fr
50 fr. au maximum
Total des appoiiitenu uts payés en mai 10.550
Total. 83
I (!' Cf., Doc. hiogr,, l. II, p. 395 et suiv
Groupons maintenant dans un tableau d'ensemble les données fournies par le dépouillement des cinq scrutins sur bulletin collectifs.
Sommes à répartir (dixième de la somme totale des
appointements
mensuels).
Nombre des employés inscrits sur les bulletins.
Nombre des employés ayant pris part au scrutin.
Totaux
des
votes à émettre pour
l’appréciation de tous les inléreisés.
1 Voles
■ de sommes ’ inférieures à 20 francs.
Janvier. .
m fr.
l.POO
Février .
Mars
Avril ...
Mni . . .
Votes
de sommes allant de 20 à 50 francs.
Votes
de sommes allant de 50 à 200 francs.
Votes
de sommes égales
ou supérieures à 500 francs.
Abstentions
ou
inscriptions de zéros
Nombre
des
électeurs ayant permis l’idemificatiou de
leurs votes.
Janvier. . Février. .
Mars
Avril
Mal
En dépit de la sécheresse de ces statistiques, qui ne laissent pas deviner certaines particularités intéressantes sur lesquelles, nous aurons à revenir tout à l’heure, ce tableau est par luimême des plus éloquents. Le nombre des électeurs n'ayant pas cessé de croître à chaque essai, il en est résulté une progression toute naturelle des suffrages à émettre et des sommes à distribuer. Les attributions de primes modérées (au-dessous de 20 francs) vont par contre en diminuant, exception faite du relèvement qui distingue l’expérience du mois d’avril. Le nombre des allocations exagérées suit nécessairement une marche contraire : elles se multiplient de mois en mois, entraînant, pour les raisons que nous connaissons, une augmentation correspondante du nombre des abstentions et des zéros. Il se trouve même, en avril, un électeur fantaisiste qui partage entre deux privilégiés
les 1.042 francs dont il dispose, et, en mai, un autre électeur bat ce record en inscrivant en face d’un seul nom la totalité de la somtne à répartir ! Qu’est-ee à dire, sinon que, dans l’esprit des électeurs, il ne s’agit plus de justice distributive, de recherche impartiale des capacités, et autres billevesées de ce genre, mais d’une sorte de concours d’égoïsme, chacun visant à partager le magot avec un nombre aussi restreint que possible de « parties prenantes » ? Il est vrai qu’on ne peut voter pour soi, mais qu’à cela ne tienne : on répartira la somme entre quelques compères bien choisis, à charge pour ceux-ci de vous rendre la pareille. Par leur masse, les allocations disproportionnées neutraliseront, au moins en partie, l’effet de tous les zéros que les associés auront pu recueillir par ailleurs, et leurs moyennes s’en trouveront améliorées d’autaht. Voici, par exemple, un employé, rétribué à l’usine 250 francs, à qui un collègue, désintéressé jusqu’à l’abnégation, — car il n’a pas été payé de retour, — a alloué en mai toute la somme à répartir, soit 1.055 francs. Classé 58®, en janvier, par le vote sur bulletin 3ollectif , il s’était vu attribuer de ce fait une modeste gratification de 5 fr. 15. En février, il avait reculé au 66® rang et sa part du I gâteau était de 4 fr.34; elle était de 6 fr. 15 en mars, et de 7 fr. 75 3n avril. En mai, bien que, sur les 72 électeurs qui ont voté [i son sujet, « 59 l’aient apprécié en diminution d’appointe- I nents », bien que 44 zéros se soient abattus sur lui, sa moyenne, ^râce au vote de son complaisant ami, ressort à 23 fr. 33 (1). pu 57® rang que lui avait donné le scrutin du mois précédent,
I e voilà qui, du coup, monte au 3®. Remarquons enfin que ces jmtentes, — nous devrions dire ces collusions, — si évidemment contraires au but poursuivi par Godin, ont fini, l’habitude
(1) Revenons à ce propos sur le mécanisme du vote. Les 79 électeurs se ont répartis en 10 groupes, dont 9 de 8 membres et 1 de 7 membres. Notre •mployé appartenant au 2® groupe, les 8 membres de ce groupe, à commencer lar l’intéressé lui-même, n’ont pas voté. Des 72 autres électeurs, 44 ont tracé in zéro en face de son nom, 5 lui ont alloué dix francs ; 4, quinze francs ; , dix-huit francs ; 5, vingt francs ; 4, vingt-cinq francs ; 1, trente francs ; , quarante francs ; 3, cinquante francs ; 2, cent francs ; et ), mille cinquanteinq francs. Le salaire mensuel de ce travailleur s'élevant à 25 0 francs, tous es électeurs qui lui ont accordé moins de 25 francs l’ont, par cela même, jugé défavorablement. Le total des sommes qui lui ont été allouées (1,843 francs), Mvisé par 79, nombre des électeurs, donne la moyenne sus-indiquée,
; 3 fr. 33.
aidant, par se produire au grand jour, puisque, (la dernière colonne de notre tableau en fait foi), le nombre des électeurs dont on a pu identifier les votes à l’aide des signatures figurant sur les bulletins a été sans cesse en augmentant.
Ce sont justement ces signatures d’électeurs, apparemment satisfaits de leur œuvre, qui permettent de dénoncer les votes d’allocations que l’on pourrait appeler réciproques. L’abus, dans la répartition relative au mois de mars, n’excède pas certaines limites ; le suffrage donne même quelques signes de relative modération, notamment en ceci que la plus forte prime attribuée ne dépasse pas 116 francs. U est vrai que 34 de ces primes atteignent 100 francs ou plus encore, et que le montant des abstentions ou des zéros s’élève au tiers des votes exprimés. Pourtant, il existe enc’ore des électeurs consciencieux, témoin celui qui, se reconnaissant incapable d’assigner des rangs à ses collègues, partage la mensualité à distribuer en 69 parts égales (1), alloue le quotient de cette division, soit 14 fr. 43 aux 68 premiers inscrits et fait bénéficier le 69® et dernier du restant de la somme, 14 fr. 76.
Mais, en avril, les coalitions d’intérêts deviennent plus âpres et plus fréquentes. Exception faite pour l’employé qui donne 500 francs à l’un de ses collègues et 542 francs à un autre, — sans doute pour les consoler de n’avoir touché antérieurement que 4 fr. 72 et 5 fr. 81 — on constate plus de sagessoi dans la fixation du taux des primes, dont aucune n’est supérieure à 100 francs. Seulement, on voit augmenter le nombres de celles qui dépassent 40 francs, c’est-à-dire presque le triplei de l’allocation moyenne qu’un partage égal eût assurée à tousi les employés, et leur dispensation se limite à la petite coterie! qui a partie liée avec l’électeur. L’un d’eux, dans le groupe! n® 8, attribue 770 francs à 14 de ses camarades, et les 57 autresj doivent se contenter des 272 francs qui restent. Dans un groupe^ voisin, 760 francs deviennent de la même façon le lot de^ 9 bénéficiaires... sur le papier, tout au moins. Quant aux primes de 50, 60, 62, 70, 80, 100 francs, elles font l’objet d’un véritable^
(1) La liste qu’il a entre les mains ne porte que 69 noms, car on a rayé le! sien et celui des six autres membres de son groupe. La mensualité à répartir est de 996 francs.
inarché d’échange entre membres de groupes différents. Par •exemple, un débutant que nous appellerons A vote à l’employé B une gratification de 50 francs, et celui-ci s’empresse de lui rendre la pareille, sans prendre garde que 50 francs, c’est exactement la somme versée chaque mois comme salaire à notre apprenti 1 Du point de vue où nous nous sommes placé, l’expérience du mois de mai est la plus instructive de toutes. Pour être en majeure partie certifiés par des signatures, la plupart des votes ne procèdent pas de mobiles plus relevés que ceux dont s’étaient inspirés naguère tant de suffrages anonymes. Comme précédemment, la masse des électeurs se montre impuissante à porter sur un même candidat une majorité de jugements orientés dans le même sens : au moment précis où l’employé D, appointé à 200 francs par mois environ, recueille 24 zéros, il reçoit de 23 collègues des allocations dont la plus faible n’est pas inférieure à 30 francs et dont certaines s’élèvent jusqu’à 200 francs. Enhardies par le succès et la liberté, — car le fondateur du Familistère s’est résolu à rester simple spectateur des événements, — des négociations suspectes se poursuivent ouvertement : ici, c’est X qui, ayant voté 770 francs de primes à 10 de ses amis, obtient de 7 d’entre eux des primes égales à celles qu’ils ont reçues de lui ; là, c’est Z, à qui 7 complices rendent vote pour vote, après qu’il a disposé en leur faveur d’une somme totale de 750 francs. Nous nous en tiendrons à ces exemples, bien que, pris entre dix autres semblables, ils soient loin d’épuiser toute la réalité patiemment recueillie dans Documents biographiques .
Un regard d’ensemble jeté sur les cinq essais de la série que nous étudions nous permettra d’asseoir définitivement les conclusions dont nous possédons déjà les principales données. 63 employés prirent part à ces cinq expériences. Comparons aux primes qu’ils ont touchées effectivement celles qu’ils auraient reçues si, au lieu de confier aux suffrages de leurs pairs le soin d’opérer cette répartition, on s’était contenté de leur remettre le dixième de ce qu’ils touchaient à l’usine. Pour aider au rapprochement, nous distribuerons ces travailleurs en catégories d’après le chiffre de leurs appointements, •en empruntant le principe de cette division au tableau que l’on a pu lire quelques pages plus haut :
Catégories d’employés établies d’après
les appointements
Nombre des titulaires
de chaque catégorie.
Dixième du total
des appointements
de la catégorie
en janvier 1870.
Dixième du total
des appoiotemenls
de la catégorie
en mai 1870.
iloyenne des
allocations votées
à la catégorie
au cours
des cinq essais.
Différence en moins ou en plus avec le dixième des appointements de mai.
l'« catég.
fr. c.
fr. c.
fr. c.
fr. c.
Totaux. .
Ces chiffres, et en particulier ceux de la dernière colonne de droite, nous livrent à première vue la loi que le corps électoral s’est comme imposée dans ses manifestations, pourtant si incohérentes en apparence : égalitaire d’instinct, et par là-même hostile à ce qu’on attendait de lui, il a pris, plus ou moins consciemment, le contrepied des instructions qu’il avait reçues ; il s’est attaché à favoriser les petits employés au détriment des « gros », et plus ces derniers étaient, à ses yeux, grassement rétribués, plus il s’est fait un malin plaisir de les traiter avec sévérité. Pour ne pas subir de déchéance, les trois employés les mieux payés auraient dû recevoir en bloc 128 fr. 60 : le suffrage ne leur a même pas accordé la 5® partie de cette somme ! Encore faut-il ne pas oublier que le chiffre de 24 fr. 59 est une moyenne et que le plus hautement salarié de nos trois travailleurs, l’artiste frappé par l’ostracisme que l’on sait, n’a recueilli en cinq mois, des 4.890 francs qu’il s’agissait de répartir, que la bagatelle dérisoire de 1 fr. 74 centimes ! A eux tous, les 16 membres des trois premières catégories pouvaient prétendre mensuellement à une allocation globale de 390 fr. 74 ; au cours des cinq essais, ils ont touché au total 182 fr. 95 en moyenne, tandis que les 47 employés des catégories inférieures ont gagné à l’intervention du suffrage de recevoir à
(1) La difïérence entre ce total de 833 fr. 08 et la moyenne des sommes à répartir, 978 francs, représente la part votée aux employés autres que les 63 dont il est question dans ce tableau.
€ux tous 650 fr., au lieu des 516 francs qui leur revenaient normalement.
Il nous est facile maintenant d’apprécier l’importance du désaccord qui n’a pas permis aux « sujets » engagés dans l’expérience de seconder les vues de l’expérimentateur. Renonçant à suivre sur ce point les Documents biographiques , nous avons évité, quant à nous, en enregistrant les résultats des derniers essais, d’indiquer, à côté des primes votées en faveur de tel ou tel des ayants-droit, le traitement mensuel auquel correspondaient ces primes. A quoi bon, en effet, continuer à faire ce rapprochement, puisque les électeurs se sont de moins en moins souciés, avant d’émettre leurs votes, de l’instituer dans leur esprit ? En pareille matière, les intentions commandent les faits. Il serait superflu de reprocher au personnel qui nous occupe d’avoir élciboré une échelle des salaires injuste et absurde, puisqu’il est démontré qu’il a voulu seulement se répartir une aubaine. Une aubaine, voilà bien, nous semblet-il, le mot qui répond exactement à la réalité. Imaginons une groupe d’amis appelés à se partager un magot qu’ils ont trouvé au cours d’une promenade commune. Ils ne songeront pas un instant à faire en sorte que la part de chacun soit proportionnelle aux mérites qu’il déploie dans sa profession et, encore moins, à la fortune qu’il possède déjà ou au salaire qu’il reçoit. S’ils s’écartent de l’égalité pure et simple, ce sera vraisemblablement pour avantager celui d’entre eux qu’ils jugent le plus déshérité ou le meilleur compagnon. La majorité de nos employés n’a pas obéi à d’autres mobiles, et l’auteur des Documents le reconnaît elle-même : « Les éléments d’appréciation lui man- « quant, écrit Godin, le suffrage n’a plus vu dans la somme « mise à sa disposition qu’un moyen de distribution de primes, « et l’appât, si petit qu’il fût, a, lui aussi, contribué à l’échec ».
Essayons d’être plus précis encore : si le suffrage n’a pas répondu à ce qu’on attendait de lui, c’est bien sans doute parce que « les éléments d’appréciation lui ont manqué », ou, en d’autres termes, parce qu’il n’a pas su discerner et coter à leur vraie valeur les capacités, mais c’est aussi parce qu’il ne l’a pas voulu. Nous aurons à étudier, le moment venu, les causes de ce mauvais vouloir. Pourtant, il en est une que
nous devons indiquer ici, comme conclusion des observations: i qui précèdent. Au lieu de saisir directement les électeurs du ' but assigné à l’expérience, on avait eu recours — par une j erreur de tactique que l’on s’efforça de corriger en 1872, lors ' de la reprise des essais, — au procédé ambigu et détourné d’un partage de primes. Vainement on avait interdit ensuite aux employés de voter pour eux-mêmes et pour ceux de leur groupe : éveillé par l’attrait du gain, l’intérêt personnel n’avait pas tardé à s’introduire au cœur de la tentative pour en fausser les résultats.
C’était donc une expérience à refaire. Mais on touchait à la fin de 1870. Les malheurs du pays, dont Guise et l’usine ressentaient cruellement les contrecoups, ne permettaient plus à Godin de poursuivre des recherches aussi laborieuses que délicates. Sa conduite héroïque pendant l’occupation de la ville par l’armée allemande, les services éminents qu’il avait rendus alors à toute une population désemparée le désignaient pour un rôle plus considérable. Elu le 8 février 1871 député à l’Assemblée Nationale, il savait qu’il ne pourrait remplir son mandat qu’au prix d’absences prolongées. L’établissement allait donc traverser une période critique, mais cette épreuve même pouvait être pour le personnel, et particulièrement pour les chefs de service, une excellente préparation aux responsabilités qui leur incomberaient sous le régime, entrevu dès cette époque, de l’association. Par conséquent, plus que jamais, il fallait, dans la ruche en travail, mettre les capacités à leur vraie place. Mais il n’était pas possible d’abandonner le soin de les révéler aux votes d’un corps électoral qui venait de prouver son incapacité. Le fondateur du Familistère se trouva ainsi amené, nous l’avons dit en esquissant les grandes lignes de notre travail, à reprendre des méthodes d’appréciation moins originales peut-être, mais plus sûres. A nouveau, il se préoccupa de saisir le mérite professionnel dans les œuvres par lesquelles il se manifeste et de l’en faire surgir, en quelque sorte, pour l’imposer aux yeux des moins clairvoyants ou des plus prévenus. Dans cette direction encore, il entrevit les solutions satisfaisantes plutôt qu’il ne les réalisa. Mais s’il n’a pas pu venir à bout du plus difficile peut-être des problèmes sociaux^
il a du moins l’honneur de l’avoir entrepris. Résumons en quelques mots ce qu’il a tenté dans cette voie, de septembre 1870 à février 1872, avant d’achever l’histoire des essais qui ont eu pour fondement le recours aux suffrages des travailleurs.