LA SUPPRESSION DE CE CONSEIL. QUOIQUE MOINS DÉRAI- I
SONNABLES, LES AUTRES VOTES DÉMENTENT l’OPTIMISME DES CONCLUSIONS DU CHAPITRE PRÉCÉDENT.
En juin 1872, Godin fit un dernier appel à l’équité et au discernement du personnel de ses bureaux. On remit donc aux 52 employés de l’usine et aux 15 travailleurs du Familistère qui participèrent à cette nouvelle expérience deux bulletins destinés, comme précédemment, l’un, au vote par groupe, et l’autre, au vote par série. Mais, par un retour au type de scrutin qui avait prévalu le 28 février, les deux bulletins comportèrent trois colonnes, correspondant aux trois ordres de mérite que nous connaissons : exactitude et bon travail, capacité et intelligence, justice dans les relations du travail. En outre,, comme la nécessité d’assigner des rangs et de « pondérer » des i salaires avait pu embarrasser les électeurs au cours de l’essai précédent, on leur demanda simplement d’inscrire en face de chaque nom, et à raison d’un chiffre par colonne, une cote!; de classement, de 0 à 20, suivant l’appréciation qu’ils portaient, | au sujet du «mérite » considéré, sur le collègue mis en cause.] Par ailleurs, rien ne fut changé aux modalités du scrutin,) telles qu’elles avaient été arrêtées antérieurement.
Le vote eut lieu le 18 juin. Nous savons que, le 28 février, près de la moitié des électeurs, dans leur impuissance à répondre iux questions qui leur étaient posées, s’étaient abstenus de [•emplir la seconde et la troisième colonne de leurs feuilles de v^ote. Les abstentions, cette fois, ne s’élevèrent qu’à un dixième environ du chiffre des inscrits. C’est qu’une comparaison entre ^es intéressés était indispensable quand ii s’agissait de classer 1er, 2e ou 3e tel OU tel candidat, tandis que l’on pouvait « écarter K cette comparaison dans le vote des points de mérite et s’en « remettre au dépouillement pour le résultat ».
Le dépouillement du scrutin fut fécond en surprises. Le 1er groupe, composé des membres du conseil d’administration, aurait dû, semble-t-il, donner au reste du personnel l’exemple de la modération et du bon sens. Ce fut le contraire qui arriva. Sur 8 électeurs appartenant à ce groupe, 1 refusa de voter ,(le sculpteur B.), 2 remirent des bulletins blancs et 3 déposèrent des bulletins exactement semblables à celui que nous reproduisons çi-dessous, en le complétant, pour faciliter la comparaison, ^par le relevé du total des points portés sur les deux autres bulletins :
CLASSEMENT DU PERSONNEL PAR LUI-MÊME j (1er Groupe)
Conseil administration
Exactitude
Capacité
Justice
dans
Total
Total des points portés
Noms.
et
et
les relations
des points
sur les deux autres
bon travail.
intelligence.
du travail.
obtenus.
bulletins.
OD
Un coup d’oeil jeté sur ces quelques chiffres révèle l’existence, ^i.au sein du conseil, de deux factions rivales dont l’hostilité est si
violente qu’elle ne cherche même pas, dans son besoin de se^ manifester, à respecter la vraisemblance. Sans le savoir, d’ailleurs, les électeurs capables d’un pareil aveuglement venaient de signer l’arrêt de mort du conseil lui-même. On se souvient» en effet, que neuf jours après ce vote, le 27 juin, Godin prononçait la dissolution de la Commission administrative. Mais, en même temps que le parti-pris scandaleux qui avait produit des résultats si déraisonnables, il est piquant de souligner la justice tardive dont bénéficiait enfin B., l’artiste jusqu’alors méconnu par ses camarades de travail : sur un maximum de 300 points, il en obtint 291, alors que E., le moins favorisé de la liste, n’en réunissait sur son nom que 106.
Dans le groupe de la Comptabilité, des deux employés les plus payés, et, par conséquent, les mieux notés par la direction, l’un garde sa place, et l’autre, rétribué à l’égal du précédent, tombe à l’avant-dernier rang, 10® sur 11. Classé par le suffrage, trois mois auparavant, ex aequo avec celui dont il vient d’être question, ce travailleur allait bientôt être compris dans les 17 lauréats à qui Godin accorda, en cette même année 1872, des gratifications exceptionnelles pour l’excellence de leur travail 1
Au groupe Etudes et Modèles, l’employé le mieux rétribué arrive 8®, c’est-à-dire bon dernier. Un électeur, — un franc, ennemi ! — lui inflige trois zéros ; d’un autre, il en reçoit deux, tandis que deux de ses partisans, non moins décidés (on serait tenté de demander : quel est Vautre ?) lui octroient six fois la note 20, c’est-à-dire le maximum. Au cours de l’essai précédent, il avait été classé 3® par son groupe. En outre, il figurait « au tableau des auteurs d’innovations, et d’innovations « consacrées par l’usage, puisque deux allocations lui avaient (t été comptées de ce chef ».
Au Familistère, comme à la Fabrication, même désaccord entre les appointements et les rangs attribués par le suffrage. Sur les douze électeurs rattachés à ce dernier groupe, cinq avaient mérité d’être inscrits au livre des récompenses pour innovations utiles. Ils n’en sont pas moins classés par leurs pairs en mauvaise place, au milieu ou à la queue de la liste. Un autre, dont le rang est un peu meilleur (il est 4®), a reçu
-en 1872, peu après le vote, une allocation exceptionnelle •de 236 francs aux deux titres suivants : initiative et bonne direction.
Les quelques faits que nous venons de relever à propos des groupes laissent pressentir ce qu’a été le vote par série. Sur les 51 bulletins déposés par les électeurs de l’usine, 14 au moins trahissent la passion qui les a inspirés : les notes extrêmes (0 et 20) y sont prodiguées sans le moindre souci de la juste appréciation des mérites. Pour donner une base solide à sa critique, l’auteur des Documents biographiques a recherché quels étaient, parmi ces 52 électeurs, ceux qui avaient fourni des preuves ou, tout au moins, des présomptions positives de capacité. Ces présomptions, elle les a tenues pour acquises, lorsque l’intéressé a satisfait à l’une au moins des conditions suivantes :
1° Avoir été appelé par Godin à faire partie du Conseil d’administration ;
2® Avoir été classé par lui dans un ou plusieurs des six comités adjoints au conseil ;
3^ Avoir réalisé un ou plusieurs perfectionnements ayant entraîné pour l’inventeur des récompenses après consécration par la pratique ;
40 Avoir obtenu de Godin des allocations e:5^ceptionnelles, à l’issue de l’exercice 1872, pour travail, initiative, direction, etc.
Vingt-six noms se sont ainsi distingués de la masse, vingtsix noms qui, normalement, auraient dû figurer (en majeure partie, tout au moins) dans la première moitié du classement général. Or, ils se présentent sur la liste dans l’ordre que voici : '2 à 5, 7, 8, 10, 11, 14, 17, 19, 20, 23 à 26, 28, 33 à 36, 38, 41, 43, 48. Douze d’entre eux sont, par conséquent, relégués dans la seconde moitié du classement, du 25® au 48® rang. A l’essai réalisé^le 28 février précédent, 10 de ces mêmes employés avaient été réduits à prendre place entre le 21® et le 39® rang. Enfin, au vote de mars-avril pour la répartition des appointements, 14, et des plus notables, parmi les mêmes travailleurs, s’étaient <( vus appréciés par le suffrage en déchéance de rémunération ». Ainsi, il avait suffi de cette troisième et dernière expérimentation du vote appliqué exclusivement au personnel des bureaux
pour effacer l’impression favorable laissée par la tentativo précédente et pour confirmer la leçon des scrutins antérieurs. Entre le suffrage et la capacité, il pouvait bien y avoir reconnaissance fortuite, heureuse rencontre, mais en l’état d’ignorance technique et d’insuffisance morale des esprits, celle-ci ne pouvait pas compter trouver en celui-là sa vraie pierre de touche. Cependant Godin, investigateur obstiné et patient, n’entendait pas abandonner si tôt la partie. Puisque le suffrage' restreint trahissait ses espérances, il lui fallait en appeler da l’aristocratie ouvrière à la démocratie et tenter un suprêmerecours au suffrage universel. Tel fut l’objet de l’essai du 23 juin 1872, dont il nous reste à dire quelques mots pour achever de parcourir ce premier cycle des expériences sociales réalisées par le fondateur du Familistère.
XII. — Godin décide de tenter un dernier recours au SUFFRAGE UNIVERSEL *. L’ESSAI DU 23 JUIN 1872 RENOUVELLE, AVEC QUELQUES CHANGEMENTS CONSEILLÉS PAR LA PRATIQUE,
CELUI DU 5 JUIN 1870. — Une fois de plus, le suffrage SE révèle insuffisant comme mode de désignation des CAPACITÉS.
La Fête du Travail n’avait pas eu lieu en 1871. La population familistérienne n’en était que plus désireuse de célébrer avec éclat celle de 1872, et son conseil élu avait exprimé à cet égard le souhait qui était dans l’esprit de tous. On en revint donc, bien qu’elle fût quelque peu dépourvue de noblesse, à la pratique de 1870, et l’on décida d’organiser avec les fonds qui seraient mis par Godin à la disposition du personnel unbanquet monstre auquel pourraient cette fois assister au moins- 800 convives.
Mais l’obligation de décerner par le vote, le jour de la cérémonie, les mentions honorables destinées aux travailleurs méritants n’en subsistait pas moins, et c’est sur elle que comptait le créateur de la Fête du Travail pour conserver à l’institution son véritable caractère. On sait comment s’était faite, en 1870»
la désignation des candidats, puis l’élection des lauréats définitifs (1). Pour dresser la liste des éligibles, on avait inscrit en tête les ouvriers à la fois choisis pour leur capacité reconnue et élus par leurs camarades. Venaient ensuite les travailleurs seulement élus, mais élus par le plus grand nombre de suffrages, et enfin, ceux qui, simplement choisis, c’est-à-dire désignés par leurs supérieurs, avaient du moins obtenu de ceux-ci le classement dit de premier mérite. Mais on était en 1872, et il y avait lieu d’ajouter à ces trois catégories de candidats une catégorie nouvelle, . celle des travailleurs primés., c’est-à-dire titulaires d’une ou de plusieurs des allocations mensuelles instituées, au début de 1872, en faveur des meilleurs praticiens de la fonderie et de l’ajustage.
Les 6 et 7 juin, des affiches apposées dans les ateliers invitèrent les travailleurs, alors au nombre d’un millier environ, à se constituer en huit sections de vote pour l’élection de ceux d’entre eux qui, joints aux ouvriers que désigneraient leurs titres de capacité ou les notes de leurs chefs, seraient appelés à former la liste des éligibles. Nous sommes mal renseignés, par la faute du secrétaire chargé de la rédaction des procèsverbaux, sur le détail des opérations électorales. Nous savons cependant que 125 travailleurs furent élus par les sections et que ce contingent, au point de vue qui nous intéresse, se décompose ainsi : 67 durent à l’élection seule de figurer sur le tableau des candidats soumis, le jour de la Fête, aux suffrages des habitants du Familistère ; 21 y furent inscrits à deux titres, comme élus et comme primés ; 37 en firent partie comme élus et comme choisis. On inscrivit en outre sur le tableau 103 ouvriers que le suffrage avait complètement dédaignés : 10 d’entre eux étaient à la fois primés et choisis (nous avons expliqué plus haut le sens qu’il faut attribuer à ces termes), 36 étaient primée seulement, et 57 seulement choisis. Mais ces nombres ne prennent une signification nette que si on les compare à ceux qui nous ont été fournis par les précédentes consultations du personnel : le groupement que voici rendra aisé ce rapprochement :
'(1) Voir su-pra, p. 87 et suiv.
Années.
Désignés
par
leur capacité et par l’élection.
Désignés
par
l’élection
seule.
Désignés
par
leur capacité seule.
(n*’ mérite).
Oubliés sur le tableau et rétablis après
le vote final.
Totaux.
L’idéal, on le sait, c’eût été d’arriver à une identité absolue entre les désignations faites par l’élection et celles qui résultaient de la capacité, constatée objectivement par les moyens dont on disposait. Ace point de vue,' — les chiffres de la colonne A en font foi, — l’amélioration était réelle, puisque, en 1872, il s’était produit 58 de ces rencontres entre l’élection et la capacité, au lieu de 24 en 1870. Sans doute, le nombre des ouvriers qui devaient à la seule faveur du corps électoral leur élévation au rang de candidats (colonne B) n’avait pas cessé de s’accroître, mais la poussée en c^ sens était moins forte. D’autre part, malgré l’augmentation du chiffre total des candidats (230) le nombre des ouvriers de mérite qu’il avait fallu inscrire d’office au tableau parce que le suffrage les avait méconnus (colonne G), présentait, par rapport à l’essai antérieur, une diminution notable. Il était permis de croire que l’institution des primes mensuelles, en mettant périodiquement à l’ordre du jour les ouvriers d’élite, avait contribué à cette orientation meilleure du suffrage.
Le vote du 23 juin, malheureusement, se traduisit par un recul déconcertant. Sur 390 candidats, — aux 230 travailleurs des trois séries, fonderie, ajustage et ateliers divers, on avait joint les 71 salariés du Familistère et les 89 employés de V Administration générale, éligibles en vertu de leur fonction seule, — 264 obtinrent des voix des 337 électeurs habitant le Familistère et répartis eux-mêmes en 5 séries. Les 126 candidats qui ne recueillirent aucun suffrage appartenaient aux catégories suivantes :
Employés de l’administration et gens de service du Familistère 27
Ouvriers candidats par droit de capacité et d’élection. . 18
Ouvriers candidats par droit d’élection seulement 26
» )) par droit de capacité ou en vertu
de travaux primés 55
Ainsi, malgré la notoriété que l’obtention de primes mensuelles avait value à certains candidats, 55 d’entre eux, sur les 103 qui devaient à leur capacité seule l’éligibilité, s’étaient heurtés à l’indifférence absolue du corps électoral. Jamais la proportion n’avait été aussi forte, comme on peut en juger par le rappel suivant :
Années.
Ouvriers candidats en vertu de leur capacité seule.
N’ont pas obtenu de voix au vote final.
Proportion
des candidats méconnus par le suffrage.
Un cinquième environ.
Un quart environ.
Presque la moitié.
Un peu plus de la moitié.
En outre, sur les 48 éligibles de cette catégorie (103 moins 55) qui recueillirent des voix, 9 seulement en obtinrent assez pour être proclamés lauréats, et ce nombre paraîtra d’autant plus infime que, pour arriver à distribuer 95 mentions honorables, il fallut descendre jusqu’aux désignations par 5 voix. Cette fois, la condamnation du suffrage comme procédé de révélation des capacités se dégageait des faits, évidente et sans appel possible.
Désormais, l’ère des grandes expériences, nous serions tenté de dire des explorations aventureuses, était close. Des balises, dont les coups de sonde du passé avaient déterminé la place, indiquaient le chenal par où l’on pouvait faire route vers le port, c’est-à-dire vers l’association du capital et du travail. Ne rien changer au régime des salaires ; s’efforcer seulement de les « pondérer » avec une rigueur toujours plus grande par l’enregistrement méthodique et, si possible, mécanique du travail effectué, de la capacité mise en œuvre ; compléter les sommes versées périodiquement aux travailleurs (les salaires n’étant, à le bien prendre, qu’une avance faite aux ayants-droit sur le produit de la vente de leur travail) par une participation aux
profits de chaque exercice ; proportionner cette participationau salaire lui-même, puisque celui-ci pouvait être considéré^ après la « pondération » dont il vient d’être question, comme l’expression aussi approchée que possible des services rendus ; récompenser enfin par des allocations supplémentaires, comportant elles-mêmes participation aux bénéfices, les « travaux exceptionnels» et les «innovations sanctionnées par la pratique», telle était la méthode de répartition qui, après tant d’expériences décevantes, s’imposait à l’esprit de Godin « comme serrant de plus près l’équité ». Tout ce qu’il a tenté dans cette voieà partir du 1®^ juillet 1872 pourrait donc, semble-t-il, prendreplace dans une étude qui ferait suite à celle-ci et que l’on intitulerait : « A. Godin, créateur de V association du capital
et du traçait ». Mais la réalité, complexe et toujours en mouvement, ne se laisse pas emprisonner dans les cadres que nouscherchons à lui imposer pour notre commodité. Les faits quenous venons de rapporter en ont entraîné d’autres; les Fêtesdu Travail célébrées au Familistère n’ont pas perdu brusquement le caractère original que leur conférait l’intervention du suffrage dans le domaine des intérêts économiques. Une revue rapide de l’oeuvre de Godin pendant cette période de transition nous conduira jusqu’à l’expérience des groupes et desunions dont l’histoire doit former la seconde partie de la pré^ sente étude.