‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 27 sur 50 · RELATIVES A LA FIXATION DES SALAIRES, A L’AVANCEMENT · texte numérisé non relu

RELATIVES A LA FIXATION DES SALAIRES, A L’AVANCEMENT

etc., lorsqu’il s’aperçoit qu’il a fait fausse route en

REDOUTANT, DANS LES QUESTIONS DE CET ORDRE, UNE INTERVENTION INDISCRÈTE DE SON PERSONNEL.

Ces déclarations si nettes expliquent les limitations prudentes par lesquelles Godin a cru devoir tempérer l’absolue liberté qui, en ouvrant tous les groupes à tous les travailleurs, risquait de mettre à la merci de leur inexpérience une industrie édifiée par quarante années de labeur. Il est d’abord une prescription capitale que le fondateur consigne en première ligne dans le Règlement et qu’il répète sans se lasser dans toutes ses conférences, c’est que les groupes (et, pareillement, les différents conseils élus qui leur sont supérieurs, à l’exception toutefois du plus élevé) n’ont aucun pouvoir d’exécution ou môme de décision : « Leur action extérieure ne doit se manifester « que sous forme de conseil », déclare-t-il le 28 juin 1877. « Ils « n’iront pas commander à tort et à travers ; ils communi-

l1) Doc. biogr., t. III, p. 278.

« (feront leurs observations, remarques et avis au groupe « administratif, en attendant le développement hiérarchique « de la représentation du travail » (1). Huit jours après, il insiste encore : « La mission des groupes sera simplement « une mission d’examen et d’étude. Le groupe fonctionnera « comme conseil, et, quand il aura exprimé un avis, cet avis « suivra la voie hiérarchique, passera par les Unions de Groupes, « les Conseils de direction et le Conseil général des Unions, « pour me parvenir en fin de compte et recevoir, s’il y a lieu, « force exécutive» (2). Ainsi rien ne sera changé dans l’organisation du travail effectif : l’ouvrier ne cessera pas d’obéir au contremaître, le comptable au chef de bureau, le surveillant à l’ingénieur, et le « patron » continuera d’exercer sur tous ses subordonnés son autorité souveraine (3). Entre le groupe et l’usine, il n’y aura de communication que par la voie, très indirecte et hérissée d’obstacles, des divers conseils aboutissant à la Commission administrative (4).

Mais à l’intérieur même des groupes, là confusion, le désordre et, finalement, l’impuissance pouvaient résulter, d’une part, de l’absence de démarcation nette entre groupes très voisins par leur objet, et, d’autre part, de l’intervention dans certains groupes, et surtout dans ceux qui touchaient de plus près à la direction générale, de ces esprits brouillons ou encombrants qui ne savent que paralyser les meilleures initiatives. Contre le premiers de ces dangers, Godin défendit son œuvre en établissant un cadre des fonctions très poussé, très minutieux (5), de façon à bien préciser la besogne du groupe par l’étroitesse même des

il) Doc. biogr., t. III, p. 56.

(2) Ibid., p. 64 et 87.

(3) Le 12 juillet 1877, après avoir donné lecture du projet de règlement..., Godin rappelle de la façon la plus précise, — parce que l’observation était au point de vue pratique d’une importance essentielle, — que la formation des groupes et des unions ne changerait absolument rien à la situation hiérarchique des personnes, ni au fonctionnement des services ; « Rien, dit-il, n’est modifié dans les fonctions. Les unions et les groupes s’exercent en dehors des services proprement dits de l’Usine et du Familistère, et c’est uniquement en qualité de conseils qu’ils agissent. » (Doc. 'biogr., t. III, p. 78.)

(4) Doc. biogr., t. III, p. 158, 176, 192.

(5) C’est celui qui a été décrit dans ses grandes lignes un peu plus haut, p. 157 et suiv.

limites qui lui étaient imposées (1). Comme nous le verrons par la suite, il y eut, malgré toutes les précautions prises, du flottement et de l’embarras (2) : certaines propositions émigrèrent de groupe en groupe sans trouver celui dont elles relevaient naturellement ; par contre, nombre de groupes ou même d’unions ne fonctionnèrent pas (celle du prix de revient des produits nouveaux, par exemple) et, par leur inertie, entravèrent ou surchargèrent d’autant le travail d’autres groupes solidaires. Néanmoins, il est permis de dire que d’une façon générale, l’effort pour discipliner l’activité des groupes aux dépens de leur spontanéité produisit les bons effets sur lesquels on avait compté.

La même organisation servit aussi à prévenir le zèle intempérant des « touche-à-tout », toujours prêts à manifester dans les directions les plus diverses l’universalité «de leurs prétentions (3). Mais il faut remarquer que, tandis que dans la Phalange, Lucas ou Gros-René se livrent, au cours d’une même journée, à des occupations infiniment variées qui les conduisent du jardin à la cuisine et de la forge à la bibliothèque, l’oeuvre assignée aux groupes, antérieurement à toute adhésion des personnes, ne fut qu’une sorte de décalque fidèle du répertoire des travaux déjà existants^ soit au Familistère, soit à l’usine. Dès lors, les initiatives individuelles durent bon gré mal gré se renfermer dans cet étroit programme : aider à la bonne marche d’une fabrique d’appareils de chauffage et à la bonne administration d’une cité ouvrière. Certes, si des groupes nouveaux avaient fait effort pour se constituer, notamment au Familistère où le perfectionnement de la vie matérielle, intellectuelle et sociale était susceptible d’un magnifique développement (4),

(1) « Plus simples seront les objets des groupes, plus précises seront leurs discussions et mieux la direction de l’établissement sera en mesure de se faire une opinion raisonnée sur leurs travaux. Les mêmes membres peuvent sans inconvénient se retrouver dans des groupes dilférenls : ce qui importe, c’est de diviser les fonctions, de manière qu’à un seul objet corresponde rigoureusement un seul groupe. » (Doc. biogr., t. III, p. 84.)

(2) Ibid., p. 175-176. Godin ne ce.ssc d’insisler sur la nécessité de bien délimiter les attributions des groupes. Cf., p. 177, 208, etc.

(3) Cf Doc. biogr., t. III, p. 7 2.

(4) Cf. Doc. biogr., t. III, p. 5 2.

•Godin eût été heureux d’élargir le cadre primitivement tracé, pourvu que ces groupes vinssent se subordonner d’eux-mêmes à l’ordre de choses établi. Mais il est superflu de dire qu’il ïi’eut guère à se préoccuper d’une éventualité de cette sorte (1).

D’ailleurs, même en faisant abstraction de la création de nouveaux groupes, il eût suffi que chacun des onze cent cinquante travailleurs se mît en tête d’adhérer à un certain nombre des 162 groupes prévus, et, une fois son adhésion donnée, d’en suivre fidèlement les séances, pour rendre le fonctionnement de la machine à peu près impossible : le temps de la délibération dans les groupes et les conseils (2) eût absorbé, ou peu s’en faut, celui de la présence dans les ateliers, bien qu’en principe les séances dussent avoir lieu après la journée de travail. Mais Godin connaissait assez son personnel pour savoir qu’un pareil débordement d’activité n’était pas à craindre. S’il est vrai que l’employé D. se fit inscrire, par espièglerie de pince' sans-rire, dans 55 groupes de l’usine, on verra plus loin que la majorité des travailleurs demeura indifférente. Même l’ardeur de ceux qui, au début, parurent faire fête à l’idée n’eut guère que la durée d’un feu de paille, en sorte que l’inertie des intéressés, plus efficace que tous les règlements du monde, suffit à écarter les inconvénients qu’un excès de zèle aurait pu entraîner.

(1) A la réunion du 28 juin 1877, un auditeur rapporte les propos des abstentionnistes qui déclarent qu’entrer dans les groupes, c’est vouloir sortir de sa sphère, et « se mêler de ce qui ne vous regarde pas ». (Cf. Doc. biogr., t. III, p. 53.)

(2) Ce temps était payé, il ne faut pas l’oublier. L’art. 29 du Règlement était ainsi conçu : « Les membres présents ont droit à une indemnité uniforme pour les groupes, les unions et le conseil général.

« Ellè se décompose ainsi : 1® Un jeton de présence de la valeur de vingtcinq centimes pour chaque entrée en séance ; 2° Vingt-cinq centimes par demi-heure de réunion ; 3® Les secrétaires et rapporteurs recevront en outre une indemnité supplémentaire fixe de 50 centimes par séance.

« Les séances tenues en dehors des heures de travail donnent seules droit à ces indemnités qui seront prélevées sur les bénéfices réalisés, avant toute autre répartition.

» Pour les séances qui auront lieu pendant les heures de travail, les ouvriers à l’heure ou aux pièces faisant partie des conseils feront marquer par leurs contremaîtres sur leur livret de travail le temps qu’ils auront passé à la ■séance. » Plus tard, Godin, sans interdire absolument les séances de groupes tenues pendant les heures de travail, les a condamnées en principe. — Cf. Doc. biogr. ,i>. 143.

Si invraisemblable que fût le danger, il n’en fallait pas moins en conjurer jusqu’à l’apparence, car il y allait de la vie même de l’entreprise. Aussi, un des premiers soins de Godin, une fois le cadre des fonctions tracé dans ses grandes lignes, fut-il d’établir, avec l’aide d’un jurisconsulte de ses amis, M. Tisserant, appelé au Familistère pour d’autres travaux, une sorte de code des droits et des devoirs assignés aux corps représentatifs du travail. Mais, loin d’imposer son œuvre comme intangible, il la soumit au personnel à titre de simple esquisse, en l’invitant à proposer « toutes les modifications dont la pratique démontrerait l’utilité ». Seul, le conseil des Unions de l’Usine répondit à cet appel du fondateur ; les groupes négligèrent de l’entendre. D’ailleurs, la commission nommée par le Conseil des Unions du Familistère pour y donner suite n’acheva jamais ses travaux, et Pacte suprême du Conseil de l’Usine lui-même fut de voter d’urgence, dans la dernière de ses séances, le 11 Juillet 1878, la révision du texte qu’il avait contribué à élaborer.

Ce texte, qu’en l’absence d’une rédaction ratifiée par tous les conseils, nous sommes bien obligés de tenir pour définitif, porte le titre significatif de Constitution des travailleurs sociétaires (1). Il comprend, outre les 21 articles du projet primitif, 19 articles ajoutés postérieurement. Un « préambule » le précède, qui renferme en quelques pages remarquables écrites par Godin lui-même, toute la philosophie de l’institution. Quant aux prescriptions contenues dans les 40 articles, elles visent à définir les attributions des divers organes de la représentation du travail, plus encore qu’à leur enjoindre des règles strictes de fonctionnement. Aussi devaient-elles être complétées par des règlements intérieurs, spéciaux à chaque corps représentatif et comportant des injonctions beaucoup plus minutieuses. Mais l’élaboration de ces règlements, poursuivie avec mollesse, ne se trouva que partiellement achevée quand survint le déclin de l’expérience.

L’inspiration qui a dicté la plupart des articles de la Cons-

(1) On en trouvera la teneur, p. 226 et suiv. du t. III des Documents. Voir (p. 70 et suiv. du même ouvrage) le projet en 21 articles rédigé par Godin et ses collaborateurs immédiats.

titution des Traçaüleurs sociétaires, en dépit de sa généralité, est visible : il s’agit de contenir l’ardeur des plus enthousiastes, comme aussi d’empêcher les défaillances de ceux qui seraient tentés d’en prendre à l’aise avec leurs engagements. C’est pourquoi l’article 3 stipule que tout membre d’un groupe qui, « sans « motif plausible, aura manqué trois fois de suite aux réunions « sera considéré comme démissionnaire de ce groupe )>. S’il veut y rentrer par la suite, sa réadmission se fera sur nouveaux frais. L’article 14 impose aux postulants un stage de deux mois, pendant lequel ils devront « assister assidûment aux séances du groupe avec simple voix consultative ». Passé ce délai, leur inscription se fera, bien entendu, « de plein droit », car la soumettre à la ratification d’une autorité extérieure, ce serait violer le principe supérieur de l’attrait, source unique de recrutement des groupes, mais ce laps de temps, pendant lequel « il ne leur sera attribué aucune indemnité de présence », leur aura du moins permis de s’éclairer à loisir sur leurs propres aptitudes. D’autres prescriptions, tout aussi strictes, concernaient la bonne tenue des séances, l’inscription à l’ordre du jour et la discussion des propositions nouvelles, la procédure d’appel ouverte aux propositions rejetées, la rédaction des procès-verbaux, l’élection des bureaux des groupes et des conseils, etc. A cet ensemble de dispositions, en elles-mêmes si rigoureuses, que l’on ajoute celles que les règlements intérieurs avaient mission de formuler, et l’on mesurera la distance qui existait entre l’organisation méticuleuse prévue par Godin et le « Fais ce que veulx » qui assimile le Phalanstère à une succursale de l’abbaye de Thélème.

Remarquons enfin que le répertoire ou, pour employer l’expression des Documents , le cadre des fonctions est aussi instructif par ses lacunes que par son contenu. Il ne prévoit aucun groupe à qui soient dévolues les questions relatives au choix du personnel, à la rédaction des tableaux d’avancement, à la détermination des appointements et, pour le travail aux pièces, à la fixation ou à la révision des tarifs. Il y a là comme un domaine réservé que le fondateur semble avoir voulu soustraire à toute incursion en l’écartant, par prétérition en quelque sorte, du champ d’activité proposé par lui à ses collaborateurs. Manifes-

tement, la leçon des expériences tentées entre 1867 et 1872 pour la désignation des capacités par le suffrage a porté ses fruits : Godin juge inutile de recommencer sous une forme nouvelle (et plus aléatoire encore, car l’autonomie reconnue aux groupes rendrait le contrôle moins facile), des essais qui ne lui ont donné que des mécomptes. Aussi déclare-t-il à plusieurs reprises que la création des groupes « ne modifie rien aux conditions actuelles de rémunération du travail ». D’ailleurs, ces groupes « doivent s’occuper des choses et non des personnes », et, à propos des choses mêmes, s’abstenir de toute discussion qui risquerait de mettre en cause des personnalités.

Mais Godin ne se dissimule pas que, s’il peut espérer exercer sur les groupes un droit de tutelle aussi longtemps qu’il restera le « patron » dont la volonté fait loi, un jour viendra où le transfert de l’entreprise aux mains des travailleurs associés le dépossédera de cette influence modératrice. Alors, non seulement les barrières de ce que nous appelions tout-à-l’heure le domaine réservé tomberont, mais il sera nécessaire que l’association mette au premier plan de ses préoccupations les questions que l’on avait soustraites d’abord à la compétence des groupes^ Un des bienfaits essentiels de l’association (et nous aurons à insister sur ce point) consiste justement en ce qu’elle substitue à l’omnipotence patronale la volonté réfléchie des intéressés pour tout ce qui touche aux admissions, aux renvois, à la détermination du taux des salaires. Dès lors, ne convient-il pas de préparer les futurs associés à l’exercice du plus périlleux peutêtre de leurs droits ? Telle est la pensée qui peu à peu s’impose au fondateur, à mesure qu’approche le moment de la grande transformation qui doit couronner l’oeuvre de toute sa vie. « Relations de chefs à subordonnés, organisation effective du travail, appointements et salaires, rien n’est changé du fait de l’existence des groupes », tel est l’avertissement que la prudence lui conseille de prodiguer au début de l’expérience. Mais quand celle-ci touche à sa lin et que l’heure va sonner de réaliser l’association, c’est lui qui prend en quelque sorte l’offensive et, stupéfait de l’inertie de son personnel, le provoque à s’engager dans une voie dont il craignait d’abord d’avoir à ledétourner.

Dès le 23 janvier 1878, il fait. élire une commission d’employés de l’Usine et du Familistère, et lui confie le soin « de « dresser un projet de règlement déterminant les rapports qui « doivent exister entre tous les travailleurs et la direction de « l’établissement )>. Mais cette commission, présidée par le plus sceptique peut-être des chefs de service alors en fonctions, oriente son œuvre dans un sens contraire aux intentions de Godin. Non contente de ne s’occuper que des employés de bureau elle alîecte de tenir l’association pour chimérique et « légifère » avec tant de parti-pris qu’elle semble chercher à prendre sur Godin on ne sait quelle revanche (1). Témoin de son mauvais esprit et fatigué de ses retards, celui-ci s’adresse, le 9 février 1878, à tous les membres du Conseil des Unions du Familistère et les invite à susciter « dans les Unions dont chacun d’eux est « le président, l’étude d’un projet de règlement précisant les « rapports des membres de l’Association (employés et ouvriers) « avec l’Association elle-même et déterminant en outre la « condition des travailleurs de l’établissement non membres « de l’association. » Sans insister davantage ici sur l’enchaînement des faits, remarquons que, pas plus que les précédents, ce nouvel appel ne parvint à émouvoir l’indifférence des futurs associés. Les statuts qui entrèrent en vigueur le 13 août 1880 auraient dû, pour une part tout au moins, être l’œuvre des intéressés s’attribuant, sur l’invitation même de leur chef, les pouvoirs d’une assemblée constituante. Mais, par la force des choses, Godin une fois de plus, se vit obligé de prendre seul toutes les initiatives et de substituer une simple charte octroyée au pacte social dont il eût aimé débattre librement les clauses avec son personnel émancipé.

(^) Cf, Doc. hioQr., t. III, p, 38(? H suiv., 399 et suiv.

Page 1