SUFFRAGE
Dans une conférence donnée le 21 mai 1881, Godin, évoquant les efforts que lui avait coûtés l’élaboration du pacte social signé quelques mois auparavant, disait à ses associés : « J’y ai travaillé pendant sept ans, en prenant souvent sur mes « nuits, et pas une mesure n’a été arrêtée sans des raisonnements « longuement établis ». C’était donc en prévision de cette échéance, alors lointaine et entrevue de lui seul, que le fondateur du Familistère, se défiant plus que jamais des solutions in abstracto, avait, dès 1872, jeté comme un premier coup de sonde en répartissant à 57 de ses employés une somme de 11.814 fr. 50 prélevée sur les bénéfices de l’année écoulée. Le 24 février 1873, la prudence lui conseillait de soumettre à la signature de cette partie de son personnel une convention dont l’article 5, ainsi conçu, contenait la clause essentielle : « Les primes, grâce tifications ou récompenses qu’il peut convenir à M. Godin « d’accorder à ses employés ou ouvriers en sus de leurs appoin-
« tements ne constituent aucun droit, ni aucune obligation « pour l’avenir ».
Après s etre ainsi mis à couvert contre les répercussions possibles de ses propres générosités, — tout au moins pendant la phase nécessaire des essais, — il revint à son dessein qui était d’initier ses gens au mécanisme comme aux avantages de la participation. Certains reçurent une « répartition de 10 o/o montant des appointements touchés par eux en 1872 ». D’autres furent invités, par un avis affiché le 17 avril 1873, à signaler - « les améliorations que chacun d’eux pensait avoir apportées ‘ « dans le travail de sa fonction au cours de l’année 1872, et « les faits d’initiative utile qu’il avait pu prendre ». En ajoutant aux noms qui se révélèrent à la suite de cet appel ceux qui figuraient déjà sur le registre des œuvres exceptionnelles ou Livrs d Jioïiïisuï des ïïi6vit6s (1), on obtint une liste de 31 candidats « inventeurs » ou se considérant comme tels. Dix-sept d entre eux, après enquête, reçurent des récompenses dont le taux s’éleva de 52 francs à 2.000 francs (2). A ces primes, dont les titulaires, désignés par Godin d’accord avec ses chefs de service, furent surtout des ouvriers, vint s’ajouter un prélèvement sur les bénéfices, égal au 10 % des salaires et appointements des intéressés. Le total de cette répartition atteignit 14.243 fr. 28 et le paiement en fut effectué dans le courant du mois de mai, peu de jours avant la Fête du Travail qui fut célébrée, cette année-là, le Ier
Comme les précédentes, cette Fête comporta une distribution de prix, mais il y manqua l’élection qui avait donné lieu en 1872 aux mécomptes que l’on sait. On se borna à afficher avant la cérémonie les noms des 111 travailleurs que l’on avait jugés dignes de figurer au tableau d’honneur de l’établissement, et on leur remit des diplômes attestant, en même temps que
(1) Voir supra, p. 119.
(2) Le répertoire des innovations inscrites au 31 décembre 1872 indique, avec la nature de la proposition, la valeur qu’on lui a reconnue à l’usage. Donnons des exemples : «{.-Assemblage des manivelles bordelaises (Continue à servir à la fabrication). 2. - Fours aux poêles 53, 54, 55 (Paraissent d^une vente facile). 3. - Transformation des cuisinières 53 à 57 (En cours d exécution). 4. - Appareil à dresser les flotes (A été essayé. Pourrait donner des résultats après modifleations, etc, etc. »
eur inscription sur le palmarès, la place qu’ils avaient obtenue lans le classement de leur catégorie.
Comment et par qui fut fait ce classement, d’une élaboration n difficile qu’il avait fallu renoncer à confier au suffrage, c’està-dire aux intéressés eux-mêmes, le soin de l’établir ? Le libellé des diplômes ne nous renseigne qu’en partie à cet égard. On y lisait en manière de titre ; Mention honorable délivrée par les suffrages des Conseils du Familistère et des délégués des ouvriers. Voilà qui ne laisse pas d’être assez surprenant. Nous savons ce qu’étaient les conseils d’hommes et de femmes du Familistère : à plusieurs reprises, nous avons eu l’occasion d’indiquer leur mode d’élection et de définir leur rôle. Mais que faut-il entendre par cette expression : les délégués des ouvriers ? Tout en supprimant le vote qui avait lieu le jour de la Fête, avait-on conservé celui qui se faisait dans les ateliers ? Et s’il en était ainsi, qu’attendait-on de cette consultation incomplète ?
Les Documents biographiques nous permettent de répondre à ces questions. En 1870, au cours des préparatifs de la Fête du Travail, une proposition soumise aux conseils du Familistère demandait que l’on fît « opérer de concert entre les chefs (( et surveillants et des délégués de chaque groupe naturel des « ateliers l’examen et la discussion des mérites des ouvriers « à porter au tableau des candidats, afin d’obvier aux incon- « vénients signalés l’an d’avant, tant dans les résultats des « élections que dans les choix administratifs. » La proposition n’avait pas eu d’autre suite, mais Godin, qui veillait avec une extrême sollicitude au sort de toute idée de ce genre susceptible d’être utilisée, s’était préoccupé, en 1873, de la tirer des oubliettes où elle était tombée.
Or, il se trouvait justement qu’à l’époque où nous sommes (mai 1873), un comité de 20 délégués ouvriers, élus par les diverses catégories professionnelles de travailleurs, existait et s’exerçait à l’usine. Composé de 8 mouleurs, 4 ajusteurs, 1 émailleur, 3 mécaniciens-forgerons, 1 constructeur de modèles, 1 menuisier, 2 mahouvriers, il avait pour fonction « de connaître « des questions de travail et de prévoyance ». Par une série de transformations, nées des besoins nouveaux, le comité de.
six membres institué par le règlement d’atelier de 1857 (1) avait été porté à dix membres en 1866 (ou peut-être antérieurement à cette date), puis à douze membres deux ans plus tard. A partir du 1®^ avril 1870, la Caisse mutuelle de prévoyance de VU sine, dont l’administration incombait à ce Comité, s’était doublée d’une Caisse générale de prévoyance du Familistère, gérée par un Comité composé de 12 hommes et de 12 femmes élus par la population familistérienne. Enfin, un document de l’année 1870 nous apprend qu’il existait alors un troisième comité d’ouvriers choisis par leurs camarades « pour les repré- « senter dans les questions de travail et de règlements d’ate- « tiers. » Le 26 septembre 1872, ce dernier Comité, dit des réclamations , et celui qui administrait la Caisse de prévoyance de VU sine se fondirent en un Comité unique de 20 membres qui réunit dans ses attributions tout ce qui concernait la mutualité et l’organisation du travail (2). Ce fut précisément à ce comité, réorganisé depuis six mois à peine, que Godin eut recours quand vint le moment de dresser le tableau d’honneur qui devait couronner les efforts faits pendant l’année entière pour la mise en lumière des capacités.
La tâche du Comité, — ainsi que celle des conseils du Familistère qui furent appelés à reviser le classement en seconde lecture, • — se trouva d’ailleurs notablement simplifiée par l’organisation qui, peu à peu, avait été créée pour suppléer aux insuffisances du suffrage. Lorsque, le 19 mai 1873, Godin réunit les délégués au théâtre, il ne put que les inviter à faire état de tous les éléments d’appréciation qui, du dehors en quelque sorte, s’imposaient à eux pour leur dicter leur choix. Notes de fabrication en usage depuis l’origine de l’établissement, primes mensuelles pour les meilleurs travaux de fonderie ou
(1) Cf. supra, p. 56.
(2) Quand l’association naquit à l’existence légale, le 13 août 1880, ce comité fut remplacé {Statuts, 2® partie, art, 73 et 76 ; 3® partie, art. 67) par un comité de 18 membres, dont neuf élus au Familistère parmi les associés et les sociétaires exclusivement, et neuf élus à l’usine par tous les travaillem-s sans distinction. Aujourd’hui, les neuf délégués désignés par les Familistériens siègent en outre dans un autre comité, celui de l’assurance des pensions, du nécessaire et du fonds de pliarmacie, où ils se rencontrent avec neuf dames élues à cet effet par la population féminine de l’habitation unitaire. — Cf. le Familistère illustré, p. 67 et suiv.
'd’ajustage, livre des mérites et des innovations utiles, versements provisoires, répétés ou non, après contrôle de la valeur ratique des inventions et des perfectionnements, relevés du service de la comptabilité donnant la liste des ouvriers qui, payés aux pièces, avaient su, dans leur intérêt comme dans celui de l’usine, conquérir les plus forts salaires, etc., il n’y avait, pour atteindre le but visé, qu’à puiser à toutes ces sources, quitte, en cas de doute ou de compétition pour les rangs, à s’entourer de renseignements plus minutieux encore. Le comité ne fit pas autre chose, et son œuvre semble bien avoir réalisé le degré d’objectivité voulu, puisque les conseils du Familistère, procédant à la révision du palmarès, ne trouvèrent qu’un changement à proposer (1) et qu’après enquête, ce changement même fut jugé inopportun.
Aux rangs attribués correspondirent des récompenses en espèces auxquelles on pourvut à l’aide des fonds qui devinrent disponibles quand on eut renoncé à organiser le traditionnel banquet, partie essentielle, mais médiocrement réussie, du programme de 1872. On créa donc un prix d’excellence de 100 francs, 3 grands prix et 9 prix d’invention de 50 francs, 14 premiers prix, 25 seconds prix et 59 troisièmes prix d’une valeur respective de 25, 15 et 10 francs. Pour ceux qui avaient gardé un souvenir précis des élections de jadis, la proclamation des noms des lauréats dut être l’occasion de réflexions assez semblables à des remords. Qu’on en juge par deux ou trois exemples : l’ouvrier qui reçut le prix d’excellence n’avait obtenu qu’une voix au scrutin de 1867 et un modeste deuxième prix en 1870. Des trois premiers prix, l’un échut à un instituteur, et les deux ^autres revinrent à deux ouvriers aussi recommandables par l’ancienneté que par le mérite. Or, le premier, un mouleur, n’avait remporté jusqu’alors que des seconds ou des troisièmes prix ; l’autre, un ajusteur, frustré par les électeurs de toute récompense, n’avait recueilli au cours des cinq années
[ (1) On lit à la page 264 du recueil de leurs procès-verbaux : « Les Conseils
i adoptent la liste des délégués en remplaçant seulement par Z, qui avait été oublié, X dont le nom sera supprimé », — Par les mots ; liste des délégués, il faut entendre la liste des lauréats présentée par le comité de 20 délégués dont il a ôté question au bas de la page précédente.
antérieures qu’un total de sept voix ! De cette sorte de contreépreuve, le suffrage, en tant que procédé de révélation des capacités, sortait plus discrédité encore.
Cependant, tandis qu’au Familistère, on couronnait les bons ouvriers, la crise politique du 24 mai se compliquait pour le pays d’une crise économique dont l’usine allait subir pendant près de trois ans la dure répercussion. En 1874, la Fête du Travail, célébrée sans entrain, donna lieu à une distribution de secours exceptionnels aux familles les plus éprouvées par le ralentissement de la production. Néanmoins, en ce qui concernait la marche vers l’association, on se fit un point d’honneur de rester sur les positions déjà acquises : 85 employés touchèrent des gratifications dont le taux fut fixé à 6 fr. 13 par 100 francs d’appointements, et 13 primes, s’élevant de 80 à 3.000 francs, récompensèrent les inventions ou perfectionnements utiles. En avril 1875, au plus fort du marasme des affaires, 23 employés reçurent encore des encouragements en espèces. Le 31 janvier 1876, Godin fit connaître à ses électeurs sa résolution de renoncer au siège qu’il occupait au Parlement « pour se consacrer tout entier à l’oeuvre qu’il avait créée à « Guise, en vue d’améliorer le sort de la classe ouvrière ». Débarrassé, à partir du 11 mars 1877, des soucis que lui causait le procès en séparation de biens pendant, depuis treize ans, entre sa première femme et lui, il put élaborer avec plus de liberté d’esprit les clauses morales et légales du pacte social dont il avait hâte de doter son personnel et le monde du travail tout à la fois.
Jusqu’alors, les parts de bénéfices distribuées par Godin à certains de ses collaborateurs avaient revêtu la forme de libéralités dont il déterminait sans conditions l’importance, le mode de paiement et les bénéficiaires. L’heure était venue de substituer à ce régime du bon plaisir un régime de droit, combiné de façon à amener sans brusquerie le moment où les travailleurs du Familistère, cessant d’être économiquement des sujets, se trouveraient élevés à la dignité de citoyens égaux et libres d’une petite république industrielle.
En mai 1877, Godin créait sur papier libre un premier titre provisoire qu’il distribuait à cinquante participants. Les sommes portées sur ces titres (près de douze mille francs au total) ^
restèrent entre les mains du fondateur, mais « elles donnèrent « aux titulaires droit à un capital équivalent dans l’association « en projet du Familistère et de l’usine de Guise ». L’année suivante, généralisant et complétant cet essai, Godin fit inscrire au compte de tous ceux qui acceptèrent son offre des sommes proportionnelles au montant de leurs salaires ou appointements comme part attributive dans les bénéfices de l’exercice clos « le 31 décembre 1877 ». Chaque inscription conférait au bénéficiaire « le droit de participer dans la même proportion qu’un capital de valeur équivalente aux intérêts, dividendes, reve- « nus et produits du Familistère et des usines de Guise »’. Mais le titre sur papier timbré qui énumérait ces avantages, en précisait la portée et les limites avec une rigueur qui se retrouvait tout entière dans L contre-engagement exigé de l’ayant-droit. Celui-ci s’interdisait « toute immixtion, autrement que par voie « d’avis officieux, dans les affaires soit du Familistère, soit de « 1 usine », « toute contestation sur les inventaires et règle- « ments annuels », toute prétention « à être maintenu dans son « emploi », toute demande d’indemnité « au cas où il serait « congédié ». Ses héritiers, créanciers ou ayants-cause étaient pareillement exclus des droits résultant des articles 815 et suivants et de l’article 1166 du Code civil.
^ Est-ce l’allure rébarbative de ces restrictions, formulées en style juridique, qui refroidit l’élan ? Ne faut-il pas plutôt invoquer, pour expliquer les hésitations qui se produisirent alors, la nouveauté de l’offre, déconcertante par sa générosité même ? Toujours est-il qu’en juillet 1878, lorsqu’on présenta à plusieurs centaines de travailleurs les feuilles de papier qui attestaient que le patron se dépouillait à leur profit, quatre seulement, deux employés et deux ouvriers, eurent la hardiesse de donner d’emblée leur signature. Quant aux autres, malgré les enseignements de leur bienfaiteur, malgré les parts de bénéfices déjà versées, en guise de « leçons de choses », à nombre d’entre eux, ils commencèrent par refuser, flairant on ne sait quel piège... (1) S’étonner
ne tardèrent pas d’ailleurs à revenir de leur erreur. Dans les auelaues le?nitrp suivirent, 608 bénéficiaires (595 hommes et 13 femmes) signèrent ioZrroTafeTiMll Sf ’ partidp’atifn, un^
OU s’indigner de ce refus serait connaître bien mal la nature humaine. Trente-huit ans auparavant, le 10 août 1840, Jean- Edme Leclaire avait reçu un accueil semblable des meilleurs de ses ouvriers à qui il proposait, après cinq années de méditations et de recherches, le système de participation aux bénéfices qui a illustré son nom.
Nous devons arrêter là l’histoire des origines expérimentales de l’association familistérienne. Au point où nous sommes parvenus, un autre sujet nous appelle. Dans la pensée de Godin, toute association de producteurs, pour être viable, devait satisfaire à deux conditions essentielles. Nous connaissons la première ; en association, les capacités doivent être mises à leur vraie place et les salaires doivent se distribuer en fonction directe des capacités. Toutes les expériences que nous venons de passer en revue n’avaient pas d’autre objet, nous le savon^ maintenant, que de préparer le personnel à accepter cette loi nécessaire. Mais à quoi servirait une application exacte de la justice distributive, s’il n’y avait rien à distribuer ? Salaires ^ et bénéfices ne se créent pas ex nihilo, par une sorte de généra- | tion spontanée. Dans une entreprise du type capitaliste, c est le patron qui, principal intéressé, assume tous les travaux et i tous les soucis de la direction. En association, et cette seconde loi est aussi vraie que la précédente, — ce sont les associés euxmêmes qui détiennent le gouvernement de la chose commune, j Dans cette république, qui ne saurait comporter de citoyens | passifs, toutes les intelligences, toutes les volontés doivent i s’élever jusqu’à un altruisme qui n’est au fond, d’ailleurs, que de l’égoïsme bien compris. Reconnaître, cultiver, employer ses aptitudes au mieux de l’intérêt général, tel est le premier i devoir de chacun des associés. C’est pour enseigner ce devoir aux travailleurs rassemblés autour de lui que Godm les a engagés dans l’expérience des Groupes et des Unions de Groupes dont l’exposé va nous occuper désormais.