‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 38 sur 50 · ANS PLUS TARD. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

ANS PLUS TARD. — CONCLUSION

Nous ne possédons qu’un recueil de procès-verbaux (le second) qui soit relatif aux séances tenues par le Conseil général des Unions du Familistère. Nous savons cependant, par le Relevé de l’Economat dont nous avons reproduit plus haut le passage essentiel, qu’à la date du 31 mars 1878, ce Conseil s’était réuni 16 fois. C’est à lui que revenait le soin de désigner, comme il le fit dans ses séances du 30 avril et du 28 décembre 1878, les députations qui devaient assister avec le fondateur aux cérémonies que comportait la vie familistérienne. Dès ses premières réunions, il avait nommé, pour s’occuper des admissions dans les logements, une commission permanente de 5 membres. En mars 1878, nous voyons qu’il crée à titre permanent des délégués à l’inspection des classes. Enfin, à plusieurs reprises, et notamment en avril, juin et août 1878, il préside à l’organisation de certaines fêtes traditionnelles, non sans se heurter au mauvais vouloir du groupe n^ 5 de l’Union des Logements (Théâtres et divertissements) qui voit dans cette intervention du Conseil une atteinte à ses prérogatives.

En somme, quelles que soient les réserves que doive nous nous inspirer, en ce qui concerne le Familistère, la perte des documents relatifs à la période la plus active de l’essai, il ne semble pas que le travail fourni par les groupes, les unions et le Conseil général de l’habitation unitaire ait laissé dans les faits ou dans les esprits une trace lumineuse. Godin lui-même

et ses conseillers en jugeaient ainsi, car c’est à peine si, à la Fête du Travail de mai 1878, quatre personnes représentèrent au palmarès des récompenses les différents groupes familistériens. Certes, l’assiduité et la bonne volonté des 86 membres de ces groupes demeurent indiscutables, puisque la moyenne du nombre des présences dans les corps représentatifs a été de 60 par adhérent au Familistère et seulement de 35 à l’usine, mais à une plus grande somme d’efforts n’ont pas correspondu des résultats aussi apparents. Ces efforts, pourrait-on dire, ont participé en quelque manière de la nature du travail domestique, qui est fait de petits soins obscurs et de services aussi méconnus que nécessaires.

En revanche, à l’usine, le bilan de l’expérience accuse un actif beaucoup plus brillant. Lorsqu’on parcourt la liste des 73 propositions (1) dont l’objet et la destinée nous sont connus, (les documents, nous ne saurions trop le répéter, présentent des lacunes, surtout en ce qui concerne le travail des groupes), il est impossible de ne pas songer avec enthousiasme aux trésors d’ingéniosité créatrice, d’invention toujours renouvelée, d’activité, d’adresse, d’intelligence, de dévouement que la conception géniale de Godin aurait fait surgir, si elle s’était produite en des temps plus favorables, avec l’aide d’un personnel plus clairvoyant, plus exercé, plus uni, dans un milieu où, grâce à une transformation radicale du mode de production, l’identité entre l’intérêt de chacun et le bien général eût été pour tous un article de foi, en même temps qu’une réalité expérimentalement reconnue.

Soit qu’elles aient été soumises directement au Conseil général des Unions de l’usine, soit qu’elles aient cheminé victorieusement de juridiction en juridiction, ces 73 propositions peuvent se classer ainsi :

5 d’entre elles, par leur généralité, intéressaient tout l’établissement ;

1 proposition avait trait à la comptabilité ;

21 concernaient la fabrication de produits nouveaux ;

16 exposaient des améliorations à la technique de la fonderie ;

il) Voir rappendice qui termine le présent travail.

2 étaient mixtes, en ce qu’elles touchaient à la fonderie et à la poêlerie ;

15 concernaient la poêlerie ;

2 concernaient l’émaillerie ;

11 concernaient les magasins et les travaux divers.

En d’autres termes, 16 de ces propositions avaient pour objet : 1° des mesures d’ordre général (fixation des heures de travail, éclairage des ateliers, etc.), ou d’ordre particulier (modification aux services de transport, de magasinage, etc.) ; 2° l’utilisation des matières résiduaires (sciure de bois, limaille de cuivre, etc.) ; 3^ l’indication des réparations urgentes à faire aux bâtiments de l’usine. Elles tendaient donc indistinctement à la bonne administration de l’entreprise commune. Les 57 autres propositions, ayant pour objet des améliorations aux produits existants, la recherche de procédés perfectionnés de fabrication et la création de produits nouveaux, relevaient plus particulièrement de l’esprit d’invention, tandis qu’au Familistère, les 62 propositions (1) qui, d’août 1877 à avril 1878, se succédèrent à l’ordre du jour des corps représentatifs du travail eurent pour but ce qui avait motivé la création de l’habitation unitaire elle-même, c’est-à-dire l’avantage des consommateurs, le bien de l’enfance et l’intérêt collectif de la population familistérienne.

Toujours émises par des individus et signées par leurs auteurs, conformément aux intentions de Godin qui n’avait que faire de mérites anonymes, ces propositions ont eu les avatars les plus divers. Les unes ont voyagé régulièrement, d’étape en étape, jusqu’à la direction suprême de l’usine ; d’autres, moins favorisées, n’ont pu, pour des causes variées, subir l’examen ou recevoir l’approbation de tel ou tel des corps constitués au sein du personnel. De ces fortunes si différentes et qui montrent combien le système avait su, à l’usage, acquérir d’aisance et de souplesse, nous pourrions donner ici plusieurs exemples. Mais

(1) En réalité, ce nombre semble devoir être quelque peu réduit. Le relevé^ de l’économat à qui nous l’empruntons parle seulement de 62 séances consacrées à l’étude des propositions. Deux ou plusieurs séances ont pu être employées à l’examen d’un même projet. Mais l’inverse a pu également se produire.

le relevé que Ton trouvera quelques pages plus loin, à l’appendice,, nous dispense de ce soin. Pour rendre ce relevé pleinement intelligible, il nous suffira de compléter brièvement les renseignements que nous avons donnés plus haut (1) sur la Commission administrative qui a été appelée une trentaine de fois environ à se prononcer en dernier ressort sur les projets soumis au Conseil général de l’usine.

Ce fut le 3 janvier 1878 que Godin, préoccupé de la création prochaine de l’association qui allait élever les travailleurs à la co-propriété de l’entreprise, exposa à son personnel comment il entendait, en instituant les deux Conseils administratifs, « faire intervenir conjointement le travail et le capital dans la gestion des affaires ». Il s’exprima en ces termes : « Vous faites dans les « groupes votre apprentissage d’administrateurs de la chose « commune. Cela peut vous sembler difficile parfois, mais la « pratique vous rendra cette tâche plus aisée ; elle deviendra « ensuite une habitude chez vous, puis un besoin. Vous ne « pourrez plus alors vous dispenser d’examiner avec soin tout « ce qui se lie en définitive aux intérêts primordiaux de votre « existence.

« ....Nous avons les éléments de l’association, mais pas « l’association elle-même. Ainsi que je vous l’ai dit, les statuts « sont à l’étude (2). J’espérais les soumettre plus tôt à l’examen « de vos conseils ; mais, au dernier moment, j’ai reconnu la « nécessité d’ajouter à ce que nous avons réalisé jusqu’ici un

(1 ) Voir supra, p. 163.

(2) Un intéressant projet de pacte social, datant des derniers mois de cette même année 1878, a été publié in-extenso dans le IIU volume des Documents Biographiques.

A la tête de l’organisation, se place un Conseil d’Aministration tout puissant, composé des 6 ou 7 principaux chefs de service de l’établissement et de 4 membres élus. Le président en est nommé pour 3 ans. Ce Conseil a le droit de choisir et de révoquer tous les fonctionnaires de l’Association, y compris, pour l’Usine, le Directeur industriel, et, pour le Familistère, l’Econome, chargés l’un et l’autre d’exécuter les décisions du Conseil.

L’économe, dans la pensée de Godin, devait être l’organisateur de la vie sociale dans l’habitation unitaire.

Quant au directeur industriel, les 10 0/0 qui lui étaient attribués sur les bénéfices nets devaient constituer une rétribution assez enviable pour provoquer son zèle et faire de lui, s’il en avait la capacité, le véritable leader de l’usine.

Le lecteur sait que cette conception du pouvoir directeur dut subir de profonds remaniements dans le pacte social définitif (1880); ces modifi-

« complément relatif au Conseil d’administration. Jusqu’à pré- « sent, c’est moi seul qui ai tenu lieu de ce conseil qui, dans les « sociétés par actions, fait office de maître et agit en patron....

« Je suis tous les actionnaires en un seul. Que faut-il donc faire « aujourd’hui pour transformer cet état de choses ? Il s’agit « de nommer à côté de moi un conseil d’administration dans « lequel seront équitablement représentés les intérêts du tra- « vail comme ceux du capital, un conseil qui puisse me remplacer « au besoin.

« ....Vous serez un jour des capitalistes. Déjà, je vous ai « ouvert cette voie par la remise de parts d’intérêts à la dernière « Fête du Travail ; je renouvellerai cette distribution, et ces « parts d’intérêts accumulées vous donneront des droits de « propriété sur l’Usine et le Familistère, et, par conséquent, « des droits d’intervention dans l’élection des délégués à l’ad- *« ministration, non seulement en ce qui touchera.la nomination « des trois membres représentant le travail, mais aussi en ce « qui concerne les trois membres représentant le capital. Alor5 « l’Usine et le Familistère seront vraiment votre bien propre, « en vertu d’un transfert sans précédent dans l’histoire du « travail.

« ....J’invite donc les Conseils des Unions à procéder le « plus tôt possible à la nomination des trois membres adminis- « trateurs que chacun d’eux devra élire. Ensuite, comme repré- « sentant du capital, je nommerai trois membres également, « pour chacune des deux commissions administratives et l’ins- « titution pourra fonctionner comme je vous l’ai indiqué ce « soir (1).

La. réalisation suivit de près ces promesses. Le 4 janvier 1878, le Conseil général des Unions de l’usine, réuni au foyer du Théâtre, élisait au scrutin secret trois de ses membres — tous choisis parmi les chefs des services les plus importants — pour représenter dans la Commission administrative les intérêts

cations furent nécessaires pour répondre aux obligations imposées par la loi sur les Sociétés alors en vigueur, mais plus encore pour parer à l’insuffisance du personel qui pouvait faire mauvais usage des droits si largement démocratiques que Godin avait voulu lui conférer.

(1) Doc. biogr.y t. III, p. 312 et suiv.

du travail. Six jours après, le fondateur qui, cela va sans dire,faisait de droit partie de la commission comme premier délégué du capital, annonçait au Conseil qu’il avait désigné pour l’assister un autre principal employé de l’établissement, M. A..., (demeuré d’ailleurs systématiquement indifférent à la tentative des groupes) (1), et qu’il serait ultérieurement pourvu à la troisième désignation.

Les opérations, en ce qui concerne la Commission administrative du Familistère, suivirent, à la fin du mois de janvier 1878, une marche rigoureusement parallèle. Mais tandis que la Commission administrative de l’usine ne nous a laissé de ses actes que les quelques traces dont notre Relevé des 73 propositions industrielles fait mention, la Commission administrative du Familistère a eu une existence mieux remplie, ce qui ne saurait surprendre si l’on se rappelle qu’il existait depuis fort longtemps un. Comité administratif destiné à soulager Godin» dans la direction des multiples services de l’habitation unitaire. Aussi le registre unique où sont consignées les délibérationsde ces deux institutions familistériennes embrasse-t-il la périodedu 17 janvier 1877 au 19 mai 1882. A l’usine, au contraire, la création d’une commission de ce genre ne pouvait être qu’un pis-aller, que l’entrée en vigueur du pacte social (13 août 1880) devait rendre inutile : légalement et pratiquement, à l’époque^ qui nous occupe, Godin restait, en dépit d’une fiction généreuse, le seul maître des événements, et il ne pouvait en être autrement.

Nous voici arrivé au bout de notre tâche. On sait qu’aprèsun semestre d’activité inégale, succédant à un trimestre de mise en, train pénible, le zèle des adhérents aux Groupes faiblit, malgré les exhortations répétées du fondateur. L’influence néfaste des éléments indifférents ou hostiles a fini par entamer les courages les plus résolus. Des résistances, des luttes même se sont produites dans l’entourage immédiat de Godin, dont le douloureux récit,, peut-être fertile en enseignements pour le psychologue ou le moraliste, ne saurait intéresser que très indirectement l’histo-

(1) Ce détail caractéristique prouve que Godin, lorsqu’il le jugeait utile, savait préférer la capacité au dévouement. Çe fut avant tout un « réalisateur ».

rien des expériences sociales. D’autre part, en quelques mois même chez les plus dévoués, tout l’arriéré des initiatives prêtes à se révéler, des idées heureuses mises comme en réserve depuis des années s’était épuisé. Pour en renouveler le jaillissement et le rendre désormais continu, il eût fallu qu’il existât au préa labié, chez les subordonnés de Godin, les qualités mêmes qu’il se proposait de développer en eux ; une forte culture professionnelle, une curiosité d’esprit toujours en éveil, la conception d’un standard of life de plus en plus élevé et, par dessus tout,, un vif amour de l’entreprise commune uni à une connaissance approfondie de ses conditions d’existence et de ses besoins.

Ainsi donc, à partir du mois d’avril 1878, les séances des Groupes se font plus rares, les Unions entrent en sommeil, et les Conseils généraux, dont un seul a pu achever la rédaction de son règlement intérieur, cessent de recevoir des propositions. L’expérimentateur lui-même, pressé, à l’approche de la vieillesse, de réaliser l’association du Capital et du Travail, cette œuvre maîtresse de sa vie, finit par renoncer à la lutte. Au 1®^ janvier 1879, il ne reste debout, de tout l’édifice, que la Commission administrative du Familistère qui, — antérieure, nous venons de le voir, à la tentative, — va lui survivre pendant quatre années.

Nous avons indiqué dans notre introduction, comme aussi au cours de notre exposé, les raisons qui peuvent expliquer l’insuccès partiel de l’entreprise. A ces causes d’échec, dont la principale est sans contredit l’apathie intellectuelle et le manque de culture préparatoire, à la fois professionnelle et sociale, de la majorité des travailleurs, il faut, pour être complet, en joindre d’autres que les faits nous ont aussi révélées : la complexité d’un système admirablement conçu pour discipliner les initiatives et « filtrer » les propositions mal venues^ mais de nature peut-être à déconcerter des gens novices dans l’art de délibérer et l’inquiétude de certains hauts fonctionnaires (il y en eut d’irréprochables) secrètement opposés à la libre intervention des groupes dans toutes les questions qui se traitaient jadis par voie d’autorité.

Mais cela dit, nous devons nous garder de proclamer que l’expérience a fait faillite. Dans une voie hérissée d’obstacles et où jamais chef d’industrie ne s’était encore aventuré, il

demeure établi que Godin a été suivi par 351 de ses collaborateurs, dont 43 ont reçu à la Fête du Travail du 5 mai 1878 la récompense due à leur dévouement ou à leur esprit d’invention, et qu’en un semestre environ, 130 propositions (plus de 73 à l’usine et de 50 au Familistère) ont surgi de leur effort, inégales en valeur assurément, mais toutes inspirées par le souci de l’intérêt général. Godin, tout le premier, malgré l’inévitable lassitude qui suit les grands labeurs insuffisamment récompensés, loin de méconnaître les résultats acquis, a voulu ménager aux membres de l’Association, dans le pacte social du 13 août 1880, la possibilité de créer à nouveau une organisation analogue dès qu’ils en comprendraient l’inestimable prix : les articles 71 à 73 du tire neuvième des Statuts en sont la preuve (1).

L’auteur des Documents pour une biographie complète de A. Godin, Marie Godin, disciple fervente du grand novateur, avait donc raison d’écrire en achevant le troisième volume du monument pu’elle a élevé à la gloire de son mari : « La représentation du travail dans les conseils où s’opère la « direction des entreprises est une de ces idées auxquelles « l’avenir appartient. Elle s’introduira dans nos mœurs quand « nous aurons fait quelques pas de plus dans la voie où tout « nous pousse aujourd’hui : la culture de tous les êtres humains « et l’union de toutes les forces en vue du bien social. »

(1) Dans la 2® édition des Statuts révisés (année 1891), ces articles portent les numéros 75 à 77. Dans le même ordre d’idées, il est intéressant de retenir aussi les chap. 1, 2 et 4 du Titre I du Règlement sur les concours à instituer pour l’accès aux divers emplois de l’association. Citons au moins les articles 71 et 74 du Titre IX (Statuts, 3® partie (Règlement), p. 231 : « Les membres de » l’Association, dans le but de se rendre utiles à l’œuvre commune et de faciliter » l’essor de leurs propres facultés, peuvent se constituer en Oomités d'études, ¥ afin d’examiner les progrès et les améliorations possibles dans les questions » qui les préoccupent.

» Dans le cas où un Comité d’études libres a une proposition utile à faire » connaître, il demande au secrétariat de la gérance (art. 26 du présent » Règlement) l’inscription de ladite proposition sur le livre spécial destiné » à recevoir ces sortes de communications ; il remet au secrétaire les docu- » ments et objets divers qui se rapportent à la question.

« Article 74. — 11 est de principe, dans l’Association, de rémunérer a toutes les fonctions, tous les services utiles.. En conséquence, les membres « des Comités d’assurances mutuelles et de tout autre Comité déclaré, par « le Conseil de gérance, utile à l’Association, sont payés pour le temps « qu’ils consacrent au service de la mutualité ou des intérêtê communs, 0 lorsque ces services sont donnés en dehors du temps déjà payé par l’Asso- • dation. »

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