AVIS IMPORTANT
« Les colonnes i àl sont destinées à recevoir les chiffres fixés individuellement par chaque membre du groupe. La 8® colonne est la totalisation de ces sept sommes^ dont la moyenne est portée dans la 9^.
« Si V addition de cette 9® colonne ne donne pas exactement la somme à répartir, le groupe fait, soit par augmentation, soit par diminution, des rectifications portées dans les colonnes suivantes, pour arriver à une répartition entière de la somme allouée^ dont le détail individuel est inscrit dans la dernière colonne. »
Le verso du bulletin était ainsi libellé :
Bulletin de vote collectif du groupe I.
888 francs à répartir.
« Pour servir utilement à une équitable rémunération des services de chaque employé, chacun d’eux devra tenir compte :
« De la proportion des appointements avec la capacité de l’employé ;
« De son assiduité et de son aptitude au travail ;
« Et de l’obligeance qu’il sait apporter dans ses rapports avec ses collègues pour la bonne marche du travail. ')
Répartition
Rectifications
sanue^îojvT
xnmox
CO
CM
Noms
des
Participants
SOJ^lUll^iJ
En remettant à chaque groupe le bulletin de vote qui lui revenait, on avait eu soin de bifîer, par un trait occupant toute la largeur de la feuille, les noms des sept membres du groupe (par exemple, dans le modèle ci-dessus, les noms de B..., E..., G..., etc.) qui, aux termes du règlement, ne devaient pas voter pour eux-mêmes. En principe, chacun des électeurs était invité à inscrire dans une des colonnes 1, 2, 3, 4... le montant de l’allocation qu’il accordait aux 59 collègues dont les
noms étaient restés intacts. Mais certains groupes, pour con- I' server à leur décision un anonymat tout au moins relatif, j émirent un vote concerté et ne remplirent, par conséquent» 1, qu’une seule des colonnes du bulletin, une de celles qui étaient I intitulées : Moyennes, Totaux ou Répartition. Obéissant au j même sentiment de prudence, la plupart des électeurs ou s’abs- I tinrent de signer leur oeuvre — ce fut le cas de 21 d’entre eux — i ou signèrent en masse, dans un coin du bulletin, au lieu de le i faire au bas des colonnes qu’ils avaient remplies. Dans les I scrutins qui suivirent, on vit, il est vrai, les consciences s’enhardir et se multiplier, au bas des colonnes, les signatures permetj tant d’identifier les votes.
. Deux déclarations annexées, l’une au bulletin du groupe n° 4, et l’autre au bulletin du groupe n^ 1, sont intéressantes parce qu’elles trahissent l’état d’esprit d’une partie tout au I moins du corps électoral. Dans le premier de ces documents, i les signataires font savoir « qu’ils se sont systématiquement ,« imposé l’obligation de ne pas voter sur les traitements ! K atteignant ou dépassant le chiffre de 200 francs par mois ; h K non pas qu’ils pensent que ces traitements puissent être !|:( trop élevés ou non mérités, mais parce qu’ils impliquent j :< la double rémunération du travail proprement dit et celle du X concours moral que leurs titulaires peuvent donner à l’étaj( blissement ». Ils ajoutent qu’ils peuvent sans doute « appré- :< cier dans une certaine mesure le premier point, mais que :< tous les éléments leur manquent pour apprécier le deuxième ». ,11 est problable (les Documents biographiques ne nous renseil^nent pas à ce sujet) que les membres de ce groupe se hâtèrent l’attribuer à des employés gagnant moins de 200 francs la totaité de la somme à répartir. En admettant cette hypothèse,
I lous serions tenté de voir dans leur aveu d’incompétence une ,! léfaite destinée à les couvrir contre le reproche d’avoir réservé
I I leurs camarades les moins bien partagés tout le profit de la ^jénérosité patronale. Qui sait même si les hasards du tirage au I; ort n’avaient pas rassemblé dans ce groupe sept employés j lont le mieux payé atteignait à peine le chiffre limite de 200 j; rancs, si arbitrairement choisi par eux ? L’attitude du groupe 1; m question s’expliquerait alors le plus naturellement du monde...
Par l’autre déclaration, les signataires se reconnaissaient ! « incompétents pour l’application à faire sur les noms resté® j en blanc ». Ces noms étaient ceux de huit employés recevant I par mois 200 francs ou plus, et d’un contremaître dont le i salaire ne s’élevait qu’à 175 francs environ, « mais dont le j « travail comportait toute une part de recherches et d’inno- | « vations industrielles ». Cette fois encore, devons-nous croire | à l’entière sincérité du motif allégué ? (1) C’était, en tout cas, i pour remédier à cette incompétence, réelle certes, mais dont ; l’aveu surprend chez un personnel trop inexpérimenté pour i être modeste jusqu’à l’abstention, que l’on avait eu recours, i pour établir la composition des groupes, au tirage au sort. i Ce procédé, en rassemblant dans un même groupe des titu- : laires de fonctions très diverses, offrait à l’électeur soucieux : de voter en connaissance de cause « la possibilité de se rensei- i « gner sur les mérites des travailleurs dont sa propre fonction ! « le tenait éloigné ». Mais il va sans dire qu’en l’état des esprits, une préoccupation de cet ordre ne pouvait être qu’excep- ' tionnelle.
On le vit bien au dépouillement du vote. Alors que la moyenne i mensuelle des traitements effectifs de nos 66 employés n’attei- i gnait pas 135 francs, ce qui correspondait, pour chacun d’eux, i à une allocation moyenn-e de 13 fr. 50 à prélever sur la somme à répartir, l’essai que nous étudions, celui de janvier 1870^ aboutit aux résultats suivants :
Nombre des votes à émettre (à raison de 413 par
groupe) 3.717
Votes émis comportant des allocations inférieures
à 20 francs 1.900'
Votes émis comportant des allocations allant de
20 à 50 francs 1.260
Votes émis comportant des allocations allant de
50 à 75 francs 10
Abstentions ou zéros 547 ,
Total 3.717 i
(1) Il est à remarquer que les deux groupes dont il vient d’être question, . par une contradiction étrange, ont voté, le groupe n® 1, 21 allocations, et lej groupe n® 4, 23 allocations s’élevant de 20 fr. à 38 fr., c’est-à-dire représentantij des appointements mensuels de 200 à 380 fr.
Le chiffre relativement élevé, — et qui ne fera que s’accroître aux expériences suivantes, — des abstentions et des zéros (547, soit environ le 1/6 du total des votes) admet une double explication. D’une part, des mobiles d’ordre divers (jalousie, rancune, hostilité personnelle, etc.) poussèrent cer*' tains électeurs à refuser à tels ou tels de leurs collègues toute participation à la bonne fortune dont on les instituait les dispensateurs ; d autre part, le vote d’un nombre excessif de quotités supérieures à 20 francs ayant entraîné sur certaines listes un épuisement rapide de la somme à distribuer, il fallut bien, pour ne pas dépasser cette somme, se résoudre à ne rien inscrire au compte d’un ou de plusieurs intéressés. Si l’on ne perd pas de vue, en effet, que les trois employés de l’usine les mieux payés à cette époque touchaient, le 1er, francs, le 2®, 400 francs et le 3®, 300 francs, on doit convenir que le vote de 1.270 allocations correspondant à des traitements mensuels compris entre 200 et 750 francs révélait chez le personnel un singulier manque de pondération dans le jugement. Nous aurons l’explication de ces votes si nous reprenons l’observation que nous avons faite déjà, et qui s’imposera à nous avec plus de force encore à mesure que nous avancerons dans cette étude : en dépit de la formule imprimée en tête des bulletins de vote, collectifs ou individuels, les électeurs cherchèrent bien plutôt à mettre d’accord la répartition des primes avec leurs antipathies ou leurs préférences particulières qu’à aider leur chef dans sa tentative pour réaliser « une équitable rémunération des services ».
Beaucoup plus simple par son mécanisme que le vote sur bulletin collectif, le vote individuel offrait en outre à l’électeur consciencieux la possibilité de graduer avec plus de clairvoyance, Bt, par conséquent, plus de justice, l’échelle de ses libéralités* Prenons encore un exemple : regardons opérer le jour du wrutin un des neuf membres du groupe de l’économat. Il doit, 5’oubliant lui-même, répartir entre ses huit camarades, sur esquels l’habitude du travail en commun lui a permis de se aire une opinion bien assise, la gratification inscrite en tête iu bulletin qui lui a été remis, soit en l’espèce 100 francs.
somme qui représente exactement la dixième partie du total des traitements versés chaque mois à tous les membres du groupe. De ces derniers, le plus hautement appointé à cette époque touchait mensuellement 250 francs, le plus faiblement rémunéré (un apprenti) ne recevait que 40 francs. « Supposons,
« remarque avec raison l’auteur des Documents biographiques, c qu’au jugement des deux employés susdits, chacun de leurs « collègues de l’économat méritât d’abord sans conteste les « appointements dont il jouissait : l’électeur devait donc allouer « à chacun d’eux le dixième représentatif de ses appointements.
« Par conséquent, sur la somme de 100 francs, il restait à l’un « et à l’autre son propre dixième pour indiquer en outre qui,
« parmi les collègues, méritait de l’avancement. La plus grande « latitude donnée ainsi à l’employé le plus rétribué, à celui qui>
« logiquement, devait être le plus éclairé, cette plus grande « latitude était bien en accord avec l’esprijb de la tentative :
« arriver à réaliser autant que possible l’équilibre entre la « valeur économique des œuvres effectuées et les appointements « comptés en échange. »
Cet avantage, il est vrai, avait pour contre-partie un réel inconvénient. L’obligation, pour l’électeur, de ne pas voter pour lui-même, et, pour la direction, celle de contrôler les votes à ce point de vue rendaient nécessaire le scrutin à bulletin ouvert. C’était, dira-t-on, une défense salutaire contre les excès de la fantaisie ou de la passion. Oui, mais c’était en même temps une grave atteinte portée à la liberté de l’électeur qui pouvait être mis dans l’alternative ou de s’abstenir ou de noter défavorablement, au su de tout le monde, le chef que le travail quotidien devait, dès le lendemain, remettre en sa présence. Tout recours au suffrage s’exerçant sous le coup de cette contrainte morale se trouvait vicié dans son prin- i cipe et allait à l’encontre du but poursuivi. Aussi, bien qu’on n’eût enregistré dans le vote qui nous occupe que trois abstentions, il fut décidé que, pour les répartitions suivantes, on emploierait exclusivement le scrutin sur bulletin collectif, ce mode de consultation permettant à l’électeur de revendiquer ou d’esquiver à sa guise la responsabilité de son acte. !
; Passons au relevé des suffrages émis sur bulletins individuels. |5i l’on défalque des 940 votes exprimés les 63 abstentions lyant pour origine l’interdiction de voter pour soi-même, il : 'este 877 votes de répartition qui se décomposent ainsi :
Votes de sommes inférieures à 20 francs 543
» » allant de 20 à 60 francs 238
Abstentions ou zéros 90
Total ~877
' Ces résultats, rapprochés de ceux que nous enregistrions i )Oui à l’heure, révèlent sur deux points un effort plus marqué les électeurs pour doser équitablement leurs allocations : 1° Aucune de ces dernières ne dépassait cette fois 60 francs,
, dors qu’elles s’étaient élevées précédemment jusqu’à 75 fr. (1). 20 Le nombre des abstentions, au lieu d’atteindre le sixième les votes, n’en atteignait que le neuvième. Et cependant, malgré j^e progrès, dû certainement à la publicité du scrutin, que de faits instructifs se dégagent, grâce à cette publicité même, ^le l’étude attentive des documents ! C’est un électeur, — appe- '.ons-le A — appointé à 66 fr. 65 par mois, qui alloue à son ami I’B, comme lui employé à l’Economat et rétribué à raison de 125 francs par mois, une prime de 60 francs, correspondant à :500 francs d’appointements mensuels ; ce faisant, A immobilil^sait du coup plus de la moitié de la somme qu’il devait ^ 'épartir ! Plus modéré dans sa largesse, B alloue à A une part de 15 francs, soit 350 francs d’appointements. Le même A vote au dIus jeune des électeurs, C, (40 francs de salaire mensuel) une fiomme de 20 francs, soit 200 francs d’appointements, et C lui i 'end la monnaie de sa pièce en lui allouant un traitement de 100 francs. Il ne reste plus à A que 20 francs à distribuer : il i e fait au petit bonheur et laisse 3 de ses collègues sans grati- Hcation aucune. Dans le groupe des modèles, la partialité est |d1us criante encore. Celui-ci vote 210 francs d’appointements
(1) On mesurera l’extravagance de ces sommes si l’on songe que chacun les 5 groupes (Comptabilité, Economat, Fonderie, Ajustage, Modèles) comprit en moyenne 13 à 14 employés et était invité é répartir entre ses membres me moyenne de 175 francs.
à un apprenti qui en touchait 16 ; ces deux autres, rétribués 90 francs et 127 fr. 90 par mois, s’accordent mutuellement des allocations de 60 francs, soit 600 francs de salaires mensuels. | En revanche, ils s’entendent pour rayer trois de leurs camarades, et, parmi eux, le travailleur le plus payé de tous, un sculpteur ornemaniste que l’on rétribuait alors 515 francs par mois, mais dont on se disposait à améliorer encore la situation, tant son talent était profitable à l’usine.
Nous pouvons enfin, grâce à un tableau dressé par l’administration elle-même, comparer entre elles les listes de classement des 66 employés d’après les moyennes des primes votées à chacun d’eux au cours des deux essais que nous venons d’analyser. Ces moyennes s’établissent à un taux à peu près raisonnable, l’excès de bienveillance de certains électeurs ayant trouvé son correctif, en ce qui concerne un même intéressé, dans l’excès de sévérité de certains autres. La plus forte moyenne d’allocation dans les groupes constitués d’après les spécialités professionnelles est de 27 fr. 22 ; la plus faible, de 2 fr. 05. Dans les groupes constitués d’après le tirage au sort, la plus forte moyenne est de 25 fr. 29 ; la plus faible, de 1 fr. 10. La plus forte moyenne définitive (1) est de 26 fr. 15; la plus faible de 3 fr. 57 .Certaines différences dans le classement sont choquantes ; un des trois employés les mieux rétribués de l’établissement occupe le 8® rang sur la D® liste (vote par bulletin individuel), et le 58® sur la seconde (vote par bulletin collectif). L’em.ployé classé 2® par un mode de suffrage est relégué au I 60® rang par l’autre. Un de ses camarades est classé 5® et 52® ; un autre 3® et 44®, etc.; 30 intéressés seulement, sur 66, occupent | sensiblement le même rang sur les deux listes. Manifestement, le corps électoral, dans son impuissance à déterminer d’après ses seules lumières l’exacte valeur professionnelle de ses membres, avait obéi à des mobiles tout autres que ceux qui auraient dû inspirer ses votes.
Une dernière comparaison nous confirmera dans ce jugement. i En rapprochant de la liste des employés dressée par ordre de
(1) c’est-à-dire dégagée de la somme des moyennes obtenues par chaque candidat dans l’un et l’autre scrutin.
salaires effectifs décroissants, une liste parallèle donnant les rangs de ce même personnel d’après la valeur décroissante des moyennes définitives dont il vient d’être question, on constate des divergences surprenantes. Les deux employés classés en tête par le suffrage gagnaient dans leurs bureaux respectifs l’un, 125 francs par mois, l’autre, 66 fr. 65. En revanche, des deux employés les mieux rétribués par l’usine, l’un est relégué au 44® rang et l’autre, le plus hautement appointé, — il s’agit du sculpteur dont nous avons signalé le mérite hors de pair, — arrive bon dernier ! Il est clair que les électeurs avaient voulu lui faire expier celle de ces deux supériorités qui leur inspirait le plus d’envie (1).
VII. — Les applications du système précédent, telles qu’elles se poursuivent entre mars et août 1870, NE