‹ Les expériences sociales de J.-Bte A. GodinChapitre 37 sur 50 · AU CHOIX DES ÉLECTEURS. SON EMBARRAS EN PRÉSENCE · texte numérisé non relu

AU CHOIX DES ÉLECTEURS. SON EMBARRAS EN PRÉSENCE

' DE CERTAINES QUESTIONS RELEVANT DE l’AUTORITÉ PATRO- NALE.— • Il CHERCHE A ÉLABORER SON RÈGLEMENT INTÉRIEUR ET UN RÈGLEMENT GÉNÉRAL DE TOUTE L’INSTITUTION DES

Groupes et des Unions.

Nous venons de rappeler une fois de plus pourquoi les •six conseils de direction ne furent pas créés : pour ne pas compliquer outre mesure un mécanisme dont la mise en marche n’était déjà que trop lente, il fallut, en supprimant ce rouage, . donner satisfaction à ceux qui étaient pressés de voir les propositions s’acheminer le plus rapidement possible vers l’adoption . définitive ou le rejet sans appel. A vrai dire, de très bonne heure . Godin comprit que ces conseils, qui, en principe, devaient être ' formés des présidents et des secrétaires des Unions, ne se cons- ^ titueraient jamais. Aussi n’essaya-t-il même pas d’en décrire le fonctionnement dans le Règlement général, dont la première rédaction est cependant contemporaine des débuts de l’expé- I rience. Les 27 unions formées à l’usine n’ayant pas songé un |.;seul instant à réaliser d’elles-mêmes une création que le fon-

dateur n’osait pas leur imposer, c’est au Conseil général des Unions que vinrent se réunir les 27 présidents et les 27 secrétaires élus par les unions, soit au total 54 représentants des branches secondaires du travail. Par suite de cumul dans les fonctions de président et de secrétaire d’unions différentes, le nombre de ces représentants se trouva, le 16 septembre 1877, jour de la constitution du Conseil, réduit à 32 ; mais il s’éleva à 54 le 18 octobre suivant, lorsque des élections nouvelles eurent fait disparaître les effets du cumul dont il s’agit.

En somme, il se trouvait qu’un Conseil où ne devaient entrer en vertu du plan primitif, que les 12 présidents et secrétaires des Conseils de direction, comprenait effectivement près de cinq fois plus de membres. Ce nombre excessif de coopérateurs en aggravait le manque d’homogénéité : au lieu d’un petit noyau de spécialistes sélectionnés par un scrutin au troisième degré, c’était une assemblée disparate de 54 travailleurs, élus avec plus ou moins de discernement par le suffrage au second degré, qui allait se prononcer sur des propositions dont la plupart supposaient, chez les conseillers appelés à les juger, de sérieuses connaissances techniques.

Interrogeons à nouveau la liste des 73 propositions dont nous avons pu reconstituer l’histoire. Elle nous apprend qu’à l’exception de 5 « idées » qui, par leur généralité, relevaient du Conseil tout entier, les 68 autres seraient rentrées dans la sphère d’activité des Conseils de direction. A défaut de ces derniers, le Conseil général des Unions de l’Usine se vit bientôt amené à désigner, en les prenant dans son sein, des commissions chargées d’instruire les projets qui lui étaient soumis directement ou qui n’avaient pas reçu des groupes et des unions la mise au point indispensable. C’était le cas, remarquons-le en passant, pour presque toutes les propositions, parce que leur préparation méthodique eût exigé la collaboration simultanée d’un certain nombre d’unions d’activité ou d’aptitudes fort inégales. S’agissait-il de la création d’un produit nouveau ? A telle union incombait le soin d’étudier l’utilité du produit et la probabilité de son succès commercial, à telle autre les procédés de fabrication, à telle autre le prix de revient, à telle autre encore le prix de vente... Plutôt que de mettre en mouvement tant d’organes

divers, les unions, aussi bien que les groupes et les individus, préférèrent en appeler directement à la décision du Conseil général ; mais ce n’était que reculer la difficulté.

Dans son embarras, le Conseil eut recours d’abord à des commissions temporaires et dont le mandat expirait avec l’occasion qui les avait fait naître. Pendant le mois d’octobre 1877, des groupes d’études de 3 et 7 membres fonctionnèrent ainsi, choisis soit par voie de désignation ouverte, soit par l’élection au scrutin secret, soit enfin par l’initiative des intéressés euxmêmes, c’est-à-dire des auteurs dont les propositions étaient sur la sellette (1). Mais l’affluence de celles-ci ne permit bientôt plus de se contenter de ces moyens de fortune. Le 27 octobre 1877, le Conseil, se réunissant de 3 à 4 heures, au bureau de l’outillage, nomma par le vote au bulletin secret, une « Commission permanente de la fabrication » qui rendit par la suite d’incessants et inappréciables services. Elue pour un mois, puis réélue sans changement pour deux mois, le 27 novembre 1877, elle vit, le 8 février 1878, renouveler ses pouvoirs et réélire huit de ses membres sur onze. Un ingénieur, chef d’atelier, M. G., la présidait, assisté d’un secrétaire, employé aux écritures. Les 9 autres membres comprenaient, outre le directeur de la fonderie, quatre contremaîtres (fonderie, montage, moulage et mécanique), trois surveillants (émaillerie, terre réfractaire et montage,) et un ouvrier monteur (2).

En novembre encore, une commission des travaux divers forte de 7 membres, fut élue de la même façon, réélue le 20 décembre et resta en fonctions jusqu’au renouvellement par le vote des différents corps représentatifs, en avril 1878. Composée, comme la précédente, de spécialistes dont la capacité était notoire dans l’établissement, elle comprit, du moins à l’origine, en même temps que l’ingénieur et le directeur qui faisaient partie de la Commission de fabrication, le chef des travaux des cours et quatre contremaîtres appartenant à divers ateliers.

Cependant, à la longue, ces 18 travailleurs, sur qui le Conseil

(1) Doc. hiogr., t. III, p. 237 et suiv.

(2) Dioc. bogr., t. III, p. 246.

des 54 avait rejeté le plus gros de la besogne, éprouvèrent le besoin d’une répartition plus parfaite des attributions et d’un accroissement du nombre des bonnes volontés agissantes. L’ingénieur G., qui occupait parmi eux une situation prépon- "dérante, se fit, le 11 avril 1878, l’interprète de leurs vœux en demandant le remplacement des deux commissions existantes par quatre commissions nouvelles qui auraient pour objet : la première, l’étude des Produits nouveaux, la 2®, la Comptabilité et le Règlement, la 3®, la Fabrication et les Procédés industriels^ la 4®, les Travaux divers (constructions, combustibles, bois, transports, etc.). Il proposait en outre « de substituer au mode « ordinaire de recrutement de ces commissions par l’élection « celui de l’inscription volontaire de chaque membre dans celle « ou celles qui auraient ses préférences, l’inscription ainsi faite « devant être sanctionnée par un vote de l’assemblée. » S’inspirant de la pensée si libérale qui avait présidé à l’organisation des groupes eux-mêmes, M. G. estimait sans doute que les inscriptions seraient plus nombreuses et le travail plus intense si, dans ce milieu où abondait le savoir-faire professionnel, on laissait à chacun la faculté d’aller vers l’emploi qui répondait le mieux à ses aptitudes ou à ses goûts (1).

' Le 23 mai 1878, le Conseil, qui avait adopté cette manière ‘de voir, procéda à la formation des Commissions permanentes. Numériquement assez inégales, (11 membres s’inscrivirent aux Produits nouveaux, 7 à la Comptabilité, 16 à la Fabrication et 12 aux Travaux divers), elles comprirent en tout 28 conseillers : 3 d’entre eux avaient adhéré aux quatre commissions, 1 à trois, 7 à deux, les 17 autres à une seule. En outre, et le fait est significatif parce qu’il trahit le découragement qui déjà gagnait les meilleurs, 26 conseillers, parmi lesquels trois des principaux chefs de service, s’abstinrent de toute inscription. Notons enfin qu’une comparaison patiemment poursuivie entre la composition des commissions déterminées par le vote et celle des commissions constituées par voie de libre inscription a conduit l’auteur des Documents biographiques aux conclusions

(1) Doc. biogr., t. III, p. 248.

suivantes : « Neuf conseillers, membres des commissions élues, « ne s’inscrivirent pas dans les différentes commissions corres- « pondant à celles dont ils avaient fait partie en vertu du vote « de leurs collègues, et, parmi ces 9 conseillers, 5 ne s’inscri- « virent volontairement dans aucune. De ce nombre se trou- « vaient deux des principaux directeurs de l’établissement et « deux conseillers n’habitant pas le Familistère. D’autre part, « 21 membres s’inscrivirent dans des commissions où le vote « ne les avait pas portés. De ce nombre, si nous défalquons « 7 conseillers qui ne firent pas partie du premier conseil, il <' reste 14 membres dont 6 avaient fait partie de commissions « élues ayant un objet nettement différent de celui de leurs « inscriptions volontaires, et 8 qui n’avaient pas été une « seule fois désignés par le vote de leurs collègues » (1).

La composition du Conseil général lui-même, dont nous avons signalé précédemment les origines nettement démocratiques, confirme pleinement l’observation précédente. On a pu voir dans la première partie de ce travail que le personnel, appelé, en 1872, à dresser une échelle des salaires, concurremment avec celle qui avait force de loi dans l’usine, s’était plu à bouleverser les rangs établis sans le moindre égard pour les droits acquis ou les services rendus. Rien de pareil ne se produit au cours de l’expérience qui nous occupe. Nous savons que le Conseil général des Unions de l’usine, tel qu’il s’était constitué le 16 septembre 1877 par la réunion dans une même salle des présidents et des secrétaires des différentes unions, ne comptait que 32 membres (2). La statistique des professions de ces 32 élus du suffrage universel nous montre qu’on chercherait vainement parmi eux un simple soldat de l’armée du travail. Mais on y trouve en revanche 5 chefs d’ateliers ou de services généraux, 14 employés de bureaux ou d’ateliers, 8 contremaîtres et 5 surveillants ouvriers. Les ouvriers proprement dits ne feront leur entrée dans le Conseil que lorsqu’il atteindra son effectif complet de 54 membres par la suppression du cumul, le 18 octobre de la même année : ils auront, il est vrai, la majorité dans

(1) Doc. hiogr., t. III, p. 248.

(2) Voir supra, p. 289.

ce contingent de 22 membres nouveaux qui comprend en même temps que 10 employés ou contremaîtres, 3 mouleurs, 2 mécaniciens, 2 monteurs, 2 ouvriers aux travaux divers, 1 ouvrier à la terre réfractaire, 1 menuisier et 1 émailleur (1). Il n’en reste pas moins que, dans le conseil ainsi complété, et en dépit de cette sorte de repentir du corps électoral, la proportion des simples ouvriers ne dépasse guère le cinquième de l’ensemble. Que faut-il déduire de ce rapprochement ? Que les travailleurs, partisans résolus de l’égalité en matière de salaires, renoncent plus aisément à leur « esprit de classe » quand il s’agit de désigner parmi eux les plus expérimentés dans chaque ordre de travail ? Une telle conclusion dépasserait infiniment par sa généralité le fait sur lequel on serait tenté de la fonder. Il est plus sage de noter, sans chercher à l’interpréter, ce résultat encourageant de la tentative que nous étudions, en n’oubliant pas qu’elle n’a englobé qu’une fraction restreinte de la population familistérienne, la plus docile et la plus attachée aux directions du fondateur (2).

C’est à une constatation analogue que nous sommes conduits par la lecture de la page qui ouvre le registre des procès-verbaux du Conseil. Nous y voyons que celui-ci commença d’abord par se donner un bureau le jour même de sa constitution, le 16 septembre 1877 : « L’élection se fit au scrutin secret, à la majorité « absolue au premier tour de scrutin, à la majorité relative au « second. Il fallut deux tours de scrutin pour la nomination du « président, du vice-président, et du secrétaire-adjoint. Le « secrétaire fut désigné au premier tour. Ce fut le directeur « des constructions et du matériel qui obtint la présidence. Il « avait été un des signataires de la lettre par laquelle trois « des principaux chefs de l’établissement déclaraient se cons- « tituer en groupe administratif (3). Le directeur de la fonderie

(1) Doc. biogr., t. III, p. 169.

(2) Dans le même ordre d’idées, il n’est pas indilférent de relever que, parmi les 54 membres du conseil, 28, c’est-à-dire plus de la moitié, s’étaient classés dans des groupes de l’usine et du Familistère à la J'ois ; les 26 autres s’étaient classés à l’usine seulement.

(3) Cf. supra, p. 208.

« fut élu vice-président. Les fonctions de secrétaire et de « secrétaire-adjoint échurent à deux comptables » (1).

Le premier soin du Conseil, à peine constitué, fut de « s’occuper de la question des attributions » (séance du 21 septembre). Le même jour, il fut saisi par son vice-président d’une proposition tendant à modifier les heures d’entrée et de sortie au cours de la journée de travail. C’était la besogne véritable qui commençait, et l’ère des difficultés qui s’ouvrait avec elle. — « Cette question relève exclusivement de la direction «, s’écria l’un. — « Elle doit être soumise au préalable à tous les groupes », dit un second. — « Elle est de la compétence du groupe de l’éclairage », opina un troisième. — « Il en est parmi nous », fit observer un quatrième « qui représentent jusqu’à 4 unions différentes : auront-ils droit, dans les scrutins, à 4 votes ? » Finalement, le Conseil, par 21 oui contre 9 non, déclara « qu’il n’avait pas qualité pour examiner les heures d’ouverture ou de fermeture des ateliers ». Dans sa conférence du 26 septembre, Godin fit la critique de cette décision à la Ponce-Pilate : « Il « a été dit et redit entre nous, exposa-t-il, que le Conseil des « Unions, à l’usine comme au Familistère, peut s’occuper de « toute question intéressant le bien général, sans qu’il puisse « jamais y avoir d’abus, puisque ces conseils ne déterminent « pas la mise à exécution des choses sur lesquelles ils se pronon- « cent, mais expriment simplement des avis dont la direction « actuelle de l’établissement s’éclaire, s’il y a lieu, pour déter- « miner au mieux sa propre ligne de conduite. » Et le fondateur décrivit, une fois de plus, en un raccourci d’une lumineuse clarté, le fonctionnement de toute la représentation du travail (2).

Mais des directions générales ne pouvaient suffire au Conseil, obligé de se frayer une voie dans ce domaine des responsabilités patronales qui était resté jusqu’alors terra incognita pour la masse des salariés. Il sentit le besoin de s’imposer des lois et de réviser, à l’usage des autres corps représentatifs, la consti-

(1) Doc. biogr.jt .III, p. 155.

(2) Doc. hiogr., t. III, p. 176 et suiv.

tution en 21 articles dans laquelle Godin avait consigné leurs droits et leurs devoirs (1). Aussi mit-il à l’ordre du jour de sa séance du 27 septembre ces deux objets : « A, Règlement intérieur du conseil ; B, Règlement général » qui firent pendant plus d’un mois le thème de délibérations plus laborieuses que fécondes. Un projet de règlement intérieur dû à un chef d’emploi, M. E., fut soumis à l’examen d’une commission composée du président et du secrétaire du Conseil, de l’auteur du projet et de 4 membres nommés au scrutin secret. Restait le Règlement général en 21 articles : on remit à une autre commission de 7 membres le soin de le compléter ou de le modifier au mieux, et le texte, accru de 19 articles, qui fut établi par elle, puis adopté par le Conseil dans sa séance du 27 novembre 1877, prit le nom que nous lui avons conservé, quand nous en avons analysé les dispositions principales, de : Constitution des Travailleurs sociétaires. D’autre part, le règlement intérieur en 17 articles obtint, dan^son ensemble, l’approbation des intéressés, le 4 octobre 1877. Mais ce fut seulement le 25 octobre qu’il reçut, par le vote d’une disposition additionnelle, sa teneur définitive. Quant au Conseil général des Unions du Familistère, plus préoccupé d’agir que de légiférer, c’est seulement en juin 1878, alors que l’expérience était déjà sur son déclin, qu’il songea à réviser à son tour le Règlement général et à élaborer son propre règlement intérieur} double travail qui ne paraît pas avoir jamais été mené à bonne fin, bien qu’il ait été poursuivi, comme en fait foi le registre du conseil, jusqu’au 14 et même au 18 septembre 1878 (2).

11) Voir supra, p. 174.

(2) Doc. biogr., t. III, p. 193 et suiv., p. 366.

XII. — • Le Conseil général des Unions du Familistère. Il n’a joué qu’un rôle effacé dans la vie familisté- RiENNE. — Vue d’ensemble sur les résultats de l’expérience. — Les 73 propositions dont le sort nous est

CONNU TÉMOIGNENT DE LA HAUTE VALEUR SOCIALE DE l’iN-

NovATioN. — La désignation et le rôle des deux Commissions ADMINISTRATIVES DE L’USINE ET DU FAMILISTERE, INSTITUTION PRÉPARATOIRE AU FUTUR CONSEIL DE GÉRANCE

DE l’Association qui sera légalement constituée deux

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