‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 18 sur 50 · SCRUTINS A BASE TROP ÉLARGIE · texte numérisé non relu

SCRUTINS A BASE TROP ÉLARGIE

L’année 1871 avait été pour le Familistère, malgré l’admirable énergie de son fondateur, une période de dures épreuves. Les malheurs du pays, le marasme des affaires, les charges de l’occupation allemande, qui pesèrent lourdement sur la ville de Guise et sur l’établissement lui-même, avaient forcé Godin à restreindre sa fabrication et à renvoyer à des jours meilleurs l’application des parties les plus audacieuses de son programme social.

Quand l’horizon parut s’éclaircir, au début de 1872, il reprit, au point où la guerre l’avait interrompue, l’expérimentation

du vote sur bulletin individuel appliqué à la catégorie des employés, en mettant à profit les leçons qui se dégageaient des essais antérieurs. Un premier scrutin eut lieu le 28 février. Bien que les résultats en aient été annulés pour des raisons que la suite de notre exposé mettra en lumi&e, il n’est pas inutile, pour l’intelligence des essais qui ont suivi, d’en décrire sommairement le mécanisme.

Préoccupé tout d’abord d’exclure du vote les électeurs « insuffisamment éclairés», le Conseil décida, dans sa séance du 14 février 1872, de rayer de la liste électorale « les trop jeunes gens » (on pouvait voter au Familistère dès l’âge de 16 ans) et <■< les adultes qui n’auraient pas trois mois de service dans l’usine ». Les 48 employés qui se trouvaient dans les conditions requises furent distribués ensuite en huit groupes :

1 — Cohseil 8 membres

2 — Comptabilité 5 »

3 — Correspondance 6 »

4 — Expéditions 6 »

5 — - Quinzaines 7 »

6 — Etudes 7 »

7 — Modèles 5 »

8 — Fabrication 12 »

De cette répartition naquirent les premières difficultés. Les 8 membres du Conseil furent en effet classés deux fois, d’abord dans leur groupe spécial, le 1®^ de la série, et ensuite dans les groupes auxquels les rattachait la nature de leurs fonctions. Leurs noms firent donc au sein des groupes l’objet d’un double vote, le plus souvent discordant, alors que ceux des autres employés ne donnèrent lieu qu’à un vote unique. Enfin, le rang qu’ils obtinrent dans les 7 groupes numérotés de 2 à 8 eut cette conséquence grave (et qui contribua pour une bonne part à faire annuler par la suite l’opération) de fausser les résultats d’ensemble du scrutin en modifiant nécessairement le classement de leurs 40 collègues.

Comme précédemment, l’électeur reçut deux bulletins de vote. Sur l’un figuraient les noms de tous les membres de son groupe, le sien compris ; sur le second étaient portés les noms

des 48 employés qui formaient le collège électoral. Pour voter au moyen de l’un et l’autre bulletin, notre électeur n’eut qu’à inscrire en face de chaque nom, le sien compris, trois numéros d’ordre, correspondant au rang qu’il attribuait à l’intéressé soit dans le groupe, soit sur la liste des 48, pour chacun des trois ordres de mérite indiqués au sommet des colonnes du bulletin. Exactitude et bon travail ; capacité et intelligence ; loyauté et justice dans les relations du travail, disaient ces en-tête de colonnes. Et l’électeur, contraint de peser le vote qu’il émettait pour répondre à chacune des questions qui lui étaient posées, ne pouvait s’abandonner à l’irréflexion du premier mouvement. Par l’addition des trois chiffres dont chaque nom était affecté, il fut facile d’obtenir l’ordre de sortie des candidats. Il ne resta plus ensuite qu’à leur assigner un rang définitif en rapprochant les listes ainsi obtenues et en classant les moyennes qui s’en dégagèrent. Aucun bulletin ne reçut de signature, l’obligation de voter pour soi entraînant de toute nécessité le secret du vote.

Une seconde raison conduisit Godin à faire recommencer sur nouveaux frais l’élection du 28 février. Ce fut le nombre excessif des abstentions par lesquelles se traduisit l’embarras des électeurs, en ce qui concernait les 2® et 3® ordres de mérite soumis à leurs réflexions : 21 d’entre eux évitèrent de se prononcer sur la « capacité » et « l’intelligence » de leurs camarades ; 23 ne crurent pas pouvoir apprécier leur « loyauté » et leur « justice dans les relations du travail ». S’agissait-il donc d’une enquête d’un caractère nouveau et surprenant pour eux ? Certes non, puisque, *au cours des différents essais qui avaient eu lieu de 1867 à 1871, les affiches convoquant le personnel, les bulletins de vote distribués aux électeurs, les diplômes remis aux lauréats portaient des mentions à peu près identiques où revenaient les mots de capacité, bonne exécution du travail, zèle, assiduité, dévouement professionnel, etc. Seulement, comme le signale justement l’auteur des Documents biographiques, jusque-là on avait pu envisager ces qualités x de loin et pour ainsi dire en bloc C’était la première fois, — et cela, parce que l’on avait fait appel à la partie la plus cultivée des travailleurs, — qu’on demandait à chaque électeur d’attribuer un rang à ses collègues et de se classer lui-même pour les trois ordres de

mérite spécifiés sur les bulletins. Le premier : Exactitude et bon travail, ou, si l’on veut, présence régulière au bureau^ besogne exactement remplie, se laissait saisir par une constatation pour ainsi dire matérielle. Aussi, sur ce point, le nombre des abstentions ne dépassa pas le quart des votes à émettre, (12 abstentions sur 48). Mais les deux autres mérites étaient d’une appréciation singulièrement plus délicate. Gomment reconnaître V intelligence réelle et la distinguer de ce qui n’en est trop souvent, — la suffisance et la faconde aidant, — que l’apparence ? Pour apprécier chez autrui la sûreté et la loyauté dans les relations du travail, comment s’affranchir des préventions qui résultent d’un excès de camaraderie, ou, au contraire, d’une antipathie qui parfois s’ignore elle-même ?

Autre cause d’hésitations ou de scrupules : dans les expériences antérieures, c’était la totalité du personnel, soit de l’établissement, soit des bureaux, qui avait été consultée. Cette fois, il s’agissait d’une minorité de choix, naturellement plus réfléchie, et à qui, par un surcroît de difficulté, on demandait de déterminer des rangs. Jadis enfin, — et la remarque est essentielle, — les électeurs ne songeaient qu’aux sommes à répartir, aux primes à toucher ; cette fois, les bulletins de vote portaient simplement comme titre : Classement du personnel. Aussi, nombre d’électeurs se dirent-ils sans doute qu’ils pouvaient s’abstenir en toute tranquillité d’esprit, puisque leur abstention ne devait faire tort à la bourse de personne.

Nous en aurons fini avec le scrutin du 28 février si, fidèle à notre méthode d’interprétation, nous cherchons dans le rapprochement des deux sortes de votes la mesure du discernement des électeurs. On trouvera dans le tableau que voici une des carctéristiques les plus frappantes de cette comparaison :

Le 1®^ élu du 1®^ groupe (Conseil) est classé 32® sur l’ensemble ;

Le 1®^ élu du 2® groupe (Comptabilité) est classé 33® sur l’ensemble ;

Le 1®’’ élu du 3® groupe (Correspondance) est classé 25® sur l’ensemble ;

Le 1®^ élu du 4® groupe (Expéditions) est classé 15® sur l’ensemble ;

Le élu du 5® groupe (Quinzaines) est classé 7® sur l’ensemble ;

Le élu du 6® groupe (Etudes) est classé 5® sur l’ensemble ;

Les l®rs élus (ex æquo) du 7® groupe (Modèles) sont classés 9® et 23® sur l’ensemble ;

Le 1®^ élu du 8® groupe (Fabrication) est classé 8® sur l’ensemble.

Normalement, ces 9 employés, arrivés dans leurs groupes respectifs en tête de liste, auraient dû figurer dans les premiers rangs du classement général. Or quatre d’entre eux se trouvaient relégués dans la seconde moitié de la liste, et Tun des quatre, celui qui occupait le 34® rang, était le chef de fonction élu premier dans le conseil, c’est-à-dire dans un groupe qui, par son recrutement même, représentait déjà l’élite du personnel I Parmi les élus du 2® rang dans les groupes, cinq seulement sur onze (il y avait plusieurs ex aequo) arrivaient dans la première moitié du classement d’ensemble. En présence de résultats aussi incohérents, il ne restait plus qu’à procéder sans retard à un essai conçu dans des conditions nouvelles.

X. — L’essai de mars 1872 : le vote par groupes restreints ET HOMOGÈNES. MODIFICATIONS PROPRES A

RENDRE PLUS ÉCLAIRÉS LES VOTES COLLECTIFS. LeS

RÉSULTATS ATTESTENT L’OPPORTUNITÉ DES MESURES PRISES : IL Y A GÉNÉRALEMENT CONCORDANCE ENTRE LES APPOINTE* MENTS EFFECTIFS ET CEUX QUI SONT ATTRIBUÉS PAR LE VOTE.

De toutes les expériences qui viennent d’être passées en revue, une loi se dégage, que l’on pourrait formuler ainsi : la valeur d’un vote quelconque est en raison inverse de son extension. Le même électeur, qui peut faire un choix raisonnable si on lui demande de désigner le plus digne parmi les sept ou huit collaborateurs de sa besogne quotidienne, votera en dépit du bon sens s’il est obligé de se prononcer sur le mérite comparé

de 48 collègues avec lesquels il n’a que des « relations de travail » lointaines et intermittentes. Le vote par groupes homogènes semblait donc appelé à subsister seul, une fois constatée la faillite des scrutins d’ensemble. Pourtant, il fallait compter avec les parti-pris d’hostilité ou de bienveillance qui, dans les* groupes très restreints, peuvent fausser des votes comme ceux que nous envisageons, surtout lorsque ces votes sont couverts par l’anonymat. Il était donc légitime de chercher dans un scrutin élargi un correctif à ces déviations possibles du scrutin à base étroite, mais à la condition d’introduire au préalable jusque dans le vote d’ensemble une homogénéité au moins relative.

Obéissant à ces considérations, Godîn et la commission administrative remanièrent, dans les premiers jours de mars 1872, la composition des groupes et substituèrent à la série unique, comprenant tous les travailleurs intéressés, deux séries formées, l’une, des 42 employés de l’usine, (ils constituèrent cinq groupes), l’autre, des 15 employés du Familistère. Ces derniers furent répartis en deux groupes, celui des hommes et celui des femmes. On fit ensuite le total des appointements annuels versés, à la date du 31 décembre 1871, aux membres de chacune des deux séries et de chacun des sept groupes. Cela fait, « on résolut d’appeler chaque groupe à répartir entre « ses membres, par le vote, la somme totale qui revenait au « groupe d’après les appointements en titre. Mais les tentatives « réalisées en 1870 ayant enseigné qu’une somme à répartir « pouvait être employée tout entière à l’avantage d’une partie « seulement des intéressés, on arrêta un maximum et un mini- « mum des attributions d’appointements dans chaque groupe ». Renonçant à aborder le problème de biais, on s’était donc décidé cette fois à faire des salariés les juges de leurs propres salaires. En outre, le chef de l’établissement, mécontent sans doute de la différenciation des traitements telle qu’il avait été amené par les circonstances à l’établir dans son usine, intervenait pour imposer aux électeurs des maxima et des minima qui corrigeaient sur certains points la réalité. Le tableau d’ensemble que nous donnons ci-dessous nous dispensera de plus longues explications :

Groupes.

Dénominations des Groupes.

Nombre

des membres

du Groupe

Total

des appointements du Groupe

au 3l décembre 1871.

Appointements

du membre le plus payé

du Groupe.

Appointements

du membre le moins payé

du Groupe.

Appointements maxiraa

imposés

aux électeurs du Groupe.

Appointements miniraa

imposés

aux électeurs do Groupe.

XJ S I 3Sr 3

1er

Conseil d’adminis-

fr.

fr.

fr.

fr.

fr.

tration

Comptabilité et

correspondance.

Expéditions et

quinzaines

Etudes et modèles.

Fabrication

Totaux

M I Li I S X H3 R. H3

1er

Gr. des hommes. .

Gr. des femmes ..

Totaux

Mais le vote ne s’exerça pas seulement dans les groupes. Les employés de l’usine furent appelés à émettre sur euxmêmes un vote dit général. Ils le firent au moyen de « bulletins de série » portant, outre leurs 42 noms, la somme (88.540 francs) qu’ils devaient se répartir, ainsi que le maximum (7.000 francs) qu’ils ne devaient pas dépasser et le minimum (900 francs) au-dessous duquel il leur était interdit de descendre. Quant à la division des travailleurs du Familistère en deux groupes, elle s’était faite d’après le sexe et non d’après la profession. C’est que le vote « par série » qui, pour eux comme pour les employés de l’usine, devait servir de contre-épreuve au vote par groupe, se trouva déféré, par une innovation ingénieuse, non plus aux intéressés eux -mêmes, mais aux deux conseils élus du Familistère dont nous avons déjà fait connaître la composition (12 hommes et 12 femmes) et défini le rôle. La nature de ces conseils détermina celle des groupes sur lesquels ils eurent à se prononcer.

Aucune des pièces reproduites ou interprétées dans les Documents biographiques ne nous permet de rapporter à des dates précises les diverses opérations du scrutin. Effectuées probablement dans le courant du mois de mars, elles eurent lieu en tout cas avant le 22 avril, car, ce jour-là, « on compta « en espèces aux 42 employés de l’usine, — un état dressé par « le chef de la comptabilité en fait foi, — une somme de « 7.359 fr. 55, représentant, au dixième, la moyenne des appoin (( tements résultant pour chacun, du vote dans les groupes, « 2° du vote dans les séries ». Pour l’ensemble des 57 intéressés, la répartition s’éleva à 11.814 fr. 50.

Et maintenant, voyons les résultats. Ils sont d’une régularité remarquable et attestent l’opportunité des mesures que l’on avait prises pour guider les électeurs, les affranchir des suggestions de l’intérêt personnel et mettre des œillères à leur fantaisie. A titre d’exemple, empruntons aux Doeuments biographiques deux tableaux du dépouillement des votes offrant, pour deux groupes de l’usine, des résultats aussi dissemblables que possible. Dans le premier, les différences, dans le second, l’accord entre les traitements effectifs et les traitements votés (et, par conséquent, entre les rangs réels et les rangs assignés par le scrutin) atteignent le maximum : on verra, en les comparant, que le suffrage, dans ses plus grandes audaces, a fait preuve d’une sagesse à laquelle nous n’étions pas habitués.

Voici le premier de ces tableaux -

SÉRIE DE L’USINE (l®r Groupe)

Conseil d'administration.

Lettres désignant les membres du groupe.

Appointements

elîeclifs

Appointements votés

Moyenne

finale.

Rang final

(par ordre de grandeur décroissante).

Par

le groupe.

Par

la série.

dans

le groupe.

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