‹ Les exploits de Basile Digénis Acritas, épopée byzantineChapitre 1 sur 16 · Les exploits de Basile Digénis Acritas, épopée byzantine · texte numérisé non relu

Les exploits de Basile Digénis Acritas, épopée byzantine

Quax», en 1875, Constantin Sathas et moi, nous publiâmes Les exploits de Digénis Acritas ‘, nous avions la conviction, corroborée par le silence ou l’absence des catalogues, que cette épopée byzantine nous avait été uniquement conservée dans le manuscrit recueilli par Sabbas Ioannidis, au monastère de Souméla, et offert par lui à l’École hellénique ἃ de Trébizonde. Nous étions dans l'erreur.

Notre livre, pour lequel la critique ne fit pas preuve d'une tendresse exagérée?, eut du moins le mérite de stimuler les rechercheset d'attirer sur cette épopée l'attention des savants qui pensent, comme nous, que les productions des écrivains byzantins ne sont pas toutes dépourvues d'intérêt. On ne tarda pas a acquérir la certitude que non seulement le poème d’Acritas avait dû être fort répandu dans le monde grec, mais encore

4 Forme le tome VI de ma Collection de monuments pour servir à l'étude de la langue néo-hellénique. Nouvelle série. — Le texte de la version trébizondienne a été réimprimé, en 1887, à Constantinople, d'après notre édition par Sabbas Ioannidis, en un volume petit in-8° de 16 et 208 pages. ψ

2 Voir Constantin Paparrigopoulos dans le journal athénien Αἰὼν du 21 août 1875; Spiridion Lambros, ᾿Αθήναιον, (IV 1875), pp. 173-189; Guillaume Wagner, Litterar. CGentralblatt, 1876, p. 16, etc. etc.

vu PRÉFACE

qu'il avait fait éclore des imitations en dehors des frontières helléniques ".

De plusieurs côtés on annonça, presque simultanément, l'existence de divers manuscrits.

Parmi ceux qui furent alors signalés, il en est deux au moins dont on ignore actuellement le sort, mais qu’il ne faut peutêtre pas désespérer de retrouver quelque jour. Nous voulons parler de ceux que Constantin Dapontès (en religion frère Césaire) avait entre les mains dans les dernières années du dix-huitième siècle, alors qu'il vivait retiré au monastère de Xiropotamos. Il nous en a laissé la description dans un de ses ouvrages encore inédit et intitulé : Livre des Règnes (Βίδλος βασιλειῶν).

L’honneur d’avoir le premier fait connaître le passage de Dapontès revient à Manuel Gédéon. Cet érudit en fit une copie qu'il envoya à la Bibliothèque du Parlement hellénique, à Athènes, où nous pûmes la consulter, lors de notre séjour dans cette ville, en 1879. Un an plus tard, Spiridion Lambros publia ces vers de frère Césaire dans l'introduction de ses Romans grecs?. Nous les lui empruntons :

Ert τῆς βασιλείας του ἦτον ὁ ἀντρειωμένος Βασίλειος ὁ Διγενὴς ᾿Αχρίτης ξαχουσμένος * σουλτᾶνος ὁ πατέρας του ἦτον τοῦ Μισιρίου,

1 Voir Alexandre Vesselovski, Viestnik Evropy, avril 1876, οἱ Russische Revue, VI (1876), pp. 539-570; et Alfred Rambaud, La Russie épique (Paris, 1876, in-8°), pp. 421-428. On grossira aisément ces deux notes à l'aide de l'excellent ouvrage de Κι. Krumbacher, Geschichte der Byzantinischen Litteratur, Ὁ. 417.

2 Collection de Romans grecs en langue vulgaire et en vers publiés pour la première fois d'après les manuscrits de Leyde et d'Oxford (Paris, 1880, in-8c), p. xcrx-c.

PRÉFACE IX

οἱ ἀστρολόγοι εἴπασι xat πανευμορφοτάτην.

nai ἂς χαθίσῃ εἰς αὐτὸ ἀπὸ μιχρὸ καὶ νέον.

Δύο λογιῶν τὸ εἶδ᾽ αὐτὸ, μὲ elxovoypaglec

Zu ἂν ἔχω ἐκ θεοῦ, θέλω μὲ στιχουργίαν

χ PRÉFACE

-Voici la traduction de ce passage aussi littérale que possible : |

Sous son règne (de l'empereur Romain) vécut un preux, le célébre Basile Digénis Acritas. Son père était sultan d'Égypte. Sa mère était chrétienne et servante du Seigneur. Son aïeul régnait en Cappadoce, il était chrétien et se nommaiït Andronic. Anne, sa femme, remarquablement belle, appartenait à une famille noble et de sang impérial. Îls avaient cinq fils et pas de fille : aussi priaient-ils Dieu nuit et jour de leur en accorder une. Quand Anne fut enceinte, Andronic donna ordre aux astrologues et aux sages de se réunir chez lui pour tirer l’horoscope de l'enfant. Ils prédirent que ce serait une fille pourvue d'une grande intelligence et douée d'une extrême beauté; que l’émir d'Égypte l'enlèverait, qu'il changerait de religion et se ferait chrétien. Cependant Andronic fit bâtir un beau palais, destiné à servir de demeure à l'enfant durant ses jeunes années. La fille naquit donc et fut baptisée. On la nomma Irène, et, après qu'on l’eût sevrée, on la plaça dans le palais. C’est elle qui fut la mère du vaillant Basile. L'histoire d’Acritas est très étendue, mais intéressante, douce comme miel, Elle forme un volume de huit à dix feuilles et contient tous ses hauts faits. J'en ai vu deux sortes d'exemplaires : les uns avec des miniatures représentant les exploits du héros, et d’autres sans enluminures. Le poème se divise en huit livres ; il est recherché et très difficile à trouver. En tête de chaque livre, il y a cinq vers qui en résument le contenu. Tous les exemplaires sont manuscrits; je n’en ai vu aucun d'imprimé. L'ouvrage, à ce qu'il paraît, n'a pas été mis sous presse. On a imprimé Érotocritos, Susanne, Érophile et d’autres productions littéraires analogues; c'est dommage qu'on ait négligé d'en faire autant pour Acritas. Si Dieu me prête vie, je veux mettre ce récit en vers et l'envoyer aussitôt à Venise. Bienheureux l'imprimeur qui l’imprimera, il en retirera honneur et profit.

Comme on vient de le voir, Dapontès connaissait deux espèces de manuscrits, les uns illustrés, les autres non. Il se

Res EE

PRÉFACE ΧΙ

proposait de versifier cette histoire d’Acritas et de la faire imprimer à Venise.

Spiridion Lambros est d'avis! que les mots θέλω μὲ στιχουργίαν va τὸν συνθέσω xat αὐτὸν ne peuvent signifier autre chose, sinon que Dapontès voulait mettre le poème en vers rimés, et qu'on ne saurait en conclure qu’il n’eût vu que des récits en prose. Ce qui semble militer en faveur de l'opinion exprimée par le savant grec, c’est que, d’après Dapontès, en tête de chacun des huit livres, figurait un sommaire en cinq vers. Il n’est guère vraisemblable que l’auteur eût ainsi résumé un texte en prose. Il faut reconnaitre, cependant, que l’expression στιχουργία, employée par Dapontès, n'implique aucunement l'idée de rime. Aussi est-1l permis d’hésiter, surtout lorsqu'on sait qu'il existe réellement une Histoire d’Acritas en prose. Le D' Mordtmann a déclaré à Sabbas Ioannidis en avoir vu une pareille à Constantinople?. Il est regrettable que ce savant ne se soit pas montré plus explicite. Il serait fort à désirer que l’on fût plus amplement renseigné sur l'existence de ce texte.

En 1880, Spiridion Lambros publia dans ses Romans grecs ὃ, un remaniement de l’épopée acritique exécuté dans la seconde moitié du dix-septième siècle par un hiéromoine de Chios nommé IGnace PÉrrirzis. Ce remaniement, qui comprend 3,094 vers rimés, se recommande surtout par sa valeur linguistique. On y trouve, en effet, de nombreuses traces du dialecte parlé dans l’île où le versificateur était né et habitait. Nous ne pensons pas que ce texte puisse être d'un grand secours au point de vue critique.

1 Romans grecs, etc.,

3 Voir p. 10 de la Res de l'édition d’Acritas par Sabbas loannidis. 3 Pages 111-237.

ΧΙ PRÉFACE

Spiridion Lambros a émis l'opinion que le manuscrit n° 24 de Lincoln College (Oxford), qui lui a fourni ce remaniement du poème d’Acritas est peut-être un autographe d’Ignace Pétritzis. IL n’était pas possible alors (en 1880) d’avoir une certitude absolue à cet égard. Il n’en est plus de même aujourd'hui; car on connait plusieurs manuscrits copiés par Pétritzis. Ils viennent d’être décrits par A. Papadopoulos- Kérameus, dans le premier volume de sa Bibliotheca hierosolymitana (Pétersbourg, 1891, in-8°). Ce sont les n° 447, 449, 450 et 461 de la bibliothèque du patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem. Le n° 447 (Ouvrages de Georges Coressius, etc.) porte la souscription suivante : Τέλος τῆς ἐξηγήσεως τῆς ἀποχαλύψεως, 1675 ἀπριλλίου 26, διὰ χειρὸς ᾿Ιγνατίου tepouovéyou Πετρίτζη τοῦ Χίου.

Le manuscrit d'Oxford, qui contient le poème d’Acritas, a été achevé le 25 novembre 1670.

Un autre remaniement de l'épopée acritique fut publié, en 1881, par Antoine Miliarakis, d'après un manuscrit découvert à Andros, en 1878, par Constantios Pliziotis, évêque de Stavropol?. Ce manuscrit a été copié au seizième siècle, et, selon toutes probabilités, la version qu'il contient n’est pas plus ancienne. Elle est divisée en dix livres et nous offre le poème dans son intégrité. Elle comprend 4,778 vers. Le titre l’attribue à un personnage du nom d'EusTATKE, qui l’a dédié à son ami Manuel. Faut-il voir dans cet Eustathe l’auteur même de cette épopée, ou simplement un remanieur ἢ C’est une question qu'il

1 Romans grecs, etc., pp. 236-237.

3 Βασίλειος Διγενὴς ᾿Αχρίτας, ἐποποιία βυζαντινὴ τῆς δεχάτης ἑκατονταετηρίδος χατὰ τὸ ἐν "Ανδρῳ χειρόγραφον (Athènes, 1881, in-8°), 16 et 166 pages, 1 feuillet et 2 pages de fac-similés.

PRÉFACE ΧΠῚ

est actuellement impossible de résoudre. On ne sera fixé à cet égard que le jour où l’on trouvera une version différente de celle d’Andros, mais portant, comme elle, le nom d’Eustathe.

Celui qui a remanié la version d’Andros ne s’est pas borné à de simples retouches linguistiques pour rajeunir l’idiome soit de l'original, soit d’un remaniement plus ancien. Il a pris à tâche de délayer, parfois sans ajouter l’ombre d’une idée nouvelle. Voici un ou deux exemples-de ces paraphrases, Version de Grotta-Ferrata (ch. VI, vers 130-132) :

Ὡς δὲ οὐχ ὑπεστρέφετο, ἔτι μᾶλλον Épwvouv ‘ « ἐλέησον, οἰχτείρησον, σῶσον με τὴν ἀθλίαν, μὴ ἐνταῦθα ἐάσῃς με ὑπὸ θηρῶν βρωθῆναι. »

La version de Trébizonde (page 144) a un vers de plus. Voici maintenant le remaniement d’Andros :

Du vers 132 de la version de Grotta-Ferrata (1731 de celle de Trébizonde), le remanieur de la version d’Andros a fait trois vers exécrables.

Autre exemple. Prenons l'épisode de la première chasse de Basile Digénis Acritas. Nous marquons d’un astérisque les vers dont les correspondants ne se trouvent ni dans la version de Trébizonde, ni dans celle de Grotta-Ferrata :

Βλέποντας τοίνυν ὁ πατὴρ τὸ πρόθυμον θαυμάζει * φύσεως yap τὸ εὐγενὲς χωρίζει ἡ καρδία.

λαμπρὸν τὸν Κωνσταντῖνον τε, χαὶ τὸν υἱόν tou ᾿Αχρίτην,

Page 1