DES TRAVAILLEURS EST INSUFFISANTE. II REPREND DONC
A PARTIR DU 29mARS 1877, LES CONFÉRENCES HEBDOMADAIRES qu’il avait données de 1860 a 1869 au théâtre du Familistère. — Objet et nature de ces conférences. — La
RELIGION DE J.-B‘®A. GODIN ; ELLE A POUR COURONNEMENT LE CULTE DE LaViE, LA GLORIFICATION DU TRAVAIL ET LA PRATIQUE DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE, DONT L’EXPRESSION LA PLUS PARFAITE EST l’aSSOCIATION.
« ...Je suis resté près de vous, travaillant sans cesse à votre seul bien, et vous n’aurez pas su me comprendre. Combien la postérité qui juge les hommes en dernier ressort s’étonnera de mon isolement et des dilTicultés qui m’auront assiégé jusqu’au milieu de vous !... Quant à moi, je suivrai ma route, quels que soient les obstacles que j’y rencontre. Je n’en dévierai pas, et si je ne puis réaliser avec vous toute l’œuvre que je porte en moi, j’aurai du moins travaillé pour l’avenir et jeté dans le monde des germes féconds qui ne failliront point à porter leurs fruits. »
Godin à son personnel, 5 avril 1878.
En 1876, l’Association du Capital et du Travail n’était pas encore au Familistère une réalité légale, mais, depuis la pose de la première pierre du Palais social (1859), chacune des institutions créées par Godin en faveur de son personnel avait
eu pour but d’en préparer et d’en hâter l’avènement. Une de ces institutions, la dernière en date, était même plus qu’un acheminement au transfert de l’établissement entre les mains des travailleurs : elle en inaugurait pratiquement la réalisation. Nous avons vu, en effet, qu’en cette même même année 1876, par une inscription en comptabilité au crédit des ayants-droit, une partie du personnel avait été intéressée aux bénéfices de l’exercice en cours et que cette mesure avait prie, l’année suivante, par la création de titres de participation, la forme d’un contrat juridiquement établi. « Mais transformer l’ouvrier en « capitaliste n’était qu’une des conditions de l’association telle « que la comprenait Godin. Il aspirait en outre à faire participer « le travailleur au gouvernement de l’industrie et des services « communs de l’habitation unitaire, avec l’idée qu’un jour « viendrait où il serait possible dé le charger de ce gouvernement. « C’était là le plus difficile, car pour prendre en mains la direc- « tion de cette oeuvre complexe, il fallait avoir la connaissance « et la volonté du but à poursuivre. » Il s’agissait donc, pour le fondateur du Familistère, de « déterminer chez ses futurs asso- « ciés un acquiescement, aussi éclairé que possible, à ses projets <( d’association, un concours réfléchi en vue de l’élaboration « du pacte social, et, enfin, une ferme volonté de maintenir et « de développer l’oeuvre projetée » (1).
Par l’échec des essais de suffrage, Godin avait pu mesurer toute la distance qui séparait les dispositions réelles des esprits de celles qu’il aurait voulu constater en eux. Pour essayer de les élever jusqu’à son idéal, il eut de nouveau recours aux deux moyens qu’il n’avait pas cessé d’employer à toutes les époques de sa carrière d’apôtre : l’enseignement oral et l’action.
, Le Familistère possédait, depuis l’année 1860, un théâtre très heureusement situé au centre de la petite cité. Plusieurs fois par mois, de 1860 à 1869, le fondateur y avait réuni, pour des entretiens sur la solidarité sociale, la morale pratique, l’hygiène de l’habitation, etc., les Familistériens les plus dociles à son influence. A partir du jeudi 29 mars 1877, des conférences hebdomadaires, données par Godin après la journée de travaili
(1) Doc. biogr., t. III, p. 1 et 2.
apportèrent aux trop rares personnes qui consentirent à les suivre un véritable cours sur la théorie et la pratique de l’association. Sollicitée de tous, la présence à ces leçons, faites sur le ton le plus simple et le plus amical, n’était obligatoire pour personne. Nul n’ignorait que celui qui, malgré un labeur écrasant, s’en était imposé la charge avait l’âme trop haute pour demander à l’industriel de punir l’indifférence témoignée au conférencier. Aussi, une fois la première curiosité satisfaite, Godin n’eut-il devant lui, à l’exception de quelques fidèles qui étaient déjà des convertis, qu’un petit nombre d’auditeurs, incapables de se plier à une fréquentation régulière. Les répétitions qui, dans les textes reproduits par les Documents biographiques, ralentissent souvent la marche de l’exposé, n’ont pas d’autre cause : elles prouvent la patience du maître, désireux d’instruire coûte que coûte et, si possible, de fixer un auditoire aussi instable qu’apathique (1).
Dans ces causeries famihères, avons-nous dit, la théorie et la pratique se rejoignaient sans effort. Le plus souvent, elles contenaient, suivant la définition même de celle qui les a recueillies, « une partie d’enseignement moral et religieux, destinée « à orienter le personnel vers ce haut idéal de vie qui appa- « raissait au fondateur du Familistère comme la condition « indispensable d’un meilleur régime social » (2). C’est, en effet, sur une foi religieuse inébranlable que Godin avait construit tout l’édifice de ses convictions morales et humanitaires. Le ■premier soin de certains visiteurs, en parcourant le Familistère, est de chercher des yeux le clocher qui, pour répondre à leur attente, devrait élever sa croix dominatrice au-dessus de la cité ouvrière. Pour les consoler de leur déception, — car leur regard interroge vainement l’espace, — on leur montre, à l’un des angles de la cour de l’aile gauche, bâtie la première, r une plaque de marbre noir sur laquelle se lit l’inscription :
I « Dieu nous soit en aide ! » Mais ce serait méconnaître la pensée [ religieuse de Godin que de la réduire à un spiritualisme vague j et décoloré. Sa foi est riche de substance, et si elle ne lui est pas
(1) Doc. biogr., t. III, p. 138-139.
(2) Doc. biogr., t. III, p. 2.
particulière, s’il en a puisé certains éléments dans les livres sacrés de l’Orient, dans Swedenborg, dont il a fait une étude approfondie, et dans les doctrines plus modernes qui essaient de fonder toute une métaphysique sur la survivance, prouvée expérimentalement, de la personnalité humaine après la mort, elle offre cette triple originalité d’avoir été suscitée en lui par des phénomènes d’ordre « métapsychique » directement constatés ou ressentis (1), de s’être exprimée comme d’instinct en un vaste et généreux programme d’action sociale, et, enfin, de n’avoir pas été seulement pensée en toute sincérité, mais vécue au prix des plus cruelles épreuves.
(( L’être véritable, en chacun de nous », répète Godin à ses disciples, « ce n’est pas le corps, c’est l’esprit, et l’esprit n’est pas atteint par la mort. Il se trouve dans l’au-delà en posses- « sion d’un organisme adapté au milieu nouveau qui est devenu « le sien, et ses nouvelles conditions d’existence sont d’autant « plus douces qu’il a été, ici-bas, plus préoccupé de concourir « par tous ses actes au bien de la vie humaine en général » (2). Ailleurs, il dit encore, avec un sentiment profond des aspirations de son époque : « Aujourd’hui, la pensée qui soiilève le monde, « c’est que l’homme, pour gagner le ciel, doit commencer par ‘(( réaliser ici-bas les vraies conditions du progrès physique, « intellectuel et moral pour tous les autres hommes et qu’il « n’arrivera à ce but que par le travail » (3). On le voit, cette religion ne s’élance vers l’infini que pour redescendre d’un vol plus assuré sur la terre, demeure de l’homme, objet et limite de son activité (4). Si elle s’aventure jusqu’à imaginer l’existence supra-terrestre, elle ne la représente pas comme vouée à une béatitude oisive et monotone : « ...Bien que la vie qui « succède à celle-ci se passe dans un milieu généralement inac- « cessible à nos sens, dit Godin, elle est, comme l’existence « présente, toute consacrée au travail, au développement des
(1) Lire en particulier les p. 2 à 12 du tome II des Documeyils biographiques. — Cf. aussi Doc. biogr., t. III, p. 165.
(2) Doc. biogr., t. III, p. 166.
i;3) Doc. biogr. p. 306.,
4) Doc. biogr., p. 153.
« facultés intellectuelles et des capacités affectives. Si, nous « abandonnant à l’égoïsme, nous avons ici-bas laissé s’amoindrir « en nous l’amour du bien d’autrui, nous nous sommes, par là- « même, dégradés relativement à la vie future, vie où chacun, « par l’effet d’une loi inéluctable, se classe suivant ce qu’il est « foncièrement. Les gens haineux, cruels, vindicatifs, portés à « sacrifier les autres à eux-mêmes, vont rejoindre leurs sembla- « blés : aussi se torturent-ils les uns les autres et n’est-il pas « besoin, pour les châtier, d’autres démons qu’eux-mêmes, « d’autre enfer que leur rassemblement. Les cœurs purs et « dévoués, aspirant au bien pour tous, se constituent en sociétés « homogènes où sont voulues et recherchées les splendeurs de la « vie affective et intellectuelle. En ce monde, au contraire, les « individus les plus disparates constituent une même société, « et cet assemblage d’âmes différentes, se dissimulant, sous le « voile du corps matériel, a pour conséquence essentielle de « faire que, soit par les coutumes adoptées, soit par l’influence « des milieux, les êtres s’épurent au contact les uns des autres « et apprennent à progresser dans la vie... Nos existences suc- « cessives sont solidaires les unes des autres. En acquérant « chaque jour de nouveaux mérites, en nous élevant à l’amour « et à la pratique du bien, nous constituons nous-mêmes les « éléments de ce trésor spirituel dont parle l’Evangile, le seul « qu’on emporte avec soi dans l’autre vie (1).
Dès lors, le devoir de l’homme en ce monde est tout tracé. La maxime des anciens moines défricheurs ou copistes est vraie, d’une vérité profonde : qui laborat^ orat\ travailler, c’est prier. Sur la dignité, sur la sainteté du travail, même le plus humble, Godin a des pages d’une conviction si forte qu’elle s’élève jusqu’au lyrisme (2). Faisant sienne une conception dont il serait facile de trouver dans son maître Fourier l’idée première, il est persuadé que l’homme, privilégié entre tous les êtres vivants, a sur le reste de la création des droits souverains, mais qui correspondent à des obligations non moins impérieuses. Institués par la volonté divine « gérants du globe », — Godin
(1) Doc. biogr., t. III, p. 152, 163 et 308.
(2) Cf. Solutions sociales, p. 273 et suiv.
emprunte l’expression à l’auteur de la Théorie des Quatre Mouvements, — nous avons ici-bas une destinée « supérieure à l’entretien de notre existence matérielle )> (1). Cette destinée, « c’est d’être des agents d’élévation de toute substance, même inerte, vers la pensée ». « L’homme, dit ailleurs Godin, est l’ouvrier de Dieu, l’agent qui élève la matière à la vie » (2). Du minéral à la plante, de la plante à l’animal, de l’animal à l’homme, de l’homme à Dieu, c’est une ascension sublime de toute la création, soulevée comme par une force irrésistible qui n’est autre que l’amour divin, ou, pour parler comme Godin lui-même, c’est un « éternel mouvement des choses et des êtres en Dieu » (3). « L’amour est la substance même... Dieu est amour » : ces formules mystiques de Swedenborg prennent pour Godin une plénitude de sens merveilleuse. Mais pour s’élever ainsi, par des degrés infinis, jusqu’aux formes supérieures de l’être, à quel labeur énorme la créature n’est-elle pas condamnée ! Que d’insuccès, que de chutes, que d’avortements! Heureusement, l’homme est là pour frayer la route au reste de la nature et pour hâter par son travail la délivrance des frères inférieurs qu’il a dépassés (4). En façonnant les objets et les êtres, il les pénètre d’intelligence et d’amour, il les fait participer à la noblesse de l’esprit qui a œuvré sur eux. Ecoutons encore le fondateur du Familistère s’adressant à ses ouvriers : « Jésus « disait : Aimez-vous les uns les autres, et par ce moyen, vous « aimerez Dieu, et vous accomplirez la loi, toute la loi. Et cela « est la vérité absolue. L’homme a reçu la vie pour se perfec- « Donner lui-même et perfectionner tout ce qui l’entoure, afin de « tout élever à Dieu. Son action, action d’amour et de raison, <( doit donc s’étendre de lui à ses semblables et à toutes les
(1) Aux savants qui refusent à l’homme ce rôle privilégié dans la nature, on peut opposer l’opinion d’autres savants, plus hardis encore que Fourier et Godin. N’est-ce pas le célèbre astronome anglais Alf. Russell Wallace qui, dans son livre paru en 1903 : La place de V homme dans l'univers (trad. Boissier, Paris, Schleicher, 1907), soutient que l’univers stellaire, ensemble dynamique de corps célestes ordonné suivant des lois simples, a pour but unique le déve»
oppement intégral de l’homme ?
(2) Doc. biogr., t. III, p. 149, 150, 264.
(3) Doc. biogr., t. HI, p. 305.
(4) Doc. biogr., t. III, p. 149 et 306.
« créatures terrestres, animales ou végétales, pour tout faire 1 « progresser dans la vie » (1).
Mais il est évident que les innombrables modalités de l’activité humaine ne sont pas également aptes à produire ces fruits bienfaisants. Si l’homme peut répandre autour de lui de la vérité, de la beauté, de la lumière et du bonheur, certaines iï de ses actions, paralysant l’essor spontané de la nature au lieu ide le servir, peuvent aussi déterminer les pires régressions. i D’une façon générale, — et cette idée établit, dans la pensée Me Godin, ce qu’on pourrait appeler la valeur transcendentale de l’association (2), — tout ce qui relève, épure et spiritualise le travail confère aux produits enfantés par celui-ci une qualité plus précieuse, une dignité plus haute. En rendant au travailleur la libre disposition de lui-même, en l’appelant aux nobles soucis de la fonction directrice, l’association agit excellemment dans le plan divin : elle achève d’affranchir le labeur humain de la vieille malédiction biblique et elle crée en ce monde les conditions les plus favorables à l’épanouissement de la vie universelle, volonté suprême de Celui de qui émane toute vie parce qu’il est la Vie même (3).-
(1) Doc. biogr., t. III, p. 264.
(2) Cf. ihid., p. 61, 145, 183. Il termine ainsi (p. 309) une de ses conférences : « Quelle satisfaction n’éprouve-t-on pas en constatant que la recherche des préceptes les plus purs enseignés par toute la terre nous amène précisément à cette conclusion qu’en organisant au sein de l’habitation unitaire les meilleures conditions de progrès physique, intellectuel et moral pour tous, en réalisant 1 association du capital et du travail de façon à assurer, dans la mesure du possible, l’avenir des institutions fondées ici, nous accomplissons la loi et mettons en pratique la pensée morale qui, transmise à nous par nos pères, doit également poursuivre son action dans l’avenir ! >>
(3) Sur cette religion de la Vie et sur la place capitale qu’elle tient dans la croyance de Godin, on lira avec intérêt le ch. XII de Solutions sociales et, notamment, le paragr. IV : La Vie, loi suprême, p. 203 et suiv. La correspon-
^dance de notre auteur, à cet égard, confirme pleinement ses conférences et ses écrits. Citons-en un extrait, à titre d’exemple : « Je ramène toute ma religion et toute ma morale, et, par conséquent, toutes mes raisons de juger les institutions et les théories sociales, à ce principe supérieur : que le développement et le progrès de la vie sont la mission suprême assignée à la créature humaine par le Créateur, que, dans ce but, le Créateur a fait de l’homme le premier agent de la vie sur la terre, et que l’homme n’accomplit sa mission que par 1 observation des lois vivantes que Dieu lui-même a créées. » (Lettre a W. Smith, secrétaire de la Communauté d’Oneida, 10 juin 1876.)
II. — Pour continuer l’éducation de ses futurs associés, Godin institue en 1877 l’expérience des Groupes et DES Unions de Groupes. — Exposé théorique de l’organisation TELLE qu’elle AURAIT FONCTIONNÉ SI LES VUES DU NOVATEUR AVAIENT REÇU LEUR APPLICATION INTÉGRALE.
— Le Familistère et l’Usine en 1877 : Statistique du personnel; énumération des services et de leurs subdivisions. — Création de 116 groupes a l’usine et de 46 GROUPES AU Familistère, ayant pour objet l’amélioration DES SERVICES CORRESPONDANTS ET OUVERTS INDIS- TINCTEMENT A TOUS LES TRAVAILLEURS DE L’USINE ET A TOUS LES HABITANTS DU FAMILISTÈRE. LeS UnIONS DE
Groupes, les Conseils de direction, le Conseil général DES Unions de l’Usine, le Conseil général des Unions du Familistère, les deux Commissions administratives présidées PAR LE FONDATEUR. ObJET ET MODE DE FONCTION-