NEMENT DE CES DIVERS ORGANISMES
Mais cette pratique de l’Association, qu’il s’agit d’introduire et de généraliser au sein d’une société si malheureuse qu’elle ne sait même pas se diriger d’instinct vers le seul remède capable de la sauver, quelle est la voie la plus directe et la plus sûre pour la répandre parmi les hommes ? Fidèle à la méthode fouriériste, mais instruit par les échecs qui ont ruiné le crédit moral de l’Ecole phalanstérienne, Godin est convaincu que le succès serait assuré si l’on parvenait à dresser de pied en cap, en quelque sorte, un spécimen d’association qui, par la seule force de l’exemple, s’imposerait de proche en proche à l’imitation universelle. Mûrir ce projet pendant de longues années, vouer à sa réalisation les personnes et les richesses qu’une industrie prospère avait mises à sa disposition, et, en même temps, déterminer expérimentalement les obstacles à vaincre, telle avait été, nous l’avons vu chemin faisant, la préoccupation constante de Godin jusqu’à l’époque où notre récit nous a conduit. Il s’agissait désormais, — nous sommes au milieu de l’année 1877, — de passer à l’exécution. Mais il ne pouvait être question de mettre brusquement aux prises avec les rouages d’une asso-
ciation de plein exercice un personnel dont dix années d’épreuves avaient démontré rinsuffîsance. Une période d’apprentissage était nécessaire. Nous avons dit plus haut que cette adaptation des esprits fut tentée sous deux formes, l’une, proprement éducative, par les conférences, l’autre, d’un caractère essentiellement « réaliste » et pratique, par l’organisation des groupes et des unions de groupes. C’est le mécanisme de cette organisation qui doit maintenant retenir notre attention.
Bien que le plan de l’institution ne se soit pas présenté d’emblée à l’esprit de son créateur (les conférences en fournissent la preuve) avec toute la rigueur et la symétrie de son ordonnance quasi architecturale, nous en esquisserons sans plus attendre une vue d’ensemble. Une fois défini le système dans sa perfection théorique, il sera plus facile, pour mettre en lumière ce qu’il a donné à l’usage, de relever les lacunes, les suppressions, les changements et les retouches qu’il a dû subir en cours de marche.
D’après les renseignements empruntés par l’auteur des Documents biographiques à une notice rédigée en vue de l’Exposition de 1878, « l’établissement créé par Godin comptait, en 1877> un total de 1.145 travailleurs qui se décomposait ainsi :
— 1022 employés et ouvriers ;
— 59 femmes ou jeunes filles occupées dans les services soit de l’Usine, soit du Familistère, mais plus particulièrement dans ces derniers ;
— 64 apprentis d’environ 13 à 15 ans, attachés aux ateliers et aux bureaux de l’Usine.
« Le Familistère ne possédait alors comme locaux d’habitation que l’aile gauche et le pavillon central ; l’aile droite était en construction. Le fondateur évaluait à 900 personnes environ (330 enfants et 570 adultes) la population logée dans ces deux édifices (1).
« Parmi les 1022 travailleurs indiqués ci-dessus, il y en avait donc environ 285 (200 chefs de famille et 85 célibataires) intéressés directement, non seulement à la vie de l’usine, mais encore à celle du Familistère. Etaient en outre directement intéressés
(1) Godin, La Richesse au service du peuple, 1874, p. 92 et 127.
à la vie familistérienne les mères de famille et les jeunes filles, c’est-à-dire la population féminine (que nous supposons égale à la population masculine) logée dans l’habitation unitaire, soit 285 femmes environ, parmi lesquelles se recrutaient en grande partie les 59 travailleuses dont il a été question plus haut.
« L’ensemble des services de l’établissement comprenait deux parties, distinctes en apparence, quoique intimement unies dans la pensée du fondateur :
1° « Le Familistère ou le foyer sociétaire, comprenant les logements familiaux, les magasins de denrées usuelles, la nourricerie et les écoles, les jardins, etc., institution destinée par son créateur à devenir le véritable instrument du bien-être et du progrès commun, appelée à vivre par l’usine, mais en même temps à assurer le progrès indéfini et la prospérité de celle-ci ;
« 2° VU sine, c’est-à-dire la manufacture d’appareils de chauffage et de produits en fonte, destinée, suivant les vues de Godin, à ouvrir aux habitants du Familistère des carrières avantageuses, et, en retour, à bénéficier de l’accroissement progressif de leur valeur individuelle et de leurs capacités professionnelles, que devaient favoriser l’instruction et les conditions de vie supérieure dont ils jouissaient au Familistère » (1).
Donner aux intéressés, qui n’en avaient que faiblement souci, une conscience aussi nette que possible de cette unité de l’œuvre familistérienne ; les associer par une coopération toute volontaire à la connaissance et à l’amélioration des divers services de la production, les élever en un mot jusqu’à la claire notion des intérêts généraux de l’entreprise dont dépendait leur bonheur et leur bien-être, tel était, on le sait, le but à atteindre. Demandons aux Documents biographiques et aux textes originaux dont ils sont l’interprétation fidèle les détails de la réalisation (2).
(1) Doc. biogr., t, III, p. 3.
^2) Les pages qui suivent ont été rédigées par nous pour le t. III des Doc. biogr. à qui nous les empruntons, en y apportant les quelques modiücation& et additions nécessaires.
La direction des travaux à l’usine se répartissait entre un certain nombre de chefs de fonctions chargés des grands services généraux. Faisant état de cette division à laquelle tous -étaient habitués, Godin, de concert avec quelques-uns des principaux employés de l’établissement, releva l’existence de six branches fondamentales de travaux industriels : 1® la Comptabilité générale ; 2° la Fabrication ; 3° la Fonderie ; 4° la Poêlerie ; 5° PEmaillerie ; 6® les Magasins et travaux généraux. On constata que chacune des ces six fonctions ou branches principales de l’industrie se ramifiait en d’autres branches secondaires. Ainsi, par exemple, la Comptabilité générale comprenait les subdivisions suivantes : Comptabilité proprement dite. Finances, Approvisionnements, Commerce et Prix de revient. On reconnut de la sorte que vingt-sept subdivisions ou rameaux naissaient des six maîtresses branches de l’industrie et que chacun de ces vingt-sept rameaux, à son tour, donnait naissance à des services élémentaires distincts. Le service des Approvisionnements, par exemple, comprenait les spécialités suivantes : Achat de matières premières. Stocks et dépôts, Comptes des fournisseurs, etc. On eut ainsi, au total, pour î’usine entière, 116 services élémentaires nettement différenciés.
Pour le Familistère, une classification semblable fut établie. Il comprenait deux ensembles de services ; 1® l’Habitation unitaire et ses annexes ; 2^ l’Education et l’instruction. La direction de ce dernier département relevait alors de Godin, tandis que celle des services de l’habitation était confiée à une Commission administrative dont les huit membres se recrutaient par cooptation et qui avait un économe comme agent exécutif. Des études auxquelles donna lieu l’organisation projetée naquit» en ce qui concerne l’habitation, un remaniement du cadre primitif, en sorte que ce département embrassa neuf services essentiels : Logements ; Alimentÿion ; Vêtements ; Ustensiles de ménage ; Combustibles ; Basse-cour ; Jardins ; Bains et Lavoirs ; Comptabilité. Quant à l’Education, elle en comprit trois : la Nourricerie ; les Classes enfantines et les Ecoles primaires, ce qui fit au total douze services bien spécifiés, qui se décomposèrent à leur tour en un certain nombre de subdivisions plus restreintes. Par exemple, l’Alimentation fut consi-
dérée comme un tout dont les parties se dénommèrent : Boucherie, Boulangerie, Epicerie, Boissons, etc. Il y eut ainsi, en dernière analyse, 46 services élémentaires dérivant des 12 départements principaux (1).
Prenant pour base cette distribution dont la réalité lui" avait fourni les éléments, Godin proposa de créer autant de groupes que Von avait discerné de services élémentaires distincts (HQ à VUsine, 46 au Familistère) et de leur donner pour objet
études le perfectionnement de ces services eux-mêmes (2). En conséquence, il engagea les ouvriers, les employés et, aussi, les femmes et les jeunes filles, dont on a lu plus haut le dénombrement ,. à se classer spontanément, — chacun selon ses connaissances ou ses goûts, — dans un ou plusieurs de ces groupes, soit à V Usine, soit au Familistère. Cela fait, chaque groupe fut invité à se constituer par l’élection d’un bureau comprenant, sans distinction du sexe, un président, un vice-président, un secrétaire et un secrétaire-adjoint. Après quoi, le groupe devait fonctionner avec ses attributions spéciales.
Tel était le premier stade, — et le plus important (3) — de l’organisation projetée. Il ouvrait aux volontaires l’accès de tous les compartiments de l’usine et de tous les organes de la maison familistérienne ; il permettait à chacun des travailleurs de collaborer 'à la bonne marche de la production industrielle et de la consommation familiale ou commune, sans autre limitation que celle qui résultait naturellement de ses aptitudes, de ses préférences, et, en outre, pour le Familistère, du respect dû au secret de la vie privée. Que le personnel répondît à l’appel
(1) Cf. Doc. bîogr., t. III, p. 91.
(2) Citons {Doc. biogr., p. 74) l’article I du Règlement des Groupes : « Le groupe est une réunion de personnes ayant pour but de s’occuper en commun des questions se rattachant à l’un des détails d’une branche du travail général dont elles ont ou veulent acquérir l’expérience et d’étudier les progrès et les améliorations dont ces détails sont susceptibles.
» Le groupe a pour attribution de porter son attention sur les objets compris dans la mission qu’il s’est donnée, d’en délibérer et de faire toute proposition qu’il croit propre à imprimer une bonne direction h la spécialité dont il a assumé le soin. »
(3) «Le groupe, dit Godin dans sa conférence du 15 juillet 1877, est le point de départ, la cellule élémentaire de notre œuvre ; sa vitalité est la condition essentielle de son sucees. » (Doc. biogr., t. III, p. 87.)
'de son chef, et l’association, c’est-à-dire la prise en charge par les intéressés eux-mêmes de l’établissement qui les faisait vivre, devenait possible dans un avenir assez proche. Mais il fallait, ous peine de le rendre stérile, coordonner et contrôler le travail des groupes, le débarrasser de tous ses éléments sans valeur, puis, ce filtrage une fois opéré, le faire sortir des groupes proprement dits et l’amener, en le réduisant à ce qu’il pouvait contenir d’excellent ou tout au moins d’applicable, jusqu’à un organisme central en mesure de le transformer en réalité utile. Il fallait aussi assurer la représentation du travail au sein même de cet organisme supérieur d’exécution, et, pour établir une liaison entre lui et les groupes, créer toute une hiérarchie de corps élus dans lesquels la masse des travailleurs trouverait des représentants investis de toute sa confiance, puisqu elle les aurait ■ librement choisis. « Cette organisation « des groupes qui a pu, disait Godin dans sa conférence du « 3 janvier 1878, vous sembler négligeable à l’origine... conduit « nécessairement à la représentation équitable des travailleurs « dans les Conseils supérieurs de l’Association. En effet, à côté « de la part d’initiative dans le travail que le groupe confère « à chacun de ses membres, il y a le droit d’élection par lequel « les groupes se font représenter au sein des unions, puisque « ces unions sont composées des présidents et des secrétaires « ou des délégués des groupes... « (1)
En conséquence, les présidents et les secrétaires des groupes 3e rattachant à un même service de l’Usine ou du Familistère, formèrent par leur réunion une assemblée dite : Union des Groupes de tel service. Chacune de ces unions de groupes fut appelée, par une disposition semblable, à élire son bureau icomposé, comme celui des groupes, d’un président, d’un vice- Drésident, d’un secrétaire et d’un secrétaire-adjoint) et, dès ors, cette union put vivre de sa vie propre. Le fondateur Précisait son rôle en ces termes : « Les Unions qui, si les élections ; sont bien faites, seront composées des membres les plus habiles : dans les diverses spécialités des groupes, auront surtout à ^ examiner les travaux mêmes des groupes. Elles feront au
(1) Doc. biogr., t. III, p. 312.
« besoin reprendre certains de ces travaux. Par exemple, il « pourra arriver qu’un groupe n’ait pas su apprécier la valeur « de telle idée ou proposition... A l’examen des travaux du « groupe, le fait surgira aux yeux des membres composant « l’union. Celle-ci ou s’en emparera et l’étudiera elle-même» « ou demandera au groupe en lui fournissant quelque nouvel « élément d’appréciation, de revenir sur la question... » (1)
Les présidents et les secrétaires des différentes unions de groupes d’une même branche de travail devaient former à leur tour, en siégeant ensemble, une assemblée dite : Conseil de Direction de tel ou tel département général qui aurait, elle aussi, à élire un bureau du type indiqué plus haut. Ainsi constitué, chacun de ces conseils de direction se trouverait qualifié pour délibérer comme représentant de la branche dont il émanait.
De la réunion des présidents et des secrétaires de tous les conseils de direction devaient résulter, à l’Usine d’une part, au Familistère de l’autre, deux assemblées d’un degré supérieur | dites l’une : Conseil général des Unions de VU sine ; l’autre : Conseil général des Unions du Familistère. Chacune des deux grandes divisions de l’établissement aurait ainsi sa représentation d’ensemble. En siégeant réunies, ces deux assemblées constitueraient la représentation générale de l’établissement tout entier. Ecoutons encore le fondateur : « Ce que l’Union « fera pour les groupes, lés deux Conseils supérieurs, en l’absence « des Conseils de direction (2), le feront pour les Unions, soit « au Familistère, soit à l’Usine, le cadre des objets d’examen « et d’étude s’élargissant à mesure que nous nous élevons de « conseil en conseil ». Le 3 janvier 1878, il ajoutait : « Chacun « des conseils supérieurs embrasse l’ensemble de tous les inté- « rêts du travail, et il est bien l’émanation des travailleurs, « puisqu’il est le produit d’une élection à divers degrés par « laquelle, au point de départ, chaque groupe a librement choisi
(1) Doc. hiogr., t. III, p. 178.
(2) A cette époque (26 septembre 1877), Godin savait qu’ils ne seraient pas constitués.
« et mis en avant ceux qu’il a jugés aptes à représenter ses « intérêts » (3).
Enfin, à cett© sort© d© pârl©ni©nt ©n réduction, chargé d’exprimer des avis, d© rechercher des améliorations, de suggérer des mesures avantageuses, il fallait, pour couronner le système, adjoindre un pouvoir de gouvernement capable de traduire en actes les vœux du corps représentatif ; il fallait, comme nous 1 avons dit plus haut, une autorité désignée pour prononcer en dernier ressort sur une proposition qui aurait passé par la filière : groupe, union de groupes, conseil de direction, conseil général des unions, et qui, sérieusement étudiée, aurait été adoptée en connaissance de cause par ces différents corps.
C’est pour répondre à ce besoin que Godin, une fois constitués les Conseils généraux des Unions, appela chacun d’eux à élire, au nom du travail, trois membres destinés à faire partie de deux Commissions dites administratives, l’une à l’Usine, l’autre au Familistère. En fait, il se trouva que l’un des élus fut nommé simultanément par le Conseil général des Unions de 1 Usine et par celui des Unions du Familistère, ce qui ramena à cinq le nombre de ces commissaires. Restait à assurer, par une désignation parallèle, la représentation du capital dans les commissions ainsi instituées. Seul possesseur du fonds social, à 1 époque qui nous occupe, Godin nomma, pour représenter avec lui le capital, un des conseillers de l’usine et un des conseillers du Familistère, se réservant de compléter ultérieurement, si besoin était, cette représentation du capital qui, théoriqueiment, devait être de trois membres dans chacune des deux commissions. Au Familistère comme à l’usine, la Commission administrative fonctionna sous la présidence de Godin qui devait à ses droits souverains sur le capital et sur le travail d’être le véritable détenteur du pouvoir de gouvernement.
Ce n’était là, il est vrai, qu’une situation d’attente. Les travailleurs n’ayant pas encore, en ce temps-là, la propriété de l’établissement, la représentation organisée dans leurs rangs était presque exclusivement celle du travail. Mais on pouvait prévoir qu’un jour viendrait où le transfert du fond social
(3) Doc. biogr., t. III, p. 312.
entre leurs mains (1) les rendrait maîtres de la représentation du capital en même temps que de celle du travail. Alors chacun d’eux se trouverait doublement intéressé à pousser aux premiers rangs, d’une part, les comptables prévoyants et habiles, les agents commerciaux intelligents, de façon à assurer la sage gestion du capital collectif, et, d’autre part, les inventeurs de perfectionnements industriels, les créateurs de modèles nouveaux, les contre maîtres soucieux de veiller à la bonne exécu^ tion des produits. Chacun, en un mot, n’aurait d’autre intérêt que de mettre les capacités à leur vraie place, pour la prospérité et l’essor indéfinis de l’établissement.
III. — Les origines de l’expérience : la « série » fourié- RiSTE. — Les analogies : l’attraction, source unique
DU RECRUTEMENT DES GROUPES ; L’ÉLECTION, SEUL MODE DE DÉSIGNATION DES AUTORITÉS DIRIGEANTES; LA SATISFAC- TION PROMISE AUX AMBITIONS ET AUX INTÉRÊTS. LeS
DIFFÉRENCES I CE QUE GODIN JUGE PRÉSENTEMENT INAPPLI- CABLE DANS l’organisation SÉRIAIRE DE LA PHALANGE.
Tel était le plan ; et tels étaient les heureux effets que l’on pouvait logiquement espérer de son application méthodique. On aura reconnu sans peine dans la conception qui l’avait inspiré une tentative pour adapter à une entreprise industrielle en plein fonctionnement quelques-uns des principes directeurs de la série fouriériste. Mais tandis que Fourier, faisant abstraction de la réalité qu’il a sous les yeux, sème, dans une terre vierge encore, des plantes inconnues, Godin veut greffer sur un arbuste d’espèce courante, né et développé par ses soins, le rejeton qu’il a rapporté du jardin du Phalanstère. De là,, à côté d’une filiation incontestable entre les deux systèmes» des différences non moins évidentes.
Ils offrent cette analogie fondamentale de mettre l’un et l’autre la liberté de choix ou, pour parler comme Fourier,
(1) Ce transfert est un fait accompli depuis l’exercice 1894-1895. Sur la manière dont il s’est réalisé, se reporter à notre brochure Le Familistère Illustréy p. 63-64.
Vattraction à la base de l’organisation du travail. C’est l’attrait seul, sans intervention du chef d’industrie ou de ses lieutenants, qui doit porter l’intéressé vers tel ou tel groupe, celui-ci n’eûtil pas le moindre rapport par son objet avec la spécialité professionnelle de l’homme qui le choisit (1). Godin revient à satiété sur cette liberté laissée au travailleur d’adhérer à un ou plusieurs groupes de son choix et d’y prendre sans la moindre contrainte toutes les initiatives que son zèle lui inspirera (2). Il l’inscrit en termes formels dans l’article II du Règlement qui doit servir de charte à l’institution : « Le groupe s’organise « librement par l’adhésion et le concours spontané de toutes les « personnes de bonne volonté. Il se compose d’un nombre « indéterminé de membres. L’accès en est ouvert à tout coopé- « rateur qui, se sentant les aptitudes convenables, offre son « concours et demande à être admis. » Désormais le travailleur, n’étant plus emprisonné dans la spécialité que lui a imposée la division du travail, cessera de jeter un regard d’envie sur les « compartiments » proches ou éloignés du sien et de s’imaginer à tort ou à raison que, s’il lui était donné de s’y exercer, il y ferait merveille. S’il croit posséder des facultés que sa besogne quotidienne laisse sans emploi, il se hâtera de chercher parmi les 116 groupes prévus pour l’usine et les 46 groupes que 3omporte le cadre familistérien ceux qui peuvent le mieux 'épondre à ses aptitudes et mettre en vedette ses talents.
Autre trait qui n’est pas moins essentiel : toute hiérarchie )rofessionnelle, toute autorité apportée du dehors sera oubliée lès que commencera la séance du groupe. Une coopération mlontaire ne saurait avoir l’obéissance et la subordination à a base (3). Sans doute, pour être profitable, le travail fait
(1) «L’adhésion aux groupes doit être commandée par l’attrait, et, par onséquent, se faire librement. » — « Il faut que chacun s’interroge librement t découvre vers quels travaux le portent ses tendances naturelles. » — oc. biogr., t. III, p. 67 et p. 128.)
I (2) Cf. Ibid., p. 39, 44, 54, 72, 125, etc.
i (3) « Tous les membres d’une union sont égaux en fait et en droit ; ils sont I (lidaires dans les intérêts qu’ils se. sont donné mission de servir : il n’appar- I ent donc à personne, quelle que soit au dehors sa situation hiérarchique, de l 'étendre imposer d’autorité son opinion, ni de s’offenser de ce que cette î linion soit contredite et passée au creuset de la discussion. » (Préambule du I èglement général des (Groupes, p. 73.)
en commun doit être discipliné, mais le soin d’assurer l’ordre appartiendra à un bureau librement élu par les membres du groupe, sans égard pour les situations acquises. Ainsi, le suffrage universel « qui substitue à la souveraineté d’un seul la volonté de tous » et à qui « appartient l’avenir des sociétés humaines », le suffrage, «droit naturel qui complète le droit de vivre» (1), se trouve introduit, à la faveur de cette organisation, dans l’usine où il semblait incompatible avec les exigences de la production en commun.
N’oublions pas, en effet, que la place accordée à l’élection est beaucoup plus considérable qu’on ne serait tenté de le croire à première vue. Le bureau du groupe n’est pas seulement chargé d’en diriger les délibérations ; il le représente dans l’assemblée immédiatement supérieure, celle qui porte le nom d’Union des Groupes de tel ou tel service. Le bureau élu de l’Union siège à son tour dans une assemblée d’un ordre plus éminent encore, et ainsi de suite. Comme le système trouve son achèvement, nous l’avons vu, dans l’institution de deux commissions administratives qui sont pour l’entreprise ce qu’un ministère est pour une démocratie politique, il en résulte que le plus humble des travailleurs, tout en gardant dans l’atelier la place que lui assignent sa qualité et sa profession, peut être élevé par la confiance de ses camarades jusqu’au gouvernement de la chose commune.
Ainsi peut se réaliser, par l’intermédiaire de délégués issus d’un suffrage à plusieurs degrés, cette participation du personnel à la direction des affaires que le syndicalisme met aujourd’hui au premier rang de ses revendications et qui apparaissait déjà à Fourier comme la plus précieuse des « harmonies » dont la série était en mesure d’assurer la « distribution ». Quant à la terminologie fouriériste dont nous usons ici, Godin est le premier à l’employer lui-même : « On établira », dit-il, par exemple, au cours d’une de ses conférences, « des salles spéciales « pour les réunions des corps représentatifs du travail, réu- « nions qui, dans leur plein fonctionnement, constitueront une
(1) Godin, La République du travail et la réforme parlementaire, p. 7, tO
et 12.
« espèce de Bourse industrielle » (1). Au surplus, cette latitude laissée au travailleur d’adhérer à tous les groupes vers lesquels il se sent attiré (latitude qui a pour contrepartie nécessaire le droit de n’adhérer à aucun) n’est, dans la pensée du fondateur, que le couronnement de toutes les libertés dont jouissent déjà ses collaborateurs : liberté d’aller et de venir dans l’habitation commune et dans ses dépendances, liberté d’acheter dans les magasins du Familistère ou au dehors, liberté de confier leurs enfants aux écoles de l’établissement ou à celles de la ville, etc. (2).
Enfin, à l’attrait qui doit diriger vers les groupes tous les esprits que ne satisfait pas la médiocrité de la tâche quotidienne s’ajouteront d’autres mobiles, l’intérêt, l’ambition, l’amour de la notoriété et des distinctions, dont Godin a appris à l’école de Fourier à mesurer le pouvoir sur l’âme humaine. Ce n’est pas seulement la papillonne, découragée par la monotonie du labeur de l’atelier ou du bureau, qui prendra sa revanche dans les groupes : la cabaliste trouvera aussi son compte à l’organisation nouvelle. Resté fidèle à lui-même, malgré le résultat décevant des expériences dont nous avons retracé plus haut l’histoire, Godin a gardé, en même temps que sa foi dans le suffrage populaire, la conviction que l’émulation, mise au service de fins honorables, est un incomparable instrument de progrès social. En conséquence, des témoignages de satisfaction (médailles, diplômes, etc.) publiquement décernés le jour de la Fête du Travail, récompenseront ceux qui se seront distingués dans les groupes par le nombre ou la valeur de leurs initiatives. Gomme ces lauréats se trouveront du même coup tout désignés pour l’avancement au choix, l’ambition les conduira au but, aussi bien que l’amour-propre. Quant à l’intérêt, il sera mis en jeu sous trois formes différentes : la présence
aux réunions des groupes sera rétribuée, en sorte que l’assiduité, à défaut d’autre mérite, y deviendra une source de profits ; 20 comme par le passé, aux récompenses honorifiques
(1) Doc. hiogr., t. III, p. 51. A la page suivante, l’expression : famille sociétaire désigne les habitants du Familistère.
v2) Doc. biogr., t. III, p. 189.
proclamées au milieu des pompes de la Fête du Travail s’ajouteront des gratifications en argent proportionnelles à l’impor' tance des services rendus (1) ; 3° l’accroissement de prospérité qui, pour l’établissement, résultera du travail fécond des groupes, se traduira par des bénéfices auxquels tous auront accès, puisque, depuis plusieurs années déjà, et en attendant le trans" fert de l’usine aux mains des travailleurs associés, Godin a insti' tué en faveur de son personnel un système de très large participation aux profits industriels.
Mais le rapprochement que nous venons d’esquisser entre l’organisation sériaire et celle des groupes familistériens ne saurait être poussé plus loin sans dommage pour la vérité, et si nous étions tentés d’en forcer les termes, ce serait Godin lui-même qui s’inscrirait en faux contre notre erreur. Témoin pendant près d’un demi-siècle de l’impuissance de l’Ecole sociétaire à rien fonder de durable, engagé personnellement et à fond dans l’échec du Texas, homme d’action enfin et « réalisateur » émérite, Godin a été le premier à signaler les extravagances de l’utopie phalanstérienne (2). Sans doute, entre le Phalanstère et le Familistère de Guise, il s’est bien gardé de contester une analogie qui est non seulement certaine, mais voulue, et qui se révèle par la parenté même des appellations (3) . Dans sa conférence du 16 novembre 1877, après avoir décrit le « village modèle » rêvé par le maître, il ajoutait ; « Au Fami- « listère, douze cents personnes vont être logées l’an prochain : « plus d’une commune en France n’atteint pas ce chiffre. Comme « le proposait Fourier, le Familistère possède ses édifices « publics, écoles, théâtre, etc. Bien des villages en France n’en « ont pas autant. Les cours vitrées, spacieuses, où la tempéra- « ture se maintient toujours douce, offrent à l’enfance pour les « jeux et à la population pour le mouvement général des condi- « tions bien supérieures à celles offertes par le commun des
(1) Doc. biogr., t. III, p. 56 et 392.
(2) Ibid., p. 276 et suiv.
(3) On trouvera dans l’intéressant volume de M. Jules Sageret, Paradis laïques (un vol. in-12, édit, du Mercure de France, p. 124 à 13 7) une comparaison, généralement juste et pénétrante, du Phalanstère de Fourier et du Familistère de Godin.
,( villages... Déjà on peut dire que, dans la mesure du possible, « les travaux dos penseurs socialistes, utilisés pour la créatioiî « du Familistère, ont servi la marche du progrès. Mais il ne « faut point s’arrêter là. Sans cesse, il faut perfectionner ce « qui est, si nous voulons faire oeuvre durable. Ce qui s’impose « à nous maintenant, c’est de créer une association qui puisse « être le point de départ de la rénovation sociale à laquelle « ont aspiré tous les penseurs (1). » Or, cette association, chefd’œuvre d’une réalisation infiniment plus difficile que l’édifice destiné à l’abriter, c’eût été, dans l’idée de Godin, la condamner d avance à 1 échec que de lui donner les fondements psychologiques ou économiques de la Phalange : « Je ne veux pas con- « tester», écrivait-il au fouriériste américain Edward Howland, le 11 janvier 1872, « que l’émulation soit possible à introduire « dans le travail humain, que l’attrait même n’en devienne le « principal ressort ; mais je ne crois plus guère aux séries pas- « sionnees... Fourier a trop pensé et trop dit que l’organisation « du travail devait résulter du fait naturel de la série : c'est « la une erreur. Le travail ne s’organisera que par la science et « la volonté humaine. Il s’organisera surtout à mesure que « l’homme se pénétrera de l’idée religieuse que le travail est le « tribut le plus sacré qu’il doit à la vie, c’est-à-dire à lui-même,
« à ses semblables et à Dieu » (2).
Il complétait sa pensée en ces termes, en s’adressant six ans plus tard à son personnel : « Je sais bien que je n’ai pas réalisé « au Familistère une des idées les plus chères aux Phalans- « teriens : celle de l’attrait dans le travail... Cette partie de la « théorie de Fourier est-elle juste, serait-elle vérifiée par l’expé- « rience ? Je n’en sais rien. Il ne m’était pas possible d’en abor- « der la pratique, puisqu’il faudrait tout d’abord opérer avec « des hommes habiles à remplir des fonctions très diverses et « que nous sommes bien loin de posséder ces capacités. Il fau- « drait, en outre, modifier si profondément le régime actuel « de 1 industrie que bien d’autres progrès seraient à réaliser « d’abord pour faciliter cette modification ; et le premier de
(1) Doc. biogr., t. III, p. 278.
(2) Doc. biogr., t. II, p. 4 29.
« ces progrès, c’est l’association elle-même entre le capital et « le travail, c’est l’organisation des premières garanties de « l’existence pour tous les travailleurs, garanties qui auront « pour conséquence d’unifier des forces vives, aujourd’hui « antagonistes » (1).