CHAPITRE V
Réformes de l'enseignement de la médecine légale
Aussitôt après avoir voté l’ensemble de la proposition de loi relative à la réforme des expertises médico-légales, la Chambre adoptale projet de résolution suivant :
« La Chambre invite M. le ministre de l'Instruction publique à réorganiser l’enseignement pratique de la médecine légale dans les Facultés, sur des bases plus larges que celles qui régissent actuellement cet enseignement. »
La réforme, en effel, pour être complète, ne peut pas porter uniquement sur les opérations de l'expertise, elle doit avoirsurtout pour but de préparer des médecinsdont l'instruction sera telle qu'ils deviendront d’impeccables experts. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'instruction médico-légale actuellement donnée dans les Facultés ne répond pas assez exactement aux nécessilés précises de la pratique.
Quelles sont les qualités nécessaires pour être médecin expert ?
Nous ne saurions mieux faire que de laisser répondre M. le doyen BROUARDEL :
« Pour être un médecin légiste suffisant, il faut avoir des connaissances complètes en médecine, chirurgie et
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accouchements savoir faire une autopsie, reconnaître Les lésions spontanées, des lésions provoquées ; être exercé aux recherches microscopiques nécessaires pour distinguer les taches de sang, de sperme, de méconium, elc. ; avoir étudié les symptômes, les lésions déterminées par les diverses intoxicalions. Si le chimiste est seul compétent pour déceler la présence d’une substance toxique dans les viscères, le médecin seul peut établir qu entreles symptômes, les expériences physiologiques et les résultats fournis par le chimiste, il existe une concordance ou une discordance permettant d'affirmer qu’il ÿ a ou qu'il n’y a pas intoxication. Le médecin doit également rechercher les accidents causés par les falsifications alimentaires, si fréquentes et si variées par suite des incessants progrès de la chimie.
« Enfin, l'expert doit avoir étudié l'aliénation mentale. C’est à lui qu'incombe la lourde responsabilité de décider si un inculpé était conscient ou inconscient au moment où il a accompli l'acte qui lui est reproché.
« Ces diverses connaissances sont indispensables. Il ne s'agit pas de trouver un médecin encyclopédiste. Aucun de nous ne peut, dans l'état des connaissances scientifiques actuelles, aspirer à ce titre. Il faut que l’instruction des experts soit assez complète pour répondre aux exigences énumérées plus haut. [l faut que cette instruction soit assez complète, j'insiste sur ce point, pour qu’ils aient une notion précise des lacunes de leur éducation, de sorte qu'ils n'hésitent pas, par fausse honte, à demander, dans des cas particuliers, l’adjonction d'un expert plus compétent dans des questions spéciales, pas plus que dans la pratique journalière un médecin, même
des plus instruits, n'hésite à appeler un médecin consultant spécial pour des maladies spéciales. »
Nous allons voir maintenant ce en quoi l’enseignement actuel répond à ces besoins pour juger immédiatement les lacunes qu'il sied de combler.
Au point de vue de l'instruction clinique, rien n'est à modifier. [1 y ades cours remarquables sur tous le sujets, la pathologie interne, la chirurgie, l’obstétrique, et de plus il nous est facile, à tous, de nous exercer dans les hôpitaux, au lit du malade, grâce à l'aide bienveillante de nos maîtres les chefs de service; nous apprenons à poser des diagnostics, nous suivons la marche des maladies et nous voyons chaque jour le traitement se modifier suivant l’état des organes atteints.
Au point de vue des aulopsies, nous quittons l’école beaucoup moins complets. Ce sont les internes el les externes qui font les nécropsies auxquelles nous ne pouvons souvent pas assister, retenus que nous sommes dans les salles par la visite, par les pansements, par la rédaction des observations. De toutes façons, nous ne les faisons pas nous-mêmes etelles sontgénéralement limitées aux lésions produites par la maladie à laquelle le patient a succombé; il en est bien fait à la Morgue, mais peu d’entre nous peuvent y assister et nul n’est admis à les . pratiquer de ses propres mains.
Nous n'avons rien à dire non plus au sujet de l’examen des taches ; nous sommes exercés, par des travaux pratiques, à distinguer Les taches de sang, de sperme, de méconium, mais au point de vue des constatations médico-légales cette instruction est absolument insuffisante ainsi d’ailleurs que les connaissances pratiques que nous pou-
oo vons acquérir en anatomie pathologique, en physiologie, en médecine mentale, en chimie.
Que faut-il donc?
Un enseignement spécial est nécessaire pour tous les médecins qui désirent briguer le titre d'expert devant les tribunaux.
Il faut que le microscope et le spectroscope soient pour eux d'un maniement habituel, il faut qu'ils connaissent en détails et qu'ils aient appris à distinguer de visu toutes les lésions produites par les diverses intoxications, il faut enfin qu'ils soient rompus à la précision des expériences physiologiques si indispensables non seulement à la recherche qualitative, mais encore à la détermination quantitative des poisons végétaux. |
C’est donc un surcroît de travail exigé du futur expert médecin, mais une garantie indéniable pour la bonne conduite de l’expertise.
Aussi, dès 1884, la Société de médecine légale demandait, par l'organe de M. Brouarpez (1), la création d’un examen donnant seul «l'obtention d’un diplôme, ou d’un certificat témoignant des connaissances spéciales du candidat ».
Ilétait, à cette même époque, question à l’Hôtel-de- Ville, de la reconstruction de la Morgue. Depuis, en 1890 (2), M. Azpy a déposé sur le bureau du conseil général une proposition par laquelle on ne se contentail pas d'agrandir cet établissement,mais encore de créer à côté de lui un institut médico-légal.
M. Acpy présenta plusieurs études du projet: un pre-
(1) BrouarDEL loc, cit.
(2) Bulletin municipal officiel du 2 décembre 1890.
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mier rapport en 1891 (2), un second en 1892 (3), lamème année encore un rapport supplémentaire (4) et enfin un dernier assez volumineux en 1893 (5).
Il est regrettable que cette proposition n'ait pas été adoptée par le Conseil général, pour des raisons exclusivement politiques, parce qu’elle répondait exactement aux besoins de l’enseignement pratique et complet qu'il est nécessaire de donner aux experts.
La création de cet instilut médico-légal avait été réclamée pour des raisons assez dissemblables les unes des autres et siles savants la demandaient dans une pensée scientifique, la presse la réclamait pour des raisons de « répugnante promiscuité ».
« Si la Morgue ne recevait que des suicidés, des noyés ou des pendus qui n'y viennent, en somme, que parce qu'ils sont inconnus ct qu'ils n'ont rien fait avant de se tuer pour assurer leur identité, on pourrait encore dire, bien que ce ne soit pas très humain, que leurs cadavres n'ont que le dernier abri qu'ils méritent. Mais, à côté d'eux, il y a les cadavres que la justice s’approprie, qu'elle arrache aux familles pour les transporter dans le lugubre dépôt. Cette saisie judiciaire suivie d’autopsie est déjà une mesure extrêmement pénible pour ceux qu’elle frappe, presque révoltante même, pour quelques-uns d’entre eux. C’est une nécessité impérieuse, soit ! mais du moins doit-on l’entourer de toutes les conditions de dé-
(1) Conseil général de la Seine, 1891, n° 6.
(2) — id, — 1892, n° 9.
(3) — id, — 1892, n° 39.
(4) — id. — 1893, n° 13.
Voir aussi sur cette question : Bulletin municipal officiel, 11 juillet 1891 et 21 décembre 1893.