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LES ESPÉRANCES QUE GODIN MET EN ELLE. — ALLÈGEMENT

DE SON labeur; partage des responsabilités; formation DE CONTINUATEURS CAPABLES D’aSSURER LA DURÉE DE l’industrie CRÉÉE PAR LUI ET DE LA METTRE A L’ABRI DES CONTRECOUPS DE LA POLITIQUE *, IL VEUT EN OUTRE PAYER AUX TRAVAILLEURS QUI L’ONT AIDÉ A RÉUSSIR SA DETTE DE RECONNAISSANCE ET APPORTER AUX DÉSHÉRITÉS DE LA VIE LA FORMULE d’UN RÉGIME SOCIAL MEILLEUR.

Nous avons énuméré dans les pages qui précèdent les précautions prises par Godin pour assurer à l’expérience neuve et hardie qu’il tentait toutes les chances de réussite. Avant de la suivre dans son développement et d’en dresser en quelque sorte le bilan, il convient d’exposer les espérances que le novateur plaçait en elle et les idées directrices qui en ont inspiré la conception. En effet, l’intérêt d’une tentative de ce genre dépasse infiniment ce qu’on pourrait appeler son rendement brut : même si le résultat matériel n’a pas été favorable, parce que les circonstances de moment et de milieu dont il dépendait ont fait violence à la volonté de l’expérimentateur, la méthode demeure, et, lorsqu’il s’agit d’un problème comme celui de l’organisation du travail, d’une difficulté et d’une gravité angoissantes, ce n’est pas l’échec d’un premier essai d’application qui peut infirmer la valeur de la solution proposée. Au surplus, y eut-il échec, au sens absolu du mot ? C’est une question que nous aurons à examiner le moment venu. Ce qui importe pour l’instant, c’est de mettre en lumière les intentions de Godin, inventeur d’une formule sociale nouvelle, c’est de préciser ce qu’il attend de l’expérience des groupes, et aussi, de la pratique de l’Association dont les groupes sont la préface et, déjà, dans sa pensée, la réalisation partielle.

Parmi les raisons d’être que l’on peut assigner à l’expérience, il en est un certain nombre qui sont personnelles à Godin luimême. Avec les années, le poids des obligations qui lui incombaient n’avait pas cessé de s’alourdir. Direction commerciale

et technique d’une industrie en plein essor, mais perpétuellement menacée par une concurrence souvent déloyale, administration du Familistère (locaux d’habitation, caisses de mutualité, magasins coopératifs, écoles, etc.), mandats politiques,' élaboration et publication d’ouvrages importants, tous ces travaux, auxquels il faut joindre de cruels soucis domestiques, ne lui laissaient pas un instant de repos. Avec sa sérénité coutumière, il signale lui-même dans ses conférences que trop de soins l’accablent, que trop de gens l’assaillent, en quête d’un ordre, d’un conseil ou même d’une parole insignifiante. Associer le personnel au gouvernement des intérêts communs, n’était-ce pas alléger d’autant la charge qui pesait sur un seul, et, du même coup, ménager les transitions nécessaires entre les deux époques, celle où les travailleurs n’étaient rien, et celle où, par la vertu de l’association, ils seraient appelés à devenir tout ? (1)

Non pas d’ailleurs que Godin songeât à se retirer en quelque confortable retraite pour « y prendre ses aises loin de son personnel ». Depuis de longues années, il avait su choisir entre son devoir et sa tranquillité. Jadis, l’empire n’eût pas demandé mieux que d’accueillir en sa personne un grand industriel « ami de l’ordre », et Godin, qui connaissait les hommes, remarque à ce propos que ses ouvriers eussent été fiers d’apprendre par la gazette que le patron, la poitrine chamarrée de croix, paradait au milieu des courtisans dans les salons des Tuileries (2). Mais ce patron-là prenait au sérieux sa fonction ; il se sentait charge d’âmes, et s’il souhaitait être délivré de toutes les mesquines besognes qui encombraient sa vie, c’était pour pouvoir se consacrer de toute son ardeur à des tâches plus hautes (3).

Ce qu’il souhaitait encore, il nous l’apprend dans plusieurs de ses conférences, c’était d’être affranchi de certaines responsabilités qui alarmaient sa conscience et l’affligeaient dans ses sentiments d’instinctive bonté. La guerre de 1870 et les crises politiques des années suivantes avaient eu sur les affaires industrielles de déplorables répercussions. Il avait fallu à plu-

(1) Doc. Mogr., t. III, p. 127, 146, 161.

(2) Doc. biogr., t. III, p. 420.

(3) Doc. biogr., t. III, p. 187-189.

sieurs reprises renvoyer des travailleurs, après avoir rempli les hangars de marchandises dont l’écoulement devenait impossible. La prévention, l’injustice même ne déterminaient-elles pas trop souvent ce renvoi des victimes sacrifiées à la sécurité commune ? Si scrupuleux que fût le chef de l’entreprise, ne risquait-il pas d’envisager exclusivement les intérêts de l’usine, sans égard pour les besoins ou les droits acquis de l’ouvrier ? Grâce à l’association, épanouissement naturel des groupes, on pouvait espérer qu’un jour viendrait où ce mouvement des embauchages et des licenciements, inévitable sous le régime dé la concurrence et dans une industrie essentiellement saisonnière, serait commandé par le personnel lui-même, dont les délégués élus n’auraient qu’à appliquer un règlement dans lequel les droits de l’individu et ceux de la communauté se feraient harmonieusement équilibre (1).

Cette substitution d’une volonté collective à l’omnipotence d’un maître unique présentait un autre avantage ; celui de garantir la durée de l’entreprise elle-même. Au fondateur, déjà sur le déclin de l’âge, pouvait succéder un héritier sans aptitudes industrielles ou hostile à l’association : ceux qui ont été mêlés aux événements savent que ce n’était pas là une appréhension vaine, mais que cette éventualité obsédait l’esprit de Godin avec une insjstance tragique. Dans ce péril, à qui donc confier la garde de l’œuvre familistérienne, sinon aux douze cents travailleurs qui, recevant d’elle avec le pain quotidien les multiples bienfaits si heureusement nommés équivalents de la richesse par le fondateur lui-même, avaient un intérêt majeur à la défendre contre toute atteinte? Mais ce projet se heurtait à une double difficulté. L’une, d’ordre légal, ne semblait pas insurmontable : les juristes ne se font-ils pas un mérite de trouver des accommodements même avec les lois les plus revêches ? L’autre était d’une nature beaucoup plus délicate : il fallait préparer ces hommes, leur révéler l’entreprise qu’ils seraient appelés un jour à gérer et leur faire comprendre^que son maintien serait la récompense des efforts convergents de tous.

(1) Doc. hiogr., i. III, p. 320-387-388.

Telle était précisément la raison d’être de la tentative des groupes.

A un autre point de vue, le passage de la forme patronale à la forme associée offrait le moyen peut-être le plus sûr de mettre le Familistère et l’usine elle-même à l’abri des contrecoups malfaisants de la politique. Suspect au gouvernement impérial qui ne lui avait pas pardonné son opposition dédaigneuse (1), Godin ne s’était pas incliné non plus devant les ministres du 16 mai : « Il ne suffît pas à un homme, disait-il « le 26 octobre 1877, de travailler au bien général pour avoir « toute liberté d’action et échapper aux tracasseries. Bien au « contraire. Quiconque veut faire avancer son époque doit « s’attendre à toutes les résistances, à toutes les persécutions « de la part de ceux qui ne pensent pas comme lui. Et, parmi « ces adversaires, les plus dangereux seront naturellement ceux « qui occupent le pouvoir. Vu leur situation, ils imposeront « leur volonté et empêcheront, dans la mesure du possible, « les novateurs d’ouvrir la voie dans laquelle les gouvernements « ne veulent pas voir la société s’engager » (2). Il suffira de rappeler une seule des « tracasseries » que Godin dénonçait en ces termes voilés : tandis que l’Ordre Moral régnait sur la France, il avait fallu, fermer sur une injonction préfectorale, les écoles du Familistère dans lesquelles le fondateur avait déjà introduit, avec toute la prudence voulue, le système de co-éducation des sexes qui n’a pas cessé, depuis, d’y être en ; honneur.

Or, si des retours offensifs du même genre restaient possibles,

! il était du moins permis de croire qu’un gouvernement de réac- I tion, à le supposer capable de frapper en Godin un adversaire I -détesté, y regarderait à deux fois avant de porter ses coups I sur une population ouvrière émancipée, défendue par sa noto-

(1) La situation indépendante de Godin semblait le défendre contre les vengeances officielles. Sur un point, cependant, il était vulnérable : les contrefacteurs qui plagiaient ses produits et cherchaient à lui enlever le bénéfice de ses brevets d’invention l’obligeaient à des procès incessants. Dès lors, et malgré l’assitance des avocats les plus réputés (parmi lesquels Jules Favre, son ami personnel) Godin savait ce qui l’attendait : les magistrats impériaux donnaient invariablement gain de cause aux contrefacteurs.

\2) Doc. biogr,, t. III, p. 259.

riété même dans le mouvement social et prête, les élections venues, à jeter dans la balance le poids de ses 1200 suffrages. Mais on était en 1878. De beaux lendemains semblaient promis à la République. Déjà, l’opinion réclamait d’elle, en même temps que la laïcité de l’école, des réformes sociales, et c’était pour Godin un nouveau motif d’espérer : qu’éclairé par son exemple, le Parlement décrétât « la généralisation des mesures de protection mutuelle instituées au Familistère », et celui-ci, n’ayant plus à porter en surcharge dans la lutte industrielle les 100.000 francs de son budget de solidarité sociale, cesserait par là même d’avoir rien à craindre de ses rivaux (1).

En somme, en créant les groupes d’abord et l’association ensuite, Godin obéissait au sentiment, profond comme un instinct, qui veut que l’inventeur, que le poète, au sens étymologique du mot, s’aime dans son œuvre et cherche à se survivre' en elle. De Platon à Thomas Morus et de Campanella à Gabet, il avait étudié avec prédilection toute la lignée des constructeurs d’utopies. Mais sans renier ces vieux maîtres, et tout en prétendant même les continuer (2), il pouvait revendiquer le mérite de les avoir dépassés et d’être, toutes proportions gardées, le Lavoisier d’une chimie sociale dont ils n’avaient été que les alchimistes. Il possédait sur eux, en effet, l’immense supériorité d’avoir agi et réalisé, alors qu’ils n’avaient su qu’imaginer et décrire : « On peut bâtir des plans dans des livres, disait- « il dans sa conférence du 16 novembre 1877, mais quand il « s’agit de mettre ces plans en pratique, c’est avec les volontés « contradictoires des hommes qu’il faut compter. La tâche « est si ardue, des échecs ou des difficultés inextricables ont « suivi de si près les rares tentatives de réforme sociale, qu’on « en est arrivé communément à traiter de rêveurs les hommes « qui les préconisent. On m’applique peut-être le rnême terme ;

« cependant, il faut bien constater que j’ai été jusqu’ici l’homme « des faits. J’ai traduit mes pensées en actes et leur ai donné

(1) Doc. hiogr., t. III, p. 260-261.

(2) « Si le communisme peut présenter certains avantages qui lui ont valu justement un succès momentané dans les esprits, ces avantages peuvent se retrouver, — et dégagés des inconvénients inhérents au communisme, — dans un régime supérieur : celui de l’association. » (Doc. biogr.,i, III, p, 275.)

« l’organisation et la vie, avant de les exposer en théorie. Il •« n’est donc pas possible de dire que je suis resté dans le domaine -« des utopies » (1).

Mais en édifiant son oeuvre, Godin se préoccupait avant tout <i’obéir aux sommations de sa conscience. Sans se prévaloir du magnifique effort personnel qui l’avait affranchi de la servitude, de la pauvreté et de l’ignorance, il était impatient de payer sa dette aux ouvriers dont le travail l’avait aidé dans sa rude ascension, et il lui semblait que la meilleure façon de n’être pas en reste avec eux, c’était de les diriger tous ensemble, en aplanissant la route sous leurs pas, vers les lumineux sommets qu’il avait eu lui-même tant de peine à gravir. Sa sollicitude, d’ailleurs, ne s’adressait pas seulement à ses collaborateurs immédiats. Par delà les murs de sa fabrique et de sa petite ville, son cœur s’élançait vers la foule innombrable des déshérités de la vie, et la certitude qu’ils recueilleraient un jour les bénéfices de son action sociale lui était un réconfort dans les écœurements de la lutte journalière : « Mon œuvre n’a pas été conçue en vue

de vous seuls », disait-il à son personnel un an après la signature du pacte social. « Si je n’avais eu d’autre but que de créer « des avantages à votre seul profit, il y a longtemps que votre « incrédulité et votre insouciance m’eussent lassé et découragé « au point de me faire renoncer à mes projets. Mais je sentais « qu’en travaillant pour vous, je travaillais pour le monde, « qu’en luttant contre tous les obstacles qui se sont dressés « de toutes parts sur mon chemin, je luttais pour tous les tra- « vailleurs, pour l’humanité elle-même ; et ce sentiment m’a « soutenu, m’a fait avancer dans une voie où d’autres, moins « convaincus, se fussent arrêtés » (2). De ce dévouement indéfectible, de cet altruisme toujours jaillissant, est-il besoin de rappeler la source profonde ? Nous l’avons mise en lumière quand l’occasion nous a été offerte d’exposer en quelques mots les croyances religieuses de Godin (3). Progresser sans cesse pour emporter dans ^l’au-delà les « richesses spirituelles »

(1) Doc. hiogr., t. III, p. 275.

(2) Doc. hiogr., t. III, p. 500.

<3) Voir supra, p. 151 et suiv.

amassées ici-bas, s’élever dans la série continue des existences à des formes de vie toujours plus pleines et plus hautes, tels sont, nous le savons, les commandements suprêmes de cette religion qui, loin de désolidariser l’homme d’avec ses semblables et son milieu, lui fait une loi de chercher autour de lui, dans l’amélioration des choses et des êtres, les conditions de son bonheur personnel et les voies de son propre perfectionnement ►

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